‹ Souvenirs de la Commune, 1871Chapitre 5 sur 22 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

l'arrestation, — SATORY. — l'obANGERIE

Nous voilà donc prisonniers des Versaillais; nous sommes enferme's dans un cercle de lignards dont quelques-uns ont bonne figure, mais dont certains ont le visage d'une idiote férocité. Ils pensent évidemment, ces derniers, qu'ils vont tout-à-l'heure nous fusiller. Ce n'est guère pour autre chose qu'un

colonel et un commandant se donnent la peine de venir directement arrêter des citoyens.

On fait une perquisition en règle dans le Rappel. On fouille, on bouleverse tout. Les typographes ont caché dans le magasin à papier leurs fusils du siège; on les trouve. Le colonel passe un doigt dans le canon pour savoir si on a tire'.

— « Oh ! » dit un des ouvriers « ils n'ont pas servi depuis le siège. »

On apporta du Palais-Royal du vin pour les troupiers. Le colonel fit jeter ce vin et empêcha d'en boire. Il craignit évidemment qu'il fût empoisonné.

Moi, en les voyant mettre papiers, livres, journaux, matériel sens-dessus-dessous, tout ouvrir, tout fouiller, je ne doutai pas qu'ils découvrissent mon uniforme. Ils allaient le prendre, l'apporter, on demanderait à qui il était, je n'avais pas à me taire, car cela suffisait pour qu'on fusillât tous ceux qui étaient

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là. Ma commission, du reste, on se le rappelle, était dans mon képi.

Je devais être fusillé, là, je m'y attendais. J'allai m'adosser aux volets de notre typographie.

— « C'est contre ces volets que s'arrêteront les balles! » me dis-je.

Et je me mis à penser à ceux qui m'étaient chers. Etais-je très-ému? Je ne le crois pas.

Sans doute, ceux qui me liront se récrieront, ils diront que je fais le bravache, que je devais être pâle et blême. Mais non, ceux qui penseront cela n'auront point passé par des journées et des moments pareils, voilà tout ce qu'ils prouveront.

Il est positif que si, en ce moment, tandis que je trace ces lignes, un peloton d'exécution arrivait et me déclarait que je vais être fusillé, j'aurais une émotion terrible, j'aurais peur, je crierais peut-être grâce, je ne sais pas ce que je ferais, je l'ignore absolument.

Mais le 24 mai 1871, à sept heures du

matin, je venais de vivre un mois et demi au milieu des combats. Je n'avais entendu parler que de bataille, j'avais senti les balles, les obus, la poudre, j'avais vu je ne sais combien de cadavres plus ou moins épouvantables. Depuis près d'un mois j'ignorais le repos. J'étais nerveux, j'avais la fièvre. Depuis trois jours je savais que les Versaillais

fusillaient sans pitié, sans merci, je venais de me séparer d'hommes qui allaient mourir. Et puis il y avait l'état général de Paris, cette sensation d'un désert, d'une nécropole formée par la grande ville sur laquelle planait une immense terreur, La tension de tous les ressorts de mon être était extrême.

Hé bien, en de pareils moments, on n'est pas comme je suis aujourd'hui; on est fou, si l'on veut, on est un être à part, anormal, et ainsi s'explique la façon dont on peut attendre la mort. Je ne l'aurais certainement pas appelée, mais, étant donné ce que j'étais, la fusillade se trouvait être absolument naturelle

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et comme la conclusion logique des e'vénements que nous traversions. Voici comment, sans me faire brave ni fanfaron, j'explique logiquement que j'attendais la mort avec calme.

Elle ne vint point. Par un bonheur inespéré, insolent presque, les soldats ne furetèrent point sur l'armoire où était mon uni* forme. Ils redescendirent, se formèrent en carré autour de nous. Le colonel et le commandant nous quittèrent. Et nous partîmes.

Nous prîmes la rue de Valois et la rue Neuve-des-Petits-Champs.

A partir de la rue de Richelieu, nous fûmes l'objet des insultes de la populace. « Brigands ! incendiaires ! assassins ! » Voilà ce dont on nous gratifia.

Cette rue, par malheur, passait devant la rue des Moulins où habitait la famille de

Lemay. Mon pauvre ami se cacha derrière moi; mais sa mère e'tait à la fenêtre; elle le vit, elle m'aperçut ! A combien de démarches la pauvre femme se livra pour revoir son fils, et combien de larmes elle versa !

Nous passions. A un moment donne', un jeune homme fut jeté dans nos rangs, brutalement. Il voulut ressortir, mais les soldats le repoussèrent. On entrait dans leurs rangs, on n'en sortait pas. Ce malheureux nous avait reconnus et avait protesté contre Tépithète d'assassin dont on nous gratifiait.

— « Ah! vous en êtes donc! )> lui avait crié un grand monsieur en le jetant sur nous.

C'était un rédacteur du Journal de Paris.

Nous arrivons à la place Vendôme. Les soldats qui remplissent la place ^accourent pour nous voir.

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Ils nous montrent la colonne gisante sur son fumier :

— « On va vous fusiller là contre » nous disent-ils.

