TROISIEME PARTIE
l'hOPITAL-MILITAIRE — PASSAGE
A l'orangerie — l'ambulance de SATORY LES CHANTIERS
On me mit dans une première salle. J'entendis des sœurs dire: « Ce pauvre jeune homme ! » Un médecin vint suivi de ses élèves^
et je bus une tisane chaude. C'est tout ce dont je me rappelle.
Je demeurai là deux jours et on me fit passer dans une grande salle largement éclairée des deux côtés. Oh ! cette salle ! J'y arrive à la tombée de la nuit. A ma droite est un jeune homme qui va constamment sous lui, pâle, déjà cadavre. A ma gauche un homme qui agonise. En face de moi j'entends des râles.
Partout des plaintes et des gémissements. La nuit, une lampe éclaire cette funèbre demeure. Les sœurs passent, puis les infirmiers. C'est mon voisin de gauche qui meurt d'abord, après deux ou trois soubresauts terribles. Un infirmier passe et dit :
— ce Claqué. »
Il appelle un camarade.
— « Enlevons-le tandis qu'il est chaud. »
Ils l'enlèvent.
Les cris redoublent. Le râle d'un mourant, en face de moi, s'éteint doucement. Je vois cet homme aux traits rudes. Il réunit ses forces et
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s'arrange pour mourir plus commodément. Il s'étend lui-même, bien à plat, prêt à entrer dans le cercueil. C'est son dernier effort. Je n'entends plus rien. Les sœurs passent et lui ferment les veux. Les infirmiers leur succèdent. Ils rejettent les couvertures, prennent le mort avec le drap qui est sous lui, impriment au cadavre un mouvement oscillatoire, et, en riant, l'enroulent dans le drap et l'emportent.
C'est le tour de mon voisin de droite de mourir. Il tourne vers moi un œil déjà vitrifié. Il tend un bras décharné.
— (c A boire » murmure-t-il.
Et moi, pelotonné dans mes couvertures, tremblant de fièvre, je ne lui donne pas à boire, et j'avais un pot de tisane sur ma table et je pouvais le lui tendre ! Alors, ce pauvre garçon a un regard désespéré, le dernier, car il pousse un gros soupir, et c'est fini.
Les infirmiers viennent l'enlever.
— « En voilà un qui a souffert ! » dît l'un.
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— « S'est- il vidé avant de crever! » dit Tautre.
Ils tirent de mon côté ce cadavre dégoûtant d'ordure. Le corps s'affaisse. Un infirmier le relève et le jette dans les bras de l'autre, comme une balle. Ils l'emportent. Le cadavre est remplacé par un moribond. A celui-là on fait la section d'une cuisse le lendemain et on le rapporte. Il meurt de la pourriture d'hôpital. Et dans cette salle, dans cette salle où il y a une dizaine de lits, où je demeure quatre jours, tous ces malades renouvelés, sauf trois, meurent les uns après les autres. Mes oreilles tintent encore du cri des mourants.
Mais le matin du troisième jour, j'ai vu un infirmier faire pisser un malade dans une assiette à soupe. Quand la sœur vient me distribuer la portion de soupe qu'on m'a ordonnée, je m'écrie :
— « Je n'en veux pas, parce que les infirmiers font pisser les malades dans les assiettes. »
La sœur répète ce que je dis. Mes paroles
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font événement. L'intendant vient me demander si c'est vrai. Je répète ce qui est véritable, en effet. Le médecin-major arrive suivi de ses deux aides-majors.
— « C'est vous » s'écrie-t-il « qui dites que mes infirmiers font pisser les malades dans les assiettes. Il n'y a pas un infirmier capable de ce fait-là. Si vous tenez encore un propos semblable, je vous renvoie de l'hôpital, vous m'entendez. »
— « Voilà ce que c'est que le militaire. »
dis- je en moi-même. « Le bon soldat doit souffrir et se taire sans murmurer. »
— « Pauvre jeune homme, » dit une des soeurs « il a la fièvre. Ca lui aura troublé les yeux. »
Le médecin-major s'approche de ma pancarte sur laquelle est mon nom et ma qualité de rédacteur du Rappel. Il se radoucit à cette vue.
Le lendemain il m'aborde doucement et me dit:
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— « Je vais vous faire mettre dans une autre salle où vous serez mieux. »
Je suis transbordé dans une salle où il n'y a que cinq malades, pas de pourriture d'hôpital, où personne ne meurt, et où je me rétablis assez promptement.
Il y a cependant à côté de moi un homme qui ne tardera pas à mourir, mais quand j'aurai quitté la salle ; il y a un Dauphinois, un artilleur, qui guérit; un malade dont le dessus de la main a été enlevé par un éclat d'obus^ main dont on fera bientôt la section; et un enfant de quatorze ans qui a eu la jambe cassée et essaie ses béquilles et sa jambe de bois.
Le docteur me prescrit la côtelette, les légumes frais, la soupe. Je reviens à la vie.
Le médecin-major montre à mon endroit plus que de Tobligeance. Il se nomme Dujar-
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din-Beaumetz. Il a comme aide-major un nommé Denis, un garçon brun qui est fort brutal et ne cache guère les sentiments de haine que nous lui inspirons ; l'autre aide-major est un garçon doux, aimable, honnête et bon.
Dujardin-Beaumetz m'aborde au bout de quelques jours et me dit : « Vous êtes maintenant convalescent. Je vais vous faire passer dans une salle où vous serez mieux encore. »
Me voici dans la salle nouvelle. Il y a une dizaine de personnes que le docteur a choisies et auxquelles il laisse passer là quelques jours dans des conditions meilleures que celle des prisons. Je vois d'abord un visage de connaissance, c'est le père du colonel Henry, Prodhomme , que j'ai vu plusieurs fois à l'École-militaire. Je ne connais pas les autres, mais j'ai vite fait connaissance avec mon voisin de lit, Fourmage, qui est devenu mon
ami et a prouvé son dévouement pour moi (i).
