Tome I, page
bataillon), ils avaient un Tabor-Baba, derviche de leur secte.
Plusieurs grands vizirs, sortis des rangs des Janissaires, avaient favorisé l'entrée de leurs coreligionnaires dans les hauts emplois de l'administration. Qui pourra dire la cause réelle du soulèvement et de la destruction des janissaires, les choses d'Orient ont des dessous bien inexplorés et bien sombres. Pour quelle raison encoururent-ils la colère du Sultan Mahmoud, le grand réformateur ? Avaient-ils médité quelque révolution ? Était-ce seulement une sédition militaire qui fut la cause de leur écrasement ? 11 est permis d'en douter, car ils n'ont pas seuls succombé.
De terribles exécutions et dont il est peu parlé eurent lieu dans l'intérieur de l'Empire ; on n'évalue pas à moins de 60 000 le nombre des Begtaschis, Pachas, Babas, Derviches, citoyens appartenant à la secte, qui périrent sous le glaive du bourreau, furent jetés à la mer ou gratifiés du fatal cordon.
SCHLAKO-KOMANI.
{Les 7iécropoles mystérieuses).
Je désirais depuis longtemps, sans en avoir pu trouver l'occasion, visiter, en amont du Drin, une forteresse qu'on m'avait signalée, connue dans la région sous le nom de Forteresse Delmazian, et située non loin d'un village appelé Komani. En outre, il y avait, m'assurait-on, deux églises dans le voisinage, une montagne surnommée montagne des sépulcres ; on parlait d'une chute du Drin dans ces parages, et enfin d'un arbre désigné sous le nom d arbre d'or, car, alors que le feuillage de tous ceux de même espèce qui l'entourent est d'un vert foncé intense, lui seul pousse chaque année au printemps des feuilles uniformément couleur d'or.
On disait la route de Scutari à Komani difficile, et, connaissant l'indulgence des montagnards pour les mauvais passages, je résolus, informations prises, d'y parvenir par une autre voie, peut-être plus longue, mais moins pénible. Je me rendis à Schlako, y arrivant sans trop de peine a cheval en six heures, dont deux au moins durent être faites à pied ; la route était relativement bonne jusqu'à 800 mètres d'altitude et la descente à Schlako, qui n'est qu'à 600 mètres, plus fatigante que dangereuse. La tribu de cette montagne
2o0 SOUVENIRS DE LA HAUTE-ALBAME.
est bien pauvre, elle ne possède pour vivre que peu de bonnes terres et le produit de la vente du charbon de bois, que les femmes apportent péniblement en ville, d-où elles remontent avec la farine qu'elles ont achetée.
Je n'ai pas, dans mes excursions, rencontré de tribu plus misérable ; si pauvres sont la plupart des habitants, qu'une femme m'avouait en pleurant n'avoir pas de quoi faire le vêtement dans lequel elle sera enterrée. Le type des femmes surtout est fort beau. Là, comme partout hélas, dans la Haute-Albanie, la vendetta fait rage; le curé, en nous promenant, me fait voir l'endroit où une fois par an, à Pûques, il célèbre la messe en plein air, la paroisse étant trop petite pour contenir les fidèles ; cette année, au moment où il se tournait vers l'assistance pour la bénir, après le service divin, un jeune montagnard ayant aperçu un individu qui avait tué un des siens, jugea le moment opportun pour reprendre le sang qui lui était dû : il le tua d'un coup de fusil. Aussitôt de toutes parts des coups de feu s'échangèrent entre parents et amis du meurtrier et de la victime ; avant que l'officiant eût pu intervenir, me disait-il, il y avait déjà dans cette clairière onze mourants couchés à terre, et dans le nombre deux femmes frappées par mégarde ; il a à peine le temps d'administrer en hâte les moribonds qui l'appellent au milieu de cette foule regardant hébétée les horribles conséquences de ce coup de folie. Leurs tombes nouvelles bossèlent la terre autour de nous. Sans le sinistre souvenir des meurtres dont il a été il y a trois jours le théâtre, l'endroit, charmant, serait de ceux dans lesquels on aimerait à passer les heures chaudes de la journée ; il est entouré d'arbres de tous côtés, les rossignols y chantent sans repos, il y fait frais, partout des fleurs et des clématites.
SCHLAKO-KOMAKl. 231
Je veux arriver èi Komani avant le coucher du soleil. 11
: J ^Ij^
Mri el Prena, porteuses de mes bagages.
faut descendre à pied pour trouver le Drin ; les chevaux ne
peuventnous servir. Lit, bagages, provisions sontehargéssur le dos de deux femmes et la descente commence ; descente de trois heures que Mario-Madeleine et Veneranda (Mri et Prena, diminutifs des montagnes) malgré leurs fardeaux pesants, effectuent en riant et filant, comme elles le feront du reste pendant l'ascension du retour, prenant au plus
La traversée du Drin à Komani.
court, escaladant les rochers sons un soleil ardent, gagnant une heure sur nous.