Nous traversons la place jusqu'à TÉtat- Major. Là, les soldats s'arrêtent. De l'entresol, un officier demande qui nous sommes.

— « C'est le Rappel » dit le sergentmajor qui commande notre escorte.

Un commandant d'État-Major descend et vient vers nous.

— « Ah! » dit-il « c'est vous qui avez allume' l'incendie de la guerre civile ! »

Les soldats comprennent que nous avons mis le feu partout. Leurs injures et leurs menaces redoublent. Un petit sous-lieutenant de cavalerie se distingue particulièrement. Les poings serrés, l'écume à la bouche, il bave littéralement l'insulte aux captifs.

Le commandant à grande barbe brune donne des ordres pour qu'on nous enferme à part. On nous met dans l'ancien corps-de-

garde, au milieu duquel est une tinette crevée, mais non sans qu'on nous ait fouillé à rentrée et qu'on ait pris ce que nous n'avons pu dissimuler. Au moment de notre arrestation, j'ai glissé heureusement de l'argent dans mon soulier, et je parviens à soustraire des notes qui auraient pu compromettre plusieurs personnes. Ces notes, je les fis disparaître sous le lit-de-camp du corps-de-garde. Nous ne parlions guère. Les uns et les autres nous avions la fusillade en perspective. Nous attendions. Cependant, vers le soir, nous eûmes faim. Nous frappâmes à la porte.

Le soldat qui était en faction demanda ce que nous voulions.

— (c Du pain et de l'eau » dit Lemay.

— « Avez-vous de l'argent ? »

— « Oui. »

— « Donnez. »

— a Ouvrez, alors. »

— « Je ne puis pas, passez-le sous la porte. » Lemay passa dix francs que nous ne re-

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vîmes plus et nous ne vîmes pas de pain davantage.

La nuit vint. On s'e'tonne beaucoup lorsqu'on raconte que le grand Turenne dormit la veille d'une bataille ; nous, nous avions la certitude d'être fusillés, et cependant nous dormîmes : c'était plus fort que Turenne !

Au milieu de la nuit, nous sommes réveillés par des cris de : « Vive la Commune ! Vous êtes des lâches ! des assassins ! Vive la Commune ! Vive la Commune ! »

— (c Te tairas-tu! » cria-t-on.

— (( Vive la Commune ! »

— (c Allez, finissez-en, » fit une voix avec le ton du commandement.

Nous entendîmes des soupirs, un râlement.

On lardait le fédéré à coups de baïonnettes, sous la porte d'entrée.

Le matin on ouvrit notre porte.

— « Sortez dix. »

Dix ! le nombre ! Dix, le troupeau des vietimes pour la fusillade.

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— « Allons, » dit Balitout « je passe avant mes ouvriers. »

— « Allons, Barbieux. »

Et nous partîmes Balitout , Barbieux , Lemay, moi, des ouvriers de bonne volonté, les dix de la fournée.

A notre grand étonnement on nous fit monter au premier.

Nous nous trouvâmes devant un capitaine de gendarmerie qui avait assez bon visage.

— « D'où sortez- vous ? » nous demanda- t-lL

— « Du poste. »

— « Alors, ce n'est pas vous que j'ai envoyé chercher. Ça ne fait rien. Voulez-vous aller à Versailles ? »

— «Je le crois bien, » dit Barbieux « je pourrai, là, me faire réclamer par mon ami Jules Favre et par mon ami Jules Simon... »

— « Bien, bien, je vais vous faire partir.

Donnez-moi vos noms. »

Nous déclinâmes nos noms. On nous fit descendre dans la cour où un convoi se for-

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mait. On était en train de ficeler ensemble les hommes des deux premiers rangs qu'on avait eu le soin de choisir parmi les plus dépenaillés.

Lemay s'approcha d'un soldat et lui demanda s'il consentirait à porter un billet à sa mère. Le soldat se fit expliquer où c'était. Il s'en chargea. Il ne voulait pas prendre la pièce de quarante sous que lui donnait Lemay. Il ne la garda sans doute que par crainte d'être surpris ; du reste il ne fit pas la commission.

Nous voilà donc partis. Nous sommes plus de cinq cents. Nous marchons entre deux haies de soldats. Nous conduit-on réellement à Versailles ou est-ce aux remparts qu'on nous mène ? On fusille volontiers aux remparts. On ne nous fusillera pas toîis, mais on fera un choix, c'est certain. On m'a précisé-

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ment raconté Tanti-veille que le ge'néral de GallifFet rencontrant une bande de prisonniers vers la porte de la Muette a fait un tri parmi les hommes, les désignant du doigt et leur demandant : — « Vous êtes un ancien soldat ?» — « Oui, mon général. » — « Vous voyez que je m'y connais. Placez-vous là. )> Quand il a eu fait sortir quatre-vingt-treize individus il a crié : « Allez les fusiller. » Et se tournant vers les prisonniers : — « Quatrevingt-treize, » a-t-il dit « vous n'oublierez pas ce chiffre immortel, n'est-ce pas ? » Marchons donc. Je dépasse de la tête ceux qui sont à côté de moi, mon pauvre ami Lemay qui me donne le bras, j'ai quelque chance pour qu'on me prenne.

