‹ Souvenirs de la Haute-AlbanieChapitre 21 sur 57 · Farlali · texte numérisé non relu

Farlali

LES ENVIHONS DE SCUTAKl. ii3

h la Icle se dressent ces curieuses croi\ en bois en usage

dans la montagne, donnant, avec leurs bras si étrangement contournés, l'impression d'êtres fantastiques, se levant sur

M4 SOUVExXlRS DE LA HAUTE-ALBANIE.

la terre, tenant leur tête dans leurs mains convulsées ; sur la tête et sur chaque épaule, car l'image persiste, est perché un oiseau en bois grossièrement sculpté, image d'un être vivant dans l'espace, semblant considérer ce qui reste dans la terre de la dépouille humaine : le sol est sans cesse remué par les funèbres envois qui retournent à la poussière : partout des ossements jaunis s'effritant à l'air, on avait besoin de la place qu'ils occupaient; une fourmilière de morts, cette église couverte. Ils doivent être apportés de loin, l'ascensionestpourtantpénible.Ayantperdu, non sans gloire, leur nationalité et leur liberté, bien que les temps leur soient devenus plus doux, les Albanais me paraissent préférer leurs anciens cimetières à ceux plus récents ; ils protestent à leur manière. Connaissant le danger de toute tentative qui aurait pour objectif de recouvrer ces biens précieux, ces âmes simples restent fidèlement attachées aux usages de leurs pères, elles semblent regretter le passé, espérer dans l'avenir.

Je n'ai pas compté moins de huit ruines d'autres églises en dehors de la citadelle, dans un rayon de quelques mètres. Deux d'entre elles sont encore connues par leurs noms, au dire de mes guides qui en baisent pieusement les pierres angulaires: l'église des Saints Innocents et l'église de Saint- Pierre; cette dernière était située sur le versant de la colline regardant en aval du Drin.

Le retour est pénible, parfois très préoccupant ; on a voulu nous faire revenir par le plus court chemin, une heure et demie de descente à pied au milieu des roches. Dans les vallées bienarrosées, hommes et femmesmirditestravaillentla terre, mettant de jolies notes rouges et bleues dans les champs, un peu de vie après cet étouffant esseulement. Une jeune

fille revenant d'une source nous offre sa cruche d'eau fraîche et nous souhaite bonne route. La traversée du Drin s'effectue sans encombre à l'aide de deux longues barques accouplées dans lesquelles entrent nos chevaux, manœuvre qu'ils exécutent fort habilement sans compromettre l'équilibre des embarcations; en quelques heures nous rentrons à Scutari.

Osiroch'Craja.

Quatre heures de navigation dans une barque dont le gabarit, n'a pas plus changé depuis quatre siècles* que le costume de ceux qui la dirigent en frappant l'eau sans cadence. C'est en vain que j'essaye de leur faire comprendre que cette longue felouque de 45 pieds, dont les extrémités effilés se dressent vers le ciel, n'en avancerait que plus vite s'ils pouvaient y mettre plus d'ensemble. Entre ces planches de mûrier enduites de brai, se reproduit la lutte qui a entravé et entravera longtemps encore l'Albanie sur la route du progrès; mon équipage comprend un catholique, un schismatique et deux musulmans, un de ces derniers est naturellement le capitan. Us tapotent irrégulièrement dans l'eau sans se mettre d'accord, pleins de haine et de mépris pour leurs voisins ; néanmoins on arrivera au but, comme on arrive à. la mort.

Ne pouvant leur faire entendre raison, le mieux est de renoncer à l'activité par trop nerveuse de l'Occident, on en sera indemnisé par quelques instants de vie ancienne revécue; du tapis sur lequel on fume, allongé et résigné,

1. Qui sait si leur ancienneté n'est pas plus grande ; les monnaies autonomes de Scodra portent au revers une longue barque aux extrémités relevées et dont Taspect diffère peu de celles en usage encore aujourd'hui.

ilô SOUVENIRS DE LA HAUTE- ALBANIE.

on voit se dérouler les rives tourmentées du lac serti de hautes montagnes de pierres grises d'un ton très doux, couvertes par endroits de larges bandes de sauges en fleurs, aux reflets d'améthyste ; quelques rares villages enfouis dans la verdure sont signalés par un clocher ou un minaret. Dans la profondeur du lac, des caïques de pêcheurs flottent immobiles et indécis dans les gazes grises qui endeuillent le matin et qu'un peu de vent ou de soleil fera disparaître; bien loin, dans un fond de vapeurs, se silhouettent les montagnes du Cernagore.

