Hecquard, Histoire de F Albanie
LA FAMILLE TOPTAN. — FONDATION DE TIllANA. in.
et le massacre des habitants, Timportante et sompr tueuse maison des Thopia, où avait autrefois habité Scanderbeg, se désignait une des premières à la cupidité des pillards.
Parmi ceux qui dévalisaient la riche demeure, dont lès habitants avaient disparu, se trouvaient deux janissaires originaires l'un d'Anatolie, Tautre d'Ochrida en Albanie. Inutilement ils avaient parcouru les chambres du palais, tout avait déjà été enlevé, ils allaient se retirer, quand des cris d enfant se firent entendre, paraissant sortir du plafond. ATaide d'une échelle, ils découvrirent une trappe donnant accès dans un grenier où ils trouvèrent des femmes en pleurs autour d'un berceau; pendant que l'Anatoîiote cherchait les trésors qu'il supposait avoir été apportés dans cet endroit, son compagnon s'approcha du groupe des femmes effrayées et ayant remarqué au cou de celle qui couvrait le berceau de son corps un collier d'or, il s'en empara. Cette femme était la sœur de Scanderbeg, l'épouse de Thanos Musaché Thopia, l'enfant élait leur troisième fils.
Le janissaire d'Anatolie revenant les mains vides, tourna sa rage contre ces malheureuses créatures, il précipita par la trappe la femme de Thopia dont le corps alla se briser sur les dalles de la salle et s'apprêtait à en agir de même avec l'enfant lorsque son compagnon, pris de pitié, l'arrêta et lui offrit le collier d'or en échange de son innocente victime.
De retour à Rahitza, près d'Ochrida, l'Albanais donna à cet enfant le nom d'Ali et le fit élever dans la religion musulmane. Ali grandissait, turbulent, toujours en lutte avec ses camarades qui l'appelaient chrétien bâtard, infidèle, à cause d'un tatouage qu'il portait sur l'avant-bras, repré-
sentant une croix au milieu d'un cercle*. Atonies les questions sur son origine, le soldat répondait qu'il était son fils.
Ayant été incorporé dans les janissaires, il ne tarda pas à se distinguer par son courage, son habileté dans le maniement des armes et parvint h un grade élevé qui lui valut le commandement de la forteresse de Varna.
Quelque temps après, le gouverneur de Croïa, qui était lui-même de Varna et désirait revoir sa patrie, obtint de Constantinople l'autorisation de permuter avec son collègue de Varna ; peut-être ce dernier désirait-il de son côté se rapprocher de Rahitza.
Ali Bey était depuis peu de temps à Croïa, dit la chronique qui m'a été communiquée, que les vieillards* quand ils le rencontraient le regardaient attentivement, paraissant chercher à préciser un souvenir confus et semblaient prendre plaisir à s'asseoir devant la porte du château afin de le voir passer. Un jour qu'à cheval il croisait un groupe de paysans, une femme qui se trouvait parmi eux s'écria : « Mon enfant, mon maître! » et se mit à pleurer. Ali Bey surpris, lui ayant demandé les motifs de sa douleur, elle répondit en sanglotant : « Pardonnez-moi, Seigneur, mais j'ai cru voir en vous le fils de Mamiza Thopia, l'enfant que j'ai nourri de mon lait. Hélas je suis folle et vieille, car j'ai vu les soldats la tuer lors de la prise de la ville et lui, pauvre enfant, arraché de mes bras, il a disparu pour toujours. »
Ce récit, la douleur de cette femme impressionnèrent
i. L'usage du tatouage était dans le temps fort répandu, mVt-on dit, en Albanie. Comme on coupait généralement Ja tète aux vaincus, on avait soin de tatouer Tenfant afin de le pouvoir reconnaître plus tard s'il était tué.
