‹ Souvenirs de la Commune, 1871Chapitre 4 sur 22 · XXXV · texte numérisé non relu

XXXV

En ce temps-là la Délégation de la Guerre s'ingénia d'instituerune commission d'examen pour les officiers. Moment bien choisi. Étaitce au moins sur les choses de la guerre qu'on les voulait interroger ? Je reçus un papier pour me rendre devant cette commission dont faisait partie un jeune homme que je connaissais, mais dont je tais le nom, ne voulant, on le conçoit, donner que les noms déjà compromis (i). Sur quoi m'interrogea-t-on ? Sur

(i) Je puis le nommer aujourd'hui, il est mort Pan dernier, rédacteur réactionnaire d'un journal réactionnaire. C'était Lavigne.

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rhistoire des communes. C'est une des histoires que je connais le mieux, mais J'avais bien la tête à Louis-le-Gros, à Laon et à Beauvais !

— « Ma foi, messieurs, » dis-je « je dors sur un matelas, reVeillé de quart-d'heure en quart-d'heure par les de'pêches. J'ai ma besogne à faire, je serais très-bête si je voulais subir un examen. Je trouve que vous avez un tort : c'est de de'ranger des gens qui ont à se battre. »

Nous causâmes quatre ou cinq minutes et je me retirai. Tous les officiers d'État-Major arrivaient là à la queue leu leu ; on avait fait comparoir jusqu'aux colonels ! O dieux !

Savoir si un colonel d'insurrection sait l'histoire!

Je couchais sur un matelas. Le fait était exact. Nous avions réussi à mettre de l'ordre dans nos travaux; mais en accaparant sans

relâche, j'avais fini par avoir une besogne terrible. Henry fatigué s'allait coucher. Gandin ne s'attardait jamais beaucoup. Je me faisais mettre un matelas. Je m'étendais là en uniforme. A tout moment on m'éveillait; c'était une dépêche, soit du ministère, soit des généraux, soit des casernes; il fallait y répondre. Heureux encore quand je ne devais monter à cheval pour aller vérifier moi-même ce qu'on me disait, et il m'était pénible de monter à cheval en chaussons, car je me ressentais toujours de ma foulure et je ne pus mettre une bottine au pied gauche que deux ou trois jours avant l'entrée des troupes de Versailles.

C'est en inspectant les remparts que je constatai, ainsi que l'assuraient nos officiers, qu'ils n'étaient plus tenables. Du Point-du-Jour à la Porte-Maillot , le bombardement était si intense qu'on n'y voyait plus un fédéré. Lemay , qui avait passé par là, rn'avait prévenu aussi/ Si j'avais été homme à faire signe aux Ver-

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saillais, ils eussent pu entrer dix jours plus tôt. Mais bien informés de ce qui se passait sur les boulevards par des gens qui y venaient tous les jours prendre leur café, les Versaillais savaient fort peu ce qui se passait aux remparts. Ils auraient pu, du reste, avec un soldat d'une intelligence médiocre à leur tête, terminer la guerre en huit jours.

Quatre jours avant l'entrée des Versaillais, notre section de TÉcole-militaire est réunie au ministère où nous procédons à notre installation.

Pour expliquer comment nous étions, voici ce que je puis dire: en montant par le grand escalier on tombe dans une antichambre; à la porte à droite, près des fenêtres qui donnent sur la cour, une pièce existe dans laquelle Gandin s'empara du mouvement général; en face des fenêtres s'ouvre une porte donnant

dans une grande pièce qui était occupée par des officiers expéditionnaires, à droite était le bureau télégraphique, à gauche une pièce dans laquelle nous nous mîmes, Henry et moi, en face d'un bureau où se trouvait Lefebvre-Roncier. Au-delà était un salon (jonquille s'il me souvient bien) où se tenait Delescluze.

Quel désordre régnait là! Les officiers, n'importe lesquels, pénétraient dans les bureaux, écrivaient sous votre nez, sur le papier officiel, prenaient les sceaux, s'en servaient; le gros Lefebvre-Roncier riait avec eux, accordait tout ce qu'on lui demandait, employait ses officiers à écrire ordres sur ordres, ne sais lesquels.

