CHAPITRE ONZIEME
Expéditionsd'Ibrahim etKioiitahy conjrelaGrèce. — Coundouriotisestprociamé ïgénéralissime et part pour la Messénie, — [Approvisionnement. — Evénements de Iguerre sur terre et sur mer. — Coundou- Iriotis battu, retourne à Nauplie. — Colo- [■cotroni estrappelé d'Hydra, — Bataille de ■ Maniaki. — Corps militaireplacé sous mon ïcommandementetceluid'Evangelis Panas.
■— Evénements survenus à Tripolis; j'in- ■cendie cette ville, — Ibrahim menace [Nauplie. — Mouvements militaires contre Kiuî. — Commissions pour le recrutement [d'une armée régulière. Ma mission dans P.l'Egée à cet effet. — Ibrahim part pour l.Mésolonghi pour renforcer Kiatahy.
En 1825 eurent lieu de grands malheurs.
I Outre les divisions existant déjà, outre la Irélégation du vieux Colocotroni, Sissinis I et autres capitaines à Hydra, les discordes
334 ^ GUEUSE DE l'iNDÉPBNDANCB
civiles dans le Péloponèse étaient arrivées J à l'état aigu ; Zaïmis et Londos, d'accord | avec la plupart des autres capitaines, tra-i vaillaient contre le gouvernement dont 1< membres étaient désunis par suite desi^l rivalités de Mavrocordato et de Colettu Néanmoins l'Etat, toujours renforcé pafJ l'argent provenant de l'emprunt de Loit^a dres, faisait de continuelles levées de, troupes.
Deux formidables expéditions se prépft- T raient contre la Grèce : l'une de Méhémet- Ali contre le Péloponèse, et l'autre de Méhémet-Reschid-Pacha ou Kioutahy contre la Grèce occidentale etMésolonghi, La première, sous la conduite d'Ibrahim- .
Pacha, fils de Méhémet-Alî, débarqua à i Méthone vers la mi-février ; et vers la fin | d'avril la seconde, sous les ordres de 1 Kioutahy, dressa ses tentes au pied du I Zygos et assiégea Mésolonghi.
Le gouvernement contraint de prendre 1 des mesures efficaces, crut opportun de ' proclamer Georges Coundouriotis, Président du Pouvoir Exécutif, généralissime contre l'expédition d'Ibrahim. Dans la Grèce occidentale, quoiqu'il eût été ques-
sî-i
tion de moi, on nomma d'après l'avis de I Mavrocordato, pour diriger les affaires de I Mésolonghi, une commission de trois I membres, composée de Pappadiamanto- [ poulos de Patras, de Démétrius Tliémélis I et de Georges Canavos. Cette commission I n'ayant pas pu soutenir le siège, à cause du 1 manque de vivres, n'empêcha pas la chute [ de Mésolonghi. Coundouriotis se laissa I persuader d'accepter ce grand commande- !nt, tandis qu'il était plus propre à tout |, autre service; un homme qui n'était jamais I monté à cheval, ne connaissait pas l'usage \ des armes et ne s'était trouvé dans aucune I expédition, pouvait-il commander des
I armées contre un général de la valeur L d'Ibrahim Coundouriotis accepta cette I situation, sur les conseils de Mavrocor- J dato, qui, quoique connaissant l'inca- L pacité militaire de Coundouriotis, voulait l-empêcherqueColettî, membre du Pouvoir I Exécutif, ne fût nommé chef de l'expé- (dition.
Cependant Coundouriotis, avant de se
^mettre en campagne, vîsit.i sa famille à
Hydra, d'où il m'adressa une lettre pour
l'inviter à aller le voir. J'y allai, et il
me commuQÎqua aussitôt son plan de campagne : il devait d'abord se rendre en Messénie, et, dès qu'il aurait posté les armées helléniques en face de celles d'Ibrahim, il irait à Patras, où s'étaient réunis plusieurs corps militaires, dont une partie devait rester au siège de cette ville, etl'autre partir pour la Grèce occidentale ; il me priait de diriger l'approvisionnement du camp, et d'envoyer à Mésolonghi une partie des vivres. Je refusai ce service, — Il me répondit qu'il n'avait pas l'intention de m'y laisser longtemps ; mais que, voyant que la Commission de Mésolonghi n'était pas écoutée, il désirait principalement se rendre à Patras, et me mettre à la tête des affaires de la Grèce occidentale, si je voulais accepter. A cette condition j'acceptai la proposition de Coundouriotis, avec la promesse formelle que je passerais à Mésolonghi comme Directeur Général.