2. Peut-être d'anciens habitants, revenus après avoir embrassé l'islamisme.
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profondément Ali Bey ; peu à peu il revécut sa jeunesse, se rappelant les railleries de ses camarades d'enfance, le mystère qui semblait planer sur son origine et le peu d'afîection que lui témoignait la femme de celui qui se. disait son père. Désireux d'en connaître davantage, il fit venir cette vieille paysanne qui lui fit le récit de ses infortunes, de ses souffrances pendant le siège de Croïa, sans omettre le rapt commis par le janissaire et la fin tragique de sa maîtresse. Lui montrant ensuite une plaque d'argent suspendue à son cou elle s'écria : « Voici tout ce qui me reste de la noble maison des Thopia, ce souvenir qui m'est plus précieux que la vie, est un cadeau de ma maîtresse, l'écusson qu'on y voit gravé est celui de la maison dans laquelle je servais. *:
Ali Bey ayant examiné ce bijou qui portait d'un côté l'effigie de la Vierge et de l'autre une croix dans un cercle, le rendit à sa propriétaire et tomba dans une rêverie profonde. Ayant gardé la vieille femme dans son palais, il fit appeler les anciens survivants du siège qui confirmèrent son récit. Il fit ensuite venir le vieux janissaire de Rahitza et lui donna l'ordre de déclarer franchement de son côté ce qu'il savait ; le soldat après avoir juré sur le Coran de dire la vérité, raconta dans quelle maison, dans quelles circonstances il avait pris l'enfant qu'il avait élevé. « Cet enfant c'était vous, dit-il en tombant aux pieds d'Ali Bey. Eu vous cachant votre naissance et vous élevant comme mon fils, j'ai commis, je le reconnais, une grande faute. Ayez pitié, monseigneur, d'un pauvre homme. Je n'avais pas d'enfant, je vous ai bien aimé, vous étiez ma joie et mon espérance, mon bonheur quand vous étiez petit était de vous porter dans mes bras, grand de vous voir si brave, j'étais fier de
VOUS avoir élevé et d'être regardé comme votre père. L'orgueil m'a aveuglé. »
Ali Bey ayant alors mis à nu son bras droit, fit voir le tatouage représentant les armes des Thopia ; tous, les larmes aux yeux, se jetèrent à ses pieds le suppliant de reprendre le nom de son père et lui déclarant qu'ils le reconnaissaient pour leur seigneur.
Ali Bey s étant en vain adressé au Sultan, à l'effet d'être remis en possession de ses biens, se déclara indépendant; tous les Albanais de Croïa, les amis de son père et la forte maison des Dukagini embrassèrent sa cause, tant étaient encore ardents la haine du turc et l'esprit d'indépendance parmi ces populations. L'importance du soulèvement, la crainte de le voir s'étendre éclairèrent le Sultan, qui accorda d'autant plus volontiers ce qu'on lui demandait, que le solliciteur n'abandonnait pas la religion musulmane. 11 lui octroya un firman (qu'on dit être entre les mains de Sélim pacha, mais qui ne m'a pas été communiqué] par lequel il était reconnu comme bey, de la famille Toptan* lui donnant en propriété Croïa et les terres qui avaient appartenu à ses ancêtres. Hors les maisons Dukagini, Spata, Koko et Argyro Castro, dans la Basse-Albanie, toutes les autres grandes familles célèbres dans les annales de cette époque guerrière étaient éteintes.
Ali Bey vécut tranquille et mourut à Croïa.
i, La terminaison dan signifie en turc de; Topdan, de Top ; le nom aurait dû être Topiadan mais il n'y aurait rien de surprenant qu'en place d'un nom sans signification pour eux, les Turcs aient préféré le transformer en topdan ou toptan qui veut dire « du canon », de tels à peu près sont encore fréquents chez eux à propos des noms étrangers ; rarement ils laissent échapper l'occasion de faire dans ce cas un calembour qui les amuse.
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A l'époque de sa mort, la situation intérieure du pays s'était modifiée, le système féodal avait repris avec une nouvelle vigueur, avec son despotisme, ses discordes, ses guerres intestines ; chaque bey, dans son château fortifié, avait à lutter contre la jalousie et Tavidité de ses voisins- Ibrahim Bey, descendant d'Ali Bey, se révolta contre la Porte ; fait prisonnier par trahison, il' fut envoyé à Constantinople et décapité, ses biens furent confisqués.
Après quelques années ses fils obtinrent le pardon du Grand Seigneur et furent réintégrés dans leurs biens. Malgré le nombre assez restreint de ses vassaux, la maison des Toptan, grâce à l'excellente position de Croïa put résister aux attaques des beys de Cavaïa, de Scodra et de Dibra. Malheureusement doué d'un caractère assez faible, Adem Agha n'était plus en état de maintenir son influence, quand il mourut laissant trois fils. Moustapha Bey (qui plus tard devint Pachaet mourut mystérieusement), Kaplan Bey, chef de la famille à la suite de la mort de son frère et Chaban Bey qui fut tué pendant une campagne contre les Russes.