Nous traversons Paris. Les gens qui, huit jours auparavant, criaient : « Vive la Commune! » devant moi crient aujourd'hui : « Vive la ligne ! » et ils nous traitent d'incendiaires et d'assassins. Il n'y a là rien qui m'étonne.

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Paris est ville conquise, on fusille à la moindre dénonciation, on y a peur. Cependant, je sens, que chez nombre d'individus il y a de la haine. La haine ? C'est singulier, je ne l'ai jamais ressentie pour Versailles. Mais, hélas ! ce sera seulement à partir de ce jour que je connaîtrai mieux les passions politiques et que je mesurerai les réactionnaires à leur aune ; et puis, tout-à-l'heure, du haut de Montretout, j'aurai une impression qui justifiera la haine qu'on nous montre.

Nous prenons par le boulevard Malesherbes. Là, on fait sortir d'une cour environ trois cents personnes que l'on met à la tête de notre bande. Et nous repartons.

Quelques-uns de ces prisonniers seulement portent la vareuse de la garde-nationale. Les autres sont en bourgeois. La plupart n'ont évidemment aucune attache avec la Commune, il y en a qui le disent bien haut et même qui pestent, ayant été tout le temps pour Versailles, d'être arrêtés comme commu-

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nards. Les troupes s'emparent de ce qui leur tombe sous la main. Quiconque est demeuré à Paris au lieu d'aller, comme Thiers, à Versailles, est coupable : il n'y a donc pas moyen de se tromper et on ramasse tout. Et puis, il ne fait pas bon avoir un ennemi, un concurrent, c'est à quel marchand-de-vin fera fusiller son confrère du coin, et ce n'est pas, hélas! les faits de ce genre qui manquent!

Pour le moment, nous traversons Courcelles et on nous fait remonter jusqu'à La Muette. Là on nous distribue un pain pour deux et notre escorte de la ligne est remplacée par une escorte de chasseurs-à-cheval commande'e par un capitaine aux traits durs qui nous envoie des regards furibonds à travers son monocle.

Lemay, Barbieux, Balitout et moi, qui n'avons rien mange' depuis la veille , nous cassons notre pain. Nous mangeons. Jusqu'ici, j'ai conservé la crainte d'être fusillé, mais aussitôt que nous traversons le Bois-de-

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Boulogne, mon impression change complètement et il se fait en moi une de'tente. Je vais expliquer mon e'tat le mieux que je pourrai, mais je ne garantis point de le faire bien comprendre de ceux qui ne se sont pas trouvés en semblable occurrence. Hé bien, mes nerfs se détendent, et j'ai envie de pleurer, et j'ai besoin d'effusion. Je sauterais volontiers au cou de Lemay en larmoyant. Je me retiens à quatre pour ne pas pleurer. Nous marchons beaucoup. Depuis ma chute de cheval j'ai eu de la peine à remettre mes bottines et j'y ai des écus. Ma foulure commence à me faire mal et mon état nerveux me quintuple cette douleur. Ce pauvre Lemay, tout fatigué qu'il soit, me soutient. Je ne vaux plus rien ni au moral, ni au physique. Si Ton voulait me fusiller en ce moment-ci, je serais lâche.

Nous traversons le pont de bateaux, Saint- Cloud en ruines, nous gravissons la montée de Montretout. De là on découvre Paris.

Paris brûle. On voit les flammes jaillir de

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cette immense fournaise, un nuage noir couvre le ciel. Mes larmes partent.

— « Oh! regarde, » dis-je à Lemay « c'est affreux. »

Lemay qui est beaucoup plus calme que moi me repond simplement :

— (( Oui, ça brûle. »

Il fait très-chaud. Nous suons à grosses gouttes. Notre convoi, les chevaux qui nous entourent, soulèvent un nuage de poussière.

Npus sommes bientôt sales à faire peur. Sur les hauteurs nous trouvons une fontaine où on nous permet de boire. Un peu plus loin un jeune homme qui se tient avec deux femmes sur le seuil d'une villa reconnaît son père.

— « Mon père ! » s'e'crie-t-il en tendant les bras vers un véne'rable vieillard à grande barbe blanche.

Et il suit le capitaine en lui réclamant son père.

— « Venez le chercher à Versailles, » dit le capitaine.

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Mon pied me fait horriblement souftrir. Il y a des charrettes qui nous suivent. Je m'imagine qu'on pourrait m'autoriser à y monter.

Je traverse les rangs et vais au capitaine.

— « Capitaine ! capitaine ! »

— « Je n'ai rien à entendre de vous, » me répond le capitaine.

Je reviens prendre mon rang. Mon pauvre ami me soutient tant qu'il peut, oubliant sa fatigue. Un peu plus loin je demande de l'eau. Un maréchal-des-logis a la complaisance de nous donner son bidon. On voit parmi les soldats qui nous accompagnent de braves gens qui voudraient bien être attelés à plus honorable besogne.

