‹ Souvenirs de la Commune, 1871Chapitre 6 sur 22 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Je passe ainsi quatre jours, ayant soin, lorsqu'on forme le soir le long convoi qui part pour les pontons, de me mettre à part. Nous sommes une vingtaine qui jouons ce jeu-là.

Mais plusieurs se désespèrent. On entend des prisonniers déclarer qu'on sera mieux aux pontons, qu'on couchera au moins sur des planches, qu'on aura un peu de viande, de la soupe, quelque nourriture chaude. Oh! quelque chose de chaud ! un désir ! un besoin ! un rêve!

Notre nombre diminue tous les soirs de ceux qui se laissent tenter par les promesses de cocagne des pontons. Je tiens ferme. Cependant

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je ne suis pas gaillard. J'ai pu, heureusement, tandis que j'étais à Tambulance de Satory, me faire acheter par un honnête infirmier un kilogramme de chocolat. Je me rationne. Je mange une tablette par jour avec mon pain; le chocolat m'aide à supporter le régime. Ah! si seulement j'avais une couverture!

Le cinquième jour, on appelle aux malades.

Je me risque et me présente. Je vois un gros jeune aide-major qui a bon sourire.

— <( Qu'avez-vous ? » me demande-t-il d'un ton sympathique.

— « Je tousse. »

— (c Mettez-vous là. Je vais vous envoyer à l'ambulance. »

Cet excellent aide-major, dont je parlerai plusieurs fois, se nomme Zuber*(i).

L'ambulance ! Ce nom évoque à mon esprit

(i) Il est aujourd'hui professeur au Val-de-Grâce.

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une foule de délices ! un lit, une tasse de tisane chaude, un peu de soupe chaude, peut-être !

Amère déception ! On nous conduit simplement au bout de TOrangerie, à droite, sous l'escalier. Il y a là de ces nattes que Ton étend rhiver sur les plates-bandes pour les garantir de la gelée, et ce sont nos lits !

Hé bien, c'est encore du bonheur. Nous nous emparons de ces nattes, nous nous couchons sur Tune, nous faisons d'une autre une couverture, nous avons un peu chaud. O paille! ils ne me comprendront jamais ceux qui ont pu coucher chacune de leurs nuits sur une couchette moelleuse entre deux bons draps blancs!

Nous sommes quatre. Ce qui nous sépare des autres c'est toujours une rangée de caisses à orangers. Les autres! Quels pauvres diables! Ils n'ont pas de paillassons.

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Notre nombre augmente assez rapidement.

Ce brave aide-major Zuber octroie le plus de paillassons qu'il peut. Un jour même il nous baille une bouteille d'alcool et une bouteille de vin de quinquina.

Devant la porte, des lignards font la soupe.

Nous entrons en relations avec eux peu-àpeu, mais non tout d'un coup. Il est défendu dans les commencements de regarder dans le jardin, et comme je m'avise un jour de sortir le nez, la sentinelle qui est de l'autre côté m'envoie un coup de baïonnette qui heureusement ne traverse que le châssis à un doigt de ma tête. Mais avec le temps on s'humanise. Et moyennant cinquante centimes nous parvenons quelquefois à nous procurer une pleine gamelle de soupe. De la soupe, de la soupe au choux, de la soupe qui est chaude !

Vous ne saurez jamais combien c'est bon quand trois semaines durant on n'a mangé que du pain sec et qu'on n'a eu que de l'eau à boire. C'est peut-être aussi bon que

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de manger quand on n'a rien mis sous sa dent depuis trois ou quatre jours. Je ne remerciai pas les soldats qui nous passaient de leur soupe, parce qu'ils ne la donnaient pour rien et qu'ils ne nous montraient nulle sympathie, mais le service qu'ils nous rendaient n'était pas moins réel. Quelques-uns des gendarmes qui étaient là nous donnaient aussi de la soupe. L'un d'eux nous disait souvent : <c C'est joliment bête tout ce qui est arrivé et que nous nous soyons battus; »

il est vrai que certains autres montraient moins d'ame'nite'.

Quelquefois, le capitaine Aubry passe une inspection. Il est excessivement poli. Nous •parlons des événements, de Rossel qui n'est pas encore arrêté ; à ce nom un éclair de colère passe dans ses yeux : « Je vous lâcherais tous pour tenir Rossel » nous dit-il.