De Nauplie, Coundouriotis et Mavrocordato partirent pour Tripolis :
armées de la Grèce continentale et du ■ Péloponèse ; quant à moi je gagnai Patras^ 1 afin d'exécuter mon mandat. De là, j'écrie I vis à Zante, à Céphalonîc at ailleurs,
Kje m'approvisionnai de blé et d'autres I aliments. Ces denrées furent en partie I déposées à Glarentsa, et les autres furent I transportées à Ali-Tsélépi pour servir à [' l'usage des capitaines campés dans les ■invirons(,).
Quatre mille hommes partirent pour la [ Messénie sous les ordres du Président, qui I avait ra.LS à leur tète Démétrius Scourtis, I habile homme de mer, mais peu expéri- I mente dans les combats sur terre. Les ar- I mées destinées au siège de Patras se composaient des Souliotes sous les capitaines I Georges Dracos, Diamantis, Georges et I Toussa Zervas et Lambros Véicos ; des ha- I bitants de l'Elide, sous divers capitaines, I Plapoutas,aveclesCarytinais;dePhlessas, I neveu de l'Achimandrite, avec les Léonta- I rites et d'autres; deCoundouriotis avec les I Patréens, et quelques sous-capitaines de I de Calavryta.
Dès que tout fut préparé à Patras, et I tandis que nous attendions avec impatience
(1) Tricoupis rapporte par erreur, dans Ip loiuo ËHf do son histoire, f|u'en ce tcuips j'allai à Zante. !> Comment auraÎB-je fait, i'taut exilé lies lies Ionien- 3118 peine de mort î
A GUERRE DE l' INDÉPENDANCE
l'arrivée ne Coundouriotis, nous reçùm de mauvaises nouvelles de son expédition enMessénie, de sorte que je résolus d'aller j moi-même au-devant de lui. Je pris avec moi quarante cavaliers Gkelbéséi, bergers et montagnards des provinces de Gastouui et de Calavryta que j'avais sous mes ordres immédiats et je passai d'abord en Arcadie. J'appris alors d'une manière positive, qu'une grave bataille avait été livrée à Cremydi par Tsami Caratasos, Costas Botsaris et autres chefs du continent. Pics de ^.000 Turcs avaient attaqué le camp hellénique ; durant le combat, les Hellènes pris par les ennemis entre le feu de l'infanterie et celui de la cavalerie avaient éprouvé de très grandes pertes, et avaient laissé sur le champ de bataille 400 morts et de nombreux prisonniers entre les mains des Turcs. J'appris, en outre, qu'Ibrahim avait débarqué à Néocastron, qu'il s'était emparé du Vieux-Navarin, assiégeait Néocastron par terre et par mer, et était déjà maître de Sphactérie, où Tsamados avait été tué. Dans un grand nombre de provinces du Péloponèse, parmi lesquelles on comptait l'Arcadle, la Messénie, Cary-
taioe, Léontari et même Trîpolis, oo réagissait contre l'autorité de Coundouriotis, et l'on réclamait Colocotroni pour commander les troupes, Coundouriotis avec ses partisans se trouvait à Scala, village situé sur les côtes du golfe de Messénie.
