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CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME

Les Faux-Chouans et le Grand-Pierrot. — Mort de Lecomte. — Mort de Taillefer. — Mort de Delière.

Coquereau et Jambe-d’Argent étaient morts quand la Convention remit le pouvoir aux mains du Directoire ( le 4 novembre 1795 ). Cet évènement n’ôta rien à l’animosité des deux partis; car, si les Chouans n’attaquaient plus les Bleus avec des élans d’enthousiasme, ils continuaient de se défendre avec le courage du désespoir. De son côté , le général Hoche déployait une infatigable activité, employant à la fois les promesses et les menaces, négociant sur un point, combattant sur un autre, et ne se refusant aucun des moyens de nuire à son ennemi.

Les colonnes mobiles de Faux-Chouans, décrétées par la Convention , furent alors régulièrement organisées dans chaque ville. Celle de Laval se fit particulièrement redouter. Elle était commmandée par un Allemand surnommé lê Grand-Pierrot. Cet homme, aussi rusé

qu’entreprenant , d'une agilité et d’une force extraordinaires, ne connaissant ni la crainte ni la fatigue, porta la terreur dans toutes les paroisses insurgées ; et les Chouans des divers cantons, redoutant d’être surpris par lui, ne s’abordèrent plus qu’avec défiance et cessèrent de se porter mutuellement secours. Cependant ils finirent par reconnaître les Faux-Chouans à la profusion de plumets et de rubans blancs dont ils surchai’geaient leurs déguisements. Alors ils les attaquèrent et les poursuivirent avec fureur , et en détruisirent un grand nombre. Néanmoins, il y eut toujours de fatales méprises qui jetèrent l’effroi dans le parti royaliste : trois capitaines de paroisse de la division Jambe-d’Argent furent surpris et tués dans la même semaine. : et comme le Grand-Pierrot revenait toujours sain et saufde ses expéditions, les paysans finirent par croire qu’il avait fait un pacte avec le diable, et que les balles qui venaient le frapper tombaient à ses pieds sans le blesser. Le Chouan Fleur-d’Epine m’a assuré qu’un jour , embusqué derrière une émousse, à trente pas du Grand-Pierrot, il lui avait tiré treize coups de fusil 6ans l’atteindre. Fleurd’Epine était brave , bon tireur, et il avait promis un cierge à saint Etienne son patron ; il

DEUXIÈME ÉPOQUE. Sil

fallait donc qu’il y eût du sortilège puisqu’il n’avait pas touché son ennemi.

Les attaques perfides des Faux-Chouans ne furent pas les seules à redouter. Un autre système de trahison fut encore organisé contre les Royalistes. On publia que les délations seraient payées; elles eurent un tarif d’après leur importance. Pour qui livrait un chef supérieur , un capitaine, un simple Chouan, un blessé, il y avait une prime fixe. Bien peu de paysans se laissèrent corrompre; mais il n’en fut pas de même des aventuriers qui étaient venus se joindre à eux , et les plus braves d’entre les Chouans furent victimes des dénonciations.

Le chef de la division du Canton de Craon succomba ainsi. Il avait sauvé la vie à un prisonnier qui , sans lui , allait être fusillé. Cet homme se montra transporté de reconnaissance ; il devint le serviteur empressé de son bienfaiteur et se fit appeler Caniche pour témoigner de sa fidélité. On prit entière confiance en lui ; mais son faux dévouement n’avait pour cause que l’appât du gain. Lecomte étant venu passer la nuit dans une ferme non loin de Craon , Caniche alla avertir la garnison républicaine qui alla aussitôt cerner la maison. Une

512 SOUVENIRS DE LA CHOUANNERIE, dizaine de Chouans s’y trouvaient; ils furent tués, et leur chef, saisi avant qu’il eût pu prendre ses vêtements , fut ainsi traîné à Craon et fusillé après avoir subi mille outrages. Ce jeune homme, d'un caractère doux et tranquille, s’était fait aimer de tous les paysans. Après sa mort, sa division se réunit aux Insurgés de l’Anjou.

Vers le même temps, Delière, ce bi’ave soldat que Jean Chouan avait désigné pour le remplacer, fut tué dans la paroisse du Bourgneuf. Après la mort de son chef il avait quitté le bois de Misedon , et, à la tête de sa compagnie, il était allé se réunir aux Insurgés de Vitré que commandait Mr de Couësbouc. Dans le canton qu'il avait abandonné, il se forma bientôt une bande de Brigands qui tour à tour se faisaient passer pour Chouans ou pour gardes nationales, et pillaient les gens de l’un et l’autre parti. Delière fut chargé d’en purger le canton. Aidé d’un des frères Pinson qui commandait la compagnie de Bourgon, il parvint à arrêter presque tous ces bandits qui furent fusillés sur-le-champ; mais un de ceux qui étaient parvenus à s'échapper alla à Laval et déclara qu’il était facile de surprendre les Chouans dansla paroisse du Bourgneuf. Quatre

