‹ Souvenirs de la Commune, 1871Chapitre 3 sur 22 · PENDANT LA GUERRE — SOUS LA COMMUNE · texte numérisé non relu

PENDANT LA GUERRE — SOUS LA COMMUNE

Les élections de 1869 me prirent beaucoup de mon temps et me donnèrent beaucoup de peine. Le plébiscite leur succédant quasiment, je ne quittai pas la brèche.

Je parlai chaque jour dans une ou plusieurs réunions; plusieurs fois nommé président du club du Pré-aux-Clercs, je fus élu

ensuite par le même club membre de la Commission de surveillance des votes militaires, que présida Lockroy; j'étais en même temps rédacteur du Rappel; j'avais en sus mes travaux personnels que j'ai constamment poursuivis: j'éprouvais donc une grande fatigue à laquelle vint se mêler le découragement de la défaite quand le plébiscite eut fourni ses néfastes résultats. Je partis pour le département de l'Isère où se trouve une partie de ma famille et j'emmenai avec moi mon vieil et bon ami Gaston Lemay. Nous passâmes à Thodure environ six semaines, après quoi il alla à Lyon tandis que je demeurais.

La guerre fut déclarée sur ces entrefaites.

Si on veut savoir de quelle façon je vis la province durant la guerre, on consultera mon livre des Couches sociales-^ mais ici.

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je dois dire que les paysans dauphinois au milieu desquels je me trouvais, reçurent avec joie la nouvelle de la déclaration de guerre et s'imaginèrent que les armées françaises seraient promptement à Berlin. Pas un de ces braves gens n'eut Tidée que nous pouvions être battus, ils se refusèrent d'ajouter foi aux premières nouvelles de nos défaites, et, quand enfin ils n'en purent douter, ils en furent tout hébétés.

J'avais partagé leurs sentiments. Ne tombant sous le coup d'aucune loi militaire, je pensai, d'abord, que les soldats se tireraient d'affaire sans moi et me décidai à attendre dans ma solitude la fin de cette aventure.

Mais j'apprends qu'on nous tue et me voici chatouillé de l'amour des batailles, et toutà-fait convaincu que je suis indispensable au salut de ma patrie. J'écris à Lemay, à Lyon; il me répond qu'il faut songer, en effet, à ses devoirs de citoyen et qu'il m'attend pour retourner à Paris. Je fais un paquet de mes

hardes, je les ficelle sur mon dos comme il sied à quelqu^un qui va devenir soldat, j ^embrasse mes parents désolés de mon départ, et j'arrive à Lyon, à la nuit, 6ù je trouve Lemay et mon pauvre ami Nicolas Jangot (i) dormant fort tranquillement; les Lyonnais aussi.

Lyon n'était cependant pas calme. Dès le matin, la place des Terreaux se remplissait de monde. Les cléricaux et les agents de police s'entendaient pour maltraiter tous ceux dont la confiance en l'Empereur était renfermée dans de très-justes limites. J'assistai là à la réception de cette fameuse dépêche qui a été depuis assimilée à un coup de Bourse et dans laquelle, ainsi qu'il l'avait fait dans les couloirs du Corps-législatif, Emile Ollivier annonçait une incommensurable

(i) Fabricant d'ornements d'église, à Lyon. Mort en iS"! .

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victoire. Ce que je vis alors bourrer de personnes dont l'enthousiasme n'e'tait point assez chaud, ce que je vis emmener violemment au poste de gens dont Tincrédulité s'était manifestée trop haut, c'est incroyable! Le lendemain, il est vrai, cette surexcitation dernière tomba brusquement et ce fut fini des exploits de la police et des cléricaux.

Mais j'assistai à un plus beau spectacle : le départ des mobiles lyonnais pour le camp de Sathonay.

J'ai fait une partie de mes études au lycée de Lyon, c'est dire que j'ai quelques camarades dans cette ville. Ils m'engagèrent à les accompagner au camp.

Nous partîmes bras-dessus, bras-dessous, mobiles, amis, parents, au milieu d'un concours immense de la population, du peuple arborant des drapeaux, jetant des fleurs, saluant ce long cortège qui passait sur les quais du Rhône, chantant notre chant national, La

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Marseillaise^ et, après La Marseillaise, le Ca ira.

Les parents pleuraient. Je me souviens d'un vieil ouvrier qui, penché à sa fenêtre du quai Saint-Clair, les yeux mouillés de larmes, la voix étranglée, s'écriait: « Je vous bénis! Sauvez la France! Je vous bénis! »

Ailleurs, une mère se précipitait sur le passage de son fils, et comme si elle n'eût dû le revoir : « Va, mon fils, va ! » disait-elle au milieu des sanglots. On eût dit des Romains. C'était poignant, c'était sublime. Les mobiles marchaient, fermes. Je n'ai jamais vu d'autres hommes que les Français pour partir si bravement en guerre. Au camp de Sathonay, les mobiles, lorsqu'on leur eut désigné leur baraquement, furent libres d'agir à leur volonté jusqu'au soir; des dîners s'improvisèrent de tous les côtés, le Champagne coula à flots, et seulement à la nuit, les parents et les amis revinrent tristement à Lyon.]

Je demeurai encore quelques jours dans cette ville et rentrai seul à Paris, dans mon humble chambrette de la rue de Seine, numéro 6.

Je ne me rappelle pas exactement ce que je fis en arrivant à Paris; j'ai l'habitude de prendre quotidiennement des notes et de tenir un journal, mais lorsque, après la Commune, les soldats firent chez moi plus qu'une perquisition, aidés, je crois, par la nombreuse domesticité de la maison, ils emportèrent ma correspondance, mes notes, plusieurs années de labeurs; mon manuscrit de Antoinette Margueron et mes notes du Catéchisme du libre-penseur^ leur échappèrent par miracle.

J'allai redemander ma place de reporter du Rappel à Auguste Vacquerie, et, quelques jours après, de nouvelles défaites étant venues se joindre aux premières, Lemay arrivait à

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Paris et partageait mon logement. Les bataillons de la garde-nationale étaient en formation. Celui de la rue de Seine était le 84^.

Lemay et moi nous nous y engageâmes. Je fus délégué pour la nomination du commaYidant; nous choisîmes Bixio au manquement de Flourens et nous élûmes pour notre capitaine un employé des Beaux-Arts, ancien soldat, M. Madeleine, élection dont la compagnie n'eut, m'a-t-on dit, qu'à se louer. On m'offrit un grade. Il ne m'eût guère convenu d'être lieutenant ne sachant pas manier un fusil, encore moins commander. Je refusai.

Je demeurai simple garde. Je fus exact aux exercices. Notre compagnie était superbe. Je montai ma première garde aux remparts. Mon rôle était là; il devait, veux-je dire, être là, si le siège eût été ce qu'il aurait dû être; là, dans le 84° bataillon, ou avec mon ami Lemay, lorsqu'il quitta le 84® pour l'artillerie de la gardenationale dont tout /eiîap/?^/ prit le képi. Mais j'étais tourmenté d'une idée ambitieuse.

Cette idée, qui me tourmente encore, me tourmentera jusqu'à ce qu'elle soit satisfaite parce que je travaille pour jouer un rôle politique et crois que j'en jouerai un, cette idée est d'être représentant du peuple. Aujourd'hui, je me dis qu'un pareil titre devient la récompense d'une vie de travail, que, pour y parvenir, il faut avoir fourni des preuves de ses capacités politiques, et qu'on peut servir autrement la République; mais en 1870, je me figurais qu'il suffisait d'être républicain et d'avoir écrit au Rappel pour que vos concitoyens se hâtassent de porter sur vous leurs suffrages. J'avais vingt-cinq ans et plus l'expérience des livres que celle des hommes : ceci est mon -excuse.

Oh ! jetais bien jeune ! car savez-vous en quel pays je songeais à me faire élire ? Dans le Calvados, dans un milieu réactionnaire, qui l'était alors du moins, et qui l'est aisément encore ! Il est vrai que j'avais ma petite habileté. Je voulais me faire nommer sous-préfet

à Vire, dans ce pays-là, parce que c'est mon pays natal, travailler mon arrondissement, et ensuite me faire porter sur la liste du comité de Caen. J'étais jeune, mais pas toutà-fait bête.

Je parlai donc de ma sous-préfecture à Camille Pelletan et à Charles Simon qui étaient mes camarades du Rappel^ mais ils me lanternèrent, je pense, et le premier décret qui fixait les élections au i6 octobre parut.

Je fais ce raisonnement, juste d'ailleurs, que les élections^ sous le coup de nos défaites, doivent être républicaines, l'envie de me porter devient une obsession, je décide mon départ, et faisant un simple paquet de deux ou trois chemises, me voilà prêt.

Mais pouvait-on partir encore ? Je cours à la gare Montparnasse. Le chef-de-gare me dit que deux trains partiraient le soir l'un après l'autre. Je puis donc partir. Précisément un de mes joyeux compagnons doit aller rejoindre un régiment d'artillerie pour lequel

il a une feuille de route. Nous cheminerons ensemble jusqu'au Mans.

Nous disons adieu aux amis. En ce moment nous sommes tous persuadés que le siège ne durera pas plus d'un mois. A bientôt donc et bonne chance !

Le train quitta Paris, si ma mémoire ne fault, à six heures du soir. Quel train I Des femmes, des enfants, des hommes, des jeunes gens, des riches surtout. Un déménagement. Les voyageurs des premières parqués dans les troisièmes, les wagons bondés. Un pêle-mêle inouï. On ne vérifie même pas les billets.

C'est déjà une déroute. On a le cœur serré.

Les voyageurs craignent de rencontrer les uhlans ou de recevoir tout-à-coup une grêle de balles. Ce n'est qu'à Rambouillet qu'on se rassure un peu. Ainsi partaient les dernières personnes qui abandonnaient Paris.

Le dernier train était sauvé. Quelques heures après la voie appartenait à l'ennemi-

Sur le passage du train les paysans venaient * voir. Presque tous les voyageurs les apostrophaient, a Tas de ruraux ! Tas d'imbéciles ! » leur criait-on « c'est vous qui nous valez la guerre, tas de Oui ! Hé bien ! vous allez voir ce que cela coûte, vous allez en tâter du prussien. » Les paysans ne riaient pas, je vous le jure.