Sur ces renseignements , je partis immédiatement pour Scala, où j'arrivai le lendemain après midi, mais je trouvai le lieu vide et des documents officiels déchirés répandus, çà et là. Un paysan m'apprit que Coundouriotis avait pris la direction de Calamata ; je me rendis pendant la nuit dans cette ville, et j'y fus informé qu'il étaitparti pour AlmyrosversleMane et que l'expédition avait complètement échoué. Les armées, mécontentes de la mauvaise direction, se retiraient dans la Grèce continentale, et les habitants de Calamata se préparaientàquitterleurville, par crainte d'Ibrahim. Pétro Mavromichalis se trouvait encore avec les Lacédémoniens et beaucoup d'autres habitants du Péloponèse, dans la ville appelée Nisi sur les côtes du golfe de Messénie. J'allai, le lendemain, à sa rencontre; il me raconta la malheureuse issue de cette cam-
pagne, causée par l'inexpérience militaire de Couodouriotis. J'appris également la chiite de Néocastron, la mort de Jean MavTomichalis, iils de Pétro-Bey, la captivité de Tsocris, de Georges Mavromichalis, fils lui aussi de Pétro-Bey, de | Hatji-Christos et de l'évcque de Méthone, qui mourut dans les prisons, Pétro-Bey et son entourage, étaient mécontents et dé-» j sespérés.
Je passai la nuit dans la maison de Pé- i Iro-Bey, C'était vers le soir du 50 avril; nous vîmes un incendie dans le port de Méthone, nous comprîmes que des brûlots avaient été lancés contre les vaisseaux ennemis qui se trouvaient là, et nous entendîmes le bruit d'une terribleexplosion. ■ Le lendemain nous apprîmes queMîaouIis 1 avait brûlé huit vaisseaux turcs, qui étaient restés à Méthone, mais que malheureuse-r ment la grande flotte ennemie se trouvaità ] Néocastron. Nous vîmes les vaisseaux helléniques à la hauteur d'Almyros, se diri- 1 géant vers le cap Malée, et nous conjec- .
turâmes qu'ils portaient Coundouriotis.
Pétro-Bey se retira, ne pouvant à lui seul teulr téteà l'arœéed'lbahim, et moi désespéré, je partis pour Nauplie.
Combien était misérable l'état des pro-
I vinces que je traversai! Le trouble et le
I désespoir régnaient partout ; la haine des
' Péloponésiens contre les Hellènes du con-
r tinent, étaitarrivée à son comble. Il y avait
j Péloponésiens qui se postaient dans
f les défilés, et tuaient les Hellènes du con-
y tinent, qui se rendaient à TripoHs, de
sorte que je fus obligé plusieurs fois de
recourir au bras de mes soldats, pour sau-
I ver bon nombre d'entr'eux. Mes paroles
n'avaient souvent aucun effet sur la haine
et l'aversion des Péloponésiens, cela me
I désespérait.
Arrivé àTripoIisjj'e trouvai les habitants terrifiés et attendant des nouvelles; les 1 commuications avaient été interrompues.
Je dus cacher la vérité des événements, I pour ne pas porter le désespoir dans leur I âme, et j'allai a Nauplie, où l'on ne con- I naissait encore ni le départ de Coundou- I douriotis, ni la prise de Néocastron, ni [ l'incendie des vaisseaux a Méthone. Je l racontai aux membres du Gouvernement |.eKécutif présents à Nauplie les événements f survenus avec beaucoup de détails, je leur r représentai surfout le triste état du Pélo-
nÈse, la démoralisation de l'armée, et leur assurai qu'Ibrahim pouvait, sans obstacle, parcourir toutes les provinces de lapéninsuie, s'en rendre maître et en réduire toute la population en servitude. J'engageai le gouvernement à prendre des mesures le plus tôt possible, sinon, la patrie était perdue. Pendant ce temps Mésolonghi était étroitement assiégé parKioutahi, et manquait de vivres ; le camp de Messénie était dissous, et il ne restait que celui de Fatras à cause des précautions qu'on avait prises pour qu'il fut toujours bien approvisionné. La nécessité obligea alors le gouvernement à négocier avec Colocotroni, afin que celui-ci consentit à sortir d'Hydra, tout le peuple le réclamant comme le seul homme capable de le sauver des armes d'Ibrahim.