Mon premier acte fut de faire placer des sentinelles aux portes avec défense expresse de laisser entrer sans un ordre de moi, mon second acte fut de prendre les cachets et de dire : — « Ceux qui voudront les apposer me soumettront d'abord la pièce, et c'est moi qui l'estampillerai, s'il y a lieu. » Cela fit une

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révolution, mais c'était petite affaire. Je commençai à ranger les papiers. J'en fis détruire qui étaient inutiles. On alla se plaindre de moi à Delescluze et celui-ci me fit des reproches de mes soins, mais je tins bon, et le service pendant deux jours se fit avec une régularité relative.

Delescluze était alors bien irrité et bien irritable. Sans méthode en lui-même, placé dans un milieu dont toute méthode était absente, où chacun tirait à soi, il était loin d'avoir l'autorité nécessaire pour imposer une volonté qui, quoique opiniâtre, était plutôt nerveuse que raisonnée. Là où il eût fallu un homme avec un plan dans sa tête, une ligne de conduite nettement tracée, une décision forte, Delescluze n'apporta qu'une volonté fébrile.

L'état dans lequel je trouvai le ministère me démontrait suffisamment jusqu'à quel point la désorganisation y régnait, et je fus à même de constater que Delescluze était débordé et incapable de .maîtriser la situation. Il était

malade depuis longtemps; sa maladie, il me le dit lui-même, s'était encore aggravée, il me parut entrevoir sa fin prochaine. Ce n'était pas rhomme. On avait sagement fait de le mettrelà, il n'y en avait pas de plus honnête, mais il en eût fallu un autre. Plusieurs fois il se mit en colère pour des vétilles. Une malheureuse femme étant venue lui demander la grâce de son fils, il la reçut avec une brutalité qui l'eût révolté lui-même en d'autres temps. Il me parut aussi beaucoup trop prompt à donner dans les projets de de'fense que des tas d'inventeurs venaient lui soumettre. Voilà les défauts que je lui vis; ils n'étaient, au point de vue de la guerre, compensés par aucune qualité.

Notre séjour au ministère de la Guerre ne fut pas de longue durée. Nous apprîmes presque aussitôt l'entrée des Versaillais. Ce

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fut un coup de foudre. C'était le 20. Delescluze sortit de son cabinet et demanda :

— « Qui a donné le mot-d'ordre, ce matin ? »

— « Moi » dis-je.

— « Il est bien choisi ! »

Je le compris ; le mot-d'ordre était « Cavaignac et Cavaillon. »

— « Mais » dis-je « il y a eu Godefroy Cavaignac. »

Cette explication ne dérida pas Delescluze.

J'avais malencontreusement rappelé 1848.

Eut-il en ce moment le pressentiment du malheur ?

Quelques heures après, nous apprenions que l'armée avançait dans Paris.

Chacun savait que la Commune devait finir ainsi, et personne n'y songeait. J'avoue que, pour ma part, je m'étais tellement enfoncé dans ma besogne que je la considérais comme devant être éternelle. Delescluze, à partir de ce moment, ne fut plus . abordable.; son état d'irritation devint ex-

trême. Henry, plus calme, chercha par quels moyens on pourrait entraver la marche des Versaillais, mais au fur et à mesure qu'on s'arrêtait à un plan, les officiers que j'envoyais en reconnaissance venaient dire que l'armée occupait déjà les positions désignées.

Et les officiers devenaient rares. La plupart disparurent en ce moment-là comme par enchantement. Chacun tira ses grègues. Delesçluze, ne se doutant pas de ce qu'était la défense, rédigea cette affiche qui était à la fois une insulte aux officiers de la Commune et la perte de la bataille des rues.

J'envoyai de mon côté au général Guyet, commandant-en-chef de l'artillerie , l'ordre suivant :

« Ordre

» Au général Guyet d'amener dans Paris les canons du fort de Bicêtre.

» Le lieutenant d'état-major secrétaire,

» Monteil ».

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Dans ces temps pendant lesquels tant de gens prudents avaient caché leur nom, je n'avais jamais songé à masquer le mien.

Les Versaillais cependant avançaient. S'ils avaient eu moins peur, ils eussent pris tout le ministère dans un coup de filet.

