CHAPITRE CINQUIÈME
Les Insurgés établissent leur demeure dans le bois de Misedon. — Description de ce bois. — Deux hameaux voisins fournissent des secours aux Chouans. — Les Républicains ont toujours laissé le bois de Misedon intact.
i endawt le voyage de Jean Chouan en Bretagne, des jeunes gens qui avaient marché sous ses ordres, ayant été avertis qu’ils étaient dénoncés aux autorités révolutionnaires, ne voulurent point risquer de comprometU’e leurs parents ni les gens de leur parti en restant plus long-temps chez eux. Ils résolurent donc de se réunir et d’établir leur séjour dans le bois de Misedon. Pénétrant dans le fourré des plus épaisses broussailles , ils y construisirent des huttes fort basses recouvertes de fougères et de mousse ; l’oeil ne pouvait que difficilement découvrir de telles retraites ; d’ailleurs, la crainte arrêta bientôt les recherches devenues fatales à ceux qui s’y aventurèrent. Malgré l’intempérie de la saison , les fugitifs s’établirent dans cette espèce de repaire qui fut toujours
leur refuge dans les moments de crise. Les paysans du voisinage leur fournissaient des vivres; ils leur étaient apportés par les femmes et les enfants qui pénétraient dans le taillis , sous prétexte de s’approvisionner de bois mort. Jamais personne ne les trahit.
Jean Chouan, à son retour, se décida à demeurer dans ce lieu au moins pour quelque temps. Cependant , en se réunissant aux réfugiés du bois de Misedon , il voulut se réserver la faculté de faire des excursions à son gré , et , craignant d’être suivi à la trace, il n’établit point son bivouac auprès de celui du reste de la bande. Ses trois compagnons de voyage et lui s’arrangèrent un abri, à l’aide de branchages , à l’autre extrémité du bois. Ces hommes , endurcis à toutes les fatigues , habitués à tous les dangers, et, du reste, comptant pour peu les soins d’une vie dévouée à tant de misères, trouvèrent avoir assez fait pour leur bien-être lorsqu’ils eurent apporté dans cette sorte de gîte ce qu’ils appelaient leur ménage. C’étaient quelques paquets de fougères, du bois sec , une marmite , une grande écuelle et une cruche. Il ne leur fallait rien de plus pour apprêter leur nourriture et attendre l’heure du combat.
Disons maintenant quelques mots sur le bois de Misedon, qui est si souvent cité lorsqu’on parle des premiers Chouans. Ce taillis touche au bourg d’Ollivet et s’étend jusqu’à la forge du Port-Brillet dont il dépend. Avant la Révolution, il appartenait à la famille de la Tremouille. Une allée droite , fort longue , qu’on appelle le Mail , conduit du presbytère d’Ollivet, parle milieu du bois, jusqu'au carrefour de la Belle-Etoile , où viennent aboutir plusieurs sentiers. La tradition du pays dit qu’un Seigneur de Laval gagna, en jouant à la boule , ce terrain aujourd’hui couvert de bois, et que la limite en fut fixée à l’endroit où s’arrêta une boule qu’il lança dans la direction de l’allée du Mail. C’est dans cette direction qne le taillis a sa plus grande longueur : elle est d’une lieue environ; sa largeur est beaucoup moindre. Ceux qui ont parlé des Chouans ont souvent confondu Misedon avec la forêt du Pertre, qui cependant en est assez loin ; d’ailleurs , la forêt du Pertre fait partie de la Bretagne et Misedon est du Maine.
Le taillis est formé de hêtres, de chênes et de bouleaux. Le sol , presque partout plat et marécageux , est couvert d’une mousse longue et épaisse. Dans l’intérieur du bois se trouve
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un étang qui a environ un arpent d’étendue : ses bords, peu fréquentés, sont le séjour de beaucoup d’oiseaux aquatiques. On y -voit des sarcelles et des poules d’eau au milieu des joncs, et, quand j’y suis venu, deux hérons, qui étaient là posés comme des sentinelles, prirent leur vol à mon approche. Il parait que ce sont lesseuls habitants auxquels Misedon prête maintenant son abri. Je n’y ai rencontré personne : le garde même n’y fait pas sa demeure. II n’a qu’un petit nombre de sentiers étroits et tortueux dans lesquels il est aisé de se perdre, et mon guide ( René, le frère de Jean Chouan ) , malgré le long séjour qu’il y avait fait, nous égara à deux reprises différentes. Partout croissent des houx et des fougères qui rendent le bois difficile à parcourir , et tellement fourré , qu’on ne saurait voir un homme au travers à dix pas de distance. Les seules clairières qu’on y trouve ont été formées par les fourneaux à charbon qui brûlent les racines des arbres à l’endroit où on les établit lorsqu’on exploite les coupes. Ces places, déformé ronde, n’ont guère que quatre ou cinq toises de diamètre. Ce fut une de ces clairières, située dans le plus épais du bois , que les Chouans choisirent pour lieu de leur rendez-vous. Us
s’y tenaient rarement eux-mêmes ; mais ceux qui avaient quelque avis à leur donner s’y rendaient et ne tardaient pas à être vus par les Chouans, qui alors venaient les joindre, s’ils le jugeaient à propos. Cet endroit reçut le nom de Place Royale.
Près de la lisière du taillis, et sur des côtés differents , on trouve deux chétifs hameaux : l’un, peu éloigné de l’étang, se nomme Lorièicj l’autre, du côté de Saint-Ouèn, s’appelle la Rue-de-Bau. Ces hameaux n’avaient pour habitants que des gens fort pauvres, mais, au besoin , tout le peu qu’ils possédaient devenait la ressource des Chouans. Plusieurs d’entre eux étaient réduits à mendier pour vivre ; ceuxlà même aussi savaient être secourables dans les temps de détresse : ils faisaient charité de l’aumône qu’ils venaient de quêter. Les Patriotes essayèrent bien des fois de recruter là des espions, ils n’y réussirent jamais. Bien plus , pas une des femmes , pas un des enfants, chargés sans cesse de commissions et de messages, ne commit jamais la moindre indiscrétion. C'est que tout le monde avait la conscience de servir Dieu en aidant ceux qui combattaient une République impie.
Il est à remarquer que les autorités répu-
blicaines n’ont jamais entrepris, soit de mettre le feu au bois pour le détruire, soit même d’y tracer des routes et de l’éclaircir par des abattis qu’il eût été facile de faire, en y employant des troupes. On n’eut pas même l’idée d’établir un poste dans le bourg d’OUivet qui touche le bois. Ceux qui ont prétendu que l’insurrection de l’Ouest avait toujours été fomentée par des gens du parti révolutionnaire, trouveront peut-être dans ce fait un nouveau motif à l’appui de leur opinion , et j’aurai plus tard à citer d’autres particularités qui pourront la fortifier.