OROSCH
Monseigneur est un homme de taille peu élevée, dans la force de Tàge, quarante ans environ, la physionomie est fine, il a conservé les manières souples et distinguées des prélats romains auprès desquels il a longtemps vécu. Il est mirdite, parle italien, anglais et un peu français. Sous une apparence calme et résignée, se cache en lui une rare énergie, il en a donné maintes preuves et aujourd'hui encore, quand on signale dans les environs la présence d'un ours, il n'hésite pas en plein hiver à endosser le costume des montagnards, à prendre une carabine pour se lancer au milieu des neiges avec quelques-uns de ses paroissiens, à la poursuite du fauve.
Il vit aussi isolé que ses prêtres, n'ayant pas de religieux avec lui ; le clergé national est si peu nombreux qu'on n'a pu distraire aucun prêtre pour l'assister. 11 a tenu juqu'à présent par patriotisme à n'avoir dans son diocèse aucun desservant étranger, mais il est peu probable qu'il puisse longtemps résister aux pressions qu'on exerce sur lui pour qu'il consente à admettre des religieux d'une autre nationalité. En qualité d'abbé mitre, dignité que Rome a rétablie en sa faveur, il a les charges et le travail d'un évèque sans même avoir un secrétaire ; il est en outre chargé de l'admi-
nistration spirituelle de deux paroisses en ce moment sans curés. Malgré ses occupations, sa solitude si absolue doit lui être d'autant plus pénible que, dans sa vie accidentée, il a vu d'autres contrées et vécu dans d'autres conditions.
Lors de la dernière guerre turco-russe, il paraît s'être occupé de politique d'une façon par trop semblable à celle des religieux du moyen âge qui maintes fois quittèrent la robe pour endosser l'armure. 11 était jeune et enthousiaste. Pris les armes à la main il fut arrêté, envoyé chargé de fers à Constantinople et banni de l'Empire. Il vécut successivement à Athènes et à Corfou. Peu à peu contraint de s'éloigner davantage de sa patrie, il vint à Rome, d'où il fut envoyé aux Etats-Unis et dans l'Inde anglaise en qualité de secrétaire des délégués du Saint-Siège. On négociait pendant ce temps, auprès de la Sublime Porte, la question de son retour, qui ne fut pas accordé sans difficultés ; il put cependant rentrer après huit années d'absence.
N'ayant pas atteint l'âge où le besoin de repos se fait sentir, ou auquel on a tant vu que la curiosité cesse, que le stock de souvenirs à revivre suffit, il lui faut une grande résignation, d'autres disent un ardent amour pour son pays, peut-être aussi une grande ambition, pour supporter cette existence esseulée, ces mois se succédant les uns après les autres, sans avoir pu échanger une parole avec un être civilisé, sans pouvoir parfois et pendant plusieurs jours communiquer avec Scutari pour recevoir son courrier. Son caractère religieux, son exil, sa bienfaisance lui ont, on le comprend aisément, créé une grande et incontestable influence dans ce clan ; il en est en quelque sorte, aujourd'hui encore, le chef, depuis l'absence de Prenk Bib Doda; du reste l'usage le voulait ainsi autrefois.
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. A côté de la demeure de Don Primo Dochi, se trouve l'église de Saint-Alexandre; bien humble construction en pierres, encore inachevée à l'intérieur, car on est pauvre en Mirditie, elle est si petite la cathédrale, que les jours de fête Monseigneur officie en plein air, afin de ne pas laisser les fidèles hors du temple. J'aurais aimé assister aune de ces solennités, dans ce cadre grandiose, les femmes en leurs plus riches costumes, les hommes armés ; quel intéressant tableau doit alors présenter ce petit plateau, occupé par trois ou quatre mille personnes. Après le service divin on tire à la cible, seule réjouissance de ces montagnards.
Ainsi que je l'ai précédemment dit, le village, tel qu'on le trouve en d'autres pays, n'existe pas en Mirditie ; il en est de mêmeàOrosch, qu'on désigne comme la capitale de la tribu et qu'il serait plus exact d'appeler le point central.
D'après Pouqueville, le vrai nom de cette ville serait « Rocher » mot auquel les Albanais auraient ajouté l'article « au » changé en « o «par les géographes italiens. Je ne vois pas trop comment il en est arrivé à cette interprétation. D'autres ont voulu y voir un souvenir de la domination des Serbes dont plus d'un prince s'est appelé Urosius ou Ouroch en slave et dont les monnaies sont encore si nombreuses en Albanie. Rien n'indique que les Slaves aient pénétré dans ces montagnes d'un accès difficile: elles devaient être le refuge des vaincus.
Pour arriver à l'ancienne Orosch, il faut escalader des blocs de rochers qui encombrent le lit d'un torrent à sec dans cette saison ; je rencontre sur ma route sept ou huit maisons en ruines, les unes ont été abandonnées, les autres brûlées par ordre des autorités pour punir leurs possesseurs de quelque meurtre ou de quelque acte de rébellion. Après
une demi- heure d'ascension j'atteins une ruine importante. Sur une large terrasse adossée à la montagne, se dressent de grands pans de murs en pierres bien taillées et en arrière une large et haute tour carrée, c'est tout ce qui reste de la demeure familiale des Chefs, qui depuis plusieurs généralions gouvernaient la Mirditie. Tombé en disgrâce, Prenk Bib Doda le seul et unique fils du dernier chef, a été exilé en Asie Mineure, où il se trouve actuellement et la demeure de sa famille livrée aux flammes, sur les ordres du gouverneur général de Scutari.