C'est encore un autre brave et excellent homme, Astruc (2), puis Kratz (3), un colosse. D'autres encore sont là, mais avec lesquels j.e me Hq moins.
Tous les jours la sœur et la fille de Prodhomme viennent le voir et nous apportent, avec Tair de la liberté, des journaux; elles remportent nos lettres.
Par les fenêtres, nous apercevons un coin de la place d'Armes changé en parc d'artillerie et un bout de Tavenue de Paris, il n'en faut pas tant à des prisonniers pour qu'ils sentent un peu de joie.
Le personnel de cette salle change peu. Je vis là un singulier type du nom de Polhès qui s'était entremis entre Thiers et la Comrriune dans le but de sauver les papiers de
(i) Possède aujourd'hui une bonne imprimerie et est vice-président de la Chambre des imprimeurs en tailledouce.
(2) Aujourd'hui à Paris, employé dans les vins.
(3) Aujourd'hui à Paris, entrepreneur de charpentes.
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Thiers moyennant finances. Il avait vu Fontaine au Garde-Meuble, avait palpé les papiers, disait-il, les papiers de Thiers, mais il était fort menteur et n'inspirait guère confiance. Il fut relaxé plus tard. Un jour cependant arrive le capitaine Bouvier qui fut condamné à la déportation ; le capitaine Serret de Lanoze, manière d'énergumène et de tortionnaire qui succéda au capitaine Aubry dans le commandement de l'Orangerie, lui a broyé les poignets et cassé les reins. J'ai déjà raconté cette histoire dans mon VAn 8g de la République : Bouvier avait eu un accès de fièvre chaude et s'était mis à crier sous les voûtes de l'Orangerie. Serret de Lanoze (i) l'avait fait saisir, on lui avait lié les poignets en les serrant jusqu'au sang (j'ai vu les marques des cordes), on l'avait attaché à une caisse à orangers et les gendarmes l'avaient
(i) Il paraît que ce Lanoze commande en Algérie un dépôt de disciplinaires. Il doit se passer de drôles de choses^ là-bas.
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battu avec les baguettes de fer des fusils jusqu'à ce qu'il se trouvât mal. Il fut envoyé' ensuite à Thôpital (i).
Un autre jour, Dujardin-Beaumetz vient et nous dit :
— « On va amener un homme d'un grand talent, un ancien prix de Rome , François Chifïiart, qu'on a stupidement enfermé depuis plusieurs jours dans un cabanon, en bas. Je vous prie, messieurs, d'en avoir grand soin, d'avoir pour lui les plus grands égards. »
Chifflart arrive, et au bout de vingt-quatre heures, il riait avec nous; ce grand artiste était sauvé.
Car nous riions. Au milieu des ennuis, avec des sentinelles à nos portes, en prison, nous nous amusions. Nous avons passé là un mois presque agréable. Le docteur, quoiqu'il n'eût la permission d'accorder des côtelettes que
(i) Bouvier, condamné à la déportation, à été maître d'école en Nouvelle-Calédonie. Il tient une agence à Paris. II porte toujours les marques du traitement que Serret de Lanoze lui infligea.
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dans la proportion d'une par dix hommes, nous en donnait à tous, nous avions les quatre rations de vin, un plein verre, la plus forte portion qu'on nous pût octroyer, nous étions des enfants gâtés. Ce docteur Dujardin- Beaumetz soignait du reste les communards avec une conscience et une attention scrupuleuse, et c'est un nom qui restera cher à la mémoire des malheureux auxquels il donna ses soins.
J'ignore s'il nourrissait de la haine contre nous, il me plaît de croire qu'il n'en avait point, mais s'il en avait, il la laissait à la porte de son service et le médecin seul y entrait.
C'était un homme digne du nom d'homme (i).
Il était secondé par deux sœurs, dont l'une que nous appelions la sœur Gniangnian à cause de sa voix, était insignifiante, mais dont l'autre, aux yeux noirs et vifs, la sœur Clotilde, avait pour nous de véritables tendresses. Elle fournissait quelquefois une ration de
(i)n est devenu médecin-major delà Garde-républicaine.
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pain supplémentaire aux forts appétits. Voilà une sœur dont le nom a été béni des communards !
Nous avions d'autant plus de nouvelles du dehors que Courbet était dans la salle à côté. Il nou^ racontait ce qui se passait au Conseilde-guerre. Le malheureux Lisbonne (i) arriva aussi dans la salle voisine. On le ramenait de Tambulance de Vincennes. Il avait reçu une balle dans la jambe.
— (( Mais, » dit le docteur « quand il vit la plaie, qu'est-ce qu'on vous a fait ? il y a là plus qu'une balle. »
— « Non, )) répondit Lisbonne « mais à l'ambulance de Vincennes le médecin me donnait des coups de bistouri dans la plaie. »
— « Monsieur, » dit le docteur <c ceux qui ont fait cela sont indignes de se dire nos confrères. »
(i) Aujourd'hui directeur du théâtre des BoufFes-du< Nord.
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Nous avions appris que dans une salle du premier, se trouvaient Vermqrel, Maroteau (i) etGromier (2). Vermorel mourut dans les premiers jours de mon arrivée à Thôpital.
Le Gaulois et les journaux réactionnaires s'écrièrent qu'au dernier moment il avait appelé un prêtre. Le fait était faux, nous le sûmes. Nous en parlâmes avec Taumônier des communards qui nous visitait tous les jours et nous rinvitâmes à démentir le fait, ce qu'il fit par une lettre que le Gaulois cacha dans ses faits divers.