Colocotroni, en bon citoyen, informé du triste état du Péloponèse et ne consultant que ses sentiments patriotiques, promit, pourvu qu'on lui donna les moyens de repousser l'ennemi, de se consacrer uniquement à le combattre et à fortifier le gouvernement existant. — Il sortit d'Hydra avtc ses hommes, et partit pour Nau-
plie, où il fut de nouveau proclamé général-en-chef du Péloponèse par les membres du gouvernement exécutif ; puis, il se rendit à Tripolis et dans d'autres provinces pour recruter des troupes, et les conduire contre Ibrahim.
Un des opposants de Colocotroni était l'Archimandrite Phlessas, qui voyant l'échec de Coundouriotis, et considérant que Colocotroni allait sortir d'Hydra, résolut, par quelqu'action d'éclat, d'acquérir une réputation militaire plus grande que la sienne. C'est pourquoi, vers le milieu du mois de mai, occupant la position de Maniaki, le long du golfe de Messénie, avec Panagiotis Képhalas et plus de 400 soldats, il attendit l'ennemi. Ibrahim marcha contre lui avec 2.000 hommes de cavalerie et d'infanterie, et il fut livré une terrible bataille, dans laquelle les Hellènes combattirent valeureusement et étonnèrent Ibrahim lui-même par leur courage ; ils ne purent cependant résister à l'armée égyptienne régulière, et après avoir tué plus de 270 Turcs ils périrent tous avec Phlessas et les autres capitaines;
L'expédition de Coundouriotis ayant
244 '-A GUERRE DE L IXDEPEXD.INCB
écboué, il me fut impossible de me rendre j à Mésolonghi, comme nous l'avions convenu entre nous. Je proposai au pouvoir exécutif d'en nommer un autreâ ma place pour recevoir les provisions entreposées dans les magasins. Le Pouvoir Exécutif accueillit ma proposition, et me pria d'à 1er moi-même à Glarentsa, et d'expédier à Mésolonghi toutes les provisions qui s'y trouvaient. J'avais l'intention dans ces circonstancescritiques,denepasrestersimple spectateur, et je m'étais entendu avec mon compatriote Evangélis Panas pour recruter un corps, et nous porter là où le besoin l'exigerait. Ayant reçu à cet égard les ordres du gouvernement, je partis avec Panas pour l'Elide, j'expédiai heureusement à Mésolonghi les provisions emmagasinées à Glarentsa, et je consignai le reste à l'officiercbargé par le gouvernement de le recevoir. Après cela Panas et moi, nous campâmes à Riolo vers le milieu de mai, avec 250 Cépballëncs, et nous eûmes les meilleures relations avec les Péloponésiens.
Colocotroni cependant ayant levé d'assez pombrcuses troupes, campa le long du
DE LA CKËCE
golfe deMesséniepourempêcherles Egyptiens d'avancer. Alors le gouvernement envoya Théodore Grivas à la tète d'un corps militaire, afin de tâcher de pénétrer dans Mésolongbi ; il ordonna en même temps à Botsaris et aux Souliotes qui assiégeaient Fatras, de s'unir aux Hellènes du continent, et d'établir un camp près de Mésolonghi, afin d'attaquer l'ennemi par derrière. Telles étaient les mesures prises
le gouvernement, mais malheureusement on manquait d'argent et cela augmentait encore la malveillance générale que l'échec de Coundouriotis avait suscitée contre le gouvernement.
Quelques escarmouches, avaient lieu entre Ibrahim et Colocotronis, et les Hel-
i souffraient toujours plus que les Turcs. Cependant nous, qui noustrouvions à Fatras, attendant la venue de Colocotroni, nous demeurâmes sans rien faire; dès que les armées des Souliotes furent parties, pour se réunir avec Cosfas Botsaris, je résolus avec Fanas, qu'il resterait à RioJo avec notre corps, tandis que moi prenant ^o cavaliers, j'irais au
nt de Colocotroni. Ce fut dans les
346 lA GUERRE DE l'indÉPENDASCE
premiers jours de juin que j'exécutai cette résolution prise en commun.