A quelques mètres du rivage où nous accostons, se dresse la montagne sur laquelle je trouverai la ruine qu'on m'a signalée ; un escalier en pierres généralement rapportées, formé de 1436 degrés, c'est l'ancienne et unique route, court sur le flanc de la montagne ; il n'y a pas d'autre chemin. Un usage de plusieurs siècles, hommes et bêtes ne cessant d'y circuler, la rendu horriblement glissant ; après avoir suivi quelque temps encore une route de larges pierres comme on en établissait autrefois et comme on en fait encore aujourd'hui, afin d'éviter l'enlizement des hommes et des bêtes dans la boue, nous arrivons à la ruine connue encore dans le pays sous le nom de Chin-Mri (Sainte-Marie), une abside éventrée, un tronçon de campanile carré dont les dispositions et les voussures intérieures rappellent en moins grand celui de Hasci, rien de plus. Les tombes, s'il y en avait, ont disparu, pas une trace de sculpture; les habitants du village, qui sont tous musulmans, disent n'avoir jamais rien trouvé. Sans un lierre gigantesque dont les branches grifl*ues se multiplient pour le retenir, le campanile serait déjà tombé, il s'incline dangereusement; tous ceux qui l'entourent ont abandonné la foi qui animait leurs

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ancêtres quanti on l'a élevé ; d'autres ruines semblables ont, au moins une fois l'an, la visite de ceux qui, restés fidèles à, la religion de leurs pères, viennent entendre le service célébré en l'honneur du patron auquel elles avaient été dédiées a per omnia sxcula smculorum », pieux et touchant souvenir à une sépulture ; personne ici ne vient plus prier,

Kuines de l'église de l'Assomption à Craja.

les tombes chrétiennes ont disparu ; une centaine de mètres plus loin, sous d'énormes châtaigniers, je trouve un cimetière musulman avec quelques massifs tombeaux de janissaires surmontés des gros bonnets en pierre sculptée.

Mario Giorgio, archevêque de Scutari, dans un rapport adressé en 1 696 à la sacrée congrégation de la propangande , s'exprime ainsi sur cette contrée de son diocèse ; « Craïna, ■qui fut autrefois cité royale, où se trouvait avec sa cour le

roi de Servie, Wladimir, n'est plus à présent qu'un petit village, situé à environ neuf milles à Test d'Antivari. Les habitants sont schismatiques ou musulmans. On y trouve une église dédiée à l'Assomption de la très sainte Vierge et un monastère élevé autrefois à côté de l'église par Cossawa, la veuve de ce prince ; on assure que les augustes époux sont enterrés dans ce lieu. »

D'autre part, dans le Presbyler Diocleatis Regum Slavorum il est dit, que le corps de Wladimir fut enterré en un lieu « qui Cràia dicitur, ufn ejiis curia fuit » et que sa femme Cossawa fut enterrée avec lui.

Ces ruines, qui ne sont plus que des nids à couleuvres, sont très vraisemblablement celles du monastère dont il est parlé, le lieu s'appelle Craja, et la région Craina. Existe-t-il encore dans les environs quelques vestiges du séjour du Kral Serbe, je n'ai rien trouvé; quelque paysan les mettra peut-être un jour à découvertquand, voulant agrandir son champ, il arrachera les arbustes de toute sorte et les clématites sauvages qui couvrent la montagne en cet endroit.

DE SCUTARl A OROSCTI.

Quatre heures du malin, les chevaux piétinent dans la cour du Consulat, pendant que les cawass, alourdis de sommeil, arriment lentement sur les bilts le peu de provisions et les bagages qu'on emportera; le jour commence, une lumière opaline qui fait si charmante les matinées orientales.