Cet aumônier était un père capucin à l'air joliment canaille et qui sentait épouvantablement mauvais. Muni d'une lettre d'un de mes parents de Caen, Le Roy, dont j'ai déjà parlé,
(i) Mort en Nouvelle-Calédonie.
(2) Aujourd'hui en Italie.
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qui le priait de s'intéresser à moi, il voulut me catéchiser, mais s'apercevant vite qu'il perdait son temps, il changea de ton et ne vint nous voir que pour rire, ce qu'il faisait de bon cœur, car c'était un paillard de moine.
Le même parent m'avait fortement recommandé au député Bocher qui voulut bien venir me voir et me servir ainsi qu'on le verra plus loin.
Je reçus aussi une bonne visite de l'aidemajor Zuber.
Voilà ce qui marqua mon passage à l'hôpital-militaire.
Nous apprîmes un beau matin que le docteur Dujardin-Beaumetz nous quittait. Il y avait longtemps qu'on le desservait, qu'on prétendait qu'il soignait mieux les communards que les soldats et qu'il ruinait l'hôpital en côtelettes. Il fut remplacé par un grand bel
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homme nommé Thierry de Maugras qui, du premier coup, supprima notre vin , nos côtelettes et nous annonça qu'il allait nous mettre à la porte.
Comme je me portais bien, j'écrivis au médecin de l'ambulance de Satory pour lui demander un lit et il eut l'obligeance de me répondre qu'il me verrait avec plaisir dans son ambulance.
J'allais, malheureusement, me séparer de mon ami Fourmage. Chifflart, après avoir reçu la visite de Léon Cogniet, avait été vitement interrogé et était parti; le père Prodhomme avait eu aussi une ordonnance de non-lieu et nous l'avions salué jusqu'à l'avenue de Paris. Fourmage seul allait rester et j'eusse voulu demeurer avec lui.
Mais l'ordre vint. Il fallut déguerpir.
On nous rassembla à cinq : Courbet qui venait d'être condamné par le Conseil-deguerre, Maroteau,Gromier, moi, et un nommé d'Épaîlly, Dépailly ou Épailly, qui était un
grossier personnage, se déclarait bonapartiste et avait dans son portefeuille des lettres des plus gros bonnets du bonapartisme à lui adressées. Nous fûmes mis entre des gendarmes et envoyés à TOrangerie.
Pendant un mois et demi qu'avait duré mon absence, TOrangerie avait changé de caractère. L'infirmerie avait disparu, et on avait formé trois grandes sections, plus la Fosseaux-Lions. Dans la première section on avait placé les plus gentilshommes d'entre les prisonniers. Quand on apprit qui nous étions on nous plaça dans la troisième qui était la plus mal famée.
L'arrivée de gens qui apportaient des nouvelles du dehors et de Courbet qui venait d'être condamné excita une certaine émotion à l'heure de la promenade dans une allée du jardin.
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Tout-à-coup on nous fait rentrer brutalement et dès que nous sommes dans la section, nous voyons arriver un homme sec, nerveux, aux yeux allumés, suivi d'un lieutenant et d'un maréchal-des-logis, qui s'écrie :
— « Où sont-ils les nouveaux? où sontils ? »
C'est le capitaine Serret de Lanoze. Nous sommes tous près de la porte d'entrée. Nous nous présentons.
Le capitaine s'écrie :
— ce Qu'est-ce que c'est? On m'apprend que vous faites des concilianbules CsicJ. »
Courbet qui n'a pas compris, dit :
— « Comment, monsieur le capitaine ? »
— « Je dis » reprend Serret de Lanoze K( que vous faites des concilianbules CsicJ. Je vous défends de parler à personne. Si on voit ici un groupe de plus de deux personnes je donne ordre qu'on tire dessus. Et puis j'ai le moyen de vous mater, vous savez ! »
Il se retourne vers les gendarmes :
— « Vous savez, au moindre groupe, tirez, je vous Tordonne. »
Il pirouette et part.
On nous apprend à voix basse qu'en effet Serret de Lanoze ne manque pas de moyens de coercition, qu'il fait attacher durant des journées entières des hommes aux caisses à orangers, qu'il les fait mettre aux fers et quelquefois battre de verges. Puis on me raconte les supplices de la Fosse-aux-Lions où les hommes sont dans un lieu obscur, sans air, obligés de faire leurs ordures là où ils sont, couchant depuis des mois dans cette infection, sans paille dans cet amas d'immondices.
Qu'est-ce que ce supplice doit être ! Un prisonnier qui y a passé quinze jours me montre qu'il a sur le corps des croûtes et des plaques purulentes. Ces croûtes, je sais ce que c'est: pour être demeuré seulement deux jours assis dans la boue à Satory, il m'en est venu plein les reins. Dans quel état doivent être ceux qui sont dans la Fosse-aux-Lions depuis des mois !
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Il y en a deux qui sont morts dans la fosse, me dit-on.
Le lendemain matin, je me présente à la visite de Taide-major Zuber. Je lui demande de m'envoyer à Satory et lui montre la lettre du docteur Hatry qui dirige cette dernière ambulance. Il m'envoie d'abord dans la première section où je trouve les gens installés et confectionnant des bibelots. Je demeure là jusqu'au soir et m'en vais, accompagné d'un seul gendarme, à Satory.