J'avais comniandé et donné des ordres toute la nuit. Vers trois heures du matin, le 21 mai, je m'étais endormi sur un matelas à côté du bureau. Je fus tout-à-coup réveillé, vers quatre heures et demie, par Gandin qui me dit : « Monteil, les Versaillais vont être dans la rue dans une heure; on part, venez. »

Je me lève, passe mes bottines, prends le copie de lettres, les dépêches de la nuit, et je pars. On a dit depuis que Ton avait laissé des papiers nombreux au ministère, c'est faux.

Il n'y avait pas d'archives. Le copie-delettres seul eût pu fournir des documents, et je l'emportai. Les quelques rares papiers qui restaient furent brûlés ensuite par un adju-

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dant d'État-Major qui a été heureusement préservé de toutes poursuites. Un seul livre a pu tomber aux mains des Versaillais, celui de la télégraphie, mais j'gnore s'il a été saisi ou s'il ne l'a pas été : il ne dépendait pas de moi de le détruire (i).

Nous partons donc, moi, portant les sceaux et le copie-de-lettres; Gandin qui était devenu lieutenant-colonel, le fils du colonel Faltot (deux de ses fils étaient dans l' État-Major), et quelques autres que je ne puis nommer, puis mon ordonnance.

Les balles sillonnaient la rue Saint-Dominique, toutes les boutiques étaient fermées, pas un passant. Bientôt des gardes-nationaux nous barrent le passage : «Vous voulez fuir, » nous disent-ils « demeurez ». Nous déclinons nos qualités et passons.

Delescluze et Henry qui ne quittèrent le

(i) Ce livre a été sauvé.. Je Pai vu dernièrement dans les mains de Lockroy, et j'y ai même retrouvé des dépêches de mon écriture.

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ministère qu'à cinq heures du matin furent arrêtés de même, et de même passèrent.

Paris est morne, on sent planer la mort partout, aucune porte, aucune fenêtre ne s'ouvre, le malheurex qui passe glisse le long des maisons, le silence est coupé uniquement par le sifflement incessant des balles et de temps-en-temps par la détonation d'un obus.

Nous suivons les quais. Des gardes-nationaux, des femmes, des enfants « rappliquent » du côté de THôtel-de-Ville, chassés par les Versaillais. On parle à voix basse ou on n'ose souffler. De loin-en-loin un groupe, des hommes qui emportent un cadavre sur leurs épaules.

C'était lugubre.

Aux barricades qu'on élevait de tous côtés, il fallait avancer au ralliement ; c'était la guerre, c'était bien la guerre civile dans toute son horreur.

Nous arrivâmes à l'Hôtel-de- Ville. Je déposai mon copie-de-lettres et les sceaux entre

les mains de mon ancien confrère du Rappel^ Henri Brissac, secrétaire de la commission executive (i) et je me fis signer une commission que j'ai encore sur laquelle j'apposai après ma propre griffe, tous les sceaux dont j'avais disposé. Je mis ce document, cette pièce rare et unique dans mon képi.

Et je me rendis chez moi, rue de Seine.

Mon ami Lemay et moi, nous vivions dans une sécurité inouïe. Nous nous étions figuré qu'à l'entrée des Versaillais Paris serait quelques jours durant comme sous le siège, qu'on ne nous inquiéterait pas, et nous avions accumulé des provisions afin de pouvoir vivre plusieurs jours chez nous sans sortir. Nous nous disposions à rester quoique les mines des nombreux domestiques de la maison fussent peu rassurantes. A l'entrée des Versaillais, j'avais été prévenir Floquet qui logeait dans ma maison, et, j'avais appris

(i) Revenu de la Nouvelle-Calédonie à Pamnistie; il reprit sa plume de journaliste.

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avec satisfaction qu'il était parti ; or, en montant chez, lui, j'avais entendu un domestique dire à une servante : « En voilà encore un qui la dansera. » D'un autre côté le concierge nous avait prévenus que les domestiques nous dénonceraient; il nous dit que nous avions mis mes effets militaires et mes armes chez un américain notre voisin, qui serait le premier délateur, et il nous engagea fortement à ne pas rester rue de Seine.