Autant son père avait été craintif et indécis, autant Kaplan Bey sut être actif, ferme et décidé, justifiant ainsi le nom qu'il portait et qui signifie léopard. En dépit de sa jeunesse, il sut relever le prestige de sa famille, en luttant avec succès contre ses ennemis. Agé seulement de seize ans il se rendit à Cavaïa afin d'avoir une entrevue avec Chassivar Pacha, le plus important des seigneurs, et sut l'amener à marier son frère avec sa sœur; fort de cette union, il revint à Croïa. Les autres beys craignant les conséquences de cette alliance cessèrent leurs attaques, donnant ainsi à Kaplan Bey le temps de mettre ses affaires en meilleur ordre, de se faire des alliés parmi les montagnards et de se ménager l'appui
de la maison Dukajini en lutte avec le pacha de Scutari.
Ce pacha jaloux et mécontent de l'influence toujours grandissante de Kaplan Bey, s'eflbrça d'en arrêter l'essor en lui cherchant querelle et maltraitant les habitants de Croïa que leurs affaires amenaient à Scutari. Kaplan Bey fit en vain tout son possible pour apaiser un si dangereux ennemi, riches présents, intervention du bey de Cavaïa qui se trouvait être son parent, ne purent désarmer le pacha qui repoussa toute tentative de rapprochement. De part et d'autre d'horribles cruautés furent commises.
Le pacha irrité marcha sur Croïa, mais fut défait par Kaplan ; peu après il revint assiéger Croïa. Le blocus dura un an et demi, n'ayant plus de boulets pour ses canons, Kaplan Bey réduit à faire fondre tous les objets de métal qu'il trouva dans le château et dans la ville, prolongea ainsi la résistance. La chronique rapporte que le dernier boulet pénétra dans la tente du pacha et défonça la poitrine de son neveu, habile guerrier très aimé des soldats. Pendant que le gouverneur de Scutari, furieux, se préparait à livrer l'assaut général, Kaplan Bey, à la tête de ses partisans, fit une sortie et réussit à repousser les assiégeants qu'il poursuivit jusque sous les murailles d'Alessio.
Son allié de Cavaïa, Chassivar Pacha était mort depuis un an, laissant un fils, Ibrahim Bey, qui avait pour femme la propre fille de Kaplan Bey qui, s'autorisant de sa parenté, lui demanda des secours pour continuer la guerre. Tout en étant son gendre, Ibrahim Bey se trouvait par sa mère neveu du pacha de Scutari. Parent des deux adversaires, sa situalion était délicate, il demanda à rester neutre, sympathique en secret à la cause de son oncle, pour lequel loussouff, bey de Dibra avait de son côté pris parti. Cette triple alliance
était un désastre pour Kaplan ; ses adversaires s'adressèrent à la Porte et obtinrent un firman le condamnant à mort comme sujet rebelle et chef de brigands, mais ayant été informé par ses agents à Constant! nople de la sentence prononcée contre lui^ il se rendit à la têle de deux cent cinquante hommes au-devant du porteur du firman impérial, le rejoignit aux environs de Tirana et le faisant prisonnier s'empara de la sentence qu'il portait, la déchira en lui disant : « Moi, l'ennemi de ces beys, je vous arrache ce firman obtenu par leurs intrigues et l'argent de ceux qui veulent répandre le sang d'un innocent. » S'adressant ensuite à la Porte, il exposa comment on était venu l'attaquer dans Croïa, les efforts qu'il avait faits pour sauver l'honneur de sa maison et des siens menacés par l'avidité de ses ennemis. Il accompagna sa requête d'un Mahzar (déclaration du peuple) et obtint peu après son pardon et le titre de Pacha.
Fondation de Ttî^ana^ établissemoit dans cette ville
de la famille Top tan.
Sur l'emplacement où s'élève la jolie ville de Tirana, on ne voyait vers 1600 qu'une forêt et quelques pauvres cabanes. A Sélita, dans le Sud-Ouest, s'élevait la demeure d'un bey originaire de Pekini (Basse-Albanie) qui s'appelait Salman, dont les terres sur lesquelles se trouvait la forêt, s'appelaient Salmaneh. A Mouletia d'autre part, sur les bords du fleuve Arzenl se trouvait le château d'un autre Aoq appelé Souleyman, appartenant à la famille des Barkine et parent du célèbre Nesouh Pacha, connu sous le surnom de Koniahli et renommé pour sa bienfaisance, car il fit bâtir sur la route d'Ismidt à Bagdad des h ans (caravansérails) dis-
tants de neuf à dix heures chaque, tous semblables en forme et importance ; chacun d'eux était doté de terrains dont le revenu était destiné à leur entretien.