Heureusement, je ne couchai pas à l'Orangerie : je m'étais débarrassé de ma vermine et j'en eusse de nouveau été couvert. On avait passé mes vêtements à des fumigations de soufre, on en avait fait un paquet bien serré poudré d'une quantité prodigieuse d'insecti-
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çide ; au bout de quinze jours il y en avait qui frétillaient encore, mais enfin... Ah! ces bons petits moutons des pâquerages humains ont la vie dure I
Je revois donc cette ambulance où j'ai passé des nuits si horribles et si terribles. Palsambleu I c'est devenu un palais. Il y a des lits, de vrais lits en fer, des châlits. Une cloison en planches sépare les femmes des hommes, elles ont une petite cour fermée, c'est très-convenable. Les infirmiers seuls pénètrent chez elles, ainsi qu'un vieux médecin, un singulier type, fort laid, qui apprend les odes d'Horace depuis le matin jusqu'au soir et se les récite à lui-même avec une évidente satisfaction. Ce médecin a sa femme de l'autre côté et comme son lit touche la cloison, il y a pratiqué une petite ouverture à travers laquelle on voit quelquefois une main lui prodiguer les plus tendres caresses.
Ce ne sont pas les types qui manquent, mais je n'en médis point.
Je remercie le me'decin- major qui dirige l'ambulance de l'obligeance qu'il a eue de m'offrir un asile. Ce médecin est assez froid et assez railleur, je crois qu'on ne s'en plaint pas géne'ralement quoiqu'il adore charcuter; pour moi je déclare qu'il a été excellent et courtois.
Je suis au lit.
A côté de moi est Préau de Vedel dont je n'ai pas grand'chose de plus à dire que ce que j'ai dit dans ma brochure V Exécution de Gustave Chaudey.
J'eus bientôt la joie de voir arriver mon ami Fourmage qui se plaça à côté de moi. Assez souvent Préau se promena avec nous et nous l'estimions pour l'amour que visiblement il portait à sa mère, mais quand nous sûmes qu'il avait été condamné pour abus de confiance, nous fûmes plus réservés à son égard.
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Il avait des maux de reins et le major Hatry le brûlait au fer rouge.
— « Cette opération doit vous faire mal ? »
lui demandai-Je un jour.
— « Plus, je crois, que des balles », répondit-il.
Il ne doutait'point de sa mort prochaine. Il nous racontait la façon dont se passait son instruction.
— « J'ai demandé, aujourd'hui, à mon officier instructeur son nom. Il me Ta dit et a ajouté : Il n'y a pas à s'y tromper, je suis le plus petit des officiers de la ligne, si c'est pour me faire fusiller... J'ai protesté. Oh! ils m'en veulent. Quand cet officier est venu me chercher tantôt, il a causé avec le major, j'ai surpris un coup-d'œil entre eux qui voulait dire : quand le faites- vous fusiller ? »
Nous tâchions de le consoler, de lui donner de l'espoir. Il disait : « Ma pauvre mère ! » et on n'en tirait rien de plus. Il partit avant moi de l'ambulance.
Je me promenais plutôt avec Fourmage que je connaissais, dont j'étais sûr, qu'avec d'autres. C'est fâcheux à dire, mais il existait des mouchards parmi nous. Et puis il en était dans les yeux desquels on lisait trop clairement que c'étaient des coquins. Le public de l'ambulance était mêlé. Il y avait des ouvriers qui travaillaient dehors et qui ren-^ traient le soir reprendre leur chaîne, des petits enfants qui, presque tous, avaient des croûtes produites par la gale, et enfin d'autres personnes que je fréquentais peu ou prou.
Il y avait le père de Paschal Grousset, ancien censeur de lycée, qui ne quittait guère le lit, et le jeune frère de Grousset : on les retenait là parce qu'ils étaient le père et le frère de Paschal. Celui-ci vint dire adieu à son père et à son frère, à l'ambulance, avant son
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départ pour la Calédonie. Quand Paschal fut déporté, on jugea qu'on pouvait relâcher les Grousset. Le père était un vieillard à favoris blancs, très-convenable, mais sobre de paroles ; le jeune frère était joli garçon, avait un visage poupin.
Deux hommes, qui faisaient pendant aux Grousset, c'étaient les Rigaud, le père et le fils. L'histoire de leur arrestation était singulière. Les soldats étaient arrivés chez eux : — « Vous vous nommez Rigaud? » — « Oui. » — « Alors vous êtes Raoul Rigault. » — « Pas du tout. » — « Si, puisque vous vous nommez Rigaud. » Et on avait arrêté le père et le fils Rigaud, on ne les avait interrogés, et on les gardait ; et voilà ce que c'était que de s'appeler Rigaud, on ne s'en tirait qu'avec quelques mois de prison, jusqu'au jour où, comme vous n'aviez rien été dans la Commune, on consentait à vous relaxer sans excuse.
Il y avait un prêtre polonais en bourgeois et un autre prêtre, aussi en bourgeois, l'abbé
Périn. Cet abbé Périn était un fameux sceptique qui parlait souvent de ses belles pe'nitentes, et dont les yeux brillaient rien qu^en entendant parler des femmes qui étaient à côté, quoique... Mais en dehors de son appétit concupiscible et de son égoïsme excessif, il savait dauber à bras raccourcis ses camarades les curés. Je ne me souviens pas très-bien, mais il me semble que c'est dans la sacristie de Saint-Ambroise que les curés étaient tombés sur lui et l'avaient proprement retroussé et fouetté, à ce qu'il racontait, (c Au fond, » disait-il « je suis bien heureux d'avoir été fait prisonnier par les Versaillais, car mon curé m'aurait assassiné. »
Lisbonne fut aussi amenélà. Il faisait groupe autour de lui et racontait des histoires de la Commune suffisamment dégoûtantes.
Le colonel Faltot, qui avait commandé à Vincennes, promenait son ruban de la Légiond'Honneur qu'il avait gagné à Montretout et refusait de le quitter. C'était un homme doux,
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bon, incapable, je crois, de mal faire. Le Conseil-de-guerre fut dur pour lui. On le condamna à la déportation dans une enceinte fortifiée, ce fut un blindé^ et on le raya des contrôles de la Légion-d'Honneur. Son pauvre ruban ! Il l'avait teint pourtant, comme il le disait lui-même, de sang prussien.