Nous arrivâmes au Mans. Au plus vite nous nous mîmes à la recherche d'un gîte.

Nous parcourûmes au milieu de la nuit je ne sais combien des rues obscures de cette ville qui nous était inconnue. A toutes les auberges où nous frappions, on nous répondait : « C'est plein. » A la fin, nous trouvâmes à nous coucher dans un grenier à foin. J'eus bien froid la nuit, oh ! bien froid !

Le lendemain nous nous séparâmes. Il partit pour son régiment où il devint maréchaldes-logis, et moi je me dirigeai sur Mezidon et sur Caen, au milieu de voyageurs dont

plusieurs revenaient des colonies pour défendre la métropole.

J'arrivai à Caen; je logeai chez un de mes bons parents, Le Roy, avocat près la Cour. Je vis ces messieurs du comité républicain et je me trouvai étranger parmi eux. Je commençai à sentir que mon entreprise était légèrement téméraire. Plus tard, je devais la trouver folle- Je n'en fis pas moins composer une belle affiche qu'on ne tira point. La remise des élections changea la situation.

Je revins à mon acheminement, je veux dire *à ma sous-préfecture. Pour l'obtenir, je partis pour Tours. Quel trajet ! des familles en deuil, des colonnes d'émigrants.

des républicains allant respirer Tair du nouveau gouvernement. On ne logeait plus dans les hôtels, on campait dans les gares.

J'arrive à Tours. Je vois Laurier. Il ne demandait qu'à me caser, mais je ne voulais pas être envoyé dans le premier endroit venu. Je voulais aller à Vire, pas ailleurs, et Vire était occupé. « Attendez ! » me dit Laurier. J'attendis. Je vis Cazot, je vis Crémieux, je vis Glais-Bizoin. On m'offrit de rester à la Délégation.

Ce n'était pas mon rêve, je tenais à mon rêve, avec mon entêtement ordinaire.

Je me promenais dans Tours. J'allais rue Royale, au café.

Ce café était plein. Charles Jourdan, assis à côté de Castagnary, m'y battait aux échecs, au milieu d'un brouhaha effrayant. Le soir, j'allais écouter des corps francs du Midi, de Bordeaux, qui chantaient sous les fenêtres de la préfecture. Laurier venait les remercier et

leur dire d'aller chanter devant Tennemi ; et les francs-tireurs allaient boire.

Ce fut en entrant un soir au café que je vis une table occupée par des officiers de Francstireurs de Paris. L'un d'eux me fit un signe. C'était La Cécilia, alors capitaine. La Cécilia avait été au Rappel (i). Là, je l'avais connu, aimé et apprécié. Je fus heureux de le rencontrer. Il voulait me faire engager dans ses francs-tireurs. — « Venez, » me dit-il « vous serez vite capitaine. » Je balançai. Je lui demandai de ne lui répondre que le lendemain.

Le lendemain , j'attendis Laurier à la sortie du conseil, au palais épiscopal. Nous revînmes ensemble , avec Cazot , à la préfecture.

En chemin, je fus bien étonné d'entendre

(i) Il gagnait peu de chose au Rappel où il faisait les traductions de journaux étrangers. On le retrouve dans ma journée du 4 Septembre (Sardou, Bruxelles). Il est mort en exil. Les Francs-tireurs-de-Paris sont devenus les Francstireurs-de-Paris-Châteaudun.

Laurier parler de rimpossibilité de résister aux Prussiens et d'organiser aucune force.

Cela m'écœura. A moi, personnellement, il me dit encore d'attendre, et je ne partis pas avec La Cécilia.

Quelques jours après, impatient, je poussais une pointe en Normandie avec l'intention de revenir. Je voyais, à Caen, Delorme, alors préfet du Calvados, auquel je faisais part de mes projets, (c Ma foi, » me dit-il « Vire est la plus éloignée de mes sous-préfectures ; je n'en entends pas beaucoup parler ; je sais cependant que le sous-préfet actuel a fait des proclamations trop avancées et ne jouit d'aucune autorité; je ne demande pas mieux que de vous avoir, dites-le à Laurier. ))

Mais quelques jours après, c'était Gambetta qui se trouvait le chef de la Délégation du gouvernement.

J'attendis quelque temps et repartis pour Tours. Là, je rencontrai dans l'antichambre

ministérielle un de ces nombreux émissaires que la province envoyait au Gouvernement, celui-ci député par la ville d'Avallon pour certaines affaires. Nous pûmes, à nous deux, faire d'amères réflexions sur le monde qui fréquentait cette antichambre. Il y avait là tous les serviteurs de TEmpire sollicitant des places du farouche député de Belleville. Je me rappelle entre autres un petit bossu, au visage usé, vieux, mais badigeonné de blanc et de rouge, avec des sourcils peints, une grosse épingle à la cravate , des doigts chargés de bagues, des décorations à foison, sentant d'une lieue le souspréfet impérial à bonnes fortunes, et dont le souvenir seul soulève encore le dégoût dans mon cœur. Il y en avait d'autres à Tavenant. J'eusse dû retourner là souvent, pour étudier.

Mais j'avais d'autres préoccupations. Je fis passer ma carte à Spuller. Il vint. Il est aujourd'hui de mes amis, mais alors il ne me

connaissait pas et je pense qu'il avait trop de besogne. Je commençais à être désespéré, le temps passait; d'autres accueils et de patriotiques consolations, comme celles que me donna Gambetta, ne me suffisaient pas.

Je m'en revins en Normandie en compagnie d'André -Pasquet (i) et de René Brice (2), qui venaient l'un et l'autre de la Délégation.

Je commençai alors pour la première fois, probablement, de ma vie, à me rendre un peu compte de ma personnalité. Jusqu'alors, j'avais été en avant, à l'aveuglette, ne m'occupant que de mes travaux, que de mon action intrinsèque. Pour avoir collaboré à cinq ou six journaux, pour avoir fait de la propagande républicaine, pour m'être énormément remué, je m'imaginais être connu au

(i) Ancien rédacteur du Siècle.

(2) Aujourd'hui député de Redon.

moins du monde politique parisien. Je voyais que je n'étais connu en somme que des personnes avec lesquelles je m'étais trouvé en contact comme simple particulier. Mon nom n'avait pas encore suffisamment circulé, et le dévouement que j'avais apporté à la cause républicaine ne différait point de milliers de dévouements obscurs. Il fallait travailler et il fallait espérer. Et puis, j'avais trop vécu dans mes livres, et pas assez pratiqué les hommes. N'allant pour ainsi dire jamais au café, aimant mon chez moi, quelque pauvre fût-il, ma table de travail et ma plume, je devais attendre que, avançant dans la vie, mes relations se fussent établies et étendues, je devais particulièrement attendre que ma génération me portât avec elle avec le temps, car chaque génération arrive à son tour à la vie politique.

Plus tard, en prison, mon « angle réfîexe »

acheva de s'ouvrir. On dira peut-être que je ne fus pas précoce, mais enfin je ne devins

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un homme réfléchi, sérieux, tel qu'on Tentend dans notre société, qu'à vingt-sept ou vingthuit ans. Aujourd'hui je le suis peut-être trop. On n'est jamais content.

Alors je n'étais pas content du tout. Quelques missions dont je fus chargé ne réussirent pas toutes à mon gré. Retiré en Normandie, j'étais triste. Je me laissai aller comme un pâtre assoupi regarde l'eau couler.

Le moment d'abattement passé, je me secouai.

Je voulus rejoindre l'armée de Garibaldi.

J'écrivis à Ordinaire, préfet du Doubs, que je connaissais, et qui avait son fils, Ollivier Ordinaire (i), un de mes anciens amis, dans l'armée du grand patriote italien. Ordinaire (2) m'envoya une lettre pour le général Garibaldi. J'eus alors à me débattre au milieu des supplications d'une famille inquiète de me voir partir pour l'armée. La bataille du Mans

(i) Aujourd'hui vice-consul de Krance au Gallao.

(2) Ordinaire avait été député du Doubs sous PEmpire; il s'est retiré dans la patrie de Courbet ^ à Mézières^ près d'Ornans.

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arriva sur ces entrefaites, puis la débandade, puis la capitulation de Paris, puis l'armistice. Et ce fut ainsi que la guerre se passa sans que je me fusse battu, sans que j'eusse tué au moins un Prussien, ainsi que tout bon citoyen le devait faire, et ce me sera un éternel remords, un éternel regret.

Je demeurai le temps de l'armistice en Normandie, et, comme il fallait que je reprisse ma plume, je me décidai à rentrer à Paris où j'arrivai le soir du 17 mars 1871, absolument comme si j'y fusse venu tout exprès pour la Commune. Cependant, qui aurait pu dire ce soir-là que, le lendemain, il y aurait des barricades dans Paris ?

Je trouvai en arrivant mon ami Gaston Lemay. Nous nous arrangeâmes pour loger

à deux dans notre chambrette de la rue de Seine. Depuis le temps où nous demeurions place du Panthéon, Tun au-dessous de l'autre, Lemay et moi, nous avons constamment habité ensemble jusqu'à mon exil, et nous nous en sommes bien trouvés.

Il était dans un état d'exaspération trèsgrand. Je connaissais peu « le Siège )>. Son premier mot fut : (( On nous a trahis, » son second : (c On nous a vendus.» Il avait le droit de parler ainsi, lui qui s'était conduit en héros (i). Tant d'autres n'avaient commis que des infamies! De combien de faits il m'instruisit peuà-peu! Il les relatera sans doute un jour, et il fera sagement, et pour ses contemporains et pour l'histoire.

— (( On rarfiène demain le corps de Charles Hugo, » me dit-il « nous sommes tous deux du Rappel^ nous l'avons connu, nous irons à l'enterrement. »

(i) Au plateau d'Avron, au fort de Rosny et au fort de La Briche.

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— « Oui » dis-Je.

Nous nous levâmes de bon matin, et nous allâmes déjeuner rue Mazarine, à notre vieille gargote d'étudiants, l'antique maison Bonbail, bien connue dans le Quartier-Latin.