A en juger par les ruines noircies que j'ai sous les yeux, l'habitation devait avoir grand air avec sa tour qui, me diton, servait de dépôt pour les vivres et les armes; il eût été intéressant de la retrouver animée de la vie qu'y devait mettre la présence d'une nombreuse famille dont, suivant l'usage, tous les membres habitaient ensemble, avec leurs serviteurs et leurs protégés ; il fait une telle chaleur que je serais tenté de croire que le soleil a lui-même incendié ces bâtiments, si je ne me rappelais à temps, que la montagne à laquelle ils sont adossés est si élevée que pendant les plus grands jours de l'année, le soleil, m'assurait-on, ne pénètre que durant trois heures dans cette gorge. J'ai décidément mal clioisi mon heure pour rendre au Caïmacam * de la Mirditie la visite qu'il m\a faite le lendemain de mon arrivée.
Les gardes du corps que labbé m'a donnés, pour m'escorter pondant mon séjour dans la montagne, ont annoncé mon arrivée à ce fonctionnaire qui m'attend en haut de la brèche, par laquelle je pénètre comme un assiégeant, afin
i. Titre équivalent à celui de sous-préfet, dans ladministralion turque.
d'abréger ma cuisson ; ses parents, ses gardes et ses serviteurs font la haie en armes sur la terrasse. Marco Gion (Marc fils de Gion) me conduit au premier étage dans une aile de cette maison, qu'il a tant bien que mal reconstruite, afin de s'y loger avec les siens. La chambre, où je m'asseois à la turque sur des tapis et des coussins, est entièrement blanchie à la chaux; quelques armes sont accrochées aux murs. Deux étroites fenêtres grillées percées dans une véritable muraille de forteresse donnent à cette pièce un aspect moyennageux que complète une très étroite cheminée haute de quatre à cinq mètres. Dans Tûtre noirci est suspendue une grille en fer forgé, sur laquelle on brûlait autrefois des éclats de bois de pin pour s'éclairer ; une petite applique à pétrole, à réflecteur de fer blanc, que j'aper(;ois sur un mur, dénote qu'un peu de civilisation s'est infiltré jusqu'ici, aux dépens de la couleur.
Bel échantillon de la race Mirdite, le Caïmacam est un cousin germain de Prenk Bib Doda, et, d'après l'usage de la famille, lui succéderait en cas de mort; le Gouvernement Impérial, prenant en considération cette qualité d'héritier, lui a confié cet emploi qui équivaut à celui de chef de la Mirditie et lui procure un petit traitement, il espère ainsi l'avoir plus facilement dans la main *. Il me reçoit aimablement, répond avec complaisance aux nombreuses questions que je lui fais adresser sur les mœurs et les usages de la montagne; pendant tout ce temps, la porte restée ouverte est encombrée par ses gardes qui suivent avec intérêt l'entretien; la visite d'un étranger, d'un consul de France, surtout, il n'en était pas venu depuis vingt-huit ans, est chose
1. Soupçonné par les autorités impériales, Mario Gion a été en 1897 exilé à Mossoul.
Paj'sago'mirdite & Orosch.
si extraordinaire, que, malgré le soin qu'ils mettent à dissimuler leur curiosité, on s'aperçoit aisément que mon passage est un événement dont on s'entretiendra pendant longtemps. Je prends congé de Marco Gion qui, suivant l'usage, surveille mon départ, et nous suit longtemps des yeux afin d'être certain qu'aucun accident ne nous arrivera en quittant son toit.
; Le lendemain, excursion au Monte-Santo, montagne qui domine Orosch et dont le sommet est à I 300 mètres environ au-dessus du niveau de la mer; l'ascension est la répétition des difficultés déjà rencontrées, souvent même plus sérieuses, sentes en lacet sur les flancs de la montagne; parfois les endroits ravinés par les eaux sont comblés par des amas de pierres maintenues par des branchages lichés en terre, on passe le plus rapidement possible afin de ne pas, en prolongeant le stationnement de la monture, faire dévaler cette route d'un nouveau genre, par trop suspendue, sur laquelle on ne fait pas sans émotion ses premiers pas.
Monseigneur Don Primo Dochi qui nous a accompagnés, s'est fait construire pour l'été un chalet, sur une des collines qui hérissent le Monte Santo : le panorama est grandiose, on aperçoit toute la région du Drin noir avec ses montagnes sombres, plus loin les monts Maudits, la haute et basse Albanie ; les yeux, après cet étalage de monstrueuses et titaniques révolutions géologiques, sont heureux de contempler l'Adriatique dans son charme infiniment pénétrant.
J'aperçois un amas de ruines couvrant un assez vaste espace, ce sont, paraît-il, les restes d'une ancienne abbaye de Bénédictins, on ne sait rien dans le pays sur les événements qui ont occasionné cette destruction et l'exode des Pères. QuQ faisaient-ils dans cet endroit d'un accès si diffi-