Je me trouvais dans la plaine de Dimitsana, lorsque je rencontrai un courrier de Colocotroni, qui se rendait dans divers villages de Carytaine avec des lettres, par lesquelles il engageait les habitants à courir le plutôt possible h son secours ; j'appris de lui que Colocotroni ne pouvant tenir têle à Ibrahim, battait en retraite.
Pressant ma marche, j'arrivai vers le soir an village d'Alonislaina, dont les habitants tremblants et désespérés m'annoncèrent que Colocotroni reculait, tandis qu'Ibrahim s'avançait du côté de Léondari et de Carytaine. Le soir tombait, lorsque j'arrivai à un lieu appelé Papaina, à deux heures et demie de Tripolis et je résolus de passer la nuit en ce lieu. J'ordonnai aux hommes sous mes ordres de tenir nos chevaux tout prêts, et aux sentinelles de veiller. Après minuit, on entendit un bruit de voix et de piétinements; nous nous levâmes tous, et bientôt nous apprîmes que les habitants de Tripolis s'étaient dispersés à l'approche d'Ibrahim, et que la plupart fuyaient vers Nauplie, pour se réfugier dans les parties
montagneuses de Carytaine. Parmi ces fugitifs se trouvaient Rhigas Palamidis avec sa famille, qui me fournit ces renseignements. A ceux qui me demandaient de les secourir, je recommandai de n'avoir aucune crainte, car les Turcs n'étaient pas encore arrivés jusque là.
Ensuite, je me transportai à Tricorpha, et j'observai de là si Tripolis n'était pas déjà occupée par les ennemis ; ne remarquant aucun signe de leur présence, j'envoyai trois cavaliers comme avant garde, je partis moi-même bientôt après, et je me dirigeai vers la ville, où j'entrai. Quel lamentable Spectacle ! Pas âme qui vive dans cette grande cité ! les maisons abandonnées ! les boutiques ouvertes ! Des oiseaux et des animaux domestiques erraient çà et là, cherchant leurs maîtres ! Comme la matinée était avancée, et la chaleur insupportable, je résolus de rester quelque temps dans laville, peut-être quelqu'un se présenterait- il pour nous donner des renseignements. Nousentrâmes dans quelques grandes maisons, oii nous trouvâmes des vivres en abondance ; puis, laissant quelques soldats avec nos chevaux, je sortis
Ï48 LA GUERRE DE l' IN DÉPENDANCE
pour parcourir Tripolis avec les autres, et surtout pour aller à la grande batterie, où se trouvaient quelques canons. En chemin nous rencontrâmes tout-à-conp ij hommes sans armes, bien vêtus et presque gais. Je leur demandai qui ils étaient. Ils me répondirent qu'ils étaient Tripolitains, et qu'ils revenaient àTripolis pour prendre leurs effets, qu'ils n'avaient pu emporter la nuit, car lorsque le bruit s'étantrépandu qu'Ibrahim était entré dans la ville, les habitants s'étaient enfuis avec précipitation. Mais leur prononciation, qui ne ressemblait pas à celle des Tripolitains, me lit soupçonner que ce pourrait bien être des Turcs depuis longtemps faits prisonniers, et j'ordonnai aux soldats de les arrêter. En entendant mes paroles, ils prirent la fuite. Aussitôt nous fîmes feu, nous en tuâmes cinq, et nous reconnûmes, en effet, que c'étaient des Turcs, faits prisonniers, et restés à Tripolis, attendant l'occasion de pouvoir se joindre à l'armée d'Ibrahim. Nous poursuivîmes les autres, pour les prendre, ou les mettre à mort.
Mais les soldats qui gardaient nos chevaux ayant entendu les coups de fusil, et pensant
' qu'Ibrahim était entré dans Tripolis, sortaient de la ville au moment même oii quatre des Turcs que nous poursuivions, en sortaient eux aussi ; les ayant rencontrés par hasard, ils les tuèrent. Ainsi sur treize Turcs, neuf furent tués, et quatre se cachèrent. Ces derniers s'enfuirent pendant la nuit et se réfugièrent auprès d'Ibrahim, dont ils hâtèrent l'arrivée, en l'informant que les habitants de la ville étaient partis, et qu'il n'y était resté aucune force militaire pour lui tenir tète.
