CHAPITRE TRENTE-TROISIÈME
Débarquement du comte d’Artois à nie d’Yeu. — Les Chouans du Maine n’en sont point prévenus. — Jambe-d’ Argent chevalier de Saint-Louis. — Sa mort.
J’ai dit que les Insurgés manseaux n’avaient pas reçu d’ordres pour venir se joindre à l’armée des émigrés lors de leur descente à Quibéron le 27 juin 1791. Quand, deux mois après, le comte d’Artois vint débarquer à l’île d’Yeu, ils reçurent seulement l’avis de tenir en échec les garnisons républicaines pour les empêcher de se porter sur la côte , mais on ne leur disait pas pour quel motif. Cet abandon dans lequel on laissait les Chouans de la Mayenne et qui contribuait à les décourager de plus en plus , ne provenait en réalité que du manque d une direction supérieure. Les cinq ou six chefs qui se trouvaient à la tête de 1 Insurrection ne songeaient qu’à se maintenir indépendants les uns des autres, et nullement à mettre de 1 ensemble dans leurs opérations.
Cependant Jambe-d’ Argent s’était empressé
de se conformer aux recommandations qu’on lui faisait, et ne cessait de fatiguer l’ennemi par des attaques continuelles. Sur la demande du général de Scépeaux , il venait de recevoir du comte d’Artois le brevet de chevalier de Saint-Louis, et le vaillantboiteux, qui voulait se montrer digne de cette distinction , redoublait de zèle et d’activité.
A cette époque, Jambe-d’ Argent étendait son autorité sur vingt-cinq paroisses, comptait deux mille soldats sous ses ordres , et sa division, malgré des combats continuels, prenait chaque jour un nouvel accroissement. 11 est à croire que toutes les campagnes du Maine n’eussent pas tardé à se mettre sous son commandement si la mort ne l’eût arrêté au milieu de sa carrière. Il tomba sur le champ de bataille, au moment même où, par un élan d’audace , il décidait la victoire.
Le lundi 26 octobre, Jambe-d’ Argent était à son quartier-général, au Haut-des-Prqs, retenu par une indisposition, suite des fatigues de trois journées de combats consécutifs. Vers le soir, Lefrisé, capitaine de la paroisse de Cosmes , le vint avertir qu’une troupe nombreuse de Républicains devait, le lendemain , se porter sur son canton pour y faire un en-
600 SOUVENIRS DE LA CHOUANNERIE, lèvernent de blé. Il avait reçu l’avis qu’un convoi de trente charrettes venait d’être réuni pour cette expédition. Jambc-d’Argent ne laissait jamais l’ennemi s’avancer impunément sur son terrain , il fit aussitôt ses dispositions pour le combat. Il n’avait auprès de lui que ses cavaliers d’ordonnance, Le Blond et Ya de-bon. Cœur; il les dépêcha aussitôt pour avertir la colonne de Placenetteet la division de Lecomte, avec ordre de marcher sur Cosmes en toute hâte. Lui-même, tout malade qu’il était, monta à cheval et passa la nuit à parcourir les paroisses de Saint-Sulpice, d’Origné et de Hous say pour en rassembler les compagnies. Le capitaine Le Frizé avait assuré que les Bleus partiraient seulement le matin de Château- Gonlier ; ils avaient fait préparer des vivres à Marigné pour y déjeuner et y réunir les charrettes du convoi; ainsi donc, ils ne pouvaient arriver à Cosmes que dans l’après-midi. Jambe-d’ Argent était de retour au Haut-des-I’rés au point du jour ; il devait y être rejoint par les compagnies de Nuillé, de l’Huisserie et de Montigné , qu’il avait fait prévenir par son frère. Sa course avait été longue et rapide , et sa jambe le faisait beaucoup souffrir. Il vint se coucher sur un banc auprès du feu et som-
meillait à demi quand le bruit lointain d’une fusillade se fit entendre : les Bleus, venus plus tôt qu’on ne les attendait, avaient surpris et attaqué la colonne de Moustache qui était arrivée la première au lieu désigné.
Les gens de la ferme résolurent de ne pas avertir Jambe-d’ Argent avant qu’il n’eût pris un peu de repos, et lui préparèrent à dîner ; mais bientôt le bruit des coups de fusil le réveille; il se lève précipitamment et prend ses armes. « Ce n’est pas le temps de dormir, dit-il, « voilà nos gens qui se battent là-bas , je de- « vrais être avec eux. » Le père Joseph , l’aumônier de la division, qui se trouvait là, voulut le retenir un moment pour lui faire prendre quelque nourriture et donner le temps d’arriver aux bandes qu’il attendait. « Non , * non, dit-il , quand les miens sont en dan- « ger , ma place est à leur tête ; je ne tarderai « pas d’une minute à partir, quand il me fau- « drait aujourd’hui mourir à la peine, » et il s’élança hors de la maison.