Un jour, on nous distribue des bottes de bonne paille fraîche. Ah! la paille! comme c'est doux, comme c'est moelleux, comme on

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enfonce là-dedans et comme on se dorlote !

Nous nous arrangeons une litière auprès d'un treuil et avec nos nattes nous nous faisons une couverture sous laquelle nous nous engouffrons le soir. Avec moi est un ancien élève de Técole de Strasbourg (i) auquel Zuber a confié la pharmacie, c'est-à-dire le vin de quinquina et l'alcool. De temps-en-temps il m'offre un verre de quinquina antiréglementaire. Les autres s'en plaignent et disent que nous buvons le quinquina des malades; c'est vrai en ce sens que nous buvons deux ou trois fois ce qui nous est octroyé, mais faux en ce sens que nous ne privons aucun des camarades de la ration prescrite. Ce que nous faisons n'est pas bien, strictement, mais on devient d'un égoïsme si farouche dans cette vie de misère et de privation ! Viendrez -vous reprocher à des gens affamés sur le pont d'un navire de s'être jetés sur la viande ou sur le morceau de petit mousse sans s'inquiéter de

(0 A Paris maintenant.

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leur voisin? C'est un peu notre cas. Moi, pour sentir un peu de chaleur à l'estomac, il y a des moments où j'eusse fait des bassesses, et je crois vraiment que si je n'en fis pas, c'est que l'occasion ne s'en présenta point.

Je pouvais cependant me faire acheter quelques provisions, du saucisson, du chocolat, mais tout cela était froid. Plus tard, je pus me procurer un peu de vin. Le vin à seize!

Voilà encore une chose exquise ! j

Au bout de trois semaines, on nous distri- ' bua de la viande de bœuf conservée. C'était encore les conserves du siège qu'on nous faisait manger. Ont-elles duré ces conserves devant lesquelles on avait affamé Paris, ontelles duré!

Nous avions ainsi notre régime. Delà paille, / des nattes (nous étions bien heureux d'être arrivés premiers et d'avoir des nattes, les derniers arrivés n'en avaient pas et nous excitions leur jalousie), de la viande de conserve, une boîte d'un kilogramme pour seize per-

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sonnes, un pain de munition pour deux, et moyennant notre argent quelque charcuterie et du vin.

Notre paille, à la vérité, était réduite en fumier; elle n'en était que plus élastique; mais quelle vermine ! Les petits pous blancs et guillerets qui pullulent avec une admirable fécondité, ne faisaient qu'embellir.

Tous les matins, j'avais recours à des lotions d'alcool, je détruisais une quantité considérables de ces aimables parasites qui frétillaient sur mon corps comme carpillons sur herbe, mais ces destructions ne faisaient qu'exciter leur rage de reproduction. On en prenait son parti, et si quelquefois ils s'établissaient sur le pain, il ne fallait point faire le dégoûté.

On s'habitue à tout. Tels que nous étions, nous faisions des petits établissements. On se mettait à tailler le bois, à tresser la paille, à inventer mille métiers. Quand je pense qu'il y a des imbéciles qui ont regardé le peuple

français comme devant être maintenu par une main de fer, tandis qu'il n'y a pas de peuple plus gouvernable et qui s'accommode mieux des situations qu'on lui fait, pourvu qu'on favorise son initiative plutôt que de la contrarier... Ce qu'il s'est créé de petites industries dans cette Orangerie est incroyable ! On y fit de vrais chefs-d'œuvre. Mais on avait beau s'ingénier pour ne pas s'ennuyer, l'ennui vous prenait, et avec lui l'inquiétude de l'avenir, car, quelquefois, un journal venait nous apprendre qu'on serait sans pitié pour nous et que nos espérances d'amnistie menaçaient fort d'aller rejoindre notre feuille de laurier.

Je vivais ainsi depuis plus d'un mois et demi et je pensais m' habituer au régime quand je fus tout-à-coup saisi par la fièvre. Je me couchai sur mon fumier, et, comme Job, j'attendis.

Zuber, qui me vit dans cet état, ne voulut pas me laisser à l'Orangerie.

— « Hé bien, mon pauvre Monteil, » me dit-

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il « ça ne va pas. Je vais vous envoyer à l'hôpital. »

Deux lignards vinrent me prendre, me soutinrent, me transportèrentà l'Hôpital-militaire, près de là. Je vois les rues, le monde, j'entrevois la liberté. Je croyais que c'était pour la dernière fois.

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