Le triste cortège était parti quand nous arrivâmes à la gare d'Orléans, Lemay et moi.

Nous le rejoignîmes à la Bastille. En arrivant au boulevard Richard-Lenoir, nous fûmes extrêmement surpris de voir des barricades.

Les personnes qui suivaient le char funèbre étaient peu nombreuses, une centaine tout au plus. Nous nous questionnâmes mutuellement. Nous ne savions rien, absolument rien.

Tout-à-coup Minière survint et se j oignit aux amis du mort. Il nous apprit « qu'on avait voulu reprendre de force les canons de Montmartre,

que la troupe avait fraternisé avec la garde-

nationale, que Vinoy s*était sauvé comme un coïon, que Paris e'tait en révolution. »

Nous nous en apercevions clairement : les rues se hérissaient de barricades. En reconnaissant Victor Hugo, les gardes-nationaux s'étaient mis volontairement à faire la haie de chaque côté du cercueil de Charles Hugo. Le bruit se répandait comme une traînée de poudre que Victor Hugo passait, conduisant, sa belle tête blanche découverte et penchée, son fils au cimetière, et les gardes-nationaux quittaient les barricades qu'ils élevaient pour venir se mettre en rang sur son passage ; les clairons sonnaient, les tambours battaient ; des compagnies de la ligne qui se rendaient à Versailles et qui devaient rentrer à Paris sur des cadavres, s'arrêtèrent un moment à porter les armes à ce cortège. Jusqu'au Père- Lachaise, ce fut une ovation spontanée.

Au Père-Lachaise, le nombre des assistants s'augmenta.. On s'arrêta à la tombe de famille des Hugo. Le trou du caveau n'était pas

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assez large pour laisser passer la bière de Charles. Il fallut Tagrandir en cassant la pierre. Quand le corps fut dans le sépulcre, Auguste Vacquerie prononça des paroles d'adieu, et, après lui, une personne qu'aucun de nous ne connaissait, parla. Vacquerie lui demanda son nom ; il re'pondit : « Louis Mie. » C'était ce républicain dévoué, bien connu dans le Midi, qui devait mourir député, en 1877.

Lemay et moi, nous redescendîmes par la rue Oberkampf. Je ne sais pas combien il y avait déjà de barricades. « Votre pavé, citoyen ». C'était le tribut exigé de tous les passants; on mettait son pavé à la barricade.

Le soir, j'étais à Montmartre. Je m'informais de ce qui s'était passé. Tel boutiquier me racontait les choses d'une façon, tel pas-

sant les disait d'une autre. Je n'ai pas à retracer ici l'histoire de cette déplorable journée qui décida de la guerre civile, mais voici ce que Je dois dire :

Il y avait sur les Buttes-Montmartre une forte batterie de pièces de marine braquées sur la plaine Saint-Denis; il n'y avait aucune gargousse pour ces pièces. Il y avait plusieurs pièces de position placées çà et là, notamment en haut des escaliers: il n'v avait aucune gargousse pour ces pièces. Il y avait enfin les canons enlevés à la place Wagram, en partie du moins, canons du siège, pièces de sept; pour charger ces canons on trouvait un seul et unique caisson contenant soixante gargousses. Il y avait cela et point davantage, j'en ai la conscience la plus formelle, car je me livrai à ce sujet à l'enquête la plus minutieuse, et les gardes-nationaux m'y aidèrent. Ces fameux canons de Montmartre, ces fantômes qui hantaient les cerveaux versaillais, c'étaient donc des morceaux de bronze ou de

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cuivre inoffensifs, puisqu'on n'avait pas de quoi les charger.

Or, le gouvernement qui ce'da si volontiers aux exigences des forcenés de la droite, n'eût-il pu dire : « Mieux vaut qu'on tire soixante coups de canon sur Paris que de bombarder Paris » ? Mais ce langage ne pouvait être tenu, le gouvernement eût-il e'tc autre, devant des gens qui murmuraient lorsque Louis Blanc demandait qu'on e'vitât à tout prix la guerre civile.

Je savais, à Paris, ce qui se passait à Versailles. C'e'tait la queue des insultes que le général Ducrot, ni mort, ni victorieux, avait lancées à Garibaldi victorieux, qui se déroulait. Oh! ma foi, la population de Paris ne s'en inquiétait pas outre-mesure. Chacun était dehors; on lisait les affiches du Comitécentral et on les déclarait fort sages ; Paris

avait plutôt Tair d'être en fête que de commencer une re'volution. Personne qui ne crût à la conciliation, à l'apaisement.

Personne ? Je me trompe. Il y avait les réacteurs, les lecteurs du Figaro et de V Univers^ l'ancienne société des Gourdins- Réunis, les Amis-de-l'Ordre, qui fomentaient la guerre civile dans les rues de Paris comme dans les couloirs de Versailles.

Je les vis s'assembler un Jour sur le boulevard. Le lendemain, je me trouvai par hasard sur le boulevard au moment où passa une bande qui allait provoquer la première collision sanglante. Je la suivis. Les hommes criaient et gesticulaient beaucoup. Ils étaient tous bien vêtus. A leur boutonnière était un ruban violet. Ils avaient l'air de forcenés, agitaient leurs cannes, appelaient les passants, et, sur le boulevard, ils secouaient rudement, en l'appelant « canaille », un pauvre commissionnaire inoffensif. Ils criaient : (( Vive l'ordre! A bas le comité! y> Un jeune

SOLS LA COMMUNE Sg

homme, qui regardait comme moi, me dit qu'un des manifestants lui avait offert cinquante francs pour se joindre à eux.

Des curieux (c'est toujours ainsi) suivaient la manifestation. Au milieu des Gourdins- Réunis, on e'iève un drapeau sur lequel je lis très-distinctement « Amis de TOrdre ».

Ils enfilent la rue de la Paix. Leur marche est assez rapide. Ils sont à la place Vendôme, ils touchent les gardes-nationaux qui se sont rangés d'une maison à l'autre sur deux rangs, coupant la place.

Tout-à-coup, trois coups de feu partent, immédiatement suivis d'un feu de peloton. En un clin-d'œil, la rue de la Paix est vide. Je suis resté sur le boulevard, au coin de la rue. Les manifestants passent devant moi en criant : « Vengeance! »

Le vide fait, je m'avance dans la rue de la Paix en faisant avec mon mouchoir des signes pacifiques. Là je vois, devant le pharmacien, situé à gauche en allant vers la place

Vendôme (i), à la moitié de la rue, un cadavre. Je vois de loin encore deux points noirs.

Je veux avancer. Les gardes-nationaux me font signe de reculer. Je fais alors un de'tour et je reviens par la rue Neuve-des-Capucines. Je fais encore des signes avec mon mouchoir. On me répond d'avancer. Les gardes ont relevé un des cadavres, ils entourent l'autre. Je décline ma qualité : « rédacteur du Rappel ». Un lieutenant qui commande à ces hommes et paraît hors de lui, me dit en prenant dans le gilet du tué (un bel homme brun à moustaches, visage énergique contracté par la mort), en prenant, dis-je, un poignard forme couteau, attaché par une chaînette : « Vous voyez, citoyen, ils étaient armés. C'est eux qui ont commencé à tirer, ce n'est pas nous. »

Je passe. J'ai sur la tête mon képi du 84* bataillon. «Mauvais numéro » me dit un garde en croisant la baïonnette. — « Rédacteur

(i) Pharmacie Anglaise au n» 14.

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du Rappel » dis-Je. — « Oh! Bon! passez, citoyen. »

Je pénètre jusqu^à TEtat-Major de la Place.

On y est ahuri. Personne ne peut me dire comment le feu s^est ouvert. « On s'attendait » me dit-on « à cette manifestation depuis hier. L'ordre était donné d'empêcher l'envahissement de la place Vendôme. Les gardes étaient sur deux lignes. » C'est tout ce que j'en tire. Je sors, j'examine la place; il y deux pièces en batterie de chaque côté, et de petites barricades élevées de deux pieds.

Je reviens vers la rue de la Paix. Le cadavre de l'homme au poignard est encore là.

Les curieux se sont amassés autour des gardes qui parlent avec beaucoup d'animation. Un capitaine disait que ses hommes avaient tiré sans ordre, qu'il avait eu beau leur commander de cesser le feu, il n'avait pu les retenir devant les provocations dont ils étaient l'objet. Il disait : « Ils étaient déjà venus hier, quel besoin avaient-ils de revenir aujourd'hui? »

J'ai consigné une partie de ces faits dans le Rappel ainsi que d'autres qu'on trouvera en leur lieu. Je dis ceci afin que ceux qui ont lu le Rappel à cette époque sachent qu'en l'ouvrant je ne pille que moi-même.

Je fis avec mes amis plusieurs excursions dans les environs de Paris. Je visitai le champ de bataille de Montretout. Nous allâmes jusqu'auprès de Versailles. Nous ne rencontrâmes ni un soldat, ni un gendarme. Quelques lambeaux de cadavres mal recouverts de terre, se voyaient seulement aux endroits où on avait enterré. « C'est ceux » me dit un ami « qu'on a fait tuer pour la frime. »

Mais je dois passer sur nombre de petits événements; j'ai déjà peur d'en rapporter qui ne soient pas si intéressants pour les autres que pour moi; puis, il y a des paroles...

qu'on publie seulement quand on est mort.

sous LA COMMUNE 43

Les élections communales se firent dans le plus grand ordre. Tout Paris y prit part.

Elles furent couronnées par une des plus magnifiques cérémonies qu'il m'ait été donné de voir, la proclamation de la Commune sur la place de THôtel-de-Ville.

A deux heures de Taprès-midi, les tambours et les clairons sonnent de tous les côtés, et de la rue de Rivoli, de la rue du Temple, des quais, du pont, les bataillons débouchent, joyeux, alertes. La garde-nationale se masse et bientôt emplit l'antique place de Grève.

La foule accourt. Immense, elle se tasse sur les trottoirs, sur les parapets, sur les voitures. L'avenue Victoria présente le spectacle le plus pittoresque du mélange de l'élément civil à l'élément militaire. Des têtes à toutes les fenêtres, des mouchoirs qui s'agitent. Et sur les barricades, estrades du moment, un monde.