Bermond était un mauvais peintre qui se mettait au mieux avec les autorités. C'est sur un tableau de lui qu'a été faite la vue de l'ambulance contenue dans ce livre. Il avait une famille d'aspect charmant qui venait le visiter.
Delmary était un artiste qui avait parcouru l'Inde en musicant. Il était protégé par le général Schmitz.
Casimir Henricy se trouvait là, puis Franck, l'ancien aide-de-camp de La Cécilia.
On avait mis avec nous des pompiers et des soldats du iio* de ligne qui étaient restés à Paris sous la Commune.
Ces soldats du iio® avaient, à l'entrée des troupes, été reversés dans leur régiment.
mais on s'était repenti d'avoir mis des Parisiens en contact avec des ruraux et on les avait emprisonnés avec nous. Ceux qui étaient à l'ambulance nous racontaient ce qu'ils avaient vu et entendu à leur arrivée au régiment. Les soldats avaient tous plusieurs paires de bottes, du linge, des chaînes, des montres et beaucoup d'argent. Ils disaient :
« — Combien en as-tu fusillé? — Cinq. — Six. — Moi plus de vingt. — As-tu vu cette femme dont j'ai ouvert le ventre et qui avait un enfant dedans? — Cet enfant qui a voulu se sauver, je lui ai rien cassé la patte, etc. » L'un des soldats du iio% jeune garçon^ Blanadet (i), me raconta ceci : « J'ai été arrêté boulevard Voltaire et conduit à la Roquette. J'y fus employé toute la nuit du 27 au 28 à relever les cadavres de ceux qu'on fusillait. Il y avait à la Roquette une compagnie de fusiliers-marins. Le capitaine qui la commandait, aidé dans sa tâche par un
(i ; Aujourd'hui graveur sur bois, à Paris.
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prêtre (i), dévisageait les gens et les faisait passer à droite ou à gauche sur leur bonne mine. Ceux qui passaient à droite étaient par fournée de dix amenés dans la cour devant les fusiliers marins qui tiraient sur eux à volonté. Quand ils étaient morts, les marins se précipitaient sur les cadavres, prenaient leur montre, leurs bagues, leur argent, et on nous faisait signe de les emporter en dehors de la prison dans la rue, où nous les tassions. A partir du jour suivant on amena des tombereaux et des fourgons dans lesquels on jeta les cadavres chauds ou froids. »
— ce A combien, demandai- je, estimez- vous le nombre des fusillés ? »
— c< Quand j'ai quitté la Roquette, après trois jours, il y en avait déjà plus de treize cents, et ça continuait. »
Le général Okolowicz habitait au fond du dock. Il avait été blessé à la jambe, mais il
(i) Ce prêtre était Tabbé Lamazou dont la République a fait depuis un évêque.
était presque guéri. Il s'était fait raser de frais, redressait sa taille, prenait une allure vive : « Je marche bien droit, n'est-ce pas, Monteil ? » me disait-il.
Il recevait souvent la visite d'une personne que Ton appelait « la comtesse ».
Or, un matin, le major Hatry faisant sa visite quotidienne, je fus extrêmement surpris de le voir passer près des lits du premier rang en prononçant la même formule :
<c Sortant, » mot redoutable pour ceux qui se trouvaient confortablement à l'ambulance.
Arrivé à mon lit, le major s'arrêta. Je ne fus pas compris dans les listes de proscription.
Au second rang M. Hatry en fît sortir un plus petit nombre, mais il renvoya les détenus ouvriers.
Un grand émoi, régnait parmi nous. Qu'y avait-il? Nous le sûmes bientôt: le général Okolowicz s'était évadé. Et il s'était évadé avec un pantalon garance et un képi de lieutenant, boutonné dans son pardessus. Les
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sentinelles lui avaient porte' les armes et il avait dit aux soldats: « Bonsoir, mes enfants. » Jugez de la colère des gardes!
Le capitaine Mauduit, qui commandait à l'arsenal de Satory, le lieutenant Chauvet, le major Hatry, Scorazzo, Taide-major, le lieutenant d'intendance Lory, son sous-lieutenant Bécu étaient dans une fureur bleue (i).
M. Hatry (2) en voulait d'autant plus à Okolowicz que, quelques jours auparavant, il l'avait renvoyé à l'Orangerie et qu'Okolowicz avait trouvé moyen de revenir juste pour s'évader. Le colonel Gaillard, le général Appert se donnèrent la peine de venir euxmêmes sur les lieux faire une enquête. Quant -à Okolowicz, on ne le rattrapa jamais (3).
(i) Okolowicz allait souvent manger et trinquer avec eux sous la tente qu'ils occupaient. Il leur promettait de les faire rencontrer avec des actrices, et^ le jour de son évasion, il avait envoyé deux officiers, avec de fausses lettres, se casser le nez sur des portes de jolies femmes.
(2] A été nommé à F hôpital-militaire de Lyon.
(3) Quelle odyssée que celle d'Okolowicz ! il vécut pendant plusieurs mois dans une échoppe de PIle-Saint-Denis,
Ce bon Henry Maret se trouva là aussi, et, plus tard, Charles Quentin qui eut le bonheur d'obtenir son ordonnance de non-lieu.
Quant à moi, on m'appela pour passer à l'instruction devant M. Brosselard, lieutenant au 26° de ligne.
On passait à l'instruction dans les pièces de la maison de la première cour, où on avait mis des femmes dans les commencements.
Quand j'arrivai là, je dus attendre, celui qui se confessait avant moi n'ayant pas encore fini. Un capitaine qui se promenait de long en large m'aborda :
— « Est-ce avec moi que vous passez? »
me demanda-t-il.