— « Hé bien, » me dit Lemav « allons à la rédaction du Rappel^ et si on nous arrête on nous arrêtera comme journalistes. Allons. »

Pauvre Lemay, il ne s'était mêlé en rien à la Commune, il avait des abris sûrs, dans sa famille, entr'autres; ce fut pour ne pas se séparer de moi qu'il ne se réfugia pas chez quelqu'un de ses parents, et son amitié, en manquant lui coûter la vie, lui coûta plusieurs mois de détention.

Je pris donc des effets civils et je les portai au Rappel.

— a Je m'habillerai -là » me dis -je.

Et je retournai à PHôtel-de-Ville.

Il y a beaucoup de monde dans la Salle-du- Trône, mais on est froid. Pas de cris. Chacun se regarde avec défiance. Des gardes-nationaux sont couchés dans cette salle immense, dans Tembrasure des croisées, leur fusil entre les jambes. Sur tous les visages, il y a une expression farouche. Je lis la mort.

A chaque instant, on apprend que les Versàillais tournent la ville et prennent nos positions.

De tous les côtés les barricades s'élèvent.

Dans l'après-midi, je vais avec B^rbieux et Lenlay visiter les barricades de l'église Saint- Gèrmain-des-Prés sur lesquelles on tire de la gare Montparnasse; les barricades de la rue Taranrie, de la rue de l'Université, etc. Je suis très-fatigué. Depuis trois semaines, je

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ne me suis pas déshabillé cinq fois. Cette nuit-là, je rentre chez moi, et me couche.

Lemay et moi, nous ne dormions plus depuis longtemps dans un lit. Nous avons pendu un matelas à notre fenêtre pour nous préserver des balles.

Le matin, le 23 mai, vers sept heures, je traverse le Pont-des-Arts. Il est sillonné par les balles. Sur le pont, un grand gardenational emmène une vingtaine d'enfants.

Ces enfants crient : « Allons faire des barricades! » Ils dansent et chantent la Mar-

seillaise. Tout-à-coup une balle arrive dans la tête d'un pauvre petit d'une huitaine d'années et le colle tout droit, mort, contre le treillis du parapet. Les autres enfants continuèrent leur route sans même se détourner.

. A ce spectacle, les larmes jaillissent de mes yeux. Je suis nerveux, irrité. Je serre les poings. On fait des barricades au Louvre, je les franchis. J'arrive à l'Hôtel-de-Ville. J'y trouve La Gécilia, Johannard , qui a été

nommé commissaire auprès de lui, et Grandier. Dans l'embrasure d'une croisée, ils regardent la place de Grève sur laquelle règne un grand mouvement, car on la hérisse de formidables barricades. La Cécilia va se rendre à Montmartre.

Le fils Faltot et un autre officier me proposent de battre en retraite sur Belleville où ils connaissent une maison sûre. Je refuse.

Je demande à Delescluze s'il a besoin de mes services. Comme il me déclare que non, je vais faire un tour en ville, je passe au Rappel^ je vais chez moi chercher un objet oublié et reviens au Rappel,

Barbieux voudrait rentrer chez lui, rue des Beaux- Arts. Je. lui offre de l'accompagner et de lui faire franchir les barricades, mais je le préviens que le Pont-des-Arts est périlleux. Il demeure au Rappel.

. Je retourne à l'Hôtel-de-Ville. Il est quatre heures. J'y reste jusqu'au soir, au milieu d'une émotion grandissante et de préparatifs

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de défense. On a dit qu'on avait amené' ce jour-là des barils de pe'trole. Je n'ai rien vu de ce genre. II est vrai qu'on a pu les mettre en un autre endroit que celui où je me trouvais et que je suis un de ceux qui considèrent le pétrole comme une légende.

Delescluze, Henry, Gandin, se tenaient dans le salon jaune qui faisait le coin de l'Hôtelde-Ville sur la place et sur le quai. Là se donnaient à la diable des ordres plus ou moins sentis. Delescluze avait perdu tout sang-froid, son irritation se trahissait à chaque instant. Vers huit heures, on dîna. Le dîner se fit dans une salle attenante au salon jaune que Ton avait divisée avec des draperies. Il y avait là une vingtaine de personnes, Delescluze, Henri, Gandin, Sicard, Pindy, moi, et d'autres qui m'étaient inconnus.