Une large draperie rouge masque Timage équestre du seul roi dont le peuple ait gardé la me'moire. Sur cette draperie se de'tache, centre d'une panoplie de drapeaux de pourpre, le buste de la Re'publique.

Sous ce buste, on avait dressé une vaste tribune qui communiquait avec THôtel-de- Ville. Au milieu de la tribune une table, des écritoires, du papier, le verre d'eau réglementaire.

Quatre heures sonnent. Les membres du Comité-central paraissent sur la tribune.

Presque tous sont en habit noir et en cravate blanche, les autres ont la vareuse du gardenational. Ils portent Técharpe rouge en sautoir.

Le président arrive près de la table et agite une sonnette.

Aussitôt, les canons placés sur le quai de Gesvres tonnent, ébranlant Tair, cassant les vitres, et continuent à tonner tant que dure la cérémonie. Les fanfares des bataillons

sous LA COMMUNE ^5

)ouent le Chant du départ et la Marseillaise. Un cri formidable de « Vive la République ! » s'élève.

Les drapeaux rouges, les fanions de couleurs diverses sont venus se grouper autour de la tribune et flottent au vent. Le soleil fait reluire vingt mille baïonnettes. Les gardes-nationaux agitent leur képi, brandissent leur fusil. L'enthousiasme est général.

Silence. Un membre du comité lit le résultat des élections. Deux discours sont prononcés.

La Commune est proclamée.

Les tambours battent aux champs. Un grand cri de « Vive la Commune ! » sort de toutes les poitrines. Et les bataillons défilent devant l'estrade, pleins de confiance dans un mouvement qui commence d'une façon si belle.

On raconte que les zouaves-pontificaux et

les gendarmes (deux haines du peuple : le clérical, le sergent-de-ville, toute la Commune est là) ont attaqué les gardes-nationaux au rond-point de Courbevoie. C'est le 2 avril. Je vais voir. Je rencontre des gardes qui ont été attaqués au cri de Vive le roi! disent-ils.

Au pont de Neuilly, il y a une petite barricade qui a juste la hauteur des parapets.

Quelques gardes blottis là, derrière, tirent sur des ennemis... dont je n'aperçois que la fumée lointaine.

A la Porte-Maillot, une seule pièce de 7 tire sur le rond-point. Je reviens. On emporte un enfant tué par une balle. Une femme a été tuée aussi, me dit-on, derrière un volet de l'avenue de Neuilly.

Le 4, à onze heures du soir, je vais avec Lemay place de l'Hôtel-de-Ville. On attelle les canons. De forts percherons sont amenés. Les

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gardes-nationaux vont et viennent. On crie.

On vérifie le contenu des caissons. Lemay grimpe sur un cheval et part avec les canons faire son me'tier de reporter du Rappel de son côte'. Moi je rentre.

A midi et demi, le 5 avril, Lemay et moi nous sommes à Issy et aux Moulineaux.

Avant que de sortif de Paris, nous rencontrons de nombreux bataillons qui se disposent à aller contenter leur soif de combats.

Celui de Vaugirard se rassemble sur la place du Commerce, autour d'un arbre de la liberté tout enguirlandé.

Nous passons la porte de Tenceinte.

La canonnade se fait entendre. Des forts de Vanves et dlssy s'élèvent des colonnes de fumée. Sur le plateau de Châtillon les canons versaillais ripostent aux canons parisiens.

En ce moment Meudon est muet.

Nous nous avançons dans les rues d'Issy.

Elles sont remplies de gardes-nationaux en si grand nombre qu'on peut à peine se mouvoir. Les nombreuses voitures d'ambulance qui vont chercher les blessés ou les ramènent ont la plus grande difficulté à s'ouvrir passage.

Nous arrivons devant l'église. Le bruit des coups de feu devient intense. Un obus qui a passé par-dessus le fort déchire le toit de la maison n° 20 de la rue qui fait face à l'église, et s'enfonce dans le mur voisin sans éclater. Nous entrons dans un cabaret qui fait le coin pour manger un morceau. Nous sortons. La rue est peu sûre, les balles y sifflent, ou plutôt y font ce bruit des balles du chassepot qui est assez semblable à un rapide bourdonnement d'abeille. Nous descendons jusqu'enfacedu château d'Issy qui servait de réserve pour les approvisionnements de l'armée.

Après avoir longé le mur du parc du châ-

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teau, le long de la route des Moulineaux, nous croyons pouvoir traverser le parc et nous nous mettons à grimper du côte' du fort. Des balles qui nous sont envoye'es à courte distance nous obligent à de'gringoler.

Sur la route des Moulineaux (route 189 , nous trouvons une compagnie sous les ordres d'un commandant; elle he'site à avancer.

Un garde-national nous engage à ne pas alkr sur la route. — (c II y pleut des projectiles. » nous dit-il « Je vais chercher les voitures d'ambulance pour nos blesse's, qui sont nombreux. Sans compter que, ce matin, le fort d'Issy a tiré maladroitement sur les Moulineaux, croyant que les sergents-deville l'occupaient, et que les nôtres ont tué ou blessé des femmes et des enfants. »

Nous retraversons Issy, et nous arrivons à la gauche du fort, côté de Vanves. De là, postés auprès d'une pièce de 7 qui a tonné la matinée entière, au coin du mur d'un jar-

5o SOUVENIRS DE LA COMMUNE

din, nous découvrons la double ligne de nos tirailleurs sur le chemin-de-fer et sur la tranchée où a eu lieu ce matin le combat.

La fusillade est très-nourrie de notre côté, les balles versaillaises ne sifflent que de tempsen-temps à nos oreilles.

La canonnade est faible. Nous prenons des renseignements sur Tartillerie des forts : il ne s'y trouve que des pièces de 7 et des pièces de 12 de campagne. Il n'y a pas encore, contrairement à ce que certains journaux ont avancé, une seule pièce de siège aux mains des Parisiens : toutes auraient été livrées aux Prussiens, mais qu'importe! au dire de tous les artilleurs, les pièces de 7 de la gardenationale sont admirables comme précision, solidité et portée. Honneur à Dorian !

Vers cinq heures, la canonnade devient vive. Châtillon et Meudon s'en mêlent.

Nous quittons notre poste d'observation.

Les gardes-nationaux et les Enfants-perdus ont une consigne sévère, et nous ne devons

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qu'à notre titre de rédacteur du Rappel de pouvoir traverser les grand'gardes du fort.

On ne franchit pas la porte d'Issy sans laissezpasser, et ce n'est qu'après de longs pourparlers que nous pouvons rentrer dans Vanves. Il est six heures, et la canonnade continue.

6 avril. — Les remparts en face de Ghâtillon et les monticules de terre qui sont derrière présentent un aspect animé. Les curieux y sont en foule. On se presse. On monte sur tout ce qui peut exhausser. Les gamins grimpent sur les sémaphores.

De là on aperçoit le combat, on entend le canon, la fusillade, et on voit les blanches colonnes de fumée qui s'élèvent de Châtillon, de Meudon, de Breteuil, des forts de Vanves et d'Issy. Ceux des spectateurs qui ont des lorgnettes sont très-entourés ; ils sont populaires quand ils les prêtent.

Les portes deVanves etd'Issy sont redevenues ce qu^elles e'taient durant le siège, les jours de sortie. Femmes et enfants sont là qui attendent anxieusement le retour du père, du mari. La consigne est sévère, on ne laisse rentrer personne. Les gardes-nationauK viennent Jusqu'au pont-levis, et ils font passer de petits billets que les hommes du poste transmettent.

Les hommes du poste crient : — « M. untel. — M"''' une-telle. » Une personne fend la foule et saisit le billet : « Il n'est pas mort! » La figure triste devient Joyeuse, et cette joie communique Tespérance à ceux qui en sont témoins.

Je rentre dans Paris avec les bataillons qui, depuis dimanche, faisaient le pénible service des avant-postes et des tranchées. La fatigue et la mort n'ont pas diminué leur entrain, et ils ne demandent qu'à retourner au péril. Quels hommes! Et pourquoi n'est-ce pas contre des Prussiens qu'on a utilisé de tels courages !

sous LA COMMUNE 53

Un garde-national dit à un camarade :

— (c Contre les lignards, ça m'aurait fait de

la peine, mais les soldats du pape, c'est pain

bénit. »

Je passe nombre de faits qu'on trouvera dans la collection du Rappel du temps. Je ne démêle plus exactement ce que j'ai écrit de ce que Lemay a écrit, et, ensuite, le reportage quotidien ne me paraît pas absolument digne d'une réimpression. Je note donc un fait ici et là, en passant.

7 avril. — On a retrouvé des pièces de siège. Il y en a sur les bastions.

Du haut du balcon du dernier étage de la maison qui fait le coin de l'avenue de la Grande -Armée, à la Porte -Maillot, je regarde avec Lemay le curieux spectacle des obus et des boîtes à mitraille qui éclatent de tous côtés. Hommes, femmes, ouvriers,

bourgeois prennent des brouettes, apportent des gabions, des pavés, des planches, des rails. On met la porte en état de défense.

8 avril. — Une des pièces de 7 de la Porte- Maillot, isolée au coin du restaurant Gillet^ est desservie par un seul et unique marin qui écouvillonne, charge, pointe, fait tout enfin, et qui, aussitôt le coup parti, se précipite au milieu de Tavenue, et bat des mainss'il a atteint le point visé.

9 avril. — Que d'obus je vois éclater contre TArc-de-Triomphe, hélas!

1 1 avril. — On a retrouvé des canons un peu partout. Maintenant les remparts en sont suffisamment garnis.

12 avril. — Une canonnade formidable éclate avec la nuit. Je vais voir de près les tirailleurs qui descendent de Châtillon vers Issy et remontent. Simples démonstrations qui recommencent chaque soir. Les nôtres n'épargnent pas les cartouches!

14 avril. — Il y a des hommes qui sont

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dans Neuilly et qui se battent depuis treize jours sans discontinuer.

