CHAPITRE TRETSTE-UNIÈME
Jarobe-d’Argent ne permet plus aux Républicains de parcourir la campagne. — Cormatin convoque une réunion k Bazougers. — Suspension d’armes. — Les Manseaux y consentent les derniers. — Conséquences fâcheuses. — Nouveaux
chefs royalistes dans le Maine. — Inconvénients. Les
Manseaux ne prennent pas de part k l’expédition de Quibéron. — La mort de leurs premiers chefs les décourage.
J ambb-d’Argent ne tarda pas à reconnaître que la présence des troupes républicaines serait toujours une cause de désordres. Il déclara donc qu’il ne permettrait plus aux Bleus de parcourir la campagne, ni d’établir de cantonnements dans les bourgs. Ceux-ci ne tinrent pas compte de sa défense, et dès lors les hostilités recommencèrent sur tous les points dans la Mayenne. Le signal en avait été donné d ailleurs par l’assassinat de deux officiers chouans : le comte de Geslin et TrisianTHermite. Un détachement républicain , les ayant
rencontrés sur la route de Laval au Mans, les
avait fusillés, bien qu’ils fussent porteurs d’un sauf-conduit.
On se battait dans le Maine avec un nouvel acharnement , tandis que Cormatin , au nom de toute la Chouannerie (disait-il) se montrait en négociateur triomphant auprès des Représentants de la République dans les villes de Rennes , d’Angers et de Nantes. 11 reconnut enfin que les Manseaux ne se soumettaient pas à la pacification qu’il avait su faire accepter en Bretagne. Il parvint alors à obtenir des chefs de se trouver à une réunion dans le bourg de Bazougersà cinq lieues de Laval. Il vint là, accompagné du général républicain Humbert, et tous deux , à l’envi, entreprirent de gagner les Manseaux par les plus belles promesses. Ils déclarèrent que la pacification avait pour but: « d’assurer au peuple français un gouverne- « ment solide, le libre exercice de la religion, « la sûreté des individus et des propriétés.. . . « En attendant , les bandes royalistes devaient « rester en armes, sous les ordres de leurs « chefs , et ne seraient point obligées de porter « la cocarde tricolore, etc. , etc. » Une acceptation de ces conditions fut rédigée par écrit, et les Manseaux , quoiqu’avec répugnance , se déterminèrent à y apposer leurs signatures. Cette
pièce , que j’ai eue sous les yeux , est déposée aux archives de la préfecture de la Mayenne. Elle porte, entr’autres, les noms de Jambed’Argent, Taillefer, La Grenade, Tranche- Montagne, Placenette, Sans-Peur , Mousqueton , Cœur-de-Roi, etc., etc.
Il est à remarquer que les Chouans du Maine furent les derniers de tous les Insurgés royalistes à consentir à la pacification, et encore ne signèrent-ils qu’une suspension d’armes, sans reconnaître la république. Leur traité, intitulé: Règlement de la grande entrevue de Bazougers , porte la date du 7 mai 1793; celui deCharette avait été signé à la Jaunais le 17 février; celui des chefs bretons, à la Mabilais, était du 18 avril, et, enfin, celui de Stoflet, à Saint-Florent, était du 2 mai.
Cette première pacification des provinces de Fouest fut toujours fort mal observée par les deux partis. Cependant elle donna d’abord aux Chouans la liberté de se montrer dans les villes, et aux agents révolutionnaires de parcourir impunément les campagnes. De là résultèrent des conséquences funestes pour le parti royaliste : les Républicains reconnurent que ces Chouans, donton leur avait fait de si terribles récits, n étaient, en réalité, que de pauvres
484 SOUVENIRS DE LA CHOUANNERIE, paysans d’un esprit simple et borné. On eut à se moquer de leur maintien embarrassé, de leur démarhe lourde, de leur gaucherie rustique, et alors fut détruit le prestige dont la Chouannerie était restée long-temps enveloppée. En outre, plusieurs de ces jeunes paysans se démoralisèrent par la fréquentation des Bleus ; quelques-uns même se laissèrent corrompre et trahirent leur parti. Au reste, on ne tarda pas à reconnaître que , des deux côtés t on ne cherchait qu’à se tromper. Les Royalistes reprochèrent aux Républicains de ne tenir aucune de leurs promesses ; ceux-ci accusèrent les Chouans de débaucher leurs soldats, de faire provision d’armes et de munitions, et d’achever d’organiser le soulèvement des campagnes. Tous ces reproches étaient également fondés; aussi , de part et d’autre , on recourut encore aux armes.
