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LE CONSEIL DE GUERRE

— « Un an de prison » me souffle-t-il.

Un an de prison ! quel soulagement ! Oh !

bonheur extrême ! Je me mets à danser, je ne me tiens pas de joie !

Le soir, on nous fit sortir de cette salle et on nous ramena dans la salle du conseil faiblement e'claire'e. La garde des dragons me pre'senta les armes, comme il est ordonné quand on lit les arrêts du conseil. J'étais trèsfier de ces honneurs militaires, mais je me serais volontiers passé de ce sujet de fierté. Le capitaine Chrétien me lut mon jugement, j'étais condamné à un an de prison et cinq ans d'interdiction des droits énumérés en l'article 42 du Code-pénal.

Quand il eut fini sa lecture, le capitaine Chrétien se pencha vers moi :

— « Vous n'en rappelez pas, n'est-ce pas ? »

me dit-il « Vous êtes trop content. »

— (c Oh ! oui ! » dis-je.

Et on me ramena aux Chantiers.

J'eus le bonheur de voir mettre Astruc en liberté, et je laissai Fourmage avant qu'il ne fût juge'. Je quittai les prisons préventives, à la fois les prisons militaires, dans lesquelles j'avais passé cinq mois et vingt jours. Quels mois, quels jours !

La maison-de-correction de Versailles est sise rue de Paris.

J'entrai d'abord au greffe où on me fouilla, pour, la forme, et où je déposai l'argent que j'avais. Le greffier-en-chef de Versailles était un homme très-convenable « qui savait allier l'humanité à la sévérité de sa consigne. » C'est ainsi qu'un blindé^ comme nous disions,

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un condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée, disant un dernier adieu à sa femme et à ses enfants, il le faisait entrer dans le greffe, au lieu de l'astreindre à recevoir sa dernière visite dans cette double cage du parloir des prisons qui constitue un de ces supplices raffinés que nous avons, nous autres gens d'humanité, substitués à la torture, en la même manière que certains hommes voudraient, toujours par humanité, remplacer la peine de mort par la prison perpe'tuelle.

J'ai vu de malheureux condamnés pleurer de reconnaissance en racontant ce que le gardien-chef avait fait pour eux.

Les autres gardiens étaient polis. Je ne crois pas que personne ait eu à s'en plaindre tandis que j'étais là, mais je crois plutôt qu'on eut à s'en louer. Pour moi, le gardienchef et les gardiens furent irréprochables.

hdL prison, en elle-même, manquait d'air et de lumière et nous y étions entassés. J'y

trouvai un bien-être relatif : un châlit, une paillasse, des draps, une couverture. J'avais passé près de trois mois sans me déshabiller après mon arrestation; je venais encore de passer plus de trois semaines sans quitter mes vêtements ; je trouvai bon de me glisser dans des draps qui avaient cependant déjà servi. Mais les jouissances, comme toutes les choses de la vie, sont essentiellement relatives. Les lits se touchaient, car il fallait loger cette foule de condamnés des conseils-deguerre. On avait tassé les condamnés de droit commun dans une partie de la prison et on avait affecté l'autre partie aux condamnés politiques. Le chauffoir dans lequel nous étions était si étroit pour notre nombre, que nous demeurions souvent debout et serrés, faute de pouvoir nous asseoir. On parlait beaucoup ; de temps-en-temps on recevait un journal qui donnait les nouvelles, et on faisait connaissance quand on en avait le loisir. Ce fut là que je connus l'excellent

docteur Coudereau (i), qui devait être mis en liberté quelques semaines après, Calvinhac, qui était condamné comme moi à un an de prison, Henry Mouton et d'autres que Ton retrouvera bientôt. J'attendais mon ami Fourmage, j'étais très-perplexe sur son sort, je l'appris enfin.

Le soir, au dortoir, ceux qui revenaient du conseil-de-guerre racontaient aux autres ce qui se passait.

— « Il y a un capitaine qui n'a eu que six jours ! » s'écria un malheureux qui rentrait blindé.

Six jours! tout le monde se récria. Six jours! cela ne s'était pas encore vu! Quel e'tait l'heureux mortel qui n'écoppait que six jours! Ce devait être au moins un mouchard, car on était toujours prêt à voir partout des mouchards, vieille habitude de l'Empire, et de la guerre.