Nous sommes prêts, plus rapidement qu'il n'est d'usage dans cette contrée où le temps n'a aucune valeur ; il est vrai que lexcursion offre un certain attrait de curiosité ; même pour les habitants de Scutari, un voyage en Mirditie est chose peu banale. Difficultés de route, sauvagerie soupçonneuse des habitants de cette tribu, danger de mauvaises rencontres quand on n'y pénètre pas sous la sauvegarde (Bessa) d'une personnalité connue dans la montagne, impossibilité d'être assuré de la protection de l'autorité turque, si quelque accident survenait, sont autant de raisons qui font en ville déconseiller cette excursion à qui la veut entreprendre.

Parmi ces différents obstacles, les difficultés de la route étaient le seul qui fût de nature à me préoccuper, la France avait rendu trop de services à cette tribu catholique pour qu'un de ses agents y fût exposé au moindre ennui. Sous

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cette impression encourageante, nous laissons les chevaux gravir la route qui serpente entre les collines, abandonnant derrière nous ëculari mollement endormie dans la verdure de ses jardins, son lac enveloppé de traînées de brumes transparentes, pour saluer, en arrivant au sommet, la vallée du Drin éclairée par le soleil levant; sa lumière irise l'ancienne

La plaine du Drin à Scutari.

citadelle vénitienne, dont les murailles paraissent conserver dans leurs délicates teintes roses l'empreinte colorée de ses premiers rayons.

Nous descendons vers le pont du Drin laissant h notre gauche l'éléganle mosquée d'Ahmed, un des derniers grands pachas indigènes; nous traversons le petit faubourg de Balchalik recevant les souhaits de bon voyage des Albanais musulmans que nous rencontrons et nous nous enfonçons dans la vallée tour à tour sablonneuse et cailloutée du Drin

DE SCUTARl A OROSCH. i21

que ses crues folles ravagent chaque printemps ; tamaris et véroniques y croissent misérablement, semblant se sentir à l'avance condamnés à une destruction prochaine.

Peu à peu les montagnes deviennent plus distinctes, Tœil en relève mieux les détails, la solitude se fait plus profonde; à gauche, Miet, le dernier village de la plaine de la Zadrima. Deux heures de chevauchée au milieu de genévriers aux formes les plus fantastiques, atteignant parfois trois et quatre mètres de hauteur, et, pénétrant sur le territoire des Mirdites, nous nous engageons dans ce groupe de montagnes que nous devons pendant douze heures successivement escalader, contourner ou descendre pour arriver à Orosch.

De temps à autre nous croisons quelques pauvres femmes à l'aspect misérable, se rendant en ville, une charge de bois ou de charbon sur le dos; elles font à plusieurs ce pénible trajet; rarement un homme les accompagne : dans toute la montagne, femme ou fille peut aller seule sans danger. Des jeunes filles gardent les troupeaux de chèvres en filant ; bien gracieuses parfois sous le capuchon de laine noire qui finit à la nuque, semblable à un bonnet phrygien, leurs cheveux blonds sont brûlés par le soleil, elles s'arrêtent pour regarder gravement passer cet inconnu étrange que je suis pour elles, coifl^é d'un casque anglais et vêtu à la franque.

Zeph, traduction albeinaise de Joseph, notre guide, un Mirdite de Mnéla, nous annonce que nous approchons et nous désigne au sommet d'une haute colline la maison qui sert d'habitation au curé de son village, chez lequel nous ■devons faire notre première halte ; cette vue nous sort du demi-sommeil qui nous gagnait peu à peu, il est onze heures et le soleil de septembre est encore bien chaud en Albanie.

Traversant pour la quatrième fois le lit de galets du Drin où les chevaux se rafraîchissent, Tascension commence, passablement pénible ; à midi nous atteignons la cure.

Don Domenico, curé de Mnéla, appartient au clergé albanais; il nous fait le plus charmant accueil. Cette affable hospitalité est du reste un des caractères distinctifs du peuple albanais; je l'ai rencontrée partout. L'hôte est sacré, c'est l'envoyé de Dieu; quelle que soit la pauvreté de la maison, on est fier de le recevoir, chez les musulmans comme chez les chrétiens. A son départ on l'accompagne jusqu'à la porte, on le suit des yeux pour s'assurer qu'aucun danger ne le menace en sortant de la maison dans laquelle il a mangé. S'il est victime d'une attaque avant d'être entré dans une autre demeure, c'est la maison, c'est la famille qui l'avait reçu qui est offensée et considère le dommage qu'il a subi comme une insulte personnelle, que l'usage, un usage auquel aucun des membres n'oserait se dérober, l'oblige à venger sur les agresseurs ou leurs familles.