Sur notre passage les soldats accourent pour nous regarder. La population des villages, à Vaucresson (i), le long de la route, paraît plutôt sympathique qu'hostile, en général. Elle

(i) La route suivie fut celle de Saint-Cloud, Montretout, le Petit-Garches, Villeneuve, Vaucresson, le bois des Hubies, le Petit-Chesnay, Versailles.

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contraste fort d'attitude avec la population de Paris.

Nous arrivons à la grille des portes de Versailles. Halte. Le capitaine va se mettre en tête de la colonne et se retournant vers nous :

— « Sales Parisiens ! » s'écrie-t-il « tas de canailles, vous allez entrer dans la capitale des bons, des braves, des honnêtes ruraux !

Allons , chapeau bas , canailles , chapeau bas ! »

Ceux qui ne quittent pas leur chapeau le voient s'envoler d'un coup de plat de sabre.

On nous fait nous tenir par le coude avec plus de rigueur, on fait serrer les rangs : c'est le moment de la parade.

Nous voici sur la Place-d' Armes. La foule accourt de tous les côtés : « Canailles ! coquins ! maquereaux ! pétroleurs ! voleurs !

incendiaires ! assassins ! » On ramasse de la boue, on nous la jette. Une belle dame prend une canne, fend la haie des cavaliers et tombe à grands coups sur les prisonniers aux applau-

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dissements des ruraux. Il y a malheureusement quelques pauvres femmes dans nos rangs.

— « Oh ! cette horrible femme ! Hue ! la pétroleuse ! fusillez-la ! »

— a On va vous fusiller à Satory, allez ! »

— <c Fusillez-les ici ! »

— « Laissez-les-nous fusiller. »

— « Incendiaires ! assassins ! »

— a Oh ! ce grand-là, regardez-le donc ! il ose me regarder, » s'écrie une dame, et elle est jeune et jolie, en me crachant au visage.

— « Oh ! celui-là qui ose être bien mis et porter des lunettes ! » crie une autre en regardant Lemay, dont les revers de velours paraissent encore sous la poussière qui nous recouvre.

Ces lâches insulteurs sont des gens bien vêtus. Les petits-crevés et les cocottes de la haute !

On est devant le palais. Le capitaine se retourne :

— a Saluez le palais du roi ! » s*e'crie-t-il en élevant son sabre.

Cet homme n'aime pas, pour sûr, la Re'publique.

Nous traversons Versailles. A la hauteur de Satory, Barbieux, qui se plaint depuis quelque temps, n'en peut plus. Nous le soutenons. Heureusement, il peut marcher; oui, heureusement, car un malheureux commissionnaire (on a dit depuis que c'était le commissionnaire qui se tenait au coin de la rue Joquelet et de la rue Montmartre), est pris d'une insolation. Il apporte du trouble dans les rangs où on le soutient avec difficulté' et on le perce à coups de sabre. On finit par le mettre dans une voiture qui passe, mais il meurt en arrivant. Nous sommes à Satory.

J'ai fait pour l'explication des chapitres qui vont suivre des plans et dessins qu'on trouve dans ce volume et qui faciliteront mon récit. Nous voilà donc à Satory, nous entrons dans la dernière cour (à l'opposé de Versailles)

de ce qu'on nomme l'Arsenal de Satory. Ordinairement c'est dans ces cours et sous les vastes hangars longs d'environ soixante mètres et larges de vingt qu'on parque le matériel d'artillerie, d'ambulance, de campement, d'intendance, etc- Pour le moment, deux des cours (i et 2 du plan) sont consacrées aux prisonniers, mais c'est dans la cour i seulement qu'on les parque. Ces cours sont immenses, elles ont des manières de petits redans aux coins.

Nous entrons par une porte en dehors de laquelle se trouvent deux canons, braqués, à travers des embrasures pratiquées dans le mur, sur les prisonniers que contient la cour- Contre le mur à gauche en entrant, je vois une compagnie de gendarmes, l'arme au pied ; cette compagnie se renouvelle. Deux pas plus loin est une mitrailleuse braquée sur les prisonniers-

— (( Voyez-vous le moulin-à-poivre ? » crient les soldats « on va vous en distribuer des pruneaux, ne craignez rien ! »

Un grand nombre d'officiers nous regardent défiler. Ils aperçoivent un monsieur qui est à deux rangs derrière moi. Ils s'avancent vers lui :

— « Vous êtes décoré de la Légion-d'Hon* neur? »

— « Je tiens cette croix de la main de S. M. l'Empereur. »

On le fait sortir des rangs. C'était, dit-on, le sieur Orsi, faiseur d'affaires du régime impérial.

On nous fait attendre au milieu de la cour.

On nous compte. Nous sommes huit cent quarante. Un beau convoi!

On sépare les femmes de nous et on les met dans la maison qui sert d'ordinaire aux gardes de l'arsenal et dans laquelle, plus tard, j'irai devant « mon officier-instructeur».

On nous met avec les autres. Nous formons une vaste masse, tout autour de la cour. Notre espace est délimité par une ligne de sentinelles très-rapprochées , à cinq pas

les unes des autres; ces sentinelles appartiennent à la gendarmerie. Tous les soldats postés dans cette cour sont, du reste, des gendarmes (gardes-de-Paris).