Ensuite j'enclouai les canons qui se trouvaient dans îa batterie ; puis, pensant que le gouvernement enverrait des troupes pour occuper Tripolis, je ne mis pas le feu à la ville et je partis dans la direction de Parthéni. J'y trouvai la commission du gouvernement, Hypsilantîs, Boucouras et Carapavlos, qui, se trouvant à Tripolis, s'en éloignèrent, quoique chargés de sa défense, lorsqu'ils apprirent l'arrivée prochaine d'Ibrahim. Je leur demandai à l'instant même pourquoi ils n'avaientpas brûlé la ville. Boucouras me répondit en me demandant pourquoi je ne l'avais pas brûlée moi-même. Je lui dis que, n'étant pas au-
torisé à le faire, les Péloponésisns pourraient se plaindrejustement que j'aie brûlé leur plus belle ville. J'ajoutai que, s'ils me remettaient un document écrit et signé de leur main, comme commission du gouvernement, je n'hésiteraispasà retourner àTripoHs et à la brûler. Hypsilantis me dit alors. « Y vas-tu, Métaxas .' » « Je n'épargne, répondis-je, ni ma santé, ni ma vie, lorsqu'il s'agit d'être utile à la patrie.» Et, ayant reçu le document demandé, je retournai à Tripolis. Il était déjà minuit, lorsque j'envoyai dans les parties les plus centrales de la ville les soldats sous mes ordres avec des matières inflammables ; et bientôt de tous côtés les flammes s'élevèrent jusqu'au ciel, et formèrent un horizon de feu, qui éclairait les villages tout à l'entour. Quel terrible spectacle que celui d'une ville en flammes au milieu de la nuit ! Au jour, une grande partie de Tripolis étant réduite en cendres, je m'éloignai avec trois soldats, les autres étant restés pour recueillir du butin, s'échappèrent par un autre chemin. Le lendemain Constantin Mavromichalis étant venu à Tripolis avec quelques Spartiates, mit aussi
[ le feu dans les parties de la ville qui n'avaient pas été complètement incendiées, [ de sorte que, lorsqu' Ibrahim entra, il [ trouvala ville toute fumante et entièrement \ réduite en cendres.
De Tripolis je retournai à Nacplie, et de
\ là j'écrivis à Evangélis Panas, que j'étais
I tombé malade de fatigue, jeluidisais,oude
I rester au camp de Fatras, ou de se joindre
à Colocotroni. Mais la prise de Tripolis
amena la dissolution de ces camps, et Panas
' avec un petit nombre de soldats revint à
. Nauplie, où au bout de quelques mois, étant
tombé malade, lui-même, il mourut.
Evangélis Panas fut le premier qui, comme nous l'avons raconté, partit de Céphalonie pour le Péloponèse. Il passa I toute sa vie dans les camps hellènes, ayant ^ toujours des Cépballènes sous ses ordres, à Néocastron et dans la Grèce occidentale ; il se signala dans divers combats, et dépensa toute sa fortune pour la guerre de l'indépendancenationale. 11 mourut pauvre laissant un fils et une veuve, à qui ne fut pas accordé la plus petite pension.