Le repas estterminé et la nécessité d'atteindre San-Giorgio où nous devons passer la nuit, nous oblige à abréger notre kief avec un regret que comprendront seuls ceux qui ont voyagé en Orient. C'est un moment si agréable que celui qui suit un repas : en fumant on se console des fatigues et des mécomptes de la route, en faisant provision d'anecdotes et d'informations.

Don Domenico nous accompagnera à Osroch, il sera notre guide et aussi notre protecteur, pour pénétrer plus avant dans le pays ; c'est un des nombreux usages de cette contrée : qui veut la parcourir doit avoir un parrain qui garantit sa sécurité sur le territoire du clan auquel il appartient. Avant d'entrer sur un autre territoire, s'il conçoit des doutes

sur la nature de la réception qui sera faite à son client, il fait appeler le chef de cette tribu ou quelque ami et avant de vous confier à lui prend sa parole ; ces engagements sonlen général scrupuleusement tonus. Les lois coutumières du pays sont formelles ; quand vous êtes en vue de la demeure dans laquelle vous avez Tintention de rester, celui qui vous accompagne annonce votre arrivée en tirant en Tair des coups de feu ; si on lui répond de la même façon, rien à redouter, vous êtes le bienvenu et sa responsabilité vis-à-vis devons n'existe plus.

Sans avoir, ainsi que je le disais au début, rien à craindre pour ma sécurité personnelle, je n'en étais pas moins reconnaissant à Don Domenico de cette gracieuse attention qui me procurait le plaisir de sa compagnie et me permettait pendant la longueur de la route de recuellir d'intéressantes informations dont son caractère et sa connaissance de cette population me garantissaient l'exactitude.

Peu après notre départ, en suivant le Driu, nous rencontrons deux jeunes montagnards à l'aspect quelque peu sauvage, qui, après avoir respectueusement salué mon aimable compagnon, lui demandent qui je suis et où je vais; ils semblent satisfaits de ses réponses et nous souhaitent bon voyage. Il paraît que ces très décoratifs personnages sont des voleurs de bestiaux, qui ont plusieurs sangs, lisez assassinats à leur actif. Les paroissiens de Don Domenico du reste jouissent de la plus déplorable réputation et ils la méritent ; ce village est un véritable repaire de bandits.

Peu intéressante encore la route qui, après deux heures, nous mène au Fanti dont nous traversons à gué l'eau limpide pour entreprendre l'ascension fort dure de la Scala Mâlit (montagne échelle) dont le nom n'est pas trompeur.

Après une demi-heure, l'escalade esta ce point pénil)lo, au milieu decechaosderoclies, que, craignant de voir mamonture se renverser, je me décide, malgré la chaleur, à faire à pied une heure et demie de montée pour arriver au sommet. L'aspect de la contrée est âpre. L'œil ne voit de tous côtés

Pont sur le Fanti.

qu'un extravagant moutonnement de montagnes aux couleurs dures et heurtées, comme les vagues immenses d'une mer tilnnesque soudainement figée ; peu intéressant encore le roslc de l'étape jusqu'au presbytère de San-Giorgio situé comme toutes les résidences du clergé mirdite au sommet d'une montagne 1. Quant aux habitations des paroissiens

I. "80 mi'lies au-dessus du niveau de la mer, d'après !e R. Henry Fansliaw {llcsearclics in the higlantls of Turkcj) London 1803.

DE SCUTARl A OROSCH. 125

elles sont invisibles, disséminées probablement sur les flancs des montagnes ; Téglise n'a pu arriver à grouper les maisons autour d'elle, les villages ne sont dans les montagnes qu'une expression géographique, car chaque famille a sa demeure dans la partie la plus centrale des terres qui lui appartiennent.

Douze heures de cheval nous font saluer avec entrain l'arrivée aulieude repos. L'accueil de Don Antonio Maggiore est celui de tous les prêtres albanais, auxquelsje suis heureux de pouvoir ici exprimer ma très vive reconnaissance. Notre excellent hôte habite avec sa sœur et sa nièce, jeune Mirdile bien gracieuse dans son costume blanc et noir. Sa curiosité me procure le plaisir d'apercevoir de temps à autre son fin profil ; sa peau d'ivoire doré, son air sérieux lui donnent une apparence de vierge byzantine. Les femmes et les filles mirdites sortent du reste le visage découvert et ne se dérobent pas aux regards comme les Albanaises catholiques de Sculari.