Nous voilà donc avec les premiers arrivés, sur la terre nue, dans la ligne des gendarmes. On a le droit de s'asseoir sur le macadam. Barbieux se trouve presque mal en arrivant.

Gomment faire? Il n'y a pas d'eau. Enfin, on l'aide à revenir à lui; s'il n'est pas mort d'apoplexie ou d'insolation ce jour-là, ce n'est pas la faute aux Versaillais. Bientôt des prolonges arrivent et on nous distribue un pain pour deux. Nous nous promenons sentimentalement avec notre pain. Je ne dis pas grand'chose. Je suis démoralisé. Balitout est pensif. Lemay supporte sa situation beaucoup mieux que ses camarades. Les typographes vont choisir leur place, car il y a encore des places privilégiées sur ces cailloux. On se divise ainsi. Cependant Balitout, son neveu. Barbieux, Lemay et moi, nous restons ensemble.

Il y a des médecins de la garde-nationale auxquels on laisse un peu de liberté et qui viennent nous visiter. L'un d'eux jette un paquet de tabac à Barbieux. Un autre est une de nos connaissances du Quartier-Latin.

Je m'approche des sentinelles pour leur demander où on va aux lieux. Le gendarme auquel je m'adresse me plante sa baïonnette sous le nez.

— c< Foutez-moi le camp ! » dit-il.

— (c Mais!... »

— « Ils ne sont pas tous coupables, » dit un gendarme, son voisin, qui est jeune, tandis que l'autre est un vieux.

— c< Eux ! » dit le vieux « on n'a qu'à me le dire : je ne demande qu'à les fusiller les uns après les autres! »

Je vais au jeune, renouveler ma question; il m'indique un fossé qui se trouve au fond de la cour et où tout le monde va.

Je reviens. La nuit arrive. Lemay et moi nous nous couchons contre le mur. La nuit

est belle. Il fait un peu froid vers deux heures du matin, mais enfin, on se réchauffe le jour en faisant des tas, c'est-à-dire en se mettant les uns contre les autres et en donnant à la masse un léger ébranlement.

Au loin, on entend le canon qui tonne sur Paris.

Le vendredi 26, les convois de prisonniers continuent à arriver, et nous voyons partir ceux qui sont dans les docks. Nous commençons à comprendre le mécanisme. On enferme les femmes dans la maison, on met les hommes dans la cour, puis on prend les hommes de la cour, on constate leur identité et on les enferme dans les docks ; on les extrait enfin des docks pour les envoyer sur les pontons ou ailleurs.

Les bruits les plus contradictoires circulent. A chaque convoi on dit : « Courbet est là » ou « Delescluze est ici » ; on dit : <c On fusille der-

rîère les murs » , et encore : « Les gens qui sortent d'ici sont fusillés. »

Je rencontre Charles Quentin (i) : « On va nous déporter en masse » me dit-il. — « Vous croyez ? » — « Parbleu ! puisqu'ils nous ont, c'est ce qu'ils peuvent faire de mieux pour eux. »

On nous distribue de la paille. Chacun en attrape quelques fétus. Plusieurs dés prisonniers, et^ parmi eux, de nos typographes, se mettent à construire des huttes pu à fabriquer des costumes avec la paille.

Ils ont raison, car une petite pluie fine et pénétrante commence à tomber.

Nous préservons notre pain en le mettant sous nos vêtements, mais peu-à-peu la pluie traverse nos habits. Chacun alors de se garantir le mieux possible. Quelques-uns ont des toiles de tente et se confectionnent des abris. Je porte une redingote de drap brun, un"

(i) Aujourd'hui directeur de rAssistance-publique, à Paris.

gilet, une chemise, une chemise de flanelle, tout cela est bientôt traversé. Pour préserver mon pain, je m'asseois dessus, mais il est vite mouillé, il se mêle à la boue; il faut le manger ainsi.

Le petit redan qui se trouve au coin des docks est percé de meurtrières. Il est défendu de regarder par ces meurtrières ; si on regarde les soldats ont Tordre de tirer sur vous. Or ce redan, comme le fossé, sert de latrines. Dans Taprès-midi un prisonnier y va. Il est en train de remettre son pantalon quand son regard tombe, en face de lui, à travers une meurtrière. Un lignard placé de Tautre côté lui envoie une balle qui lui décalotte le crâne et le cloue au mur. Il reste ainsi droit, collé, la cervelle écrabouillée contre la muraille jusqu'à ce que Ton vienne le ramasser.

Le jour, on s'accommode encore de la pluie, et la nuit; mais lorsque le froid arrive dans la matinée du samedi, on souffre, on se sent gelé jusqu'à la moelle, et il faut demeurer

couché dans cette boue, car il est défendu de se lever tant qu'il ne fait pas jour.

Enfin le jour vient. On refait des tas.

Lemay va s'y réchauffer. Moi, je suis pris d'une telle désespérance, je tiens si peu à la vie, je me sens si passif, que je reste, mouillé, assis sur mon pain, sur la boue que je mange.

Nous voilà donc au samedi matin. Des murmures s'élèvent çà et là dans le camp.