Tandis qu'Ibrahim, après la prise de F Tripolis, se préparait avec des forces nom-
EBB£ 1>E L [XDEPEKDAKCÏ
bretises à marcher sur .\Tgos, le bruit se répandit qu'une conjuration s'ourdissait à Kauplic ; ou accusait même injustemenl Coletti d'en faire partie, et l'on di^t que d'ac:x>rd avec d'autres de ses complices, il devrait livrer cette ville à Ibrahim. Xaaplie devait contenir alors plus de trente mille habitants, qui y avaient cherché un refuge; la défiance, l'incertitude et le désespoir étaient arrivés à leur comble, et les membres du gouvernement ne savaient quelles mesures prendre pour garantir la sécurité des Moulins de Leme, du Palamidi et de la ville. Les pouvoirs législatif et exécutif ordonnèrent alors à Hj-psilantîs, d'alleravec un détachements de soldats d'élite, occuper les Moulins, et celui-ci s'y rendit avec Macryjanni, un corps de trois cents hommes choisis et deux compagnies de l'armée régulière. Pour la ville et la forteresse du Palamidi, le gouvernement choisit André Métaxas et moi, en nous disant qu'il ne pouvait confier à d'autres les deux derniers refuges qui restaient aux Hellènes, André se chargea de la défense de la ville avec Rosche, et moi, quoique malade, je passai au Palamidi avec cin-
[ quante céphallènes et les réguliers sous les ordres de Rodios ; le souliote Photomaras était alors commandant de place de cette citadelle. Démétrius Sactouris fut nommé commandant du fort de la mer (Thalassopyrgos) et Jean Contournas fut envoyé à Hydrapour inviter ses habitants, si les circonstances le voulaient, à remplacer les gardes de la ville et des forts.
Vers le milieu de juin, Ibrahim arriva et attaqua les Moulins, mais il fut bravement repoussé, Macryjannîs fut blessé, et les Egyptiens couverts de honte et de confusion, se replièrent sur Argos, et brûlèrent cette ville. Du Palamidi nous reçûmes à coups de canons une avant garde de cavalerie, qui s'était avancée jusqu'au village d'Aria devant lesportes deNaupIie.
I Ibrahim voyant qu'il ne pouvait rien faire
I dans ce Heu, se retira dans Tripolis, et de là il se mit à parcourir les diverses provinces intérieures du Péloponèse, portant partout la ruine, le pillage et la servitude. Il est digne de remarque, que quoiqu'lbrahim usât d'une clémence rare chez les
■ Turcs, il ne put obtenir la soumission d'aucun Péli )onésien.
K GUERftE De L'tKDÈPEKDAMCE
Colocotronis put enfin, vn dehors i Tripolis, vers Tricorpha, former un campl puissant, contre lequel Ibratiîm s'empressa J d'accouriravec toute son armée. Le 25 Ju les Egyptiens attaquèrent ce camp et seixj emparèrent. Beaucoup d'Hellènes tom— J bèrent dans cette bataille, mais ils ne mon- ' trèrent pas de faiblesse, se reformant tou--l jours, et ne cessantde combattre les enne-ii mis, malgré leurs forces trop faibles devantj celles d'Ibrahim. Après la bataille, cej dernier parcourut le Péloponèse ruinant et il détruisant tout sur son passage enLaconie, i Carytaine, Arcadîe, Calavryta et dantfj d'autres provinces-
En ces temps si douloureux le colon^ Fabvier avait déjà posé te pied sur hellénique. Le gouvernement considérant alors que les victoires d'Ibrahim étaient^ dues principalementaux troupes régulièrejj qu'il avait dans son armée, reconnut quêM sans de pareilles soldats, il lui serait dé*l sormais impossible de repousser l'ennemît.r II résolut d'organiser l'armée régulière, etfl de la placer sous les ordres de Fabvier s pour cela il forma des commissions, com—J posées d'hommes influents, dans le paysW
Dt LA ORBCB
ifin de faire, dans lePéloponèse, la Grèce Continentale et les lies, la nouvelle levéa les corps réguliers en création.
BZaïniis et Colocotroni en furent chargés jpour le Péloponèse, Gouras et Nacos, Spour ]a Grèce continentale, et moi pour Kles îles de la mer Egée.
Comme cette mission était difficile, je ec moi, comme auxiliaire, Panagiolitis Dimitracopoulos, primat de Paros, et (uerrierderindépendancenationalejouis- ;ant d'une grande considération dans les tlles. Je me dirigeai d'abord vers l'île de , où je pensais réussir plus facile- Daent, car je croyais que, si je paivenais à réunir des conscrits dans une île, la (besogne, soit par amour propre, soit par iebligation, deviendrait plus facile dans les ■autres. Pour donner plus d'importance à ma mission, je jugeai opportun de joindre ^jnes soldats irréguliers, 50 soldats régu- Uters avec un tambour, sous le commandement de mon compatriote Charalambis fjngiéssis, officier de l'armée régulière, fcîeune homme plein d'enthousiasme et de Kpatriotisme, qui s'était distingué dans diverses batailles, avait l'estime de Fab-
vier, et qui fut tué plus tard en combattant à Phalère.