Souleyman Bey était un homme instruit et un poète distingué. S'étant rendu à Constantinople, il eut l'occasion d'être reçu au Palais et d'écrire un éloge en vers du Padischah, qui l'attacha à sa personne et lui conféra le titre de Pacha.
Souleyman Pacha ayant reçu le commandement d'un corps d'armée qui opérait en Perse, se fit remarquer par sa bravoure dans divers combats (histoire turque de Naïma) et le sultan pour l'en récompenser lui accorda deux queues de cheval (général de division). Quand l'armée, prenant ses quartiers d'hiver, suspendait ses opérations, il avait pris l'habitude de retourner dans sa patrie et, l'emplacement de cette forêt, l'abondance des eaux lui semblant propices à l'établissement d'une ville, il ne cessait de demander à Salman Bey de lui vendre cette partie de ses propriétés. Ce dernier s'y étant à plusieurs fois refusé, les relations des deux beys devinrent de plus en plus aigres ; fort de sa situation au Palais, Souleyman ordonna un jour d'abattre quelques arbres de la forêt et fit élever une mosquée et un four (1603) ; les constructions n'étaient pas terminées que Salman Bey, à la tête des siens, attaqua les travailleurs et fit jeter bas la mosquée. Il ne jouit pas longtemps de son succès, accusé de sacrilège par son puissant adversaire, il fut condamné à mort ; ses biens confisqués furent mis en vente, Souleyman Pacha s'en rendit facilement acquéreur et put alors mettre son projet à exécution ; il construisit une maison pour lui, attira du monde autour de sa demeure, commençant, ainsi qu'il l'avait toujours désiré, l'établisse-
ment d'une ville qu'il nomma Téhran en souvenir d'une victoire qu'il avait remportée en Perse ; telle est l'origine de cette ville dont le nom s'est peu à peu, par corruption, transformé en Tiran chez les Turcs et Tirana chez les Albanais, et telles sont les causes qui y amenèrent les Barkine de Mouletia.
N'ayant, plus rien à appréhender pour les siens et pour les destinées de sa fondation, Souleyman Pacha reprit le chemin de la Perse où se continuait la guerre ; blessé dans un combat, il fut transporté à Bagdad où il mourut. Suivant ses ordres, son corps fut embaumé et transporté à Tirana. Son cœur est à Bagdad dans un turbé où se lit l'inscription suivante: « Ici est déposé le cœur du brave et généreux Barkine Zadé Souleyman Pacha. »
Son corps se trouve à Tirana dans le turbé situé à côté de la mosquée connue sous le nom de Esky Djami (la vieille mosquée). Ahmed Pacha son fils éleva le minaret et une fontaine ; Ahmed Pacha, petit-fils de ce dernier et fils d'Ibrahim Pacha, fit creuser un canal destiné à alimenter d'eau la ville et à arroser la campagne environnante. Il entoura sa résidence Koula é guiat (le long château) de murailles qui n'avaient pas moins de douze pieds d'épaisseur sur 20 de hauteur ; au centre, disposition que j'avais déjà vue à Orosch dans les ruines de la résidence de la famille Bib Doda, s'élevait une haute tour destinée à servir de refuge en cas de guerre. Cette imposante demeure fut plus tard détruite, pendant les luttes dont on lira plus loin le récit, ses grilles en fer travaillé ornent actuellement les fenêtres de l'ancienne mosquée ; il ne reste plus que les ruines de la porte principale et un cachot souterrain,
Ahmed Pacha était doux, malgré sa force prodigieuse;
sa taille était énorme, son appétit légendaire, il mourut d'une attaque d'apoplexie, laissant quatre filles fort jeunes. Sa veuve qui n'était que la marâtre de ces jeunes filles^ appela auprès d'elle Souleyman Pacha de Pékini, qu'elle épousa au grand mécontentement de ses vassaux qui se soulevèrent et pénétrant de nuit dans le château, contraignirent le Pacha à se sauver. Son épouse effrayée prit, quelques jours après, la fuite, se réfugiant chez ses parents à Scutari, après avoir emporté les bijoux et l'or dont elle avait pu s'emparer.