Hessorré entre des quartiers de roches, le Drin coule en torrent. A cette saison cependant, les eaux sont peu hautes, on peut le traverser ; l'embarcation est primitive : deux troncs de mûriers évidés, grossièrement taillés en pointe aux deux extrémités, réunies par deux clefs en bois; l'écartement de ces troncs est momentanément assuré par trois ou quatre
SCHLAKO-KOMANI. 253
grosses pierres. Nous nous entassons tant bien que mal dans cet étrange instrument. Tous, passagers et équipage, font le signe de la croix : quatre hommes manœuvrant de lourdes et rudimentaires pagaies nous remontent lentement dans Teau morte du bord et, se jugeant suffisamment élevés, s'engagent avec de grands cris, dans le torrent qui écume et nous enlève vertigineusement. En quelques minutes nous atterrissons devant la paroisse de Komani où Don Primo nous attend avec des montagnards. Des salves de salut sont échangées ; carabines et revolvers se vident en l'air de part et d'autre. Après cette bienvenue, je suis l'hôte du village et sous la protection de ses habitants.
Malgré la fatigue de la journée, la perspective de l'ascension qu'on doit faire le lendemain et qui commande un peu de repos, je ne puis résister à l'envie de questionner ceux qui, suivant l'usage, assis en rond autour de moi, me font compagnie pendant le repas : où se trouve l'arbre d'or, a-t-il une légende? Hélas, non; seul dans la forêt il a des feuilles de cette couleur, ses racines entourent certainement un trésor, une masse d'or qu'elles sucent et dont elles s'imprègnent.
Malheur à qui frapperait l'arbre avec un instrument de fer, il en serait à son tour frappé ; qui lui ferait du mal ne vivrait pas longtemps, il a un gardien qui dans l'intérieur veille sur le trésor. Pourrai-je avoir de ses feuilles ? Les uns et les autres se tournent vers le prêtre, peu d'enthousiasme. Enfin nous verrons demain, peut-être un peu d'argent aura raison de ces hésitations.
A quatre heures du matin le départ; silencieusement nous montons en file indienne, la route est étroite, abrupte, étouffante, il faitàpeinejouretcependanton a déjàchaud; à moitié
chemin, halte, quelques-uns des hommes qui m'accompagnent ont entre eux une conversation dont l'animation me semble inusitée ; mon drogman m'informe que deux d'entre eux sont en sang et qu'on croit savoir que ceux qui les cherchent tenteront peut-être de se venger aujourd'hui, car on connaît le but de notre excursion. Je leur offre de retourner chez eux et de leur payer leur journée. Ils refusent; venus avec moi, ils se trouvent, disent-ils, momentanément sous ma protection, les tuer dans ces conditions serait offenser l'hôte qui est un être sacré et si, contre tous les usages, ceux qui les cherchent tiraient sur eux, ils se trouveraient en sang avec le clan qui m'a reçu; je ne puis insister, tout en souhaitant que le respect de la loi des montagnes soit plirs fort que l'amour de la vengeance. Je suis entré dans la vie albanaise, plus avant que je ne le désirais. J'éprouve cependant un soulagement en apprenant qu'un de ceux qui vont, je l'espère, bénéficier de l'impunité qui s'attache en ce moment à ma personne est parvenu depuis trente-deux années à se dérober aux balles de ses ennemis. J'espère que sa chance ne l'abandonnera pas.
Nous nous remettons en marche à travers bois et fourrés; mes deux clients ne me quittent guère, l'œil et l'oreille aux aguets, le fusil à la main. Dans les passages difficiles ils ne me sont d'aucun secours, je suis peut-être leur sauvegarde, ils ne me le rendent guère. Nous arrivons néanmoins au sommet rocheux qui surplombe le Drin et sur lequel je dois trouver la forteresse Delmazian; rien hélas, ayant la plus petite apparence d'une ville ou d'un château fort, deux ou trois restes de murs de maisons, quelques vestiges de bâtisse d'aspect peu ancien en aval du fleuve, rien de plus. N'était l'intéressante vue des orbes du Drin, je regretterais
SCHLAKO-KOMANl. 255
les fatigues de l'ascension ; il faut cependant la continuer. Nous ne tardons pas à atteindre l'église de San Giovanni, dont il ne reste au milieu des arbres que quelques pierres couvertes de mousse. On me montre non loin de li l'arbre d'or, un chêne' assez beau dont toutes les feuilles sont en elfetdu plus beau jaune citron, alors que tous les chênes qui
1 du château Uelmazian.
l'entourent et le touchent sont sans exception du vert le plus vigoureux. Moins superstitieux que les farouches montagnards qui m'entourent, mon cawass porte la main sur l'arbre sacré et m'en apporte tranquillement un rameau,
<. Qaercus sfssililtora. S. M, Var. — Par un phénomène élrange et que j'ai conslalé deiiv mois plus lanl, les feuilles de cet arhre, forl bien portant du reste, deviennent vertes quand le feuillage des autres chênes commence à jaunir.
sans que le génie chargé de garder le trésor ait songé à venger cet affront.