Je convoquai une assemblée générale dans les villages de Naxos. Je parlai avec force de la nécessité de l'établissement d'une armée régulière; je citai dans mon discours les puissances étrangères, et surtout la France et la Russie, qui engageaient principalement le gouvernement hellénique à la création et à l'augmentation d'une telle armée, j'ajoutai que la France nous avait envoyé On général capable de ' l'organiser (un tel langage était nécessaire pour persuader ce peuple). Je dis à mes auditeurs que la reconnaissance de notre indépendance nationale aurait lieu, dès la formation de notre armée régulière, que notre pays prouverait ainsi sa volonté de ■ se conformer aux coutumes des autres nations de l'Europe. J'observai qu'à l'exception de la contribution de 1832, les Iles n'avaient offert aucun autre secours à la nation, tandis que les Péloponésiens et les habitants du continent hellénique après I avoir sacrifié leurs villes et leurs fortunes, combattaient eux-mêmes contre les Turcs; enfin jeleur promis qu'aussitôtnotre indé-
pendance reconnue, ils recevraient la récompense nationale méritée. I! importait donc aux Insulaires de présenter spontanément des hommes pour l'armée, et de prouver qu'ils étaient prêts à prendre leur part des charges de notre révolution.
M'adressant ensuite à la jeunesse, je lui parlai de la vie militaire, de l'avancement et du plaisir que chacun aurait après la victoire à raconter comme témoin oculaire les faits de la guerre. Enfin je m'efforçai de convaincre les vieillards, et de donner de l'enthousiasme aux jeunes gens ; après mon discours, plus de quarante de ceux-ci s'enrôlèrent. Cela fait, j'obligeai les parents qui avaient plus de deux fils, d'en donner un pour l'armée, et en très peu de temps, je recrutai, à Naxos seulement, 170 jeunes gens, que j'envoyai au centre du gouvernement. La levée des nouvelles recrues se fit de la même manière dans les îles de Paros, de Siphno, de Séripho, de Kéa, de Kythnos, de Syros, de Tinos, d'Andros et de quelques autres petites îles»
Je recrutai, jusqu'à la fin de 1825, plus de 960 conscrits, qui prirent du service dans ~ l'armée régulière, et jepuis dire que ce que
je fis avec succès dans les îles, les autres ] commissions nommées pour cela sur le continent et dans le Péîoponèse ne purent le faire, Mais l'exemple donné par les habitants des îles fut salutaire, parce que beaucoup de volontaires s'enrôlèrent ensuitedans l'armée régulière. Ayant en par- 1 tie, terminé ma mission je fus contraint, à 1 cause du froid excessif qu'il faisait de re- 1 tourner à Nauplie, et je demandai au gouvernement de me remplacer dans mon emploi. Il ne serait pas difficile à celui qui en serait chargé de le remplir dans [es îles où je n'étais pas allé, en citant l'exemple i de celles où j'avais pu enrôler un nombre 1 suffîsantderecrues. Mais malheureusement | à cause de l'Incapacité de mes successeurs,, les négociations ne réussirent pas dans lesM autres îles.
Je ne puis passer sous silence la haind que nourrissaient, contre nous, dans lesl îles de la mer Egée, les adeptes dal l'Église d'Occident. Non seulement, enA 1822, sous mon commissariat, ils refusè-B rent de s'imposer la moindre contribu-4^ tion, mais encore lors de l'enraiement desfl nouvelles recrues, aucun ne ^voulut ^y T^
prendre part; bien plus, ils s'y opposèrent de tout leur pouvoir, en semant partout la peur et le désespoir.