— « Je passe avec le lieutenant Brosselard. »
— « Alors ce n'est pas avec moi. »
de la pêche à laquelle il se livrait, des racines qu'il déterrait, quelquefois de la viande que son chien volait aux étaux. n put enfin passer en Belgique où il se mit à fabriquer des pots de craquelé genre oriental. Il est rentré en France à Pamnistie.
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Et nous nous mîmes à causer familière* ment. Nous parlâmes de la Commune.
— ce C'est, » me dit-il « un soufflet que nous vous avons donné et que vous voudrez nous rendre. »
— « J'espère bien, » dis-je « qu'une pareille révolution ne se reverra jamais. Les révolutions, voyez-vous, monsieur, cela ne vaut rien, c'est toujours le sang du peuph qui en fait les frais, même lorsqu'elles réussissent. »
— « C'est vrai, » dit le capitaine ce et c'est très-malheureux. Oh! nous vous Jugeons et nous vous condamnons parce que c'est notre devoir, mais on ne tardera pas à proclamer une amnistie qui mettra fin à tout ça. »
Je saisis cette occasion de déclarer que tous les officiers croyaient à une amnistie prochaine et je suis persuadé que beaucoup de jugements eussent été plus doux, si on eût eu moins de confiance en la clémence.
Nous en vînmes, ce capitaine et moi, à par-
1er de la Pologne et de l'insurrection de 1 863. Je connaissais à fond une partie des événements de la Pologne, nous rappelâmes quelques souvenirs de Tun et de Tautre. Nous nous embarquons sur ce sujet avec le même feu, et au bout d'une heure nous nous séparons à regret à l'appel de mon nom.
J'entre. Je trouve derrière une table un grand lieutenant, Jeune, à la figure ouverte et assez sympathique, secondé d'un sergent-major élevé à la dignité de greffier. Au milieu de la salle on a épargné un tronc d'arbre. Je m'asseois sur cette sellette.
Le cœur me battait fort.
Le lieutenant Brosselard me demanda si j'avais signé des ordres. Je commençai par nier, mais comme il en sortit immédiatement de mon dossier, mes négations furent prises pour ce qu'elles valaient, et, battant en retraite, je me renfermai dans le système de défense que j'avais adopté et qui consistait à me faire passer pour le plus simple des scribes.
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M. Brosselard ne fut pas méchant. Il feuilletait mon dossier et je pus voir que des lettres avaient été interceptées et Jointes à ce dossier. J'en ressentis un vif plaisir, car ces lettres faisaient partie de mon système de défense, et, au lieu de les faire mettre à la poste par les visiteurs ou les ouvriers, comme nous faisions . pour les lettres que nous voulions sérieusement faire parvenir, je les avais envoyées par l'autorité militaire qui naturellement les avait gardées. Ces lettres étaient d'un poétique, d'un sentimentalisme admirable, je n'y parlais que de fleurs, de bois et de prairies : « Pensez » y disais-je « qu'il y a plus de trois mois que je n'ai vu une fleur! » Gela fît trèsbon effet sur mes juges : un poète I Cet animal
n'est pas méchant, pensèrent-ils, quoique
Les deux ordres principaux qui se trouvaient dans mon dossier étaient les ordres qu'on a vus plus haut, donnés au commandant Bocher et au général Guyet. Ils chiffonnaient le lieutenant Brosselard. Il me dit
cependant : « Vous reconnaissez avoir porté l'uniforme, je ne puis donc vous donner une ordonnance de non-lieu, mais j'espère que ce ne sera rien. »
Je ne passai à l'instruction qu'une seule fois. Je restai fort anxieux. Mon ami Fourmage qui faisait aussi ses efforts pour être jugé vitement, n'était pas plus rassuré que moi. Nous philosophions, car que faire en prison à moins qu'on ne philosophie ?
On chantait pourtant autour de nous. Des docks de la première cour nous était parvenue une chanson dont je vais transcrire ici les principaux couplets :
LA SATORYENNE
Air: la Belle Dijonnaise.
Dans .trois docks entassés
(Saute, gueuse,
Communeuse !) Dans trois docks entassés Dix-huit cents fédérés,
l'ambulance de SATORY 2l3
Tremblant d'impatience Rêvent dans le silence Aux galons argentés De leurs grades passés, Et malgré leur malaise Chantent la Marseillaise (bis).
Au camp de Satory
(Saute, gueuse,
Communeuse !) Au camp de Satory Nous sommes et Thiers rit.
Remplis de confiance Les ruraux font bombance.
Et l'ennemi vainqueur Sourit d'un air moqueur.
Elle est donc bien à Taise, L'Assemblée versaillaise ? (bis).
Gaulois et Figaro
(Saute, gueuse,
Communeuse !) Gaulois et Figaro En chœur gueulent haro !
Ils nous disent: Crapule!
Mais dans la canicule Les lâches, entre nous, Font Teffet du vin doux.
Qu'elle en prenne à son aise L'Assemblée versaillaise (bis).
Si nous eussions été
(Saute, gueuse,
Communeuse !) Si nous eussions été Les vainqueurs cet Eté, Les mêmes journalistes.
Devenus communistes, Chanteraient aux échos Les faits de nos héros, Et gausseraient à l'aise L'Assemblée versaillaise (bis).
Que fera Gambetta ?
(Saute, gueuse,
Communeuse !) Que fera Gambetta ?
Sera-ce un errata ?
l'ambulance de satory 2i5
Puisqu'il est comme un foudre Il devrait bien découdre Le ventre des ruraux Et des gardes royaux.
Nous chanterions à l'aise En chœur la Marseillaise (bis).
Le peuple citoyen
(Saute, gueuse,
Communeuse !) Le peuple citoyen, Du bonnet phrygien Coiffant la République, Dirait à cette clique :
« Allons ! ruraux, chez vous Allez planter vos choux.