Bergeret n'était pas là, mais un homme vint de sa part, pendant ce dîner, et comme il ne put expliquer sa mission, on appela Delescluze qui sortit et s'écria : <( C'est un

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mouchard ! qu'on le fusille ! Allez, emmenezle ! fusillez-le ! » On l'emmena.

Ce dîner, le dernier qui ait e'té fait à rHôtel-de-Ville, fut très-calme. Autour de nous, les balles sifflaient et les obus éclataient. On mangea une tranche de gigot, et ce fut tout.

Après le dîner, je demandai à Delescluze l'autorisation de m'en aller. — « Vous voulez essayer de vous sauver ? » me dit-il. — « Oui. » — « Vous êtes jeune, allez ! » Et il me tendit la main.

Henri et Gandin se mirent avec moi dans un coin du salon jaune.

— <( Venez avec nous, Monteil » me dit Gandin « nous essaierons de nous en tirer ensemble. »

— « Non, » dis-je, « je vais au Rappel. »

Nous avions passé presque toute la Com-

mune côte-à-côte, il était probable que nous ne nous reverrions jamais; en nous serrant la main, une larme jaillit.

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— c< Bonne chance ! adieu ! »

Je quittai THôtel-de-Ville et me rendis tout droit au Rappel. Là, je changeai mon uniforme contre des vêtements civils. Je laissai la commission que j'avais fait signer dans mon képi, je fis un paquet des hardes et le jetai sur le haut d'une armoire en mettant par-dessus quelques journaux.

Lemay et Barbieux se trouvaient dans les bureaux. Lemay et moi, nous dormîmes sur la table de la rédaction. Au milieu de la nuit, nous fûmes réveillés par les cris :

« Au feu! au feu! » C'était le Palais-Royal qui commençait à brûler. Lemay et moi nous sortîmes la pompe-à-feu du palais, mais nous n'eûmes d'eau que deux seaux qu'un marchand-de-vin nous donna. Je pris la hache et voulus monter jusqu'au réservoir qu'on me disait exister sur les toits, mais la fumée

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m'étoufFa dans Tescalier. Nous abandonnons le Palais-Royal à son funeste sort. Nous aidâmes un bijoutier nommé Coste, qui craignait que l'incendie ne s'étendît, à transporter ses meubles et ses bijoux dans nos bureaux. La population était affolée. D'une barricade située au coin de la rue de Valois et de la rue Saint-Honoré , on tirait déjà sur la troupe. Le jour vint. L'armée s'empara du Palais-Royal, tandis que Lemay et moi nous entrions dans une petite gargote à côte' de la porte du Rappel pour manger un morceau de viande froide.

Une vive fusillade s'engage dans la rue* Nous regardons et nous voyons un gardenational qui s'en va tranquillement et se retourne de temps-en-temps pour échanger une balle. Nous ne pouvons retenir une jeune fille devenue actrice depuis (i), qui

(i) Elle a bouché des trous aux Bouffes pendant plusieurs années. Elle se vantait fort d'être la fille naturelle de M. Janvier de la Motte.

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traverse la rue malgré les balles. La fusillade ne dure guère que cinq minutes. La rue est prise.

Aussitôt, du bout de la rue accourt une section commandée par un colonel et un commandant. Ils arrivent droit au Rappel et font ranger leurs hommes.

— « Ouvrez la porte » dit le colonel.

La porte résiste. Barbieux s'est barricadé en dedans.

Le colonel prend une hache et enfonce luimême la porte. Les soldats se précipitent dans rintérieur.

Je les vois ramener successivement des typographes^ le mouilleur de papier, un malheureux estropié; Balitout, l'imprimeur; son cousin; le concierge, enfin Barbieux.

J'ai un portefeuille dans ma poche qui renferme quelques pièces compromettantes. Je m'en débarrasse.

Un concierge du Palais-Royal vient dire au colonel qu'il y a encore des gens du

Rappel dans la gargote. Le colonel fait signe aux soldats d'y entrer. On nous prend, Lemay, moi, et un Belge qui se trouve là sans autre intention que celle de faire la cour à la fillette citée plus haut.

Le colonel nous dit simplement :

— « Vous en êtes ? »

Je fais un signe affirmatif. Nous sommes prisonniers.

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