Nous sommes à 400 mètres d'altitude, sur un contrefort très lioisé de la grande montagne dont le sommet dénudé nous surplombe. Ici commence la montagne des sépulcres ; la terre au milieu des arbres est, en effet, couverte de tombes
La montagne de?. Sépulcres.
dont on entrevoit les pierres sous les feuilles mortes ; il y en a partout, il en est de même un peu plus loin sur l'autre ondulation qui s'élève à 100 mètres plus haut. Jamais, je le crois, sol ne fut plus fouillé, parfois les tombes se touchent presque; j'en ai trouvé une située immédiatement au-dessus d'une autre dont le couvercle en formait le fond. C'est une importante et mystérieuse nécropole; quel est son secret?
SCHLAKO-KOMANJ. 257
La majeure partie des tombes est orientée 0. E,, les pieds à rOrient.
Etablies d'une manière uniforme, elles se composent de larges plaques schisteuses garnissant les côtés et la tête, une quatrième plaque formant couvercle ; parfois elle est double, rarement il y en avait aux pieds. Sauf une, toutes celles que j'ai ouvertes étaient remplies de terre, mêlée de fragments de charbon de bois.
Toutes sont de grandes dimensions : 2"*, 40 à 2", 20 en moyenne, à l'exception des tombes des enfants ; elles ont rarement plus de 0°, 59 de large sur 0°", 45 à 0°", 50 de profondeur.
Quelques-unes renfermaient deux, trois et même cinq personnes.
Une tombe contenait deux squelettes, isolés dans le sens de la longueur par une plaque posée suf champ.
Les ossements sont en partie décomposés, sauf quelques gros os des jambes, des bras, du bassin et du crâne dont on retrouve des débris ; j'ai cependant pu mettre de côté deux crânes à peu près complets; sur Tun, adhérait encore du côté du pariétal droit une touffe de cheveux noirs ; les dents étaient toutes en général bonnes et belles*.
Dans deux tombes, j'ai trouvé les os du crâne anormalement placés près du bassin, elles n'avaient cependant pas été ouvertes, et contenaient quelques ornements de bronze.
Les morts avaient dû être ensevelis avec tous les bijoux qui leur avaient appartenu et leurs vêtements, car j'ai trouvé
1. Ces deux crânes se trouvent au Muséum à Paris, musée d'anthropologie. Ils ont été examinés par M. le professeur Hamy, qui a bien voulu me faire savoir que Tindice céphalique de l^un s^élève à 82 et sur l'autre à 84 ^it qu'ils appartiennent à la subdivision des sous-brachycéphaies.
des fragments d'étoffe à travers lesquels passait Taiguille d'une fibule, et chaque tombe contenait en général plusieurs paires de boucles d'oreilles, de colliers et de bracelets.
Dans un seul tombeau, je l'ai dit, parmi ceux qui ont été ouverts, je n'ai pas trouvé de terre, l'humidité y avait
Objets argent et bronze provenant des tombes de Komani.
été plus grande, les débris d'os qui s'y trouvaient encore n'étaient plus qu'une pâte.
Notre travail est à ce moment interrompu par l'entrée en scène d'une vieille femme échevelée, à peine vêtue, aux allures de sorcière ; brandissant sa quenouille, elle surgit brusquement d'un taillis voisin, d'où elle avait dû nous épier, et nous adresse, paralt-il, force imprécations, nous
SCIILAKO-KOMANl. 259
reprochant de ne pas laisser les morls en repos : les travailleurs étaient trop bien rétribués, ils se trouvaient sous le vent du mouton que je leur avais offert et qu'on rôtissait en plein air, les malédictions les laissent indifférents : « Toi aussi, la vieille, lui crient-ils, nous te déterrerons un jour. » Je ne veux pas m'en faire une ennemie, je lui dépêche le prêtre qui lui explique que ceux dont on trouble le repos étaient des païens ; elle assiste à l'ouverture d'une tombe, elle n'y voit ni croix ni chapelet, elle nous quitte en murmurant et s'évanouit dans le taillis.
Il est midi, Theure du repos et du repas, je goûte un morceau du rôti albanais, fort bon ma foi, et l'abandonne ensuite aux montagnards qui, avec les doigts, ont vite fait de le dépecer ; je leur fais passer une boîte de sardines que j'avais ouverte, ils ne l'apprécient qu'à cause de l'huile qu'ils y trouvent, tous courent à leurs fusils et les huilent, consciencieusement. Des fruits exquis, figues et raisins, nous sont à ce moment apportés par une montagnarde, la femme de l'un de ceux qui ont intérêt à ne pas s'éloigner de moi, elle espère que je pourrai être utile à son mari ; elle a le droit d'être inquiète, le curé me conte son histoire, triste échantillon des mœurs terribles de ces contrées : son père a été tué, plus tard son fiancé ; successivement mariée trois • fois, ses maris ont été tous tués dans des affaires de vengeance, celui qu'elle a aujourd'hui est également en sang ; je conçois ses craintes, et lui fais dire que je lâcherai d'intéresser' le gouverneur général à cette affaire, puisque Sa Majesté le Sultaji a ï*écemment ordonné une pacification des sangs.