Assez, ne vous déplaise, D'Assemblée versaillaise (bis). »
Cette chanson avait beaucoup de succès.
On y ajoutait chaque Jour des couplets. Elle était longue comme de Paris à Pontoise, mais toujours parfaitement en situation.
2l6 SOUVENIRS DE LA COMMUNE
Il arriva à l'ambulance un jeune garçon qui constituait un véritable phénomène. Il avait reçu sept balles et le coup de grâce. C'était un fusillé de quatorze ans. Il s'était trouvé que le coup de grâce au lieu d'être tiré dans l'oreille l'avait été à un doigt à côté, et qu'aucune des blessures n'était mortelle. C'était un vrai ressuscité. J'eus le bonheur de revoir mon ami Lemay qui avait été envoyé sur les pontons et avait obtenu une ordonnance de non-lieu après une longue et dure captivité.
On vint chercher Fourmage pour le conduire à la prison des Chantiers, et trois jours après je partis pour la même destination. Nous approchions de notre jugement. Je ne laissai pas sans regret la soupe et le bœuf que l'on mangeait régulièrement à l'ambulance et le lit où il y avait des draps, et même des couvertures... couvertures qui conservaient l'odeur des cadavres qu'elles avaient enveloppés.
l'ambulance de satory 217
Il y a à Versailles une gare de chemin-defer dénommée les Chantiers. A cette gare appartient un vaste corps de bâtiment à deux e'tages qui sert de grenier. On avait transformé ce bâtiment en prison.
Chacun des étages se composait d'une vaste salle, dont le plafond était soutenu par des colonnettes en fer. Les prisonniers couchaient sur des paillasses faites de toile de tente. On sait que les tentes de campagne des militaires se composent de quatre morceaux, chacun de ces morceaux forme ce qu'on nomme un quart de tente, et chaque paillasse était formée d'un quart de tente, ce qui lui donnait un mètre cinquante de long, cinquante centimètres de large et environ quatre ou cinq centimètres d'épaisseur. Un point, c'est tout. Un mètre cinquante de longueur, cela ne suffisait pour personne.
2l8 SOUVENIRS DE LA COMMUNE
mais encore moins pour moi qui ai un mètre quatre-vingt-dix. Mes pieds allaient sur le plancher, ma tête reposait sur le paquet de hardes que je transportais avec moi, hardes avec lesquelles je devais passer devant le conseil-de-guerre. Je n'avais pas de couverture. Heureux ceux qui en possédaient. Nous étions fin d'octobre et les nuits étaient froides.
Les Chantiers présentaient un pittoresque aspect. D'une colonne à l'autre étaient étendues des ficelles sur lesquelles on étalait ses vêtements, on mettait le linge sécher, et qui figuraient assez bien l'étalage d'un fripier. En dessous, les paillasses, les malles, les paquets, les ustensiles de quelques prisonniers qui s'adonnaient à des petits métiers.
Au second étage, c'était encore plus pittoresque, parce que les prisonniers qui s'étaient créé des occupations et fabriquaient des boîtes, des tabatières, des objets en paille collée ou tressée, formant des mosaïques, ou
des ouvrages de vannerie, qui dessinaient des souvenirs des Chantiers, faisaient des coteries, étaient nombreux. Et puis, il y en avait qui avaient dressé des rats, lesquels montaient à Téchelle, faisaient du trapèze et mangeaient dans la main, ou des moineaux qui tiraient les cartes aux aimables visiteurs. Oui, et voilà encore qui prouve que le Français s'arrange de tout et que l'homme n'est qu'un animal vivant sous les latitudes les plus diverses et propre aux conditions même les plus inhumaines, les plus barbares.
Je retrouvai là Fourmage et Astruc, ce bon Astruc, qu'on avait martyrisé à l'hôpitalmilitaire en lui versant de l'atropine dans l'œil, qui savait sa femme et son enfant dans la peine, qui souffrait, et qui était certainement un des hommes les plus honnêtes et les meilleurs que j'eusse connu. Nous fîmes la popote tous les trois.
Pour faire la popote, on s'adressait aux ctdsinters.A côté des tonneaux de vidange, les
cuisiniers à la fois vidangeurs avaient établi des feux, et moyennant deux sous, ils se chargeaient de faire cuire ce qu'on leur apportait.
La nourriture des Chantiers, la nourriture re'glementaire distribuée aux frais de l'État ne se composait que de pain et de soupe.
Il fallait donc se créer des plats supplémentaires. On achetait des morceaux de viande, des carottes, des oignons et l'on faisait son petit frichti. On pouvait se procurer un demi-litre de vin par personne, du vin à seize, un nectar. Nous popotions donc.
Astruc me raconta l'évasion de Jaclard qui avait eu lieu quelques jours avant mon arrivée. Cette évasion mérite d'être rapportée.
La prison des Chantiers était commandée par un lieutenant de lanciers nommé Marcerou(i). C'était une espèce de militaire petitcrevé qui avait, dit-on, la prétention de se faire payer en nature les grâces que lui de-
(i) Ce Marcerou a quitté Parmée et il est commissaire administratif dans une compagnie de chemin-de-fer.
mandaient les femmes et les filles des prisonniers, absolument comme le major Thierry de Maugrâs avait voulu faire payer àM"*' Henry Maret la faveur de voir son mari à Thôpital, ce que M"" Maret ne tut pas et qui fit tant de bruit qu'on mit M. Thierry en congé'. Ce fat de lieutenant Marcerou qui faisait la belle jambe au milieu des communards, minaudant quelquefois et quelquefois leur donnant des soufflets, ne connaissait pas bien ses prisonniers. Un matin, Tex-colonel Jaclard se rase rapidement, s'habille, et va droit dans la petite logette où se tenait Marcerou.