Le sol est détrempé. J'estime que nous sommes parqués là une dizaine de mille. Qu'on se figure dans quel lac de boue se trouvent tant d'hommes piétinant dans un espace si resserré.

Et la pluie ite cesse pas, elle augmente d'heure en heure. On se plaint, quelques cris s'élèvent. On craint évidemment une révolte, nous voyons des officiers passer, nous remar-

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quons une allure plus vive dans les ordres^ des précautions sont prises. '

Tout-à-coup dans le mur qui forme le grand rectangle et que j'ai dessiné dans mon plan, nous entendons retentir des coups de pioche.

Une même pensée vient à tous : on va percer des meurtrières dans le mur pour nous fusiller en masse. En effet, on perce des meurtrières, de dix mètres en dix mètres, à-peu-près. Derrièrechacune de ces meurtrières nous voyons un lignard venir se poster la carabine à la main.

On se transmet de Tun à l'autre qu'il est défendu de regarder par les meurtrières.

La pluie continue à tomber. La nuit vient.

Cette nuit va être terrible. Quelques-uns ont. des abris. Lemay a trouvé des camarades qui lui offrent un coin sous une manière de tente. Il reste une place, Lemay vient me chercher.

Je refuse. Je vais m'asseoir au pied du mur^. recroquevillé, mon pain toujours sous moi, mêlé à la boue. Je suis plongé dans la bouejusqu'au bas des reins; c'est un bain de siège..

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A côté de moi, un malheureux qui a eu la moitié du visage emporté par un éclat d'obus et dont l'œil pend en dehors de Torbite, souffre horriblement et exhale une odeur insupportable.

C'est la nuit, du samedi 27 au dimanche 28 mai. Il est défendu de se lever. Il faut demeurer étendu dans la boue. Mais le froid qui saisit et qui gèle, mais cette pluie battante, cette nuit noire, ces cris des sentinelles^ ce canon qu'on entend encore au lointain, ces trois jours en plein air et ces deux jours entiers de souffrance sous la pluie, s'ils ont brisé des hommes, en ont exalté d'autres.

Il y en a qui deviennent fous et qui se mettent à jeter des cris perçants. D'autres, malgré la défense, ne pouvant plus y tenir, se sentant mourir de ce froid humide, se lèvent.

Les gendarmes crient. Un premier coup

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de feu part, puis un second. Et voilà que les coups de fusil se succèdent et tuent ou blessent ceux qui se lèvent ou ceux qui sont couchés, car on tire dans la masse. Alors on pousse des cris d'effroi, on se dresse un peu partout. De nouveaux cas de folie se déclarent; les fous bondissent dans la nuit noire sur ceux qui sont couchés, les cris des blessés se mêlent à ceux des insensés et à ceux des prisonniers qui ont peur. Et la fusillade continue. Les éclairs sillonnent Tobscurité. Toute la nuit, toute la nuit, les coups de feu éclatent. On fusille les prisonniers.

Le dimanche matin, 28, à Theure où finissait dans Paris la lugubre bataille des Septjours, je n'en pouvais plus. Je n'étais ni mort ni vif; trempé, transi de froid, le moral complètement détruit, sans force et sans courage, je me laissais aller, souhaitant la mort.

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Lemay me vit ainsi, et plein de pitié, il tâcha, mais en vain, de me re'conforter par de bonnes paroles. N'y réussissant pas, il appela le chirurgien de la garde-nationale que nous connaissions et qui hélas! est mort depuis, le pauvre garçon, et il lui dit :

— « Gauthier, emmène Monteil, si tu le peux, il n'en peut plus. »

— « Allons, mon pauvre Monteil, pouvezvous vous lever? » me dit Gauthier.

Et s'adressant à deux gendarmes :

— « Aidez donc cet homme-là à aller jusqu'à l'ambulance » dit-il.

— « Nous! que nous touchions à cette charogne-là!... » s'écrièrent-ils.

Gauthier chercha un brancard, et n'en voyant point qui ne fût occupé, il me fit soutenir par deux communards qui me traînèrent du mieux qu'ils purent.

Mes membres engourdis par le froid refusaient leur office.

Ainsi je quittai mon pauvre ami- Lemay,

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et mes compagnons d'infortune. Je regrettai souvent de m'être séparé de Lemay, mais en ce moment-là, je Tavoue, je n'avais aucun sentiment, j'étais anéanti.

En franchissant la grille qui séparait la première cour de la seconde, je passai devant le poste des gendarmes.

— <c Regarde donc » dit l'un « cette sale gueule. En voilà un qui n'en a pas pour longtemps. »

— <c II va crever comme une charogne. »

— <( Ça va nous économiser notre poudre. »

J'arrive à l'ambulance établie dans im des docks.

— « Jetez-le là » crie une voix.

On me lâche, je tombe. Je ne vois plus personne. Je reste ainsi deux ou trois minutes.

Mais je commençais à me réchauffer et à

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recouvrer Tusage de mes membres. Je tâte autour de moi.

Je sens des bras, des jambes.

Je regarde attentivement. Je suis sur cinq ou six cadavres que l'on a mis là, en tas.