Pendant qu'on me conte cette tragique histoire, je vois mes travailleurs assis en rond, fumant gravement, alors
260 SOUVENIltS DE LA HAUTE-ALBAME.
qu'un d'eux, debout, parle tourné vers le soleil qu'il semble attentivement regarder ; il examine une omoplate de mou- Ion, c'est tout cequ'il reste du rôti, et interprète ce qu'il voit; il affirme sérieusement qu'il y aura bientôt une mort dans la ■maison du propriétaire de l'animal; sans être devin, je pourrais, je le crois, avec sécurité faire la même prédiction. Ne
Colliers Irouvés danslee tombes de Komani
sont ils pas tous, à peu près, voués à perpétuité au massacre entre eux ? Il parle également d'une guerre prochaine de la Turquie? ne voulant pas faii'ede politique, je ne cherche pas à connaître quelle en sera l'issue. Je préfère penser qu'il y a peut être vingt-cinq ou trente siècles, dans ce même endroit, quand on y apportait ceux ddnt nous trouvons les Tunèbres débris, peut-être ses ancêtres, quelque repas
SCHLAKO-KOMANl.
funéraire avait lieu à cette place ou bien quelque sacrifice, comme le donneraient à penser les débris de charbon
Objets trouvés dans les tombes de Komani.
mêlés à la terre de leurs sépultures et que peut-être alors aussi, on demandait aux os des animaux immolés et dévorés quel serait le sort réservé à ceux dont on se séparait.
En signe de réjouissance, pour que la fête soit complète, les hommes tirent à la cible. Aux premiers coups de feu, de différents endroits des vallées partent de longs appels; estce une rencontre ? ils répondent à leur façon et tranquillisent les gens qui sont dehors ; ils ont, dans les montagnes, tout un système de télégraphie par cris, en très peu de temps ils arrivent ainsi à se réunir.
Je donne peu après Tordre ^de reprendre le travail, la moisson est satisfaisante vu le peu de temps dont on disposait. J'ai pu réunir et offrir au Musée National de Saint- Germain les objets suivants :
14 grands cercles de cou en bronze.
400 perles de colliers, en verre irisé, verre de couleur, pâte de verre, cylindres en verre, terre cuite émaillée, etc.
8 bracelets en bronze.
38 boucles et anneaux d'oreilles en bronze et en argent
6 ornements d'anneaux d'oreilles en argent.
27 ornements en bronze.
10 bagues en bronze.
1 bague en argent avec intaille sur onyx.
17 fibules en bronze.
1 broche ronde en bronze avec ronds en verre transparent.
2 haches en fer.
1 large glaive en fer.
16 couteaux, pointes d'épieux, fibules, anneaux, briquets en fer.
A quel peuple ont-ils appartenu ? quels étaient ses mœurs, ses usages, sa religion, sa provenance ? tel est le mystérieux problème qui s'ébauche*.
\ . Beaucoup de ces objets ont une grande analogie avec ceux trouvés en Bosnie.
SCHLAKO-KOMANl.
Au point de vue religieux, le seul vestige était l'anneau dont l'intaille sur oiiyx à deux touches représentait, grossièrement travaillée, une image de Mercure, debout à gauche avec son caducée.
Autre détail à noter, je n'ai trouvé aucun débris de poterie, aucune terre cuite, aucune monnaie, dans les tombeaux
Û^OcD^Oû
Boucles d'oreilles et objets divers en bronze trouvés dans les tombes de
Komani.
ouverts en ma présence et les montagnards m'ont déclaré n'en avoir jamais trouvé dans les tombes qu'ils ouvraient eux-mêmes de temps à autre, dans l'espérance d'y trouver quelque trésor ou quelque objet de valeur.
Le soin de leur travail, la régularité, la similitude parfaite de ces sépulcres, leur grand nombre enfin, ne permettent guère de les attribuer à un peuple errant ou de passage ; cependant je n'ai pu trouver aucun vestige d'habitation, dans les environs ; à une hauteur de 70 mètres en
commençant l'ascension, j'ai bien relevé un tronçon de route empierrée que les montagnards m'ont dit être la route ancienne, qui devait conduire h la forteresse, mais on n'en retrouve aucune autre trace en s'élevant sur un parcours de plus de 300 mètres. Ces sortes de routes sont fréquentes dans ce pays, on les établit encore journel-
Cilaive et objets ea fer trouvés dans les lombes de Komani.
lement et elles ne diffèrent en rien du morceau que j"ai vu.
Quel était donc ce peuple, qui prenait un tel soin d'assurer le repos à ses morts, les ensevelissait avec tous les objets ou bijoux qui leur avaient appartenu et les transportait sur cette hauteur d'un accès si pénible?