J'avais connu, je Tai dit plus haut, La Cécilia. Je le rencontrai, allant un Jour faire mon métier de reporter, colonel d'État- Major du général Eudes, au Grand-Montrouge.

Il m'offrit un soir à dîner chez le pâtissiertraiteur qui se trouve dans la grande-rue de Montrouge et qui a bonne réputation. Nous nous assîmes, Lemay, un nommé Franck, La Cécilia et moi, autour d'une table, dans un petit cabinet où nous pouvions parler librement. La Cécilia nous dit qu'il allait probablement être nommé général et commandant de la Place de Paris. Nous étions au 17 ou 1 8 avril, s'il me souvient bien.

— Alors, lui dis-je, j'entre avec vous à la Place.

— Je VOUS fais mon officier-d'ordonnance, me dit La Cécilia.

— Est-ce convenu ?

— Sérieusement.

J'étais très-sérieux, moi, et le mobile qui me faisait agir cependant ne l'était guère ; c'était, comme pour beaucoup d'actions de ma vie, l'amour-propre, le plus puissant des dieux qui gouvernent les hommes et le plus redoutable des amours. Voici sur quoi il était assis: Quelques-uns de mes amis me reprochaient d'avoir quitté Paris; ils me traitaient de franc-fileur, ce qui était vrai sans l'être, en ce sens que j'étais effectivement parti, mais non pour fuir le danger, assurément, ainsi qu'on l'a pu voir plus haut; or, je tenais à leur montrer que ce n'était pas par lâcheté que j'avais agi, en allant maintenant au feu tout comme un autre. Je m'exposais déjà suffisamment pour procurer au Rappel des nouvelles véritables, et mon pauvre ami, Lemay qui (c faisait » Asnières et Neuilly,

sous LA COMMUNE bj

tandis que je « faisais » les forts depuis Montrouge jusqu'au Point-du-Jour, s'exposait encore plus que moi; mais quand on n'a pas un habit militaire on ne peut jamais croire qu'on agit en soldat.

Voilà quel fut le mobile principal de mon entre'e dans la Commune, et ce fut pour qu'on ne m'accusât pas de déserter au moment du danger que j'y demeurai, tandis que je me rendais compte de l'imbe'cillité de ceux qui dirigeaient le mouvement. J'avoue en toute franchise que je fus de'termine' par d'autres motifs encore, tels que l'impatience de ne point prendre part à une action qui se déroulait sous mes yeux et surtout de ne pas contribuer à faire du mal aux cléricaux, que je détestais autant que le faisaient les plus enragés communards, puisque, au fond de toutes ces guerres et de ces répressions-là, c'est toujours le curé qu'on trouve, et que le prêtre et moi... connu!

Le lendemain, comme je repassais dans le Grand-Mçntrouge, La Cécilia me mena à l'Etat-major duge'néral Eudes qui était e'tabli dans une grande maison située au milieu d'une cour, une école des sœurs, je crois, la maison des « Dames de Tlntérieur de Marie ».

Dans une immense salle du premier, ces messieurs dînaient.

Je fus bien étonné.

Au bout de la longue table était le général Eudes, son képi sur l'oreille, riant, plaisantant, une vraie tournure d'étudiant bohème du Quartier-Latin.

Le repas me parut copieusement servi, mais ni recherché ni bon ; il y avait beaucoup de bouteilles à terre, mais elles me paraissaient n'avoir contenu que du vin à seize.

L'État-Major était gai, les officiers des bataillons qu'on avait invités étaient gais aussi.

sous LA COMMUNE 69

Aucun ne paraissait croire au danger. Moi, je n'y songeais pas plus qu'eux. Ils caressaient les cantinières qui les servaient. Le général Eudes faisait des mots. Personne cependant n'était ivre. Mais ces officiers ne paraissaient pas corrects du tout, oh! pas du tout! On m'a dit qu'ils ne différaient pas des officiers réguliers et que les choses se passent toujours un peu ainsi en campagne.

Je viens de parler de la confiance que chacun avait en la Commune en ne paraissant pas croire au danger. Cette foi, assurément, n'était pas chez tout le monde, mais le plus grand nombre croyait encore à cette époque qu'on pouvait réussir, et beaucoup peut-être le crurent jusqu'à la fin.

Je me souviens que le garçon qui me servait à l'Ecole-militaire me disait : — « Vous, vous irez loin; les autres, ce n'est pas grand'-

6o SOUVENIRS DE LA COMMUNE ,

chose, mais vous, vous serez maréchal de France ! » Et après les événements, à ma sortie de prison, un camarade de guerre me disait encore: — « Oh! vous, si la Commune eût réussi, vous eussiez été parmi les généraux. » — (c Pardon, )> lui répondis- je « si la Commune eut réussi, j'aurais donné ma démission. »

Je note ceci en passant, pour bien marquer que Ton pouvait croire à la réussite du mouvement, ce qui explique naturellement Tattitude d'un nombre considérable de personnes.

17 avril. — Tous les soirs, je m'en vais voir les tirailleurs versaillais qui descendent vers le fort de Vanves et le fort d'Issy, droit de la butte de Châtillon.

Les feux s'abaissent petit-à-petit jusqu'à trois cents mètres environ des forts, et ils remontent comme ils sont venus. Je présume que c'est une manœuvre qui a pour but de

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masquer une si habile stratégie qu'on ne la découvrira jamais, car les nôtres sont et seront toujours sur leurs gardes.

Je vais voir TArc-de-Triomphe. On met la Grande-armée en un bel état! Et les maisons conservatrices des Champs-Elysées donc !

i8 avril. — On a établi une batterie fort mal organisée au Trocadéro. Cette batterie doit tirer sur le Mont-Valérien. Elle n'a pas l!air de lui faire mal.

Le canon gronde toujours.

19 avril. — Ce sont les habitants de Neuilly qui ont de la chance ! aujourd'hui ils ont comme une trêve. Les autres jours, les obus du Trocadéro et de Montmartre tombent sur eux tout comme ceux du Mont-Valérien.

20 avril. — Je copie dans le Rappel :

Le service des munitions, des vivres, et généralement toutes les corvées qui dépendent des équipages du train, au fort d'Issy, est fait, depuis le commencement de la guerre, par les dix mêmes artilleurs.

23 avril. — J'apprends, en passant à Montrouge que le géne'ral Eudes est aile' s'installer à la Légion-d' Honneur.

24 avril. — Je vois, place Vendôme, La Ce'cilia, promu général et commandant de la Place de Paris.

A partir de ce jour-là, je devins un communard, ou un communeux, comme on voudra.

— He bien! Monteil, me dit La Cécilia, il faut que je possède un officier-d'ordonnance qui soit mon secrétaire, est-ce vous ?

— Oui, dis-je, si vraiment il y a quelque chose à faire.

Et me voilà installé dans une petite pièce attenante au salon du premier étage (i), écrivant sur une petite table ma commission

(i) Place Vendôme, n* 22.

sous LA COMMUNE 63

de lieutenant d'État-Major que La Cécilia signa.

C'est le moment de faire le portrait de La Cécilia.

Au physique, c'e'tait un homme de petite taille, maigre, au marcher rapide, nerveux.

Son visage était vieux, marqué de la petite vérole, la lèvre fine et serrée, point de barbe pour ainsi dire, quelques poils pour moustache, très-myope, portant des lunettes avec des verres épais.

Voici les notices biographiques que je publiai, sur ses propres indications, dans le Rappel :

Numéro du 24 avril. — « Le colonel La Cécilia est nommé commandant de la Place avec le grade de général.

» Le citoyen La Cécilia est né à Tours.

Pour ne pas servir l'Empire, il s'engagea dans l'armée italienne, et fit la campagne de 1859- 1 860. Il fut blessé deux fois et devint capitaine du génie. Après la guerre, il rentra en France.

» Quand éclata la guerre avec la Prusse, La Cécilia fit taire ses sentiments politiques pour ne songer qu'à la France, et il partit lieutenant dans les francs-tireurs de Paris.

C'est dans ce corps qu'il parvint au grade de colonel, après s'être distingué aux affaires d'Ablis, de Châteaudun, de Varize, et avoir dirigé la brillante défense d'Alençon.

» Après le i8 mars, il est entré au service de la Commune de Paris comme colonel chef d'État-Major du général Eudes. Aujourd'hui il occupe le premier poste militaire de la ville de Paris.

» La Cécilia a trente-six ans, ce n'est pas seulement un soldat, c'est un érudit. Il a longtemps étudié en Allemagne, il sait vingtsix langues orientales et européennes et passe pour un mathématicien extrêmement distingué. »

Mathématicien, savant, il Tétait, général, c'est une autre affaire.

Numéro du 29 avril. — « Les journaux de

sous LA COMMUNE 65

Versailles continuent à dire que le général La Cécilia est étranger.

» Le fait est complètement faux.

)) Le citoyen La Cécilia, né à Tours de parents français, en i835, a tiré au sort à Paris en 1 85 5. Il a eu le numéro 418. »

Avant la guerre, La Cécilia s'était marié à une femme professant la manie d'écrire (1) qui avait accouché pendant qu'il combattait en province. J'ai beaucoup attribué à cette femme les changements que je crus observer dans La Cécilia qui, de bref et vigoureux que je l'avais connu, me sembla indécis et mou ; mais j'attribue la plus grande part de ce changement à la paternité. La Cécilia avait été malheureux, il m'avait marqué plusieurs fois, alors que tous les deux nous collaborions au Rappel^ la tristesse de l'isolement où il sp trouvait. Il eut une femme, de plus il eut un enfant, et il me parut qu'il raccrochait toute son existence à ce petit être alors au maillot.

(i) A aujourd'hui une place de la ville de Paris.

Je m'aperçus vite de ceci, que le La Cécilia de la Commune n'était pas le La Cécilia du Rappel. Il jouait au général pour de bon, et comme je n'avais pas encore respiré l'air ambiant, je m'en étonnais. Mais ce qui me surpassait davantage, c'était de pénétrer dans les bureaux de l'État-Major de la Place qui se trouvaient sur la cour. La Cécilia avait gapdé pour chef d'État-Major le colonel Henry, qu'il ne faut pas confondre avec deux autres Henri qui prirent part à la Commune; dans les bureaux il y avait un certain nombre d'officiers. La première impression que je reçus, ce fut que ça n'avait pas même l'air « d'être arrivé )> : on eût dit que cette terrible guerre était un jeu ou une gaminerie..

