CHAPITRE QUATRIÈME
Coalition de la Rouerie. — Le% deux frères Cottereau en sont les agents. — La prise d’armes est différée en Bretagne. — Jean Chouan revient dans son canton. — Il protège le départ des Prêtres exportés.
Dans le eonrs de l’année 1791 , le marquis de La Rouerie ayant entrepris de former une coalition royaliste en Bretagne , le prince de Talmont, comte de Laval et seigneur de Saint- Ouën , devait se mettre à la tête des paysans du Bas-Maine. On savait que ses vastes possessions dans ce pays lui donneraient une grande influence sur les habitants , dont il s’était fait connaître d’ailleurs par sa bienfaisance et sa générosité. Le prince, dans ses parties de chasse, avait eu occasion d’apprécier l’intelb'gence et l’activité des frères Cottereau, et, ceux-ci , gagnés par son affabilité et ses manières engageantes, s’étaient dès lors dévoués à son service. Sur sa recommandation , La Rouerie les avait chargés de mettre en rapport les Comités royalistes récemment établis dans la Bretagne et
dans le Maine. Dès lors les Cottereau commencèrent à faire des enrôlements pour la coalition, et bientôt , grâce à leurs anciennes relations de contrebandiers, une active correspondance s’établit entre Laval, Vitré, Ernée et Fougères; elle s’étendit ensuite jusqu’à Saint- Malo et Grandville, et, par ce moyen, on eut des communications journalières avec les Emigrés réfugiés dans les îles de Jersey et de Guernesey.
Après bien du temps passé en voyages, en hésitations , en pourparlers , etc. , l’association se trouvant complètement organisée , La Rouerie déclara que le temps d’agir était arrivé. Un débarquement d’armes et de munitions envoyées par l’Angleterre fut annoncé pour le commencement d’octobre 1792; le soulèvement général des provinces de l’Ouest devait suivre.
Ce fut en venant donner cet avis aux frères Cottereau que M. Gavard eut l’occasion de se trouver à l’affaire du Bourgneuf. Jean Chouan, d’après son avertissement , crut nécessaire de se rendre auprès du marquis de La Rouerie pour lui faire connaître la prise d’armes à laquelle les circonstances l’avaient entraîné , et prendre ses instructions. Mais déjà on avait
reçu la nouvelle que les armées étrangères et les Emigrés , repoussés par les troupes de la République, étaient en pleine retraite; et les Comite's royalistes, toujours timides et temporiseurs, avaient jugé qu’il convenait, celte fois encore , d’ajourner les projets d’insurrection , différés déjà si souvent. En même temps les Républicains , avertis par des traîtres , redoublèrent d’activité et mirent tout en œuvre pour déjouer cette conspiration, qui menaçait d’embrâser tout l’Ouest de la France. Alors La Rouerie , dénoncé et poursuivi sans relâche , ne put se soustraire aux recherches qu’en errant sans cesse d’un lieu à un autre. Jean Chouan ne parvint donc pas à le rejoindre , et , après un voyage aussi périlleux qu’inutile, il lui fallut revenir dans son canton, n’ayant à apporter à ceux qui l’avaient pris pour chef que les secours de son esprit aventureux et les ressources de son expérience de contrebandier. Toutefois , il ne se montra pas moins résolu qu’auparavant. Il fit assembler tous ses gens et leur dit : « Dieu nous met dans la peine, c’est « pour nous éprouver, et, si nous ne perdons « pas courage , de meilleurs moments revien- » dront : croyez-moi , camarades , ne nous sé-
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« parons point, lousles honnêtes gens nous
« aideront. Il y a bien des hommes de cœur « qui , comme nous , ne se soumettront jamais « à servir la République. Nous nous soutien- « drons les uns les autres, je garde encore « bonne espérance. D'ailleurs , à la volonté « de Dieu ; s’il faut mourir , mourons en bra- « ves et en bons chrétiens (I). Il fut décidé qu’on ne se séparerait point et qu’on se tiendrait prêts pour agir dès que les circonstances le demanderaient. On n’eut pas long-temps à attendre.
Le Directoire du departement de la Mayenne avait enjoint a tous les Prêtres qui refusaient de prêter serment à la constitution civile du cierge de se rendre à Laval pour y être soumis a un appel quotidien. Ils s’y trouvèrent bientôt réunis au nombre d'environ cinq cents. Il n est point de mon sujet de raconter les vexations de toutes sortes qu’on leur fit endurer , ni la gêne où se trouvèrent un grand nombre d’entre eux. Plusieurs durent à la seule charité des Lavallois les moyens d’existence dont, sans cela , ils eussent manqué absolument (2).