Les bijoux en bronze étaient vraisemblablement travaillés par lui, mais ceux d'argent et surtout les perles et cylindres des colliers sont parfois d'une finesse qui contraste avec l'omementation primitive et grossière des pre-
SCHLAKO-KOMANl. 265
miers. Venaient-ils d'une autre contrée, ce qui est probable ? les avaient-ils apportés dans leur émigration? où trouvaientils à se les procurer? La rareté des objets de fer est également, je le crois, un signe d'antiquité.
Qui sait si je n'étais pas en présence des restes d'une immigration pélasgique, l'absence d'inscriptions et de monnaies semblerait l'indiquer ; les tombes sont établies comme celles que j'avais eu l'occasion de faire ouvrir à Samothrace, mais, dans la grande île, des plaques en terre cuite remplaçaient les grandes lames schisteuses; là aussi, les tombes étaient sur une colline élevée. Peu à peu, refoulés de la Grèce, ces mystérieux Pélasges, peut-être les ancêtres des Albanais, s'étaient, comme les vaincus, réfugiés dans les montagnes ; n'ayant pas le désir ou la possibilité de s'y fixer, ils erraient dans ces forêts, avant de so risquer à descendre dans la plaine.
Un détail que je ne saurais omettre et qui semblerait confirmer l'opinion que les Albanais sont les descendants sinon des Pélasges, au moins de ceux dont j'ai retrouvé les restes, c'est la parfaite identité dans le costume des femmes des montagnes et surtout de cette tribu, de quelques ornements de cuivre qu'elles portent à leur ceinture et qu'on fabrique encore aujourd'hui au bazar de Scutari, avec un certain nombre de ceux que j'ai trouvés; la ressemblance est si parfaite qu'on pourrait croire qu'ils proviennent de ces tombeaux et qu'un usage constant les a privés de la belle patine verte qui les caractérise ; mais ceux qu'on porte actuellement sont en cuivre jaune et non en bronze.
Il faut partir avec le regret de n'avoir pu rien relever de décisif; il faudrait continuer ce travail ébauché, retrouver autre part des tombes semblables afin de suivre cette popu-
lation dans sa marche ; peut-être en exista-t-il dans la plaine qui furent défoncées par des chercheurs de trésors ; celles que je laisse n'ont probablement dû leur conservation qu'à leur isolement, leur éloignement de toute voie de communication et aux difficultés que présente l'ascension.
Le soleil s'abaisse, ses rayons se glissent obliques dans ces fosses béantes et violées, saupoudrant d'or les débris qui restent encore de ceux qui ne devaient plus revoir la lumière ; sa chaleur ne lardera pas en les séchant à transformer ces restants d'êtres en poussière que le vent et les pluies emporteront.
Le retour s'effectue assez rapidement, surtout dans les parties boisées; mes deux compagnons ne semblent pas désireux de s'attarder dans les fourrés, l'ombre s'y fait épaisse et je souhaite autant qu'eux, je l'avoue, atteindre les plateaux découverts ; au passage je constate, comme en Mirditie, des pierres entassées entre les fourches des arbres, la môme superstition les y place, me dit le curé. 11 est trop tard pour aller jeter un regard sur les ruines de la chapelle de Saint-Théodore, la route n'est pas de celles qu'on peut faire dans l'obscurité. 11 fait nuit quand nous^ atteignons la cure, heureux d'y prendre un peu de repos.
Le lendemain, retour à Schlako, après avoir traversé le torrent Palaï, à sec à cette époque de l'année. Une route déjà suivie se fait plus aisément, rien de nouveau ne vous y arrête ; le seul imprévu qui nous attendait était une attaque de frelons qui se précipitent sur nous quand nous passons près d'un arbre dans lequel ils étaient établis ; mon escorte s'enfuit à toutes jambes, mon drogman et moi sommes les victimes, lui au poignet et à la main ; se jetant sur moi, quatre de ces vilaines bêtes attaquèrent une de mes oreilles qui
SCHLAKO-KOMAM. 267
enfla subitement et me fit réellement souffrir pendant quelques heures , un emplâtre de boue me soulagea légèrement ; si ce petit accident m'était arrivé alors que je marchais vers l'arbre d'or, les montagnards y auraient certainement vu un avertissement du génie qu'ils y croient installé, je serais devenu légendaire.
Vue prise de la montagne des Sépulcres. Cdté Esl.
Arrivé sans autre incident à Schlako, je pensais y pouvoir jouir d'un repos aussi désiré que mérité, quand, à onze heures du soir, le bruit qu'on fait dans la chambre voisine me réveille, là se trouvaient le curé, mon drogman, mon cawass et quatre hommes, deux de ces derniers sont mes inséparables.
La servante de Don Miquel a entendu marcher dans la cour et vu deux hommes s'introduire dans le hangar,
peut-être ce sont ceux qui. ont ces sangs à reprendre sur mes deux ombres et espèrent-ils, suivant l'usage, les tuer s'ils sortaient dans la cour et s'enfuir après ; la femme n'a pas perdu la tête, elle a fermé à clef la porte allant dans la cour et réveillé les hommes ; je trouve tout ce monde sur pied, fusil et revolver à la main ; la femme fait mine de sortir par une autre porte donnant sur le hangar, ceux qui s'y trouvent seront pris entre deux feux, ils n'attendent pas et détalent; la nuit est noire, on ne perçoit que le bruit des cailloux qu'ils entraînent dans leur fuite.
