LES MIRDITES
contrée montagneuse appelée Maréna, dans le voisinage de Djiakowa et dont quelques habitants de cette région disent encore aujourd'hui être parents avec des familles de la Mirditie. Plus d'un Albanais servit du reste dans les armées musulmanes, tels que Jacoub Arnaout, Balaban Pacha tué au siège de Croïa ; je vois également, d'après Hopf, précédemment cité, qu'un membre de la célèbre famille Dukagini, Paolo IV, avait embrassé l'islamisme avant que les Turcs se fussent emparés de l'Albanie, il devint Pacha ; d'autres membres de celte famille suivirent son exemple*. Ces diflerentes versions, on le voit, pour en revenir aux Mirdites, leur donnent une origine guerrière et jusqu'à nos jours ils ne l'ont pas démentie, ils sont les plus turbulents des montagnards.
J'ai précédemment décrit leur costume. Les femmes sont généralement de petite taille, la plupart blondes, ne se teignant jamais les cheveux ainsi que le font sans exception toutes les femmes de Scutari et des autres montagnes. Les hommes de taille peu élevée sont agiles et bien bfttis.
Goût irrépressible pour la vengeance, fanatisme religieux farouche, généralement fidèles à la parole donnée, tels sont les traits distinctifs du caractère des Mirdites et, du reste, de la plupart des autres montagnards de la Haute- Albanie. Les Mirdites ont cependant, je dois le reconnaître, une triste réputation, elle est assez méritée ; on les traite de pillards, ils le sont incontestablement, mais on les fait plus noirs qu'ils ne le sont en réalité, il y en a de fort pauvres, surtout parmi ceux qui vivent au pied de la montagne; de temps à autre, ils succombent à la tentation et
i. V'^oir annexes
dérobent quelques bêtes à leurs gras et riches voisins de la plaine fertile de Zadrima ; ces vols sont fréquents Tété surtout, car pendant Thiver ils ont épuisé leurs provisions et l'époque de la récolte n'est pas arrivée ; ces méfaits ont lieu aussi à l'approche de quelque grande fête religieuse où ils sont dans l'habitude de faire un festin ; peut-être pensentils que leur patron ou le saint personnage qu'ils veulent ainsi honorer s'emploiera pour atténuer les conséquences de leur vilaine action, malheureusement il y a beaucoup de fêtes et de saints, le propriétaire des bêtes convoitées cherche à défendre son bien et il en résulte presque toujours mort d'homme.
Dans l'intérieur de leurs montagnes, les Mirdites possèdent assez de pâturages pour n'être pas obligés de les quitter, comme le font d'autres tribus qui descendent vers la mer : aussi sont-ils restés plus indépendants, leur isolement est cependant pour eux une cause d'appauvrissement car ils se bornent à produire ce qui leur est nécessaire ; les Mirdites de l'intérieur viennent très rarement en ville, la route est trop difficile et trop longue, ils vendent en général leurs produits à un individu installé à mi-chemin de Scutari et qui leur donne en échange les quelques objets dont ils peuvent avoir besoin : café, sucre, savon, pétrole, poudre et cartouches, aiguilles, lampes en fer-blanc, car il n'y a dans ces montagnes aucune boutique, aucun café. Indépendamment du maïs, le sumac est la principale ressource du pays avec le charbon de bois. Quant à l'exploitation de leurs magnifiques forêts ou des mines qu'on ne peut manquer de trouver, elle est encore impossible, il n'y a pas de route. Ils sont fort sobres en temps ordinaire ; contrairemenl à l'usage albanais, ils mangent rarement assis à terre, ils ont
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des sièges bas, et parfois des chaises faites dans le pays et qui ne sont pas sans originalité.
Les Mirdites sont soumis aune loi dite loi Dukagini, qui leur aurait été donnée par un prince de cette famille qui aurait longtemps gouverné en Albanie, loi qui est à peu près en vigueur dans toutes les autres tribus ; elle n'est ni imprimée, ni écrite, ce qui serait parfaitement inutile car tout le monde est illettré, elle se transmet par tradition dans certaines familles, dont les membres composent le conseil chargé du règlement des questions portées devant lui.
Les affaires sont peu variées, vols de bestiaux, empiétement de terrains, se terminant en général par des meurtres. Quand on n'en est pas arrivé à cette sanglante conclusion, si le vol est prouvé, le voleur est condamné à restituer l'objet dérobé ou sa valeur et au paiement d'une amende dont le montant est réparti entre les juges ; si une maison ou une haie a été dégradée, le coupable est également tenu de réparer le dommage et de payer une amende ; en l'absence de preuves, les juges peuvent demander des témoins prêtant serment.
Malheureusement ces affaires sont rares, les têtes sont chaudes, la vie sans valeur, tout le monde est armé et la majeure partie des contestations, avant d'arriver devant le tribunal, ont été le plus souvent réglées à coups de fusil. « Rien n'est plus juste que le fusil d'un Albanais », dit-on dans le pays. Dès qu'il y a eu un meurtre ou tentative avortée, ainsi que je l'ai dit précédemment, les adversaires et leurs familles entrent en sang. Suivant la loi Dukagini elle-même, le sang ne peut se perdre ; quand il a coulé, il faut le reprendre. Deux blessures valent un sang.