Nous attendons, quelque peu effondrés sous la fatigue, l'heure du souper en buvant le café de bienvenue qu'on nous a apporté et admirant un splendide coucher du soleil. On aperçoit encore à l'horizon le lac de Scutari et dans les vapeurs rosées la forteresse se silhouettant violette dans le ciel embrasé ; d'autre part, la vue n'est pas moins belle, elle est même plus captivante, car elle est l'inconnu dans lequel nous pénétrerons le lendemain ; les montagnes sont boisées et les. sombres transparences de leur masse retiennent encore à leurs cimes les derniers rayons orangés ; dans le fond, à droite, le Monte-Santo qui domine Orosch.

Les fonds deviennent de plus en plus violets ; une perdrix rouge, levée probablement par quelque renard en chasse.

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part avec son strident caquetage d'une vigne voisine et passe bruyamment au-dessus de nous, allant chercher refuge dans Tombre de la forêt ; c'est Theure où tout se tait, où tout ce qui vivait et s'agitait va s'endormir, où la nature restera seule, sans être troublée ; un calme majestueux et divin s'établit partout, nous en subissons la contagieuse influence et restons silencieux jusqu'au moment où le serviteur du curé nous invite à venir souper.

liécit des incidents de la route déjà faite, informations prises sur celle restant à parcourir, tous ceux qui ont voyagé connaissent ce moment; notre hôte semble surpris de l'impression un peu pénible que j'ai conservée de cette première étape; il ne nous dissimule pas que la partie réellement rude est encore à faire. Après cette déclaration et les fatigues de la journée, il ne nous reste qu'à nous reposer, Don Antonio insiste pour que j'occupe sa chambre, je n'ai pas la force de refuser, et je suis endormi avant qu'il se soil installé avec mes compagnons dans une autre pièce.

A cinq heures du matin, les préparatifs du départ sont terminés, de légers rideaux de brumes flottent encore dans les vallées où le soleil les liquéfie par lambeaux, nous allons bientôt pénétrer dans leurs vapeurs ; c'est le moment où il faut se séparer des hôtes aimables et si sympathiques que nous avons trouvés sur notre chemin ; souhaits de bonne santé, d'heureux voyage, s'entrecroisent. Combien de fois déjà, il en a été ainsi dans ma vie : on se rencontre comme dçs navires en mer et chacun fait sa route, s'enfonçant dans l'infini mystérieux de sa destinée; que de sympathies naissent et meurent de la sorte, ne laissant au cœur que la cicatrice du souvenir. Après avoir une dernière fois serré la main de

Texcellent Don Antonio ', dont la nièce et la sœur ont consenti à se laisser photographier, je donne le signal du départ.

De San Giorgio à Orosch, le sentier est continuellement à mi-côte ou sur le sommet des montagnes ; nous pénétrons presque immédiatement dans la partie boisée que nous ne quitterons qu'à de rares intervalles ; chênes et ormes prédominent, peu de frênes et de châtaigniers de ce côté, les arbres sont magnifiques car ces forêts n'ont jamais été exploitées; il n'y a aucune route terrestre ou fluviale, pour acheminer les bois vers la ville.

Peu de temps s'est écoulé depuis notre départ de San Giorgio et nous devons descendre de cheval, c'est un de ces mauvais passages dont plus d'un se trouvera désormais sur notre route, le sentier, à peine frayé à mi-côte, à cinq ou six cents mètres de hauteur, tracé dans une terre rouge sans tenue, est coupé par une rigole formée par les pluies et la fonte des neiges ; il n'y a pas de place pour mettre pied à terre, il faut rester sur la déclivité et enjamber la partie ravinée ; un peu plus loin il faudra recommencer la même manœuvre sur une partie rocheuse et rendue glissante par le voisinage d'une source. L'instinct et la prudence des chevaux sont admirables, ils sont d'une race à part, ils passent.