Je mangeai une seule fois à la table de l'État-Major, place Vendôme. Elle me parut copieusement servie. Le premier ordre que je transmis étant à la place Vendôme, avait pour but de former une commission ayant pour objet de porter une communication

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du Délégué des Affaires-extérieures, Paschal Grousset, au général commandant les troupes prussiennes.

^- Il faut choisir quelqu'un de chic, me dit La Cécilia.

Et on envoya le colonel Rohart, avec une suite de deux où trois officiers d'État-Major et de quelques cavaliers. Rohart avait le visage assez martial. Il s'était réfugié en Belgique et est rentré en France.

La Cécilia avait pris pour seconde ordonnance un autre reporter du Rappel^ pauvre et brave garçon qui est mort depuis en Nouvelle-Calédonie. Il se nommait Grandier. Il était fort dévoué à La Cécilia. Il avait le mépris du danger, et je l'ai vu, un jour, à la Porte-Maillot, demeurer, quoique ce fût inutilement, au milieu d'une pluie d'obus et de mitraille, sans qu'il s'en inquiétât le moins du monde.

A nous deux, nous fûmes d'abord seuls auprès du général La Cécilia.

Le nouveau métier que j'exerçais, celui d'officier, m'était assez commode. J'allais manger à mon petit restaurant du Quartier- Latin, je venais à la Place trois ou quatre heures par jour, et je m'en retournais me coucher chez moi après avoir donné un peu de copie au Rappel. Mon ami Lemay et moi nous échangions le soir nos impressions et nous étions si bien faits à la situation Versailles et Commune que nous parlions comme si la fin n'en dût pas venir. Au Rappel^ il ne se trouva aucun de mes confrères pour me parler contre mon « officiât ». On me blagua amicalement et on ne m'appela plus que lieutenant.

Mais il ne convenait pas à La Cécilia que je gardasse mes vêtements bourgeois ; il me représenta, avec justesse, que je ne pouvais pas être un guerrier platonique. Il existait

sous LA COMMUNE 69

d'ailleurs une grande méfiance de la part des gardes-nationaux pour tous ceux qui, mêlés à Taffaire, restaient en civil : ils y voyaient la peur de se compromettre et l'espoir de s'échapper à l'occasion. D'abord j'avais résolu de rester en péquin par esprit démocratique, mais je ne me fis guère prier pour endosser l'uniforme d'officier, et dès que je l'eus, je fus flatté de l'avoir. Le sabre seul qui me battait les mollets souvent m'incommoda.

Tout le reste me convint à merveille, et je me serais pavané, si j'en avais eu le temps.

Me voilà donc armé d'un «bon ». Je m'en allai chez Godillot, car c'était chez Godillot qu'on s'habillait. Je fus très-poliment reçu par les employés de la maison, et j'avoue, aujourd'hui, quand j'y songe, que véritablement ils auraient pu être plus rébarbatifs.

Ce que je vis là d'officiers munis de « bons » qui venaient se faire habiller, de petits jeunes gens sortis des magasins de nouveautés qui essayaient, avec des observations de petit-

crevé, Tuniforme d'Etat-Major que j'allais porter!... Toute cette bande qui s'abattait sur le vêtement « à l'œil » m'écœura. J'étais encore vierge de ces contacts, de ces rapacités qui me firent comprendre l'esprit et les façons d'agir des troupes en campagne. J'eusse dû être préservé par mes seules réflexions, et j'en arrivai à faire comme les autres, à considérer comme mon bien, par exemple, les armes que je trouvais belles et qu'on apportait des arsenaux. Si donc, à cet âge que j'avais, j'étais allé refaire une campagne de Chine, j'aurais mis à sac le palais d'Été comme un simple Palikao; je dis à cet âge-là parce que, à-présent, j'ai la pleine possession de moimême et que je ne fais que ce que je veux.

Mais je comprends comment vient l'esprit de rapirfe.

Je ne me trouvai cependant pas habillé en soldat à la Place- Vendôme. La Place fut transportée presque aussitôt après mon entrée dans l'État-Major, à l'Ecole-militaire.

sous LA COMMUNE 7I

La Cécilia occupa un logement dans le quartier de cavalerie. On me prépara un logement dans le pavillon central, mais je n'y couchai pas. J'aimais mieux ma chambre et mon lit de la rue de Seine, et lorsqu'il m'arriva de coucher hors de chez moi, c'est que je couchai sur un matelas, dans le bureau, mais vers la fin de l'affaire.

Je fus bientôt équipé et gardai tant que dura la Commune mes premiers galons de

lieutenant sans vouloir en aucune façon les

augmenter, bien qu'il ne tînt qu'à moi; et bien fis-je.

Une fois lieutenant d'État-Major pour de bon, je saute à cheval (j'ai toujours adoré le cheval), et j'accompagne La Cécilia dans ses tournées d'inspection. Pendant trois jours nous nous installons à Malakoflf, dans une petite maison basse au milieu d'un jardin où les obus vinrent nous déranger. Les lilas

étaient en fleurs ! Nous dînions sous les lilas, gaiement quoique de peu de chose, tandis que les gens mouraient et que les obus grouillaient autour de nous. Quand Je me rappelle cela, je me dis que dans la vie on a tout de même de singuliers moments !

Ce fut à MalakoflF que je vis pour la première fois Lisbonne. Lisbonne était un ancien acteur qui cultivait les cantinières. Il portait une tunique de zouave, un pantalon large dans des bottes molles, une écharpe rouge, et un chapeau noir avec une plume rouge à la Fra-Diavolo. Je ne l'appelais que le « Murât de la Commune' ». Il se faisait suivre partout par un turco qui fut plus tard tué à ses côtés. C'était un des hommes les plus braves qui se pussent rencontrer. Je Tai vu, au fort d'Issy qui n'était plus qu'un amas de terres bouleversées, s'exposer au feu avec le mépris du danger ou plutôt l'insouciance complète du danger. Il faisait beaucoup de bruit, mais il faisait aussi sa besogne.

sous LA COMMUNE yS

Nous couchions là, pêle-mêle, sur le plancher de la maisonnette, enveloppés dans nos manteaux, gênés par nos éperons. Les troupes se battaient à merveille, il y en avait qui, vingt jours de suite, gardaient des tranchées ou des barricades, mais je n'ai jamais su à quoi il servait qu'il y eût derrière ces troupes un ou plusieurs généraux.

La Cécilia cependant était superlativement général. Alors que je le traitais en camarade, il me traitait en subalterne : cela m'apprit ce que c'était que l'esprit hiérarchique et comment il naissait et grandissait; mais j'ai toujours été rétif à cet esprit-là, ce qui m'eût fait rompre vitement avec La Cécilia, sans pour cela que je cessasse de l'estimer, si un accident ne m'était survenu.

Nous étions un jour à la porte de Vanves, je ne sais plus ce que La Cécilia me com-

manda et ce qui fit que je voulus passer par chez moi. J'avais un cheval de sang, une bête superbe, des écuries de l'Empereur, je le lançai au grand trot sans faire attention aux endroits où les petits pavés de porphyre qu'on emploie depuis un certain nombre d'années s'étaient glacés par l'usage et étaient devenus dangereux. J'arrive au carrefour Buci, un homme est devant mon cheval, il n'entend pas mes cris, je veux arrêter trop brusquement mon noble coursier qui glisse des quatre pieds, et me voilà sous lui, la botte tordue et mon éperon enfoncé dans son flanc.

Je crie aux badauds qui me regardent de m'aider à me relever. Il n'y mettaient pas d'empressement et j'eus dans ce moment-là l'impression que l'uniforme de la Commune ne plaisait pas à tous les Parisiens. Je croyais avoir ma jambe cassée. Il n'en était rien, mais j'avais le pied foulé. On me porte chez le pharmacien, rue Dauphine 6, il me panse d'assez mauvaise grâce et me demande des

sous LA COMMUNE yS

sauf-conduits. Je lui dis de venir les chercher à rÉcole-militaire ; mais je ne le revis plus. Je rentre chez moi, puis à TEcole-militaire où le docteur Courtillier, médecin-en-chef de la garde-nationale, me fait un nouveau pansement. Je dis alors au colonel Henry qui était toujours chef d'Etat-Major de la Place :

— Je reste avec vous.

A partir de ce moment, mes souvenirs deviennent beaucoup plus précis parce que, au lieu de m'ennuyer de jouer au soldat et de ne rien faire, je fis quelque chose.

En arrivant à TEcole-militaire, j'avais organisé mon bureau dans un salon tendu de damas rouge. Ce salon se trouvait dans le corps central du bâtiment. Quand on quittait le palier du grand escalier, on voyait une première pièce, puis ce salon d'un côté, puis d'autres pièces dont on ne se servait pas.

àauf une chambre donnant sur la cour; de l'autre côté, il y avait le grand salon d'honneur, celui qui est orné de peintures de batailles, dans lequel personne de nous n'entra jamais, puis la salle-à-manger, où nous dînions.

Dans la première pièce, avant d'entrer dans le salon rouge dont l'autre entrée était dans un couloir obscur, se trouvaient les bureaux de la Place. Il y avait là le colonel Henry, le commandant Gandin et le commandant Servat, ainsi qu'un certain nombre d'officiers d'Etat -Major. C'était là que les majors venaient au rapport.

Le colonel Henry était né à Versailles. Son nom était Henry Prodhomme. Il avait été élevé en Belgique et était ingénieur de l'Ecole de Liège. C'était un homme petit, tout rond, suffisamment jovial qui me parut avoir pris son rôle à cœur. Son père, . sa mère, sa sœur, sa tante venaient assez souvent le visiter. J'ai lu sur son compte bien

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des accusations. On a dit qu'il négociait avec Versailles, qu'on pouvait Tacheter et d'autres choses encore. Je suis resté presque un mois avec lui, ne le quittant guère, entendant tout ce qu'il disait excepté quand il était en famille, et je déclare n'avoir jamais rien surpris qui puisse justifier le moindre soupçon. Au reste, son frère avait été tué à la première sortie de la Commune par les décharges du Mont-Valérien, et, depuis, je l'ai vu souvent, et rien n'a confirmé ce qu'on disait de lui.