Il n’y avait là pour le suivre qu’un jeune homme, à peine âgé de seize ans, qui, brûlant de signaler son zèle pour la cause de la religion et de la royauté , s’était échappé de Laval, où demeurait sa famille , pour venir demander à
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Jambe-d 'Argent de servir sous ses ordres. Celui-ci l’avait attaché à lctat-major , et déjà le jeune Lavallois s’était distingué en plusieurs occasions par son brillant courage. Dès qu’il vit partir son chef, il prit un fusil et courut sur ses traces.
Ils avaient environ une lieue à faire pour rejoindre les combattants , mais nos deux braves allaient au pas de course; en peu de temps la distance fut franchie. Quoique bien loin encore, Jambe-d’ Argent vit du premier coup d’œil que les Chouans , ralentissant leur feu , commençaient à plier. Doublons le pas , s’écria-t-il , il est temps de venir à leur aide. Alors le boiteux , qui tout à l’heure succombait à la fatigue, s’élança avec une telle impétuosité que le jeune homme, leste et dispos, qui l’accompagnait, ne le pouvait plus suivre. « Gagnez un bout de la ligne , lui dit-il, moi « je vois à l’autre, et tous deux crions : Voilà « Jambe-d’ Argent !» A ce cri , qu’il fit entendre de sa voix retentissante si bien connue de ses soldats , les fuyards s’arrêtent , et toute la ligne à la fois répète : « J ambe-d’Argent ! J ambe- « d’Argent!» Les Républicains étonnés hésitent , délibèrent et finissent par reculer , mais en se défendant toujours.
Arrivés près d’une maison appelée la Chevrotais, quelques-uns d’entre eux vont s’embusquer derrière une haie de jardin , tandis que les autres, protégés par leur feu , se rallient dans un champ à côté. Jambe-d’ Argent voit cette manoeuvre qui va l’arrêter au moment de ta victoire, si une brusque attaque ne culbute l’ennemi avant qu’il ait formé ses rangs. « En avant les braves! En avant , s’é- « cria-t-il ;suivez-moi, et ta victoire est à nous!» Un chemin creux les séparait du champ où les Bleus se rassemblaient ; il y descend et les siens aussi ; mais lui franchit le talus de ta haie et continue d’avancer sur l’ennemi , criant toujours :)« A moi , à moi, mes braves! » Alors les Bleus , épouvantés, se dispersent et s’enfuient ; mais ceux qui étaient dans le jardin font , en partant, une dernière décharge , et Jambed’ Argent tombe frappé de deux balles dans la poitrine.
Les Républicains ne s’aperçurent pas de sa chute et continuèrentdefuir. Les Chouans, arrivés près de lui , trouvent qu’il respire encore ; ils se hâtent de le porter près d’un monceau de chaume nouvellement coupé, l’en couvrent entièrement de peur qu’il ne soit vu par l’ennemi, et le quittent aussitôt pour continuer 1a
504 SOUVENIRS DE LA CHOUANNERIE, fusillade. Cependant le combat se ralentit, et, bien qu’alors un détachement de la division de Lecomte arrivât au secours des Royalistes, les Bleus ne furent pas poursuivis.
Déjà tous les Chouans savaient que leur chef avait été frappé, mais ils se flattaient encore qu’ils ne l’était pas mortellement. Us revinrent en hâte sur les lieux : Moustache était des premiers. Il s’approche du tas de chaume, le soulève , et aussitôt le laisse retomber. . « Tout est fini , dit-il , il ne nous reste plus « qu’à prier le bon Dieu , non pour notre « chef, mais pour nous : lui , trouvera misé- « ricorde , et nous , nous n’avons plus que « malheur à attendre. » En parlant ainsi , le vieux soldat , qu’on disait dur et insensible , ne pouvait retenir ses larmes.
Le plus grand nombre alors se retira consterné; ceux qui ne voulurent pas quitter le corps ; le transportèrent à la métairie du Grand-Brossay, envoyèrent avertir le père Joseph et restèrent auprès du mort à prier. On s’aperçut alors que Jambe-d’Argent, conservant son sang-froid jusqu’au dernier moment, avait détaché les bandages de sa jambe pour essayer d’arrêter le sang qu’il perdait par sa blessure; mais il n’avait pu y réussir.