Les Albanais appellent leur pays Skyperia (Pays de l'aigle) et eux-mêmes Skypétars (fils de l'aigle), je trouve qu'ils ont raison et regrette plus d'une fois, sur la roule, de ne pas être emplumé. On me dit que le gouverneur général, il y a trois ans, passant avec ses troupes par ce sentier, y a perdu plu-

1. Je n'avais pas achevé le classement de ces noies, que la mort frappait subitement cet homme aimable, que je ne devais plus revoir.

sieurs chevaux ; je le crois sans hésitation et cependant des trois voies par lesquelles on peut pénétrer en Mirditie, celleci est, paraît-il, la meilleure ; en la suivant on comprend combien il est aisé à quelques centaines d'hommes résolus et bons tireurs de tenir en échec les troupes qu'on enverrait pour les soumettre ; c'est à peu près, du reste, la situation avantageuse des différentes tribus, qui occupent les montagnes de l'Albanie et, dans toute action dirigée contre elles, il faut s'attendre à plus d'une surprise.

Ces réflexions sont brusquement interrompues par un bruit de cloches et les cris de notre guide. Au détour d'un coude, la sente est occupée par une trentaine de chevaux et de mulets descendant k Scodra, chargés de sumac, une des ressources du pays. On ne peut songer à passer en môme temps, eux comme nous ne peuvent retourner en arrière, pas de place, il faut, pour nous, descendre de cheval, nous cramponner àTarbre le plus proche, nos chevaux grimpent et s'arcboutcnt comme ils peuvent sur ce versant escarpé, pendant que défilent les bêtes pesamment chargées et que le moindre heurt précipiterait 600 mètres plus bas dans la vallée.

La route, au milieu de ces arbres magnifiques souvent écimés par la foudre, a un grand charme. Entre la fourche des branches, je remarque des amas de pierres, petits autels d'enfants. Don Domenico, auquel j'en demande la signification, me répond en souriant que les montagnards croient que les âmes des morts errent dans l'espace et qu'ils disposent ainsi ces pierres afin de leur offrir un lieu où se reposer dans leur éternelle pérégrination.

11 nous faut souvent, trop souvent môme, abandonner le sentier boisé rempli de lumière verte où le sumac répand

sa pénétrante odeur, pour reprendre les routes caillouteuses et parfois préoccupantes dont une partie se fait à pied, nous entrons dans la région des pins et des terres rouges, nous passons devant la petite église de San Paolo, située au milieu de cornouillers, de frênes et de chênes. Ce lieu est célèbre dans la contrée. Là se tiennent les assemblées des montagnards mirdites, on y discute les affaires importantes de la tribu, et ses rapports avec le gouvernement ottoman. On m'a affirmé que ces réunions, fort rares du reste, car elles n'ont lieu que dans des circonstances graves et les chefs des cinq bannières (clans) composant la tribu des mirdites y prennent part, offrent un réel intérêt, car ces montagnards s'expriment facilement, en général avec dignité et celui qui a la parole est écouté sans qu'une interruption soit permise.

Encore quelques pas et nous arrivons à une source située sur l'autre versant; la chaleur est si accablante que nous y resterons quelques heures et déjeunerons. Le paysage en vaut la peine, à nos pieds, la vallée du petit Fanti aux eaux glacées ; au premier plan à gauche, une montagne aride de la plus fantastique couleur vert pistache semblant au soleil un bloc de malachite, se détachant crûment sur un fond de montagnes rougeâtres ; en face, les masses sombres des pins couvrant les montagnes, derrière lesquelles nous trouverons Orosch. Quelques champs de maïs d'assez maigre apparence, peu de culture ; de loin en loin un point blanc aux flancs des montagnes, une maison. Nous avons eu l'occasion de passer à côté d'une de ces demeures, elle appartient, me dit Don Domenico, à une famille assez forte qui, devant plusieurs sangs, est obligée de se garder. Solidement construite en pierres, la maison a deux étages, pas une fenêtre, elle ne

i:tO SOUVENIRS DE LA HAUTE-ALBANIE.

reçoit intôrieuremenl la lumière que par des meurtrières destinées à tirer sur les assaillants; la porte d'entrée est revêtue de plaques de tôle afin d'être à l'abri du feu. Cette pelite forteresse est située sur un lieu découvert, de façon ii permettre à ses liabitanls d'apercevoir l'ennemi et de pouvoir

l'emmcs mirdjles.

s"y réfugier avant d'être attaqués; c'est, du reste, le type de la plupart de ces demeures : toujours prêtes à la lutte.