Après cette alerte, tout rentre dans le calme, calme relatif, car à travers le plancher j'entends les chevaux qui ne cessent de manger ; de temps à autre un cochon grogne rageusement, un coq chante tous les quarts d'heure, filant des sons sans fin, semblant s'entêter à provoquer dans le voisinage une réponse qui ne vient pas; les rats font bombance dans les provisions qu'on a imprudemment laissé traîner dans ma chambre ; allumer une bougie les rendrait peut-être plus méfiants, mais aussitôt mouches et moustiques entonneraient une autre chanson, il faut en prendre son parti ; la patience est nécessaire en Albanie, la fatigue aidant, on finit par s'engourdir.
Le lendemain je reprends à cheval la route de Scutari,six heures de route dont quatre à pied cette fois ; retenu par les recherches, pressé parle temps, je n'ai pu voir tout ce que je m'étais promis de visiter avant d'entreprendre cette excursion. D'autres plus heureux, auxquels j'ai indiqué la voie, la compléteront avec plus de succès, je le désire, cependant elle n'est pas absolument infructueuse, ce qui me console de ce mécompte, et puis arrive-t-on toujours à ce qu'on désire? Où vont tant de projets qu'on forme ?
L'évêché catholique de Scutari n'a pas été à Tabri des événements qui ont si durement éprouvé cette contrée. La date exacte de sa création est inconnue. Le premier titulaire dont il soit fait mention est Bassus, dont le nom figure dans une lettre que le Pape saint Sirice adressait en 387 aux évêquesde riUyrie.
Au iv" siècle, la Prévalitaine formait une province ecclésiastique comprenant les trois villes de Scutari, Dioclea et Drivasto, la première de ces villes avait le titre de métropole.
Le métropolitain de Scutari relevait au début du Primat de Salonique, vicaire du Saint-Pére pour Tllly rie orientale, mais quand au vi*' siècle, l'empereur Justinien transporta à Oehrida la préfecture civile et ecclésiastique de l'IUyrie, Scutari releva du nouveau Primat.
Au IX* siècle, le concile de Delminium déclare Dioclea métropole, dont relève Scutari redevenu évêché.
Au x" siècle, après la destruction de Dioclea^ la métropole est transférée à Antivari.
En 1250, suivant Paganel, l'évoque d'Albanie se sépare de l'Église d'Orient.
On ne voit pas encore très nettement quelle a été la situation du clergé catholique, pendant le temps où l'Ai-
270 SOUVEiN[RS DE LA HAUTE- ALBANIE.
banie supérieure faisait partie du royaume de Servie ; les princes serbes ne semblent pas s'être très franchement décidés sur la question du dogme auquel ils donneraient la préférence ; ballottés par les nécessités de leur politique, ils se tournaient alternativement vers Rome ou le Patriarchat de Byzance, exploitant de leur mieux la situation, acceptant les conseils et les présents qu'on leur adressait. C'est probablement à ces indécisions qu'il y a lieu d'attribuer l'attachement de cette population au rite latin.
A en croire Farlali, ce serait en 1288 que les Serbes auraient adhéré au rite grec, assertion confirmée par les historiens serbes, peut-être ces derniers ont-ils voulu se vieillir ; j'éprouve quelque peine à admettre que la pieuse reine Hélène, la fille d'un empereur latin, ait consenti à changer de religion et je crois encore que Téglise des saints Serge et Bacchus, qu'elle avait reconstruite, était afTectée au rite latin ; on a pu voir d'autre part que l'église de Rasci, .Saint-Jean des Fougères, a relevé de Rome jusqu'au jour de la conquête musulmane, de même Sciassi, Dagnum, etc., qui ont leurs suites non interrompues d'évêques latins.
La plupart des églises de l'Albanie supérieure ont-elles été un moment affectées au culte oriental? rien ne le donne à , croire, la domination des Serbes devait être du reste de jpeu de durée et avec eux s'évanouissait le culte grec, si tant est qu'il eût été réellement et sérieusement installé dans la Guégarie*. , :
La fidélité des Albanais à l'église romaine n'en; avait pas été affaiblie, on a vu avec quelle énergie ils ont combattu pour elle. ;
1. D'après Farlati, si Wladislas au xiv^' siècle a maltraité les catholiques, son successeur les aurait au contraire laissés relativement tranquilles.
En 1867, le Saint-Père Pie IX déclara de nouveau Scutari métropole de l'Albanie avec juridiction sur Antivari et les évêchés de Pulati, Zappa, Calmetti et laMirditie dirigée par un abbé mitre.
Après la cession d'Antivari au Monténégro, Scutari fut de nouveau érigé en archevêché.
Le grand nombre d'églises disséminées dans la Haute- Albanie, les sanctuaires en ruines qu'on rencontre à chaque pas, sans parler de ceux si nombreux en ville ou dans les villages, qui ont été transformés en mosquées ou dont il ne reste que les emplacements, attestent l'intensité de la foi religieuse de cette population.