Quand la nuit fut venue , on alla secrètement creuser une fosse dans le cimetière du bourg de Quelaines, et, à minuit , le père Joseph vint chercher le corps pour lui rendre les derniers devoirs. Il fut porte' sans bruit; quelques Chouans armés, quelques habitants du bourg et l’état-major suivirent en silence. Les cierges ne furent point allumés, la lune seule éclairait la marche, mais sa clarté suffisait pour laisser voir la désolation empreinte sur tous les visages. Le prêtre récita les prières à voix basse, et, quand le corps fut placé dans la tombe, faisant un effort , il voulut élever la voix, mais il ne fit entendre que des sanglots, et tout fut terminé; tout, excepté les pleurs de ses soldats et les regrets des Royalistes.
Jean-Louis Treton dit Jambe-d’ Argent n’avait pas encore vingt-quatre ans quand il fut tué au combat de la Chevrotais , le 27 octobre 1795. Il s’était passé deux ans depuis qu’il avait laissé le métier de batelier pour suivre l’armée de la Vendée, et, durant tout ce temps, il ne cessa de combattre que lorsque des blessures l’arrêtèrent. Nul autre, entre les Chouans du Maine, ne saurait être comparé au vaillant boiteux. Pour lui faire sa juste part de mérite, il ne faut pas perdre de vue quels furent ses
commencements. Né dans l’indigence, infirme et mendiant daDS sa jeunesse , forcé d’aller arracher à l’ennemi le fusil qu’on refusait au pauvre estropié, il n’eut que son courage pour toute aide , et ne dut qu’à lui-même de devenir le premier entre tous ; ainsi donc chacune des circonstances de cet abaissement dont il s’était tiré , devient pour lui un vrai titre
d’honneur.
Lorsqu’en 1 825 j’entrepris de recueillir les faits déjà à demi-oubliés de la Chouannerie de la Mayenne, ce nom de Jambe-d’Argent qui, servant de belliqueux appel aux braves, avait tant de fois retenti dan9 nos campagnes , ne restait plus guère que dans le souvenir de quelques vieux Insurgés , débris échappés aux désastres de la guerre. Je les ai interrogés tous , et je ne pense pas qu’une seule particularité intéressante de la vie du boiteux m’ait échappé. Jusque-là, aucun récit n’en avait été fait, et c’est seulement depuis peu que les exploiteurs de chroniques ont ajouté de nouveaux détails à ceux que j’avais donnés. Comme ces détails ne sont appuyés d’aucun témoignage , je n’ai pas dû les réunira ceux dont j’ai scrupuleusement constaté l’exactitude.
Après la mort de Jambe-d’Argent , sa Divi-
sion n’éprouva plus que des malheurs. Le choix de son successeur suscita de vives discussions; Moustache et Placenette eurent chacun leurs partisans , entre lesquels la querelle s’échauffa à tel point que le danger même ne put les rapprocher. Ils refusèrent mutuellement de se porter secours lorsque les Républicains vinrent les attaquer, et ils eurent tour-à-tour la triste satisfaction de voir leur antagoniste battu.
Enfin les officiers de l’état-major essayèrent de porter remède à ces funestes dissensions ; ils nommèrent pour chef de la division un vieil émigré , réfugié depuis quelques mois parmi les Chouans, qui le connaissaient seulement sous le nom de Mr Maurice. Mais cette mesure ne produisit pas l’effet attendu; Moustache et Placenette ne cessèrent point d’être ennemis, et le nouveau chef ne sut pas gagner la confiancedes paysans. D’abord, il allégua son grand âge pour se dispenser de prendre part aux combats ; ensuite, il se montra tellement occupé de correspondances mystérieuses qu’on le soupçonna d’entretenir des intelligences avec l’ennemi. Enfin, dès que les négociations s’ouvrirent de nouveau , il s’empressa de faire sa soumission et se réfugia à Laval. De ce moment
la division de Jambe-d’Argent resta entièrement désorganisée.
Les Républicains ne manquèrent pas de tirer parti de cette désunion des Chouans. Ceuxci, du reste, se laissaient battre en toute rencontre ; n’ayant plus de confiance les uns dans les autres, ils lâchaient pied au premier choc, et souvent même prenaient la fuite dès qu’ils apercevaient l’ennemi.
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