Etrange, l'impression qu'on ressent en se trouvant ainsi ramené brusquement ii cette existence médiévale; combien de temps cette contrée res(era-t-elle encore si peu connue? Se]>t étrangers seulement, y compris le gouverneur général de Scutari, se sont rendus h Orosch, dans l'espace de vingt années ; combien do temps gardéra-t-elle ce caractère d'à prêté sauVage; et ses habitants conserveront-ils leurs mœurs guer-

DE SCUTARl A OROSCII. m

rières, leurs si ëlrnnges coutumes, leurfanalisme religieux? Quand le pays sera ouvert, ipio des routes et un chemin de

fer le traverseront, afin d'exploiter les richesses encore inconnues de son sol et de ses forêts, celle vie d'une autre

époque disparaîtra, d'autant plus rapidement, je le crois, que la race albanaise est intelligente ; mais cette entrée dans la civilisation avec ses luttes égoïstes et cruelles, ses inflexibles obligations, leur sera-t-elle plus profitable que Tétat d'innocence dans lequel ils se trouvent, état primitif mais dans lequel ils ont la foi religieuse?

Pendant que nous discutons les avantages et les inconvénients de cette éventuelle transformation, la source reçoit des visiteurs hommes et femmes mi'rdites qui viennent comme nous s'y reposer et manger; leur déjeuner est frugal, un morceau de pain demaïs, un peu de fromage dechèvre, de Tcauet des cigarettes pour tous. Ils sont en vêtements de fête, les femmes portent une chemise blanche sur de longs pantalons blancs brodés en laine rouge, le cou orné de colliers de monnaies d'argent et de chapelets, un long paletot sans manches en laine blanche brodée et par dessus malgré la chaleur une jaquette en grosse étoffe de laine noire à franges comme en portent tous les Albanais (giurdé), c'est le manteau national, toujours noir en signe de deuil depuis la mort de Scanderbeg. Les femmes mirdites sont les seules femmes en Albanie qui, je crois, portent ce vêlement masculin ; autour de la taille une large ceinture de laine rouge à franges retombant en tablier sur le ventre ; chez les filles les broderies et la ceinture sont en laine noire, leur tête est couverte d'un foulard de couleur sombre, leurs cheveux sont coupés au-dessous des oreilles et jusqu'aux sourcils sur le front.

Les hommes portent des pantalons de laine blanche agrémentés de passementeries noires, une ceinture de laine rouge et par dessus le large ceinturon de cuir garni de cartouches, la jaquette noire à collet (giurdé), une calotte de

feutre grossier blanche ou rouge ; hommes et femmes ont de gros bas de laine de couleurs vives et sont chaussés de sandales.

lisse rendent dans un village éloigné pour faire une visite de condoléance dans une famille dont un des fils ftgé de 10 ans s'est noyé dans le Fanti en se portant bravement au

Vallée du pelil Fanli à Ûrosch.

secours de deux de ses petits camarades tombés à l'eau, on les a retrouvés enlacés. Suivant l'usage on pleurera le petit mort, on chantera sa vie trop brève hélas! et la ruine des espérances que sa famille avait placées sur sa jeune têle, on boira, on mangera. Ces lugubres cérémonies sont l'occasion de grandes dépenses dans les montagnes.

llsbaisent la mainde Don Domenico, nous souhaitent bon voyage suivant les formules compliquées de la politesse

montagnarde ; l'heure du départ est également venue pour nous, la chaleur est supportable.

Après quelques heures monotones nous atteignons enfin le petit Fanti dont nous traversons à gué les eaux limpides. Nous suivons ses rives encaissées entre ces hautes montagnes qui nous enveloppent d'ombre ; peu à peu la vallée s'élargit ; nous apercevons à un détour quelques maisons éparpillées au pied d'une montagne : c'est le nouvel Orosch ; nous le laissons sur notre gauche. 11 faut encore grimper, ce sera la dernière escalade ; bien que dure, elle s'effectue gaiement au milieu de pins fort beaux. Sur l'autre versant se trouve la demeure de Don Primo Dochi abbé mitre des Mirdites.

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