(t) Ces détails ont été rapportés par Mielelte (Trillon) , un des plus fidèles compagnons de Jean Chouan.
(2) Les Mémoires ecclésiastiques de l’abbé Boullier font un récit aussi intéressant que véridique des persécutions que le clergé de ce pays eut h souffrir pendant la Révolution.
Je dois seulement dire que les habitants des campagnes , qui rejetaient avec horreur le ministère des Prêtres intrus se trouvant , ainsi privés de tous les secours de la religion , ne pouvant faire célébrer ni les baptêmes, ni les mariages , ni les enterrements , osèrent enfin manifester hautement leur mécontentement et leur indignation ; mais , d’autre part , la populace de la ville, excitée par d'odieuses suggestions, se montrait menaçante envers le Clergé. Alors l’administration du département, redoutant les violences des deux partis et , le soulèvement des paysans de Saint-Ouën lui faisant voir le danger imminent , elle résolut de mettre à exécution la loi de déportation du Clergé réfractaire. Plusieurs Ecclésiastiques voyant leurs jours menacés, s’autorisèrent de cette loi pour se rendre en pays étranger; on leur désigna le port de Granville pour s'embarquer , et quelques gendarmes furent chargés de les escorter pendant le trajet.
Jean Chouan , instruit dece6 circonstances, apprit aussi qu’on craignait que les gens préposés aux escortes fissent essuyer de mauvais traitements aux Prêtres durant leur voyage ; il réunit donc quelques jeunes gens de Saint- Ouën et d’Ollivet, et , sachant que le Vicaire
de Loiron ainsi que deux autres Ecclésiastiques devaient partir aussi le jour suivant, il vint s’embusquer sur leur passage , et , se jetant inopinément au-devant de l’escorte , il fit arrêter la voiture et demanda aux déportés s ils abandonnaient le pays de leur plein gré ; sinon il venait leur rendre la liberté. D’apres leur déclaration qu’ils s’éloignaient volontairement, il signifia aux gendarmes que, si les voyageurs n’étaient pas traités convenablement , il les en rendrait responsables , et il ajouta : « Je vous « charge d'avertir ceux qui vous ont donné » votre commission que nous sommes à pre- « sent dans la campagne une troupe de bons « Catholiques bien armés et décidés , au péril « de notre vie , à punir ceux qui tourmente- « ront nos Prêtres. » Tl faut dire que celte troupe bien armée dont s’appuyait Jean Chouan se composait, ce jour-là, de trois hommes avec des fusils et de quatre autres qui , n’ayant que des bâtons , se tinrent a demi-cachés derrière les buissons bordant la route ; mais la peur grossit ce nombre , et le rapport des gendarmes jeta les Administrateurs du département dans de vives inquiétudes. Ils résolurent alors d’effectuer la déportation en masse de tous les Ecclésiastiques emprisonnés.
Jean Chouan , peu de temps après , arrêta deux gendarmes sur la route de la Gravelle. Il ne les maltraita point, mais, les ayant désarmés , il leur déclara que, si les Prêtres n’étaient pas respectés , la population de dix paroisses était prête à se porter sur la ville pour exercer la plus terrible vengeance sur les coupables.
Ce jour-là se tenait à Laval la foire de l’Angevine , et des Commissaires , arrivés de Paris, venaient de faire mettre en réquisition , pour le service des armées de terre , tous les chevaux amenés au marché- Les paysans murmuraient hautement , et semblaient disposés à la résistance , quand les gendarmes vinrent rendre compte des menaces faites par Jean Chouan. Aussitôt les révolutionnaires prirent l’épouvante, les troupes et la garde nationale furent mises sur pied , les canons braqués dans les rues, et des postes établis aux diverses entrées de la ville; les Envoyés parisiens se hâtèrent de partir, et la réquisition des chevaux fut révoquée. Dès le lendemain , les Prêtres , qui n’étaient pas encore partis , furent dirigés sur Granville et Saint-Malo , et ils n’eurent à essuyer ni insultes ni mauvais traitements.
Ces premiers succès de la prise d’armes de Jean Chouan révélèrent ainsi , dès l’abord, aux
autorités révolutionnaires du Maine qu’elles n’accompliraient pas leurs projets de persécution sans danger, et qu’il fallait s’attendre à de terribles représailles.