‹ Souvenirs de la Haute-AlbanieChapitre 33 sur 57 · Princesse · texte numérisé non relu

Princesse

TIRANA

mânes de Tirana ; elles étaieot bien gracieuses avec leurs laides pantalons de soie blanche recouverts d'autres pantalons de gaze de soie blanche, aux poignets de velours rouge

couvert de broderies d'or comme leurs petits gilets. Quels charmants minois elles avaient dans ces photographies destinées à leur famille ! Elles seront prochainement enfermées et ne doivent plus alors être vues par un étranger. Les femmes musulmanes de grande famille sortent très rare-

ment; la partie de rhabitalion qui leur est aflectée contient de fort beaux jardins dans lesquels elles se promènent; parfois aussi elles vont passer quelques semaines dans leurs terres. Elles reçoivent beaucoup et sont rarement seules, car les frères et leurs familles vivent dans la même maison.

Le costume national des Beys est également fort élégant, on y sent le voisinage de l'Epire, il est plus semblable au costume grec.

Malgré la diminution de la fortune, par suite des partages, de l'absence de débouchés qui ne leur permet pas d'augmenter le rendement de leurs magnifiques propriétés, mon aimable hôte et quelques-uns de ses parents mènent encore la plus large et la plus fastueuse existence ; aussi l'influence de ces maisons est-elle grande. Leurs chefs rendent tant de services qu'ils ont de nombreux clients. Au moyen âge on comptait par lances, aujourd'hui à Tirana on dit, telle maison est forte de 300, de 500 fusils. Sur un appel du Bey, à la moindre apparence de nécessité, tous ses amis accourent en armes chez lui, prêts à le soutenir. Parfois, trop souvent même, des querelles surgissent entre ces grandes familles et prennent un tel caractère de gravité que les boutiques du bazar se ferment à cause des dangers de la lutte qui souvent descend dans la rue.

Quand un de ces riches beys, qui, du reste, sortent généralement escortés d'hommes armés, traverse le Bazar, le travail cesse immédiatement dans la rue par laquelle il passe : ouvriers et patrons se lèvent et se tiennent respectueusement devant la porte du magasin afin de le saluer.

La veille de mon arrivée, un jeune bey appartenant à la famille des Toptan et parent de Fuad Bey, assis dans un magasin, tombait frappé d'une balle de revolver qu'un cousin

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germain avait déchargé sur lui par derrière; c'était une lâche agression dont le motif est resté inconnu du public. Il fut rapporté chez lui dans le plus triste état ; quoique grave, le cas n'était pas désespéré, car le projectile, contournant les côtes, était sorti en bas de l'abdomen, sans occassionnerde lésions mortelles. C'était le fils unique de l'une des plus puissantes familles de Tirana. L'émoi était grand en ville ; on ignorait si les parents ne chercheraient pas à le venger immédiatement. Des troupes envoyées de Durazzo étaient arrivées quelques heures avant moi, afin de s'opposer autant que possible aux représailles ; ces grandes familles étant plus ou moins alliées entre elles, quatre ou cinq maisons étaient gardées par la troupe. On disait que le père voulait rendre responsables, non seulement le meurtrier qui s'était enfui et ses parents (deux de ses frères qui devaient partir de Durazzo pour Tirana en même temps que moi, avaient été retenus par les autorités de crainte qu'ils ne fussent tués en route), mais encore ceux qui se trouvaient avec son fils quand il avait été frappé, ceux qui avaient donné asile au meurtrier et ceux qui l'avaient aidé à s'échapper. Heureusement que le père, malgré sa profonde douleur, sut conserver assez de sang-froid pour contenir les amis et les partisans qui encombraient sa maison. Quand je Tallai visiter, pour lui exprimer la part sympathique que je prenais à sa douleur, ce vieillard courbé sous ce coup cruel, entouré du haut clergé musulman aux belles figures, graves et résignées devant cette fatalité, le silence qui pesait lourdement sur tous ces hommes réunis, s'attendant à apprendre à chaque instant la fin du dernier rejeton d'une vieille race, constituaient un de ces saisissants tableaux qui ne s'oublient pas. Le blessé était jeune; il s'est, m'a- t-on dit, rétabli et tout

permet d'espérer, que, grâce à l'intervention d'amis communs, on parviendra à réconcilier ces familles dont une hostilité déclarée amènerait entre elles une longue série de meurtres *.

L'habitude de la vengeance, dans le style albanais, c'està-dire l'assassinat, il faut dire le mot, malgré leurs dehors beaucoup plus civilisés que ceux des habitants de la Haute- Albanie, est hélas ! tout aussi enracinée à Tirana. On m'a rapporté qu'un officier avait tué dans une dispute un des frères de mon hôte ; quelques jours après le frère et le fils de cet officier tombaient assassinés. Depuis ils ont fait la paix et se sont rencontrés tous deux chez moi à Durazzo.