Au commencement de la trêve , les communications devenant faciles , une foule d’émigrés et de Vendéens étaient arrivés pour se réunir aux Chouans de la Mayenne. La plupart se présentaient munis de brevets d’officiers : les uns les tenaient du Régent ( Louis XVIII ) , d’autres, du comte d’Artois; ceux-ci étaient envoyés par l’agence royaliste de Paris; ceux-
là par Charette, par Sloflet, par de Scépeaux , par Puisaye. Tous étaient chargés de pouvoirs et prétendaient à des commandements; mais il était impossible de satisfaire toutes les prétentions , et souvent , au milieu des querelles qui en résultèrent, on oublia que c’était pour combattre la Révolution qu’on avait pris les armes. Il n’est point de mon sujet de raconter ces déplorables dissensions. Je n’ai point à parler non plus de la fatale expédition de Quibéron qui fut faite à celte époque. Les Manseaux ne furent pas appelés à y prendre part ; Ils offrirent seulement un refuge dans leurs rangs à quelques-uns des émigrés qui purent échapper à cette terrible catastrophe.
Jamais les Chouans n’avaient été aussi nombreux; chacun des nouveaux venus , voulant avoir une troupe à commander, s’efforcait de faire des recrues et se montrait souvent peu scrupuleux sur les moyens. Ceux des paysans qui étaient restés pour le travail des terres furent contraints de s’enrôler; on admit, sans aucune précaution , tous les déserteurs et jusqu’à des vagabonds qu’attirait l’espoir du pillage; de là résultèrent bien des désordres qu’on ne put pas réprimer, et il arriva qu’au milieu de cette multitude hétérogène, réunie par des
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moiifs si opposés, les premiers Chouans se sentirent pris de découragement, et, s’ils combatirent encore, ce ne fut plus que par un sentiment de résignation et avec le triste courage que donne le désespoir.
L’Insurrection du Maine eut pour chefs , dans ces derniers temps , M' de Frotté vers la Normandie, Mr de Chalus vers la Bretagne, Mr Dupérat sur la rive gauche de la Mayenne, puis MM. de Chatillon, d’Andigné, de Bourmont, de Tercier, etc. Mr de Scépeaux était toujours censé avoir le commandement supérieur du pays, mais il ne faisait rien pour y établir régulièrement son autorité. M. de Puisaye, au contraire, s’efforcait de se faire reconnaître pour chef, mais les Manseaux , qui ne l’avaient pas vu à l’armée de la Vendée, restaient en grande défiance à son égard. Mr de Rochecotte vint aussi pour se mettre à la tête de l’Insurrection de la Mayenne. C’était un jeune officier de l’armée de Condé qui tenait ses pouvoirs de Charetteet de l’agence royaliste de Paris. Il fit preuve de bravoure et de talents militaires , et néanmoins plusieurs bandes ne voulurent point se mettre sous ses ordres.
A cette époque, les Chouans du Maine ayant
perdu successivement leurs premiers chefs finirent par se soumettre à l’organisation qu’on cherchait à leur imposer , et , cessant alors d’agir d’après leur libre impulsion, ils eurent rarement l’occasion de se signaler par des actes de bravoure individuelle. Ainsi donc , la tâche que je me suis donnée de faire connaître le pieux dévouement des paysans manseaux durant la Chouannerie pourrait se terminer ici, si je ne croyais devoir faire connaître encore quelle fut la fin des plus remarquables d’entre eux. J’ai raconté comment périrent Jean Chouan . le jeune La Raîtrie , Saint- Paul , Monsieur-Jacques. J’ai maintenant à rapporter les circonstances de la mort de Coquereau , de Jambe-d’ Argent, de Taillefer, de Lecomte, etc. Tous furent tués avant que les Chouans déposassent les armes.