Celui qui a tiré sur un individu, même quand il l'a
manqué, lui a pris l'honneur, expression da pays, il doit s'attendre à être tué à la première occasion, tant que la pacification n'a pas été faite. Quand le sang n'a pas coulé, on peut parfois arriver à éteindre la vengeance en faisant payer une indemnité à celui qui a été offensé.
Dans le cas contraire, prend naissance une de ces interminables vendettas qui obligent tous les mâles des familles devenues ennemies, à se garder*, car les membres de celle qui doit un sang, sont exposés à être tués à chaque coin de route; quelquefois, quand un sang a été repris, les anciens décident que chaque famille ayant un nombre égal de morts, la vengeance doit cesser ; la famille qui n'obéit pas et continue la vengeance, c'est-à-dire l'assassinat, est condamnée à voir sa maison livrée aux flammes ; comme les familles sont souvent nombreuses, tous les membres habitant ensemble, douze ou quinze personnes, parfois davantage, se trouvent alors sans asile, jusqu'au moment où elles auront pu reconstruire leur demeure, si elles en ont les moyens ; dans le cas contraire, ce n'est plus qu'un groupe de désespérés, errant exposés à toutes les privations et toutes les tentations. Quand il a été décidé par le « Djubal » (commission des montagnes) qu'une maison sera brûlée, c'est le « Bayraktar » (porte-drapeau) du clan dans lequel se trouve la maison qui doit exécuter la sentence ; aucun de ceux qui n'appartiennent pas à la tribu, n'a le droit de prendre sa place, car si, en cas de résistance, il était tué ou blessé, il en résulterait l'ouverture d'une vendetta de tribu à tribu.
1. Si un des membres d'une famille en sang est un prêtre, le sang n'est pas en général repris sur lui, son habit le met en dehors de la vengeance.
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Quand un homme meurt assassiné, on ne le lave pas avant de Fensevelir, le sang qui a coulé l'a lavé. . Il est rare qu'une jeune fille ou une femme ne soient pas respectées, toute offense dont elles seraient les victimes aurait pour le coupable et les siens de trop graves conséquences; les femmes sont en dehors des représailles, elles sont en quelque sorte sacrées, leur causer un préjudice ou les insulter est un acte honteux, celui qui tue une femme doit deux sangs. Si une femme est tuée, son mari doit reprendre son sang ; dans le cas où il ne le ferait pas, il doit ce sang à la famille de sa femme, dont les membres chercheront alors à le tuer. Si cependant une femme est blessée ou tuée par mégarde, dans une querelle, on peut parfois arriver à une entente avec le mari et l'amènera renoncer à sa vengeance moyennant le paiement d'une indemnité dont le montant n'est pas moindre de trois bourses (300 francs) et peut s'élever jusqu'à soixante-quatre bourses. Je ne sais si ce respect est une suffisante compensation à leur pénible existence, car elles font tout dans la maison, vont travailler aux champs, ramassent le bois, cherchent leau à la source, tissent les étoffes destinées aux vêtements et portent souvent en ville à trois jours de marche les plus lourds fardeaux, aussi vieillissent-elles rapidement.
Malgré le danger qui peut en résulter pour les coupables, il arrive parfois que la conduite d'une femme mariée ne soit pas exempte de reproches ; il y a partout des amis et des cousins ; le mari trompé a le droit, quand il les surprend, de tuer ceux qui l'ont offensé, mais, comme le sang ne peut se perdre, il contracte une double dette vis-à-vis des familles de ceux dont il s'est vengé ; l'ouverture de ces tristes comptabilités a de si désastreux effets, qu'il hésite
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souvent avant de se lancer, lui et les siens dans cette aventure. Il prévient alors la famille de son infidèle compagne. Quand les preuves leur paraissent convaincantes, les parents, le père ou un des frères, approuvent son projet de vengeance et lui remettent une cartouche ; ce don équivaut au célèbre « Tue-la » qui en Occident a fait tant de bruit ; dans dans le cas où il en fait usage, il ne doit pas ce sang, car il a agi comme mandataire, il a tué avec une balle qu'il n'avait pas achetée et qui ne lui appartenait pas.
Cette subtile distinction est encore mise h profit par ceux * qui, n'ayant pas le courage de reprendre un sang ou de venger une injure, s'adressent à un montagnard et lui remettent avec une somme d'argent quelques cartouches, le montagnard ne se considère pas comme un assassin, il n est qu'un homme payé pour accomplir une besogne.
Si une jeune fille mirdite est donnée en mariage ou vendue à un musulman, la maison des parents est brûlée, défense leur est faite de la reconstruire, ils sont chassés de la tribu et ne peuvent y rentrer qu'en ramenant leur fille avec eux ; ceux qui ont prêté les mains à ce marché ne sont plus admis dans l'église. Cet article de la loi des montagnes est propre aux Mirdites. Dans les autres montagnes, au contraire, il arrive très fréquemment que des catholiques épousent des musulmans. Un Mirdite qui se ferait musulman courrait grand risque d'être tué.
Les prescriptions de la loi des montagnes ne sont pas dépourvues d'une certaine équité et suffisent en sorte à main-
i. Femme dont tous les parents mâles auront été tués et qui veut continuer la vengeance ; habitants de la ville, moins courageux ou ne voulant pas en se vengeant eux-mêmes, être obligés de s'enfuir et de ruiner leur famille.