Plusieurs des jeunes beys de Tirana ont fait leurs études à Constantinople, ils sont vêtus à l'européenne, parlent et écrivent fort bien le français. La ville natale offre peu de ressources pour eux. Après le séjour de la capitale, la lutte recommence entre l'existence antique et les nouvelles habitudes. Malgré la satisfaction qu'ils ont pu éprouver à ren* trer dans leur famille, ils doivent plus d'une fois jeter en arrière un regard attristé ; ils ont acquis avec notre langue et nos écrivains une autre âme. Trois âmes font-elles aisément bon ménage ensemble? Je n'oserais l'affirmer; ils sont Albanais, Albanais enthousiastes et rêvent parfois d'une patrie albanaise. J'ai entendu l'un d'eux déclamer en langue albanaise une imitation de la Marseillaise^ composée par lui ; me parlant de ses paysans, il me dit un jour : « ne sont-ils pas mes frères». Je devinai l'âme française. Quanta l'âme musulmane, si farouchement religieuse, qu'aurait-elle répondu si elle avait dû ou voulu se laisser entrevoir, mon

i. Le fiey qui avait blessé ce jeune homme a été assassiné trois ans après dans une bagaiTe.

sympathique interlocuteur ne m'en a rien laissé deviner*. Avec quelques routes, les jeunes gens riches de Tirana auraient une occupation dans la surveillance et l'exploitation de leurs immenses propriétés et augmenteraient leurs revenus ; actuellement, ils ne parviennent même pas à écouler ce

Namaz giah «l'Ahmed Bey à Tirana.

que la terre, bien que très imparfaitement cultivée, leur produit ; d'un autre côté, la censure est d'une intolérance telle qu'ils renoncent pour la plupart k recevoir des journaux ou des livres ; ils sont bien isolés et la solitude est souvent mauvaise conseillère. Dans ces conditions : ruine financière, ruine intellectuelle, ils ne tardent pas à comprendre la responsabilité du gouvernement dans cette désastreuse situa-

l. Trois années ne s'étaient [ms écoulées qu'il fut arrêté et envoyé en exil à Tripoli, d'où il a réussi à s'échapper pour se réfugier en Italie,

tion ; c'est fort regrettable, car ils m'ont paru pour la plupart exceptionnellement intelligents et beaucoup plus affinés que du côté de Scutari. La race des Albanais du sud et de l'Epire a fourni à l'administration de nombreux magistrats, des officiers généraux, des médecins dont la plupart parlaient plusieurs langues et avaient souvent une très réelle valeur.

Il y a peu d'occasions de se distraire à Tirana, si ce n'est à l'époque des deux grandes fêtes religieuses musulmanes, le Baïram et le Courbam Baïram. Un vaste pré attenant à la maison de mon hôte et bordé d'admirables cyprès a été, par testament, affecté par son père *, descendant des illustres beys de Tirana, à la célébration des réjouissances qui accompagnent ces fêtes; une grande partie de la population s'y réunit; on y a construit un emplacement d'où le hodjapeut diriger la prière.

Un mariage, une circoncision sont toujours accompagnés de fêtes, qui se prolongent durant plusieurs jours et pendant lesquelles on déploie un luxe extravagant ; on fait venir les danseuses tziganes. Les bohémiennes de Tirana sont célèbres dans toute l'Albanie par leur beauté et leur élégance et, sans le triste événement survenu avant mon arrivée, j'-^iirais assisté à une de ces fêtes. Chaque fois que la danse est terminée, la danseuse fait le tour de la salle et les spectateurs, quand ils sont satisfaits, posent sur son front, son visage en sueur et son cou, des pièces de monnaie que la transpiration y retient; quelques-unes d'entre elles sont, paraît-il, fort riches.

A l'exception d'une cinquantaine de catholiques qui ont

i, Ahmed Bey.

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une petite chapelle et de 2000 chrétiens du rite grec (Slaves et Koutzo-Vlaques), le restant de la population pratique la religion musulmane, mais appartient en général à la secte des Begtaschis ou des derviches hurleurs. Leurs cérémonies ont été si souvent décrites que je n'en ferai pas le récit. Mais combien sont intéressants les turbés * de leurs saints, qui sont l'objet de la plus pieuse et de la plus farouche vénération ; quel repos et quel calme dans leurs tékés (maisons de prière) perdus au milieu du feuillage gris des oliviers, accotés de sombres et gigantesques cyprès. Dans l'intérieur, la propreté est admirable, le plancher semble un marbre poli, en cercle sont les peaux de mouton sur lesquelles après leurs exercices ils s'affaleront exténués et veules ; aux murs, une superbe collection d'armes anciennes, tout l'arsenal de l'antique Islam, d'énormes massues en bois d'olivier, des hallebardes gigantesques, souvenirs d'anciens sectateurs, peut-être les descendants de ces terribles derviches qui se mettaient à la tète des troupes musulmanes pour leur inspirer leur fanatisme cruel, en montant à l'assaut de Constantinople, de lourdes masses d'armes. Le Scheik ^ fort aimable, qui me laisse tout inspecter et toucher, me fait voir d'anciens sabres hongrois, de vieilles épées polonaises tombées peut-être des mains des anges de Sobiecky, tout un passé d'histoire militaire, dont la griserie vous monte au cerveau.

Comparée aux autres villes de l'Albanie supérieure, Tirana n'a pas un passé ancien. Dans une plaine, en ces temps de luttes et de défense on ne pouvait songer à fonder dans cet endroit une cité qui fût devenue une proie facile pour les

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