A en croire les historiens qui se sont occupés de l'Albanie, la fondation de l'église albanaise daterait du temps de Néron ; la croyance de ces populations n'aurait pas été ébranlée par le schisme de Photius qui a si profondément bouleversé l'Orient, et la constance de leur attachement au rite latin aurait valu à leur pays le nom de Latinia, sous lequel il était désigné en 983 par l'empereur Constantin, dans une lettre adressée aux habitants de Raguse.
Les Albanais actuels ont peu ou plutôt pas changé encore ; foi profonde, irraisonnée, ils sont catholiques de nom, surtout de pratique, j'allais dire de routine, sans avoir conscience de la sublimité de la religion qu'ils professent. Malgré leur vie si misérable, ils ne connaissent pas les affres du doute. La moindre insulte à leur religion est toujours immédiatement et cruellement punie par eux et fait parfois encore surgir entre musulmans et catholiques de sanglants conflits ; ils observent strictement les grands jeûnes de l'église, font scrupuleusement maigre le vendredi et le samedi, souvent même le mercredi, sont couverts de
médailles*, hommes et femmes portent tous sur eux leur chapelet, font de longs trajets pour venir en pèlerinage dans les églises, aux jours de fête de certains saints^; un voyageur qui dans les montagnes ne ferait pas maigre les jours consacrés, serait mal vu par eux et peut-être inquiété. Il n'y a pas un seul juif dans le pays.
La foi, surtout chez les montagnards, est farouche ; il suffît d'entrer dans la cathédrale pour s'en convaincre, les fidèles sont accroupis h terre, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, chacun égrène avec recueillement son chapelet, Au moment de l'élévation, les cinq ou six mille personnes qui remplissent l'église frappent par trois fois la terre de leur front et, se relevant, se battent la poitrine prononçant à voix basse les mots « Pacha Zoté », « Seigneur » dont le murmure court dans cette foule comme un grondement douloureux et sinistre. Les montagnards restent en adoration, assis sur leurs talons, la paume des mains en l'air, le spectacle de cette extatique posture n'est pas sans grandeur, tant on la sent vraie. Certainement ils ne comprennent rien au drame sublime et touchant qui revit devant eux et en sortant de l'église où beaucoup sont entrés en armes, ils s'entre-tueront peut-être pour une cause ancienne et futile.
On comprend sans peine, dans ces conditions, combien •est toute-puissante l'influence du prêtre dans ces contrées,
1. Pendant le mois de mai, il est d'usage de s'imposer des mortifications en l'honneur de la Vierge; beaucoup de femmes et même de dames albanaises sortent pieds nus pendant ce mois ou se privent des mets qui leur plaisent, de respirer le parfum des fleurs; de même, beaucoup d'hommes en ville à cette époque s'interdisent qui le café, qui le vin, qui le tabac.
2. Y compris les dimanches, les catholiques ont dans Tannée à Scutari quatre-vingt-quatre jours de fêtes ; si on y ajoute celles des églises environnantes et de leurs patrons, on arrive à une moyenne d'au moins cent cinquante jours de chômage dans une année !
ce n'est encore que sur elle qu'on pourrait compter pour adoucir peu à peu l'Apreté de ces caractères sauvages. Le pays a été si longtemps troublé, il est encore si peu ouvert aux étrangers, que le progrès n'a pu y pénétrer et que les religieux et le clergé auront encore de longues luttes à soutenir pour faire disparaître les superstitions, les préjugés et des usages parfois étranges.
Les montagnards sont très pauvres, les paysans de la plaine ne sont guère plus à leur aise et les ressources du clergé limitées.
Les Franciscains, qui depuis trois siècles environ ont succédé aux Dominicains qui avaient eux-mêmes remplacé les Bénédictins et dont l'ordre compte plusieurs martyrs* en Albanie, sont également peu fortunés et quelque peu entravés parla difficulté de parler la langue du pays; le service spirituel est fort pénible par suite de la dissémination des habitations dans les montagnes, qui rend impossible l'installation d'écoles ; c'est à peine si on a le temps d'apprendre oralement aux enfants quelques prières et quelques notions de catéchisme afin de les préparer à leur première communion.
Le clergé indigène est peu nombreux et n'est pas plus riche ; il n'a pas de traitement fixe, presque pas de casuel ; tous les actes du ministère étant gratuits en principe, les curés reçoivent le produit de la location ou du rendement des terres qui peuvent avoir été laissées à l'église, une certaine quantité de maïs que doit donner annuellement chaque
1. Ferdinand d'Abbisola et Jacques de Sarnano, empalés au xvi* siècle. Mi^' Antoine de Daïci, évèque de Scutari, pendu en noi. Antonio de Sorrendo, martyrisé et pendu en 1721. Un Père de la Société de Jésus a été également assassiné en 1889 par des musulmans fanatiques.
ménage, avec quelques litres devin et d'eau-de-vie de marc ou leur contre-valeur.