Sous ses ordres directs étaient Servat et Gandin. Servat avait servi au Mexique; il était assez exempt de préjugés; c'était un homme de taille moyenne, maigre, qui devait être assez fin. Gandin était un brun, bel homme, ne manquait pas non plus de finesse, avait de bonnes manières et des capacités.

Nous mangions, je l'ai dit, à l'Ecole-Militaire, et certes nos dîners étaient Spartiates. Nous ne mangeâmes guère, en dehors du pois son, que de la viande de conserve, des con-

serves restées du siège, hélas! qu'on arrangeait tantôt en miroton, tantôt avec une sauce aux tomates; le vin était fort ordinaire, et la nourriture se trouvait si peu substantielle que j'allais le plus souvent possible dîner en ville. Cela dura ainsi. Je ne sais pas si, ailleurs, on se livra à des orgies comme on Ta dit, mais quant à cette table-là, oncques n'en vit de plus frugale. Une seule fois, je ne sais plus en l'honneur de qui, on y but du Champagne qu'on envoya chercher au café voisin, et encore n'en but-on que quatre bouteilles, et nous étions nombreux, et le Champagne tenait fort de la limonade.

Quand le général La Cécilia était là, il y avait lui, d'abord, et quelquefois la générale. Ils allaient fièrement s'asseoir au haut bout, et, au besoin, dérangeaient tout un chacun pour s'y asseoir. Gandin avait aussi son fils et sa femme, une algérienne qui ne manquait ni de charme ni de distinction, une brune ; cela faisait deux femmes. Il y avait ensuite

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Henry, puis le ge'néral Guyet, commandant rartillerie. Il y avait ensuite des commandants, Servat, Gandin, Massenet de Marencourt, Bocher, Suire, Rohart, d'autres dont les noms m'échappent, et les officiers, et les membres du Comité-central ou de la Commune qui étaient de passage.

Massenet de Marencourt, frère du musicien Massenet, assez bel homme, fort connu sur le boulevard, portait, par esprit démocratique, des galons de laine rouge sur son uniforme : c'est, à mon su, la seule chose par laquelle il se soit distingué sous la Commune (i).

Aussi il ne prenait aucune part aux discussions sur la préséance, quand il en survenait, et il en survenait quelquefois; la Cécilia tenait beaucoup à figurer au haut bout et Gourtillier, pour le vexer, répétait qu'il « se battait l'œil » de son grade de général avec

(i) Est allé dans l'Amérique du Sud garder et élever des moutons.

8o SOUVENIRS DE LA COMMUNE

lequel il aurait pu, lui aussi, s'asseoir au haut bout ; les membres du Comité-central et de la Commune qui étaient gradés, tenaient aussi à la place d'honneur et déplaçaient LaCécilia, ce dont celui-ci était vexé autant que sa femme. On est démocrate, sans doute, mais on est militaire avant tout.

Peut-être n'en arrivait-il pas autant à la table du colonel Razoua, qu'il ne faut pas confondre avec la nôtre. Razoua, ancien rédacteur du Réveil^ était colonel commandant l'Ecole-militaire. Je le voyais se promener constamment dans des dolmans tous plus beaux les uns que les autres. On venait nous raconter que sa table était chargée de vins généreux et entourée de cocottes, mais je ne suis jamais allé voir. Une fois seulement, comme on chantait trop fort chez lui, j'envoyai un officier le rappeler à la décence.

Au moment où je quittai La Cécilia pour

sous LA COMMUNE 8l

demeurer à la Place de Paris, le général venait de s'attacher, en qualité d'officierd'ordonnance, un nommé Franck, qui affectait des allures de petit-crevé et avec lequel, on se le rappellera, j'avais dîné à Montrouge; je n'ai jamais pensé du bien de cet hommelà; il ne porta, au surplus, que trois jours l'uniforme et en eut assez. La Cécilia prit aussi un nommé Hofmann qu'il me présenta comme un médecin allemand. Cet Hofmann parlait peu le français et, je crois, ne savait guère de médecine. Il était venu des lignes prussiennes « pour voir ». Je n'en sais pas plus long. Du reste, il paraissait instruit et pas méchant. Qu'était-il ? Qu'est-il en Prusse? On trouvait dans la plupart des individus qui étaient là de singuliers enseignements.

On avait beau s'en vouloir garder, cela sentait le chevalier d'industrie. Il y avait parmi ces gens-là des agents de Versailles, ainsi qu'on le verra tout-à-l'heure; mais ceux qui véritablement prenaient part à la Commune avaient

pour but, soit de s'emparer d'un péculat quelconque, soit de se tailler une position dans le mouvement. Je ne me plains pas, pour ma part, du manque de franchise des personnes, mais j'observai qu'elle n'était guère grande avec tous. On se tenait, comme plus tard en prison, en suspicion le'gitime ou illégitime, et j'en ai connu qui jouèrent au plus fin, même avec moi, qui, cependant, y allais de bon cœur..

Me voilà donc à l'État-Major, et avec mon génie accapareur et organisateur, je commence à me nerver de n'exercer aucune action. Cependant, je patiente et j'observe.

Je me suis installé à une petite table dans la première pièce, et je voyage entre cette table et mon bureau du salon rouge.

J'avais depuis longtemps la libre disposition du sceau de la Place. J'avais donné des laissezpasser à tous mes amis et quelques-uns m'en avaient demandé des quantités en blanc. On venait aussi m'en réclamer du dehors. Je me

sous LA COMMUNE 83

souviens qu'une fois je reçus la visite d'une dame à rextérieur distingué. — « Monsieur, »

me dit-elle « j'ai mon fils dans Tarme'e de Versailles, j'ai mon autre fils qui est pris par la Commune, vont-ils se battre l'un contre l'autre? Je vous en supplie, donnez-moi une exemption de service pour mon second fils. »

Je. donnai à cette dame ce qu'elle demandait et j'espère qu'elle en fut heureuse. Je n'ai pas garde' le souvenir du nom que j'écrivis, mais j'ai toujours pensé qu'elle m'en fut reconnaissante et j'ai fait remonter jusqu'à elle une parole que m'adressa un vieux militaire, lors de mon arrivée à l'Orangerie.

Je considérais donc ce qui se passait, et faisais cependant office d'officier d'État- Major.

L'État-Major de la Place se composait d'environ trente-cinq officiers. Il y avait parmi eux quelques anciens militaires, mais la plupart étaient des employés de magasin; l'un d'eux était un ancien artiste dramatique.

et un autre, qui a dirige' depuis une usine en Belgique, était élève des Arts-et-Métiers (i). Il arriva souvent que leurs missions furent périlleuses. Porter un ordre à Neuilly, inspecter, comme je le fis plusieurs fois avec eux, la périmétrie des fortifications, n'était pas sans péril ; cependant, aucun de nos officiers ne faillit au devoir. Ils l'accomplirent tous, bravement, jusqu'au bout. L'entrée des Versaillais seule marqua la débandade. Je sais qu'on s'est beaucoup moqué des officiers d'État-Major, parce qu'il y en avait qui portaient des revers rouges et passaient leur journée au café, mais ce ne furent pas les nôtres, car ceux-ci, tout le temps, se trouvèrent sur les dents et exposés au feu. Deux seulement, deux frères, se déshonorèrent; ils étaient chargés de la paie de l'État-Major, et ils disparurent un beau matin avec les quinze mille francs qu'ils avaient en caisse. Le mal qu'ils firent fut dur à réparer, car les

(i) Valette, rentré en France.

sous LA COMMUNE 85

pauvres diables d'officiers avaient besoin d'argent. Ils s'étaient déjà adressés à moi, c'est à moi encore qu'ils s'adressèrent et je les fis payer. En ce qui me concerne, je ne touchai qu'une fois ma solde et toujours celle de lieutenant. Je n'en avais que faire en ce moment puisque je gagnais beaucoup d'argent au Rappel et que je ne me suis jamais connu de besoins; il n'y avait donc là aucun désintéressement de ma part. Cela se trouva comme ça, et voilà. On payait à la semaine.

Je disais donc que je m'étais installé à une petite table et que j'observais.

Mes observations amenèrent cette réflexion :

— En temps de révolution, on n'attend pas qu'on vous donne, on prend.

Et le lendemain, je m'emparais des sceaux, fouillais les papiers, et me mettais à faire de l'ordre là où il n'y en avait guère et à régulariser ce qui était irrégulier. J'ai dit que j'avais le génie organisateur, c'est très-vrai à condition que j'agisse avec autorité, et là, rien ne

me gênait, d'autant plus que Henry et Gandin m'avaient pris en amitié' et que Servat allait s'en aller pour devenir le chef d'Etat-Major du général Bergeret, dont le quartier-général se trouvait au Corps-législatif.

D'ailleurs la Place de Paris venait d'être supprimée, nous devenions une annexe du m inistère de la Guerre, et Rossel allait avoir pour successeur Delescluze. Nous étions donc au lo mai.

L'arrivée de Delescluze à la Guerre fut signalée par l'abandon du fort de Vanves. Déjà nous avions dû évacuer le fort d'Issy qui n'était plus qu'un amoncellement de terre bouleversée et pulvérisée par les obus. Le fort de Vanves, quoi qu'on pût le tenir encore, avait été abandonné. La nouvelle m'en arriva vers neuf heures du soir. J'en conférai avec Henry et Gandin, et, à dix heures, un aidede-camp partait avec un ordre signé de moi,, ordonnant au général Wrobleski de réoccuper immédiatement le fort.

L'aide-de-camp revint une heure après,,

sous LA COMMUNE 87

disant qu'il n'avait pu pénétrer jusqu'à Wrobleski et qu'il avait laissé l'ordre. En même temps, il nous dit avoir appris que les Versaillais qui occupaient déjà la grande tranchée allant du fort de Vanves au fort d'Issy, occupaient le fort de Vanves.