cents hommes partirent aussitôt; il leur servit de guide; et, comme il connaissait parfaitement le pays , il les conduisit par des chemins couverts jusqu’au lieu où se trouvaient Deliere et sa troupe. Attaqués de tous les côtés à la fois, les Chouans s’ouvrirent passage , mais ils perdirent beaucoup d’hommes, et entr’autres leur chef et un gentilhomme, Mr de Châteauneuf, qui était envoyé d'Angleterre pour prendre le commandement du Canton de Jean Chouan. Par suite de cette défaite, les Insurgés quittèrent de nouveau le pays et ne s’y montrèrent plus que par intervalles sous les ordres de Mr de Chalus.

Le chef de division Taillefer fut tué dans les premiers jours de mars 1796. Bien que souffrant de la fièvre, il avait, durant deux jours consécutifs, soutenu l’attaque des Républicains dans les bois de la Chapelle ; ceuxci s’étant enfin retirés, il dispersa ses hommes et se rendit seul dans une ferme voisine pour prendre quelque repos. Ce jour-là, la terre était couverte de neige, les Bleus le suivirent à la trace. Cependant il fut averti de leur approche assez à temps pour qu’il pût se sauver ; mais dans cette ferme, où il s'était réfugié, se trouvait un émigré échappé de Quibe'ron , Mr de

Tercier. Retenu |)ar des douleurs de rhumatisme, il pouvait à peine marcher, et pourtant, s’il ne fuyait pas, il était perdu. Taillefer entreprit de l’emmener avec lui. Il ne réussit à l’entraîner qu’avec grand’peine , et ils n’étaient pas loin encore quand l’ennemi arrivant , les aperçut et se mit à leur poursuite en leur tirant des coups de fusil. Ils se trouvaient alors dans un champ de genêts trop peu élevés pour les cacher ; néanmoins, Mr de Tercier, se sentant incapable de marcher davantage, se laissa tomber au milieu, et se tint couché contre terre. Les Bleuscrurent l’avoir tuéel continuèrent de poursuivre l’autre fuyard. Celui-ci, malade, harassé, et de plus atteint d’une balle à la cuisse, sentit bientôt ses forces défaillir. Un petit pont se trouvant sur sa route, il se jeta dessous et s’y blottit; on l’avait perdu de vue, mais le sang qui coulait de sa blessure avait marqué sa trace sur la neige; il fut découvert et massacré là à coups de sabre.

Taillefer ( Michel-J acquêt ) était maréchal au bourg de Chemeré, et déjà assez âgé lorsque l’armée de la Vendée passa dans le Maine. Il la suivit, croyant de son devoir de combattre les révolutionnaires qui attaquaient la religion. Après la défaite du Mans, il reprit les

•armes des premiers ei fut nommé capitaine de sa paroisse. II ne se fit point remarquer par une valeur brillante, mais son intrépidité calme, sa piété profonde lui attirèrent la considération générale et le désignèrent à l’élection de ses camarades quand Qn nomma des chefs de division. Il justifia constamment la confiance qu’on avait mise en lui. Après sa mort, Mr de Tercier, qui avait échappé aux Bleus si heureusement, prit le commandement de sa division jusqu’à la paix. C’est de celuici que j’ai appris les détails de la fin de Taillefer.

Les Chouans manseaux ne consentirent à déposer les armes qu’en juin 1796, lorsqu’ils se furent assurés que Mr de Scépeaux avait fait sa soumission. Ils ne tardèrent pas à reconnaître qu ils ne trouveraient pas dans cette paix prétendue la sûreté qu’un leur avait annoncée. Les autorités républicaines imaginèrent des motifs pour se défaire de tous les chefs qui avaient cru pouvoir se fier au traité conclu. Rochambeau , qui avait commandé la division de Mayenne , accusé de conserver des armes , fut condamné par une commission militaire à être fusillé. Les chefs de Canton Mousqueton et Placenette, arrêtés sous divers prétextes, furent assassinés en route par l’escorte qui de-

vait les amener à Laval ; on déclara seulement qu’ils avaient voulu s’échapper. Si Grand- Francœur, Moustache, Morière, Sans-Peur évitèrent le même sort, c’est qu’ils surent se dérober à toutes les poursuites et ne reparurent qu a la reprise des hostilités en 1799.

Je dirai en peu de mots ce que fut celle troisième époque de la Chouannerie dans la Mayenne. Les paysans manseaux n’ayant été en quelque sorte que les auxiliaires de l’Insurrection qui s’organisa alors dans toutes les provinces de l’Ouest, je n’ai point à entrer dans des détails qui ne tiennent qu’indirectement au sujet que j’ai entrepris de traiter.

TROISIÈME Él'OQUE.