Les aghas de la maison craignant des représailles, cherchèrent à se procurer la protection de quelque grande famille, et, dans ce but, s'adressant à Kaplan Pacha, dont j'ai précédemment raconté l'origine, le prièrent de consentir au mariage de ses quatre fils * avec les quatre filles d'Ahmed Pacha ; la réunion à ses domaines des biens importants acquis par les descendants du fondateur de Tirana, était pour plaire à l'esprit ambitieux du chef de la famille Toptan, les quatre unions furent célébrées en grande pompe et, en 1798, la maison Toptan vint résidera Tirana.
L'influence que ce quadruple mariage procurait à cette famille devait fatalement, en ranimant la haine qu'on portait à son chef, l'entraîner dans de nouvelles difficultés. Le gouverneur de Scutari, Ibrahim Pacha, commença les hostilités Parent des quatre jeunes épouses, il avait espéré qu'elles se réfugieraient chez lui comme leur belle-mère et qu'il aurait l'administration de ces biens immenses. Irrité d'apprendre que Kaplan Pacha l'avait devancé en s'inslallant à Tirana, il se mit à la tête de toutes les troupes qu'il put réunir et se
i . Voir généalogie.
dirigea à marches forcées vers cette ville. Arrivé à Lapraca, localité qui en est peu éloignée, il fut piqué dans Toreille par un insecte ; malgré la douleur qu'il ressentait, il pénétra dans la ville et mourut (1799) pendant que les soldats s'occupaient à enfoncer la grande porte du château.
Sa mort, au lieu de suspendre l'attaque, la rendit plus furieuse; l'assaut fut terrible, en vain Kaplan Pacha s'efforça de le repousser; ne pouvant y parvenir, il s'enfuit et se réfugia à Croïa. La perte de Tirana était un coup cruel pour son ambition. Envoyajit son fils Souleyman à lanina, il parvint à obtenir d'Ali Pacha de Tepelen un petit corps de soldats avec lesquels il put rentrer en possession de ses biens.
Revenu à Tirana, il eût pu, grâce à la force de sa maison, vivre tranquille, mais son esprit turbulent ne tarda pas à l'entraîner dans de nouvelles aventures. Ayant appris que loussouff Bey de Dibra, allié avec le gouverneur de Scutari, méditait une expédition contre les habitants de Matia, il prit parti pour eux, vint attaquer Dilra, en fut rudement repoussé, et contraint dans sa fuite à gagner Tirana par Ochrida et Struga.
Il était de ceux dont l'existence semble vouée à une lutte perpétuelle; son caractère entreprenant et remuant lui avait créé trop d'ennemis pour qu'il pût espérer vivre en repos. Pendant un séjour qu'il faisait à Croïa, arriva dans cette ville un derviche begtaschi* nommé scheik Mimi qui s'y installa, envoyé, dit-on, par Ali Pacha de Tepelen, qui protégeait cette secte. Ce scheik parvint par sa propagande acharnée à accroître rapidement le nombre des adeptes, qui étaient
i. Voir chap. xvi, VHistorique des derviches begtaschU,
d'autre part autant de précieux auxiliaires pour Ali Pacha, Kaplan et leurs alliés. 11 avait construit en 1807 un téké à Croïa où il s'était installé avec ses derviches. Peu à peu cependant son attitude se modifia; peut-être fut-il acheté par le gouverneur de Scutari, comme on le prétendit sans le prouver? Cependant, il commença à entrer en lutte avec Kaplan et les partisans des Toptan ; son influence religieuse faisait de lui un adversaire si dangereux que, sentant le terrain lui manquer, Kaplan lui fît savoir de cesser ses menées ou d'abandonner la ville. Le scheik se voyant deviné et comprenant le péril de sa situation, chargea un de ses derviches de le délivrer du gouverneur de Croïa.
