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CHAPITRE TRENTE-DEUXIÈME

Mort de Coquereau. — Gautier dit Grand -Pierre lui succède. — Le frère aîné de Coquereau se met sous ses ordres.

Lorsque Coquereau signa le traité de pacification , il était persuadé , ainsi que la plupart des chefs royalistes , que le rétablissement solennel de la religion ne tarderait pas à être suivi de celui de la monarchie (*). Flatté d’ailleurs des marques de considération que lui prodiguaient les officiers républicains , il crut pouvoir se livrer à eux sans réserve ; il leur fit connaître ses forces, leur détailla ses moyens de défense , ses plans de campagne , ses projets , ses espérances.

Dans ce même temps , il revêtit un riche uniforme, se fit suivre de cavaliers d’ordonnance qui lui faisaient comme une garde d’honneur, et, dans cette pompe, accompagnédu générai républicain Lehley, il parcourut les villes d’Angers , Laval , Château-Gontier, Sablé, etc.

(*) Un décret de la Convention , du H février 1 79b, reconnaissait la liberté des cultes.

Son illusion ne fut pas de longue durée. Coquereau avait trop de pénétration pour ne pas reconnaître bien vite l’erreur où il était tombé à l’égard des Républicains. Il ne larda pas même à s’apercevoir qu’il pourrait être dangereux pour lui de se fier à leur bonne.foi. Alors il réunit la plus grande partie de ses bandes et s’établit au château de l’Escoublère, vieux manoir dont les fossés pouvaient le mettre à l’abri d’une surprise. Bientôt, l’avis lui vint de tous côtés que les troupes républicaines , loin de se retirer de son arrondissement, comme elles en faisaient répandre le bruit , recevaient chaque jour de nouveaux renforts et semblaient se préparer à donner le signal des combats, en tombant de toutes parts sur lui pour l’écraser.

Voyant combien sa position devenait critique , Coquereau se détermina à aller réclamer le secours de Mr de Scépeaux , dont le quartier-général était à l’abbaye de Pontron , à quatre lieues d’Angers. Il laissa en partant sa division sous les ordres de Grand-Pierre, son lieutenant , auquel il recommanda expressément de ne pas quitter le château de l’Escoublère avant son retour ; et , comme il devait voyager durant la nuit, il se fit accompagner

490 SOUVENIRS DE LA CHOUANNERIE, seulemeni de quatre cavaliers : Binet, son aidede-camp, Chassebleu , frère de Pitnousse, Jarnigon dit Michaud , de qui je tiens les détails de ce fatal voyage , et enfin le fidèle Hongrois qui ne le quittait jamais.

Ce dernier était un prisonnier de guerre qui, amené dans l’intérieur de la France, parvint à s’échapper et à rejoindre les Chouans. Sa bravoure extraordinaire , non moins que sa bonne mine, le firent prendre en amitié par Coquereau , auquel , dès ce moment, il témoigna un dévouement sans bornes.

Coquereau quitta le quartier-général de Mr de Scépeaux dans la nuit du 28 au 29 juin ; il revenait^mécontent du peu d’empressement que mettaient les chefs royalistes à se préparer aux hostilités, et s’abandonnait aux tristes pressentiments dont il se sentait souvent tourmenté. Il marchait seul à dix pas en avant de ses gens, auxquels le clair de lune laissait voir sa contenance triste et abattue. Ils le suivaient sans parler ; lui, s’arrêtait de temps à autre, et , se retournant vers sa suite, il s’écriait : « Cama- « rades , je suis un homme perdu ; je vous le « prédis, les Bleus me tueront par force ou « par ruse ; ils me tueront ! » Alors son Hongrois élevait la voix et disait : « Coque/eau est

« père a moi j si lui mourir , moi mourir avec « lui!» Un long silence régnait ensuite, puis Coquereau s’écriait de nouveau : « Oui , je « suis un homme perdu ! Oui, les Bleus me « tueront ! « Et le Hongrois reprenait à son tour : « Si Coquereau, père à moi, mourir, moi « mourir avec lui ! » Il ne fut pas prononcé d’autres paroles durant tout le voyage.