JL a troisième époque de la Chouannerie , qui porta aussi le nom de guerre des Mécontents , commença vers le milieu de Cannée 1799 , sous le gouvernement du Directoire, et finit des le mois de février de l’année suivante, trois mois apres que Bonaparte se fut emparé de l’autorité.

Le traité de paix de 1796, auquel les Vendéens et les Chouans avaient été forcés d’accéder tour-à-tour, n’avait point ramené le calme dans les esprits. Il n’y eut pas même l’apparence d’une réconciliation. De part et d’autre on tint à honneur de montrer sa haine, et l’on alla jusqu’à se faire un mérite de l’oubli de toute justice et de toute bonne foi. Les Royalistes et les Républicains égale-

ment ne cherchèrent dans la paix que de nouveaux moyens pour tramer plus sûrement la perte de leur ennemi. On n’avait pu le vaincre à force ouverte, on l’attaqua par la ruse, l’intrigue et la trahison. Bientôt le re'sultat en fut tel qu’on eut lieu de regretter le temps où l’on se combattait à force ouverte. Trois années durant, les assassinats, les pillages, les dévastations , les brigandages de toutes sortes désolèrent le pays qui avait été le théâtre de la guerre civile.

L’exaspération des deux partis était portée à son comble lorsque les anciens chefs vendéens , réunis en Angleterre , formèrent le plan d’une nouvelle Insurrection , fondant leur espoir de succès sur la coalition européenne qui se préparait à attaquer la France. Cette fois encore, l’Angleterre fournit des secours d’armes et d’argent , et bientôt un soulèvement général se manifesta dans les campagnes de l’Ouest.

Les nouveaux Insurgés, qui se donnèrent le nom de Mécontents, se levèrent simultanément dans la Vendée, l’Anjou, la Bretagne , le Maine et une partie de la Normandie. Mr de Bourmont vint prendre le commandement dans la Sarthe et la Mayenne. Déjà , vers la fin de

la guerre précédente, il avait paru dans le pays et fait connaître sa bravoure et son activité.

Les anciens Chouans se rendirent avec empressement à son appel , mais il trouva peu de bonne volonté quand il voulut faire de nouvelles recrues parmi les paysans. Néanmoins les Insurgés du Maine formèrent trois légions.

Les officiers qui furent mis à leur tête ne voulurent point adopter la tactique employée par les premiers Chouans. Ils s’efforcèrent de tenir leurs hommes réunis , les firent mettre en ligne, les exercèrent aux manœuvres, et enfin entreprirent de les soumettre à la discipline des troupes régulières. Les Chouans de la Mayenne eurent peine à s’astreindre à ces obligations et ne voulurent jamais en reconnaître l’avantage. Contrariés dans leurs habitudes , fatigués d’exercices qui leur semblaient plutôt nuisibles qu’utiles, ils ne cessaient de regretter le temps de leurs, premiers cnna hais, alors que, •

guidés par les chefs qu’ils avaient choisis dans leurs rangs, ils obéissaient par amitié et avec une confiance d’enthousiasme. Ils comprenaient d’ailleurs que la guerre qui se faisait dans leur pays ne leur était plus particulière.

Ils voyaient leurs rangs grossis d’une multitude

d’étrangers qui pour la plupart leur paraissaient suspects. Avec les émigrés rentrés , les Royalistes compromis , les prisonniers échappés, il leur arrivait aussi une foule d’intrigants , d’aventuriers, et, dans ce nombre, se trouvaient sans doute des voleurs et des bandits, des espions et des traîtres. Naturellement soupçonneux , les paysans manseaux, tourmentés par des défiances continuelles trop souvent justifiées , ne pouvaient plus guère retrouver ces élans d’audace auxquels ils avaient dû leurs premiers succès. Cependant ils prirent part vaillamment aux combats que livra Mr de Bourmont à Yaiges , à Louverné , à Meslay, à Ballée, et il marchait à leur tête quand il s’empara de la ville du Mans avec un corps de trois mille hommes pour toutes forces; mais la nouvelle organisation ne laissait guère au courage individuel l’occasion de se signaler , et je n’ai à cet égard recueilli aucun fait à citer.

Il y eut six mois de combats meurtriers , mais ils n’amenèrent point les résultats qu’on s’en était promis. Enfin parut l’homme qui devait briser toutes les résistances , dompter tous les courages , courber toutes les vanités. Bonaparte n’eut qu’à vouloir, et la coalition des Insurgés fut dissoute. Il faut le dire, l’empres-

sement de quelques chefs à se soumettre peut laisser croire qu’ils avaient vu arriver ce moment sans regret. Ceux qui voulurent résister plus long-temps durent porter la peine de leur courage : Mr de Bourmont eut à subir une longue détention et ensuite l’exil , et Mr de Frotté, chef de l’Insurrection normande, paya de sa vie l’honneur d’avoir cédé le dernier.

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