Ce religieux pénétra dans le château, la journée était chaude et lourde, les aghas et les domestiques endormis. Kaplan Pacha qui sommeillait dans une salle, s'éveilla au bruit que fit le religieux et lui demanda ce qu'il désirait; sans répondre, celui-ci lui présenta une lettre du scheik : voyant le Pacha absorbé dans la lecture, il sortit de dessous sa hirca un teper (sorte de hache à deux tranchants) et se préparait à l'en frapper, quand Kaplan, qui avait vu le geste, le tua d'un coup de pistolet. Deux aghas, au bruit de la détonation, accoururent et virent avec stupeur le derviche étendu à terre et leur maître son arme fumante à la main : « Vous êtes des traîtres, leur cria-t-il, vous avez laissé passer ce chien envoyé par le Baba pour me tuer; si vous ne voulez pas être traités de même, allez trouver son maître, dites-lui de partir immédiatement, s'il refuse tuez-le. »
Les deux aghas, dont l'un s'appelait Bekir Ali, ayant pris avec eux trois hommes, se glissèrent dans le téké à deux heures de l'après-midi ; la porte de la chambre du scheik
était ouverte, il lisait; il tomba frappé de deux balles. Les familles des meurtriers existent encore et sont dans la plus profonde misère .
Ces deux meurtres provoquèrent un tel mécontentement parmi la population de Croïa qui appartenait presque toute à la secte, que Kaplan Pacha prit le parti de résider à Tirana. Informé qu'un de ses gendres, Ibrahim Bey de Cavaïa qui était begtaschi, avait parlé de venger la mort du scheik, il l'invita chez lui, et, sans égard pour leur parenté et les lois de l'hospitalité, le fit emprisonner dans la forteresse de Croïa et s'empara d'une partie de ses biens.
Cependant sa fille, qui se trouvait à Cavaïa, lui dépêcha son kiaïa (intendant) sous le prétexte d'intercéder en faveur de son mari. Au cours de l'entretien, l'envoyé sortit de sa poche une riche tabatière à double fond, l'ouvrit et se bourrant le nez de tabac, poussa un soupir de satisfaction qui fut remarqué par Kaplan Pacha, grand amateur lui-même. « Vous semblez avoir du bon tabac. » « — Je ne pense pas qu'on en puisse trouver de meilleur, répondit l'intendant, votre seigneurie daignerait-elle en prendre?» et retournant adroitement sa tabatière il offrit le compartiment qui renfermait du tabac empoisonné. Il quittait à peine le château que le Pacha, pris de vomissements et de douleurs de tête horribles, expirait dans la nuit (1816). Le lendemain à l'aube, avant que personne n'en sût rien, un char traîné par deux buffles le portait dans le lieu où il devait se reposer de sa sombre et agitée existence.
Son fils, Abdul Rahman Bey, devenu chef de la maison, voulut venger son père, il ordonna de ravager Cavaïa et de mettre à mort Ibrahim Bey, qui parvint à s'échapper et demanda protection au gouverneur de Scutari, qui con-
212 SOUVEiNIRS DE LA HAUTE-ALBANIE.
sentit à marcher avec lui sur Tirana. La lutte dura cinq mois, la ville en^ sortit à moitié ruinée, les partisans des Toptan furent en partie massacrés et leur château détruit par le feu. Malgré tant de revers, Abdul Rahman Bey ne se décourageait pas, il continuait à résister. 11 réussit à faire passer dans Croïa les femmes et les enfants, et comme les secours qu'il attendait ne lui parvenaient pas, il se réfugia à Matia.
Ce qui restait du château fut occupé par les gens de Scutari dont le gouverneur laissa comme administrateur un de ses parents, HadjiEthem Bey de Mouletia qui prit la direction de ces vastes domaines. Il ne jouit pas longtemps de cette situation, il avait à peine, en 1820, achevé la mosquée qui porte son nom, qu' Abdul Rahman Bey, avec l'aide des partisans qu'il avait pu réunir, le chassa à Tirana et rentra en possession de son patrimoine.
La lutte avec Scutari et Cavaïa se prolongea encore quelques années sans résultat. Le gouverneur de Scutari ayant été déclaré firmanli (condamné à mort) par le sultan Mahmoud, Abdul Rahman Bey se joignit avec les siens aux troupes impériales qui assiégeaient Scutari et mirent fin à la dynastie des Pachas indigènes.
Quant à Ibrahim Bey de Cavaïa, arrêté par ordre du Sultan, ses biens furent confisqués, ses fils reçoivent encore sur la cassette impériale 3 000 piastres par mois*, lui-même fut envoyé en exil à Koutaya en Anatolie ; il était parvenu à s'échapper et allait s'embarquer, quand il mourut en quelques heures, on croit qu'il fut empoisonné^.