Les cinq cavaliers, harassés de fatigue, arrivèrent à l’Escouhlère au point du jour.

Grand-Pierre avait levé le poste et s’était retiré à une lieue de là , au château de Roche , dans la paroisse de Marigné. Coquereau , vivementcontrariéde voir qu’on n’avait pas tenu compte de la défense qu’il avait faite, envoya aussitôt Jarnigon , porter l’ordre à Grand- Pierre de revenir sur-le-champ.

Celui-ci fit répondre qu’ayant reçu l’avis que le général Lebley venait de se mettre en campagne à la tète d’un corps de quatre mille hommes pour tomber à l’improviste sur l’Escoublère,il avait cru devoir se retirer. Il priait Coquereau de ne pas tarder d’un moment à venir le joindre ; mais celui-ci n’était point accoutumé à voir discuter ses volontés. II renvoya Jarnigon pour déclarer qu’il voulait être obéi, et que les Chouans vinssent reprendre

leur poste, où ils pourraient se défendre contre les Républicains.

Néanmoins Grand -Pierre , malgré trois voyages successifs de l’envoyé, crut de son devoir de persister à ne pas exposer sa troupe à un danger inutile. Quelques informations qu’il avait prises lui donnaient d’ailleurs sujet de penser que plus tardCoquereau lui-méme l’approuverait.

Pendant ces allées et venues , celui-ci , fatigué du voyage qu’il venait de faire, et agité par les inquiétudes auxquelles nous l’avons vu s’abandonner, chercha, suivant sa malheureuse habitude, dans l’abus des liqueurs fortes un oubli momentané de toutes les idées qui le tourmentaient. Déjà sa tête commençait à s’échauffer lorsqu’on vint lui annoncer que les Bleus s’avançaient sur le bourg de Daon , il monta aussitôt à cheval et voulut, malgré toutes les représentations, se porter au-devant d’eux. Ses cavaliers le suivirent.

Il entra dans le bourg de Daon , et là , il apprit que les Républicains arrivaient par le chemin de Marigné et ne devaient être qu’à peu de distance.il ordonna au Hongrois d’aller les reconnaître et resta au milieu de la rue à attendre son retour. Le Hongrois rencontra

l’ennemi à quatre portées de fusil de là, auprès du Ruisseau de Moriandre. Cet homme, qu’aucun danger n’effrayait , se sera sans doute imprudemment exposé ; il fut tué sur la place. Le bruit d’une décharge se fit entendre jusqu’à Daon, et, le Hongrois ne revenant pas, Coquereau pensa bien qu’il lui était arrivé quelque malheur.

Cette idée acheva de lui égarer la raison : « Je ne leur laisserai pas mon Hongrois! » s’écria-t-il ; et, malgré les efforts que firent ses cavaliers pour l’arrêter, il se porta vers l’ennemi qui commençait à paraître en vue du bourg. S’avançant à portée de la voix, il demanda un pourparler : on ne lui répondit que par des coups de fusil. Alors il se retira vers ses cavaliers. Son aide-de-camp le conjura , les larmes aux yeux , de profiter de ce dernier moment pour se sauver. « Non , dit-il, non, « je ne partirai pas que je n’aie mon Hongrois, « je veux avoir mon Hongrois ! » et il retourna au-devant de l’ennemi , qui répondit encore à ses interpellations par des coups de fusil.

Il recommença jusqu’à quatre fois ce manège , criant toujours : « Je veux mon Hon- « grois ! je veux mon Hongrois! » Les Républicains craignaient quelque stratagème ; ils

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ne s’approchaient que lentement et avec précaution. Lorsqu’ils furent arrivés aux premières maisons , une femme leur dit : « Vous « n’êtes donc guère hardis de n’oser avancer « contre Goquereau qui n’a que quatre hom- « mes avec lui ? » Ces mots leur donnant confiance, ils se précipitèrent alors dans le bourg, et Goquereau , entraîné par ses gens , se relira par la route de Ghâteau-Gontier.