— <c C'est le capitaine Fourmage. »

(i) Mart en 1882, à Paris.

Fourmage! Il n'avait que six jours! Il allait revoir sa femme, ses enfants, reprendre son industrie ! C'est moi qui étais content ! Il viendrait sans doute faire ses six jours à la maisonde-correction ? Mais non ! On l'envoya aux écuries. Il ne se nomma plus parmi nous que (( le capitaine Six-jours ».

Toujours ainsi, le soir, nous avions des nouvelles de l'affaire Lecomte et Clément- Thomas, qui se jugeait alors. Des mots lugubres retentirent et qui glacèrent d'effroi ceux qui les entendirent, quand l'afifaîre fut terminée.

— «A mort! » dit Herpin-Lacroix.

— « A mort ! »

Et on répéta tout bas « à mort » , et on discuta la condamnation. Elle nous produisait d'autant plus d'effet que nous étions convaincus de la complète innocence des condamnés.

Le commandant Piger, qui couchait dans le lit voisin du mien, s'écriait :

— « Je leur ai cependant bien expliqué comment tu les avais empêchés de pénétrer, les soldats, Herpin. Je ne comprends pas qu'ils t'aient condamné. Tu as essayé, comme moi, de tirer le général Lecomte des mains des soldats qui voulaient le fusiller. »

Les condamnés disaient :

— « Bah! ils ne nous fusilleront pas. »

Et nous, nous répétions qu'ils ne tueraient pas ; on croyait à l'amnistie et on ne croyait pas à la fusillade. Pauvre bon peuple !

Les condamnations à mort faisaient qu'on trouvait doux d'être blindé. Tant qu'il y a vie, il y a espérance. « On ne nous enverra pas en Nouvelle-Calédonie, » disaient les uns, comme les autres disaient : « On ne nous fusillera pas. » Et tous pensaient : « Si nous

allons là-bas, nous en reviendrons bientôt. » C'est que la haine n'e'tait pas tant du côte' des communards et du côté des soldats que du côté des Versaillais et que les premiers ne se doutaient guère de ce que nourrissait le cœur des seconds.

Le lendemain, dans le chauffoir, la discussion fut encore plus vive, et peut-être les condamnés commencèrent-ils seulement à se rendre compte du sort auquel ils étaient condamnés et qu'ils devaient subir.

Nous mangions dans un couloir assez large que, à l'heure des repas, on transformait en réfectoire. Nous avions la nourriture des prisons. Soupe et pain et le rata le dimanche.

Nous pouvions acheter à la cantine des bifsteks, des côtelettes, de la charcuterie, du fromage, du vin. Comme on n'avait que quelques minutes pour prendre son repas, on em-

portait sa cantine et on la mangeait dans le chaufFoir.

Je mangeais ma cantine assis sur Textrémité d'un banc ; à l'autre bout un camarade faisait comme moi. Nous nous regardions comme deux chiens de faïence. Mon vis-à-vis avait de gros yeux, bons en même temps qu'e'nergiques.

— (c Tiens, » murmurai -je « voilà une tête qui me va. »

Mais je n'eus pas le temps de faire sa connaissance, car on nous prévint que les condamnés à un an et moins partiraient le lendemain pour la prison où ils devaient subir leur peine.

Nous fûmes avertis, le matin, et aussitôt rassemblés pour partir. Le gardien-chef de Versailles remit contre un reçu nos personnes aux hommes chargés des transborde-

ments de chair humaine, qu'on appelle « préposés du ministère, » sans doute parce qu'on lit sur leur voiture «ministère de Tintérieur». Notre préposé avait apporté un paquet de <c chapelets de saint François, » sortes de menottes composées de boules destinées à vous entrer dans les chairs, mais sur l'observation du gardien-chef que nous étions doux comme des moutons, on nous en fit grâce.

Nous montâmes au nombre de dix-huit dans une voiture assez semblable à un omnibus qui serait séparé longitudinalement par une cloison en planches. Nous nous enfonçâmes des deux côtés et nous partîmes. Un des préposés était avec nous, à la portière, un autre était à côté du conducteur. La voiture avait trois chevaux, ce qui était noble, à mon avis.

Nous prîmes la route de Paris, quelquefois escortés par des voitures de blanchisseuses dont les propriétaires nous criaient d'aller les rejoindre, ce qui aurait été plus gai que d'aller à Beauvais.

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