Je commandai aussitôt mon cheval et une escorte et partis pour Vanves. J'arrivai à une petite maison ayant une grille sur le devant et tombai au milieu d'une coterie de Polonais qui gardaient Wrobleski comme un palladium. Je les rejetai à l'entrée, je montai, je fis du bruit. On me dérobait Wrobleski. Il arriva cependant à la fin, dans une chambre du premier étage, meublée en acajou, défait comme un homme qui sort du lit.

— a Comment, général, » lui dis-je « on m'a appris que les Versaillais ont pris le fort de Vanves, vous l'avez laissé évacuer et vous ne l'avez pas encore repris ? »

— « Oh! » dit-il a rien ne presse, je le reprendrai au point du jour. »

— a Au point du jour ! » m'écriai-je « mais si les Versaillais sont déjà entrés, ils seront en nombre dans quelques heures et il deviendra impossible de reprendre le fort. »

— « Oh ! si, je serai à temps. »

— a Général, » dis-je « je vous ordonne de reprendre le fort à Tinstant même. »

— « Mais, lieutenant » fit Wrobleski.

Le ton ne donnait lieu à aucune méprise.

— a Tiens, c'est vrai, » pensai-je « je n'ai pas assez de galons. »

Je le quitte, et au galop, je vais au ministère de la Guerre, je trouve Delescluze avec Seguin, je raconte à Delescluze (que je n'avais pas revu depuis le Réveil) ce qui vient de se passer, je rédige un ordre qu'il me signe et je reviens à Wrobleski qui dormait encore.

Cette fois je le réveille. Il entrouve sa porte.

— « Ordre du Délégué à la Guerre, » lui dis-je en tendant le papier.

— « Dites au citoyen Delescluze, » dit-il « que je ne marcherai pas avant le jour. »

sous LA COMMUNE 89

Je le quitte là-dessus et remonte à cheval.

J'avais une assez forte escorte, dix cavaliers et deux officiers d'ordonnance.

— « Voulez-vous me suivre? » dis-je.

— a Où ? »

— « Au fort. »

— a Allons-y. »

Je raccroche en passant une cinquantaine de gardes-nationaux et nous voilà en marche.

Un seul endroit e'tait dangereux pour arriver au fort, un endroit où la route découverte e'tait balayée par les balles des Versaillais. Nous franchissons cet espace, nous sommes au fort, nous entrons. Personne. Je l'avais présumé, le fort n'avait pas été occupé.

Nous revenons. J'interpelle un officier de Wrobleski :

— « Allez dire à votre général, » dis-je « qu'il peut, quand il voudra, reprendre le fort de Vanves : il est vide. »

Le matin, vers cinq heures, Wrobleski y installait quelques fédérés.

go SOUVENIRS DE LA COMMUNE

Je n'eus plus de rapports avec ce général-là qui se tenait assez inactif et ne nous demandait pas trop de troupes.

Aussitôt après le de'part de Servat, j'occupai le poste non de sous-chef d'Etat-Major, mais plutôt de secre'taire-ge'néral. La Place rattache'e à la Délégation de la Guerre, nous devenions chargés uniquement du mouvement des troupes. Je commençai par me procurer un état des troupes disponibles; ce ne fut pas possible pour toutes les gardes-nationales, mais j'eus chaque jour un état des troupes présentes au Champ-de-Mars, qui étaient placées sous le commandement du colonel Bénot.

Le colonel Bénot était un homme nerveux et énergique. Il habitait sous la tente au milieu du Champ-de-Mars et quelquefois il parvenait à retenir les hommes, mais ce n'était

sous LA COMMUNE 9I

pas aisé parce que la discipline n'existait plus depuis le siège, et il y avait trop de désertions journalières. Les cadres étaient plus résistants, et encore ! Enfin, quand je vis sur quelles troupes on pouvait faire fond, je fus ahuri. Sur le papier, dans les baraquements, dans" les casernes, il y avait environ vingtcinq mille hommes, mais ces vingt-cinq mille hommes ne comptaient pas comme troupes de sorties.

Dombrowski qui soutenait dans Neuilly une lutte meurtrière nous réclamait quotidiennement des renforts. Je demandais cinqcents hommes au colonel Bénot. Il m'en donnait trois cents. J'envoyais ces trois cents à Neuilly, mais il y en avait qui restaient en route, au coin des rues, chez les marchandsde-vin, un peu partout. S'il en sortait cinquante, c'était normal ; s'il en sortait cent, c'était joli. De façon donc que lorsque je récapitulais le nombre de gardes qui devaient se trouver en ligne, j'arrivais à un total de

six, sept, huit mille, quelquefois dix mille ^ dans les grands jours, les jours exceptionnels.

C'est donc, en comptant le peu de troupes de rechange, avec une arme'e de quinze mille hommes que la Commune résista à cent cinquante mille hommes commande's par un mare'chal de France, qui, il est vrai, n'avait été' heureux qu'à force d'incapacité.

Mais le dévouement de quatre à cinq mille hommes était suffisant. Il y eut des hommes qui demeurèrent sur la brèche depuis le premier jour jusqu'à la fin. Dans les tranchées, aux remparts, je ne pus que rarement relever les hommes et les mêmes fédérés demeurèrent, usant deux et trois cents cartouches par jour, mais restant, malgré le froid, malgré la pluie, car il ne faut pas oublier qu'il y eut pendant la Commune, de froides et humides journées, durant lesquelles ils dormaient dans les trous creusés dans la terre des tranchées. Ils furent là, nuit et jour.

sous LA COMMUNE gS

Je suis fondé à croire que sous le siège, ce n'est pas chez six mille citoyens, c'est chez tous qu'on eût trouvé un pareil dévouement, et on n'employa pas cette force!...

Il m'arriva de faire accompagner des compagnies rétives par des cavaliers ; mais ce moyen était mauvais et ne parvenait pas à triompher des fédérés; il nous eût valu des coups de fusil à l'intérieur et comme Paris était absolument calme, il n'eii fallait pas.

J'ai dit qu'on nous demandait des hommes; voici comment les choses se passaient :

Un général, un colonel commandant un corps ou une position quelconque à l'ennemi, nous envoyait directement sa demande ; le colonel Henry ou moi, nous la décachetions, nous regardions notre état, ou, si les indications nous manquaient, nous envoyions un ordre à un des commandants des camps ou

casernes. Généralement nous prenions nos hommes au Champ-de-Mars et le colonel Bénot faisait ce qu'il pouvait pour les fournir, ou nous les prenions à rÉcole-militaîre.

Dans rÉcole, nous soutînmes d'abord une lutte contre le colonel Razoua(i). Le colonel commandait TÉcole, et il n'entendait pas laisser sortir un homme sans sa permission.

En vain lui objections-nous que c'était une perte de temps', puisque nous-mêmes nous étions dans l'Ecole, et qu'il était assez difficile de s'adresser à lui qui n'était pas là constamment et qui, chez lui, n'était pas toujours visible; il n'en voulait pas démordre, Delescluse ne consentait pas à froisser son vieux camarade que nous fûmes obligé d'envoyer promener assez brutalement.

Cela n'était rien. Mais voici qui était plus grave. Les chefs de corps demandaient aussi des renforts directement au Comité-central et à la Commune; celui-ci ou celle-ci envoyait

(i) Razoua s'était réfugié à Genève; il y est mort.

sous LA COMMUNE qS

directement des ordres aux bataillons, et quand nous croyions avoir des hommes sous la main, nous apprenions qu'on les avait expédiés. L'inconvénient n'était pas encore considérable quand il ne s'agissait que de faire partir les troupes, on s'arrangeait avec ce qu'on avait sous la main, mais lorsqu'il fallait boucher les vides causés par ces départs, notre embarras devenait extrême. Que de fois j'ai envoyé des ordres à des bataillons dont le Comité ou la Commune avaient disposé! Nous nous plaignîmes journellement de cet ordre de faits, mais jamais nous ne pûmes créer une unité d'action militaire.

Rossel, on le sait, s'était déjà brisé à vouloir faire quelque chose contre des personnalités d'autant plus dangereuses qu'elles étaient sans valeur.

Aussitôt installé à l'École-militaire, je m'étais emparé du mot-d'ordre. C'est moi

gÔ SOUVENIRS DE LA COMMUNE

qui le délivrais tous les matins. Or, dès le matin, un homme de taille moyenne, assez gros, la lèvre ronge'e par des accidents syphilitiques, venait auprès de moi :

— (c Avez-vous donne' le mot-d'ordre ? »

— « Pas encore. »

— (c Donnez-le donc que je puisse m'en aller. »

Cet homme e'tait un familier de notre État- Major. Ne lui voyant jamais rien faire, je m'étais informé de lui, et on m'avait dit que je devais avoir confiance en cet homme. On le nommait le commandant Suire. Je lui donnais sans défiance, à lui presque toujours le premier, le mot-d'ordre. Il le transmettait immédiatement à Versailles. Voici comment Versailles connaissait quelquefois notre motd'ordre avant nos propres troupes.

L'Etat-Major avait un autre familier. Celui-

sous LA COMMUNE 97

là était grand, maigre, avait une attitude de cavalier, une rosette de la Légion-d'Honneur. On le nommait le commandant Bocher. Il avait le regard louche et je me refusais toujours à lui donner le moindre papier. Cependant, comme il attendait sa commission pour former, disait-il, un régiment de cavalerie, je lui signai un jour, mais sur l'ordre formel du colonel Henry, que cela regardait, une commission conçue en ces termes :

« Ordre

» Le commandant Bocher est autorisé à former un régiment de cavalerie qui sera placé sous le commandement direct du colonel

Henry.

» Monteil. »

Cet ordre qui, remis de la main à la main, n'avait pu s'égarer, se retrouva dans mon dossier lorsque je passai devant le conseil de guerre, et c'est pour cela que je m'en souviens si bien.

gS SOUVENIRS DE LA COMMUNE

Le commandant Bocher ne forma jamais rien, mais je l'ai rencontré depuis se prome-» nant bien tranquillement dans Paris.

Ce Suire, ce Bocher, ainsi que le général Guyet, dont je parlerai plus bas, étaient trois agents versaillais. C'étaient, je l'espère, les seuls, mais ils suffisaient.

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