11 se mit bientôt hors de la portée des fantassins; mais cinq hussards s'étaient lancés à sa poursuite et le pressaient vivement. Etant arrivé à l’embranchement d’un petit chemin, il laissa Jarnigon et Ghassebleu suivre leur première direction , et se jeta dans le sentier de côté avec Binet , son aide-de-camp , espérant sans doute que les hussards se diviseraient aussi. Mais ceux-ci n’hésitèrent point à s’attacher uniquement à Coquereau que son brillant uniforme leur désignait trop bien.

Le sentier qu'il parcourait se trouva fermé par une barrière, et son cheval, fatigué du voyage de la nuit , ne put la franchir. Goquereau voulut alors faire face aux cavaliers qui arrivaient sur lui , mais il fut blessé à l’épaule d’un coup de pistolet. Ne pouvant plus se servir de son sabre , il abandonna son cheval et

chercha à se sauvera travers les champs, tandis que son aide-de-camp , se dévouant pour lui , arrêtait seul les cinq cavaliers dans le sentier. Il leur fallut le hacher sur la place avant de pouvoir passer outre ; aussitôt trois d’entre eux , laissant leurs chevaux , continuèrent de poursuivre Coquereau qui , malgré la perte de son sang , courut encore l’espace de deux portées de fusil. Enfin, parvenu dans un petit pré, au bord d’un étang, il fut atteint par un hussard au passage d’une haie. Il eut encore la force de lui jeter à la tête son sabre devenu inutile , et bientôt après tomba sous ses coups redoublés. On le dépouilla de ses vêtements, qui furent apportés en trophée au bourg de Daon, et, bien qu’on eût trouvé sur lui son brevet de chef de division et son acte de naissance , le général Leblcy voulut aller sur le terrain pour s’assurer par ses propres yeux que c’était bien Coquereau qui était mort. Il pouvait , mieux que tout autre, vérifier le fait, puisqu’une semaine auparavant ils parcouraient ensemble les villes voisines avec de grands semblants d’amitié.

Coquereau fut, sans contredit, le plus redouté des chefs royalistes du Maine. Aucun ne sut mieux que lui harceler son ennemi par

une infatigable activité, le tromper par ses stratagèmes, l'effrayer par la multiplicité de ses attaques. Les reproches qu’on lui a faits peuvent être excusés , en partie, par les circonstances, et ne doivent pas empêcher de reconnaître que ses talents militaires lui ont mérité d’être placé au premier rang parmi les Insurgés de la Mayenne.

A la mort de Coquereau, Grand-Pierre, son lieutenant , fut choisi pour chef de la division et se montra digne de ce commandement qui lui fut unanimement déféré. Il était de l’Anjou, et, par conséquent, je n’ai point à parler de lui. Je dirai seulement qu’il ne cessa de montrer le plus grand dévouement à la cause royaliste pour laquelle il sacrifia une grande partie de sa fortune. Il était fils d’un notaire de Morannes.

Coquereau avait un frère aîné qui , enrôlé dans les armées républicaines au commencement de la Révolution, servait à l’armée d’Allemagne sous Moreau. Dès qu’il eut connaissance de l’Insurrection royaliste, il quitta son régiment qui était à Mayence et parvint, malgré tous les obstacles , à traverser la France entière. Quand il arriva dans son pays , son frère n’existait plus. Ce malheur n'ébranla

point sa résolution; il se mit sous les ordres de Grand-Pierre, qui le nomma aussitôt commandant en second, et les Chouans, qui d’abord l’accueillirent avec faveur comme frère de leur géne'ral , reconnurent bientôt qu’il méritait par lui-même de marcher à leur tête; Louis Coquereau, ainsi que Grand-Pierre, a survécu à la guerre civile , et j’ai pu recueillir de lui plusieurs renseignements précieux.

Lorsque les Chouans déposèrent les armes, en juillett796, la division de Grand-Pierre, n’ayant point eu, comme les autres , à souffrir des prétentions et des rivalités de ses chefs, était la plus considérable et la mieux organisée des six divisions qui occupaient les campagnes du Maine.

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