A quatre pattes, je me sauve plus loin, jusqu'à une paillasse. Une odeur nauséabonde me monte au nez. Je tourne la tête. Je suis juste sous les pieds de deux cadavres que je n'ai pas vus et sur lesquels on a jeté une couverture. Je me hâte d'aller plus loin, contre le mur, sous la mangeoire des chevaux. Je trouve là une paillasse avec des draps et une couverture. Je me déshabille, j'étends mes effets pour essayer de les faire sécher. La couverture qui est sur moi sent le cadavre ou la pourriture d'hôpital, je ne suis pas sûr que les draps

soient propres, mais que m importe ! c est sec, je me trouve bien.

Le médecin-major de l'armée, le docteur Hatry, passe. Il m'ordonne de la soupe.

Je mange quelque chose de chaud! Jamais

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meilleur lit et meilleure soupe n'ont fait plus de plaisir.

Les docks de l'arsenal de Satory sont de vastes hangars soutenus dans leur milieu par deux rangs de colonnettes en fer et dont le mur qui regarde la cour est percé de larges portes, une par travée.

On avait mis sous ce hangar quatre rangs de paillasses. Il y en avait de garnies de draps et de couvertures, d'autres de couvertures et d'autres n'avaient rien. Une partie de cette ambulance était consacrée aux femmes.

Cette partie était séparée de la nôtre par des draps étendus sur une corde.

On apporta là une partie des morts de la nuit, mais la plus grande partie fut portée directement au « cimetière des fusillés » dans lequel tant de gens, me disait plus tard un fossoyeur, furent enterrés vivant encore ! Tou-

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tefois, d'après les renseignements que j'ai eus depuis, le nombre des victimes de ces fameuses nuits de Satory et de cette fusillade non moins fameuse ne dépassa pas quarante tués et une trentaine de blessés.

Des blessés, il y en avait déjà dans l'ambulance, mais il fallut y amener aussi quatre ou cinq fous, et ceux-ci, on ne trouva rien de mieux que de les attacher aux colonnettes de fer.

Ces fous hurlaient. Tant que durait le jour, ce n'était rien, mais quand venait la nuit, dans ce vaste hangar éclairé par une seule lampe placée à un bout, le spectacle devenait fantastique, et terrible.

Il y avait une femme, une femme dont la voix retentira toujours à mon oreille, une voix qui m'épouvanta. Elle criait : <c Rendezmoi mon enfant ! Rendez-moi mon enfant !

Ils tuent mon enfant ! Ils lui ouvrent le ventre ! Mon enfant ! Mon enfant ! » Oh !

on ne peut pas se faire une idée de cette

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voix, de ce cri qui me retournait les entrailles. Une autre femme, soulevant les draps de la séparation, bondissait sur nos lits en criant : « Laissez-moi ! Laissez-moi l Je me sauve 1 Je me sauve ! » Et j'assistais à la lutte d^ infirmiers se précipitant sur elle et la faisant revenir de force, tandis qu'elle poussait des cris de : « Au secours ! Au secours ! »

Un des fous liés aux colonnes criait : « Vive la Commune ! » Une autre femme criait :

« Assassins ! Assassins ! » Beaucoup, des fous, des femmes, des blessés même, poussaient de longs hurlements semblables à ceux des loups. Les hommes qui mouraient râlaient. Quelques blessés ge'missaient de douleur. D'autres enfin jetaient un cri suprême. Et les soldats venaient qui s'emparaient d'un cadavre et l'emportaient.

Voilà le spectacle que j'eus trois jours durant, spectacle terrible, ineffaçable, et qu'il devrait suffire de peindre pour faire abhorrer h par tous la guerre civile. t

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Au bout de trois jours, j'avais fait sécher approximativement, au soleil, mes vêtements enduits de boue. Le major Hatry me signifia qu'il ne pouvait me garder. On forma un petit convoi que Ton fit partir sans dire à personne où on le conduisait.

Nous voilà, une douzaine, pas davantage, placés entre des gendarmes. Nous descendons la côte de Satory, nous dirigeant sur Versailles. Ma seule préoccupation est celle-ci : Vais- je retrouver mon ami Lemay ?

Nous traversons les rues. Le premier Versaillais qui nous voit s'écrie : « Regardez-les donc, ces pétroleurs, sont-ils assez laids et dégoûtants ! Canailles, va ! »

Laids et dégoûtants ? Parbleu ! On le serait à moins. J'avais meilleure figure que vous, bourgeois, sans nulle vanité, et mes habits étaient d'aussi belle étoffe, mais après un

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voyage sous la poussière et trois nuits et trois jours sous la pluie dans un pied de boue!... on serait sale à moins ! J'ai remis mes vêtements sans qu'ils fussent brossés. Ils sont imprégnés de boue encore humide par endroits et terreuse en d'autres. Je n'étais pas beau, j'en fais l'aveu, mais véritablement les Versaillais nous arrangaient ainsi pour qu'on nous appelât crapules sans vergogne.

Sur le parcours, les injures augmentent généralement quand on rencontre des femmes qui ont l'air de cocottes et des petits-crevés. Je surprends parmi les passants plus d'un regard compatissant. Enfin !....