— « Monsieur le lieutenant, » lui dit-il « je voudrais voir un-tel. »
— « Avez- vous un permis de la prévôté ? »
— « Non, lieutenant, je n'ai pas eu le temps d'en aller chercher un. »
— « Alors vous ne pouvez pas voir un prisonnier. »
— « J'avais pensé, lieutenant, qu'en m'adressant à vous... »
— « Je ne puis pas. »
— <c Cependant... »
— « J'ai ma consigne. »
— <c Lieutenant, je viens de loin, du fond de la province, il me sera impossible de revenir... »
— « Je vous dis que je ne puis pas. Allez à la preVôté. »
— (c La prévôté est fermée à-présent. »
— (c Hé bien, tant pis pour vous. »
— «Si vous y mettiez de la complaisance...»
— « Ah ! çà, je vous dis que je ne puis pas. »
— «Oh ! lieutenant, vous êtes le maître. »
— (( Vous m'embêtez, je ne puis pas. »
— <( Je vous en prie, lieutenant. »
— « Je ne puis pas, là ! Laissez-moi tranquille. »
— (C Lieutenant, un bon mouvement. »
— (C Ah ! vous m'embêtez ! Soldats, flanquez-moi cet homme-là dehors. »
Les soldats empoignent mon Jaclard et le
Jettent à la porte. Jaclard n'en demandait pas davantage (i).
Cette évasion , au lendemain de celle d'Okolowicz n'eut pas l'heur de plaire au lieutenant-colonel Gaillard et . à la prévôté. On consigna les prisonniers. On les réunit au milieu de la cour. Le colonel Gaillard leur fit un discours. Le lieutenant Marcerou trouva que Lucipia (2) le regardait de travers (le malheureux Lucipia ne regarda jamais autrement, il avait la vue perdue), et j'ignore ce qu'il fit de maître à prisonnier, tandis que celui-ci tenait ses bras croisés. Finalement on en mit deux ou trois je ne sais où et on consigna les fédérés quarante-huit heures durant. La consigne privait les prisonniers de la cour et du
(i) Je n*ai presque rien voulu changer à un manuscrit écrit sous lUmpression immédiate des événements et j^ai laissé subsister le récit de Tévasion de Jaclard qui avait cours parmi nous, mais je crois qu'il s'évada avec un permis de visite à un nom étranger. Il est revenu en France à l'amnistie.
(2) De retour de la Nouvelle-Calédonie, est entré dans le journalisme.
jeu de quîlles. Le jeu de quilles était fréquenté. Amis Fourmage et Astruc, vous souvient-il de la façon dont nous jetions la boule ?
Il y avait à la prison des Chantiers Elysée Reclus, le premier géographe de notre époque, tête austère, grands cheveux, farouche communard, voulant démolir les villes pour rebâtir des phalanstères (i). On le condamna à la déportation ; sa peine fut commuée en bannissement, grâce aux efforts des sociétés de géographie étrangères. Calvinhac , un jeune homme, nature d'étudiant aimant la bière et le vin, que Ton retrouvera bientôt. Le général Guyet, le fameux commandant de Tartillerie communarde qu'on allait acquitter I Le père Dacosta, professeur de mathématiques; j'avais été son voisin de chambre au Quartier-Latin, et je l'avais souvent troublé dans ses calculs. Le fils Dacosta, Gaston, le secrétaire de Rigault qui allait être condamné à mort, et qui
(i) Habite aujourd'hui dans sa charmante propriété de Ciarens, au bord du Léman.
avait une des têtes les plus repoussantes, répugnantes, que j'aie jamais vues. Et puis quoi ? La foule, soldats et officiers de l'insurrection. Un jour, je descendais l'escalier auprès duquel on avait fait un parloir en mettant deux barres transversales qui éloignaient les prisonniers des visiteurs et au milieu desquelles se promenait un gendarme. J'aperçus Nadar qui était venu voir Reclus ; je connaissais à peine Nadar, mais je revis avec plaisir son franc visage et je lui donnai le bonjour. Il me reconnut et m'abordant aussitôt :
— « Quoi ! mon pauvre ami, vous aussi ! »
Et le voilà qui se penche vers moi et qui
bien discrètement me dit :
— « Je ne suis pas riche, mais dites, dans votre position, on l'est encore moins, voulezvous que je vous donne une pièce de cent sous? »
Je n'avais pas besoin d'argent, je refusai, mais je ne puis dire quel bonheur j'éprouvai à entendre cette parole amie, cette offre obli-
géante dans un pareil moment et dans l'état moral où je me trouvais. Brave Nadar qui ne saura peut-être qu'en lisant ces lignes que Je lui ai dû un moment de consolation dont je ne puis me souvenir sans avoir envie d'aller me jeter à son cou en lui criant : merci !
Fourmage était inquiet, il allait passer au Conseil-de-guerre. J'étais anxieux aussi, car mon tour était proche. Je fus appelé dans une des petites baraques qui avaient été construites dans la cour et où les officiers de la justice militaire remplissaient leur office. Je fus bien étonné quand je vis le capitaine avec lequel j'avais eu, à Satory, la conversation que j'ai rapportée. Ce fut lui qui me remit ma citation à comparaître devant le cinquième conseil-de-guerre séant à Versailles, et j'appris par sa signature qu'il se nommait le capitaine Chrétien.
J'étais accusé de port illégal d'uniforme et de commandement dans les bandes armées.
Je n'eus plus qu'à préparer ma défense de concert avec mon avocat, un de mes vieux amis nommé Vallé. Je n'étais pas rassuré sur mon sort. Les jeux et le rire avaient fui. Je ne parlais plus, mais, comme la dinde de l'histoire, je n'en pensais pas moins.