‹ Souvenirs de la Commune, 1871Chapitre 8 sur 22 · UN VOYAGE EN CELLULE · texte numérisé non relu

UN VOYAGE EN CELLULE

Ce fut le troisième jour du mois de novembre 1871 que se passa cet acte, un des plus graves de ma vie : ma comparution devant le cinquième conseil-de-guerre.

23o SOUVKXIRS DE LA COMMUNE

Le conseil siégeait à Versailles, dans le bâtiment des écuries. Il se composait d'un officier de tous les grades, colonel, commandant ou chcf-d'escadron, capitaine, lieutenant,* sous-lieutenant, et de sous-officiers, sergentmajor et sergent, total sept juges.

Quand ce fut à mon tour de comparoir, un vieux grognard de sergent me fit sortir de la salle où nous attendions, et j'entrai dans le prdtoire de la justice où je vis mon avocat Valu, et tous mes amis, venus de Paris exprès, en compagnie de mes témoins à décharge ; je n'avais pas de témoins à charge.

Je ne vivais pas depuis trois ou quatre jours, et dans la salle où j'attendais qu'on m'appelât je m'étais promené fieVreusement, on proie i\ mille e'motions plus désagre'ables les unes que les autres, car c'était ma vie qui était en jeu, la dé)portation e'tait suspendue sur ma tête et n'avait rien qui me séduisît.

Cependant, quand je fus devant le conseil, je me sentis à mon aise^ l'agitation cessa.

LE CONSEIL DE GUERRE 23l

rémotion disparut. C'est là un des traits saillants de ma nature, j'ai des e'motions à me rompre le cœur quand un danger va se présenter, mais quand je suis dans le danger même, quand le combat a lieu, je me trouve en situation, et la peur s'envole. En voyant mes juges, je ne me sentais nulle haine contre eux, j'étais tout disposé à être leur camarade et leur ami; il y a eu beaucoup d'officiers dans ma famille. Je me sentais bien à l'aise. Il y a eu aussi des magistrats dans ma parenté, mon grand-père, mon père étaient de robe, mais certes, je n'étais pas aussi calme, aussi <c amis » lorsque la septième chambre du Tribunal de la Seine me jugea au bénéfice des petits-frères deux ans plus tard ; pour ces juges, qui avaient des têtes ignobles, il faut le dire, je me sentais le cœur plein de fiel et de haine. Mais au cinquième conseil-de-guerre, pas du tout: j'eusse volontiers enfourché la barre et aurais dit aux officiers : « Allonsnous-en dîner ensemble. »

Je sentis aussi de la sympathie parmi mes juges. Y en avait-il vraiment? J'aime à le croire. Le chef-d'escadron qui e'tait de la gendarmerie et un gros sergent me semblaient seuls être re'barbatifs. Le président du conseil e'tait le colonel Charreyron, des chasseursà-cheval (i), et pour commissaire-du-gouvernement, je retrouvais le capitaine Chrétien dans lequel je sentais un allié. J'avais été averti que M. Bocher jn'avait recommandé au colonel-président. J'étais donc dans les meilleures conditions.

Malgré cela, la lecture des deux fameux ordres au général Guyet et au commandant Bocher fit froncer les sourcils de mes juges. Je crus après cette lecture que la déportation simple me serait appliquée. Heureusement, un de mes parents vint déposer en ma faveur et me recommander à l'indulgence des juges:

c'était un ancien officier supérieur de chasseurs, cela fit de l'effet sur le colonel, par

(i) Devenu général.

Page 1