Nous voici dans le jardin de l'Orangerie, sous la terrasse et les grands escaliers, en face de la pièce d'eau dite des Suisses. D'autres prisonniers sont là aussi; on nous passe en revue.

Un vieux commandant maigre vient à moi

et me dit :

— a Qui êtes-vous ? Qu'avez-vous été ? »

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— « Rien » dis-je.

— « Ah ! » fait-il « c'est que je cherche un grand officier d'État-Major dont le signalement correspond à votre mine et auquel je voudrais rendre service. »

Il me regarde, je ne réponds mot. Il se retire. J'ai toujours pensé que ce commandant avait véritablement affaire à moi et que je lui avais été recommandé par la dame qui était venue un jour me demander une exemption de service pour son fils.

Je 'me suis repenti depuis de n'avoir pas répondu autrement, mais, durant mon séjour à l'ambulance de Satory, j'avais repris mon aplomb, j'avais raisonné sur ma situation et je m'étais fait un système.

Mon système consistait en ceci : ne rien dire sur moi jusqu'à ce que la fureur versaillaise fût passée, essayer de me faire réclamer par un de mes parents officier supérieur des chasseurs-à-cheval, et me garer de tout ce qui pourrait m'éloigner de Versailles où j'étais

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plus maître de mon action ; quoi qu'il m'advînt, gagner du temps.

Je commençais donc à appliquer mon système au moment où la franche vérité eût pu me rendre service, je crois.

L'Orangerie était commandée par un jeune capitaine de manières distinguées, le capitaine Aubry. Il demanda s'il y avait des personnes qu'on fût venu réclamer. Plusieurs se nommèrent, et moi-même ; comme il était vrai, en effet, que le commandant Boursier, mon parent, était déjà venu deux fois à Versailles pour essayer de me voir sans y être parvenu.

— « Ceux qui ont été réclamés » dit le capitaine Aubry « auront soin de se mettre d'eux-mêmes à part quand on formera les convois pour les pontons. »

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Nous sommes dans l'Orangerie qui est alors divisée en trois parties par des caisses à oran-

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gers. Dans la partie du milieu se trouve des gendarmes et des lignards. De chaque côté des prisonniers, à droite (en regardant la pièce d'eau des Suisses), les prisonniers vont presque jusque sous les dernières marches de Tescalier; à gauche^ il y a, avant l'escalier, un corps-de-garde de gendarmes, et au delà, sous les marches, dans un endroit obscur et infect, un dépôt de prisonniers réputés dangereux, endroit qu'on nomme déjà la Fosse-aux- Lions.

Je suis dans la partie de gauche, entre une ligne de caisses à orangers et le susdit corpsde-garde.

L'orangerie est un grand espace voûté, haut comme une église, sous la terrasse du château. Devant est un joli parterre sur lequel donnent de grandes baies vitrées. Le sol est d'un macadam usé d'où les pierres ressortent en pointes : c'est notre matelas. Nous sommes dans cette section une masse, quinze cents à deux mille.

Nous nous promenons comme des ours

dans leur cage. La promiscuité est atroce.

Nous soulevons continuellement des flots de poussière. Il est ordonné de balayer cette poussière qu'on laisse en tas au milieu de nous. Ces tas sont fort recherchés pour s'asseoir ou se coucher. Au milieu de nous il y a des baquets dans lesquels on fait ses besoins, devant tous, et cela reste, immonde.

On nous distribue toujours un pain pour deux, le pain de munition. On nous donne de Teau dans des arrosoirs, mais nous en manquons souvent.

La nuit vient. Chacun cherche à se coucher où il peut, mais quand nous nous étendons tous par terre, nous sommes serrés comme des harengs en caque. On se cherche plutôt que de s'éviter, car il fait très-froid pendant la nuit. On se cogne donc les uns dans les autres, en chien de fusil, pour avoir chaud, mais comme les mouvements individuels ne deviennent plus libres, cette façon de se coucher donne lieu à la manœuvre suivante.

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On forme une file de vingt à trente, on est emboîté les uns dans les autres. Celui qui est le premier fatigué d'être sur le flanc droit commande haut : « Flanc gauche ! » et il accompagne son commandement d'un coup de coude que l'on transmet à toute la file qui change de flanc, et ainsi quatre ou cinq fois par nuit.

Le résultat de cette promiscuité et de cette saleté (car n'ayant pas assez d'eau pour boire, on ne l'emploie pas à se laver), ce résultat ne se fait pas attendre. Je sens des démangeaisons sur le corps et je découvre des petits insectes blancs, longs, assez gros, et courant avec dextérité.

— « Qu'est-ce que c'est que ça? » dis-je à mon voisin.

— « Ça, c'est des poux. »

Et ils pullulent! me voilà couvert de vermine, pour longtemps !

Le matin, aussitôt que le jour paraît, on commence à balayer, c'est l'ordre. Au milieu

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des nuages de poussière les prisonniers se réveillent, on les aperçoit comme des ombres, qui s'étirent et se lèvent. Dante, mis avec nous^ aurait revu TEnfer, et y aurait ajouté un chapitre aussi nouveau qu'inte'ressant.

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