Un Père de la société de Jésus, qui parcourt les montagnes en missionnaire, me disait avoir rencontré des individus ne se rappelant pas avoir communié, ne sachant s'ils avaient été baptisés ; voyant entre ses mains le Christ sur la croix et interrogés par ce religieux, ils ne savaient si c'était saint Roch ou saint Nicolas, les deux saints les plus renommés dans le pays ; cependant ils affirmaient être catholiques, observaient les jeûnes et portaient des chapelets.
Ce religieux, dont le zèle ardent n'est arrêté par aucun danger, aucune des privations ou des souffrances de la vie des montagnards, car depuis plusieurs années il vit comme eux, dormant sur la terre dans des cabanes sordides, passant des moissans pain, se contentant pour nourriture de galettes de maïs, de haricots ou de châtaignes, a rendu et rend encore d'inappréciables services. lia compris que c'était par la vue qu'il fallait agir sur l'imagination des populations sauvages qu'il voulait catéchi ser, qu'afin de leur apprendre à distinguer le bien du mal, il ne suffisait pas de leur parler du ciel et de l'enfer, conceptions dont ils ne comprenaient pas la portée, il a voulu les leur faire voir. A cet effet, il s'est adressé à un jeune homme de Scutari par lequel il a fait peindre sur des toiles qu'il emporte avec lui, différents sujets propres à frapper l'esprit des fidèles qu'il visite dans ses tournées.
Les routes de la vie.
Il est besoin de peu d'explications, la porte est étroite, la route pénible, pour arriver au ciel en suivant les Francis-
cains, les Jésuites, les Stigmatincs et les sœurs de charité d'Agram, les quatre ordres religieux actuellement installés dans le pays. Bien différente est l'autre voie, l'entrée en est large et attrayante, on s'y précipite en foule, elle descend par une pente insensible au milieu d'une ombreuse fraîcheur,
Les routes de la v
suivant un lac bordé de fleurs ; on y est sollicité par toutes sortes de plaisirs, la chasse, les festins en plein air, dont on voit à l'écart les réalistes conséquences, on y rencontre ensuite, il est vrai, les querelles meurtrières, les faux serments, les tziganes diseuses de sort, les voleurs de bestiaux, toute la sauvagerie albanaise enfin, aboutissant au feu infernal.
27fi SUUVKMRS DE LA HAUTK-ALBAMK.
Le jugement dernier.
L'heure angoissante des grandes assises est arrivée, un monlagiiar<l albanais tiré de son cercueil est amené devant
Le jugement dernier.
son Juge ; la page de son compte au livre des bonnes œuvres est blanche, ainsi que le fait voir à regret son ange gardien; son satanique créancier invoque au contraire ses
méfaits, bestiaux volés, assassinat. Lui sera-l-il tenu compte par le Tout-Miséricordieux, de l'état d'ignorance sauvage dans lequel il a vécu et de sa bestiale inconscience? rien ne l'indique, bêlas! et peut-être n'en était-il pas besoin, la clémence étant un senftment encore bien incompris parmi ces farouches.
Faux serment.
Dans beaucoup de circonstances de ces rudes existences, on a recours au serment sur l'Iivangile ou sur la Croix, il
Fau<! serment.
s'en prononce souvent plus d'un par complaisance, et dont les conséquences terrestres peuvent être sérieuses; mais
elles seront autrement douloureuses pour les faux témoins à en juger par la diabolique opération pratiquée sur la langue du menteur sacrilège.
Le ménage hréguHer.
Dans les montagnes, l'usage voulaitautrerois que le frère, mémo marié, prit également chez lui comme épouse, la
veuve de son frère; le cas est, paralt-il, aujourd'hui beaucoup plus rare chez les catholiques, grâce aux efforts des prêtres. Mais il arrive encore fréquemment, qu'un homme prenne ou achète à ses parents une seconde femme avec
laquelle il vit, sans avoir pu, naturellement, faire bénir par l'Eglise cette union à la turque; parfois aussi il prend femme sans appeler son curé, il fallait faire comprendre aux couples vivant si irrégulièrement le danger auquel ils s'exposaient en agissant ainsi.
Le châtiment frappera tous ceux qui ont prêté la main à ce genre d'union honteuse, le mari sera rôti et mangé par les esprits des ténèbres, le père qui a reçu de l'argent en échange de sa fille et le père qui a admis et conservé dans sa maison ce ménage hors mariage, serviront de landiers, et la femme étranglera elle-même , son maître à la broche, tout en retenant son propre frère qui l'a contrainte à quitter la maison paternelle pour vivre si scandaleusement et qui ne tardera pas lui-même à prendre la place de son mari quand il sera cuit à point, et pour devenir également à son tour un régal de diables. Quant à la femme, sa condition de servitude est trop réelle encore, pour qu'on ait eu la pensée de la rendre responsable.
Cette multiplicité de peines et de tortures offusque au premier abord ; la religion a dû se mettre au niveau de ceux qu'elle doit diriger, une seule petite toile cherche les humbles et les malheureux ayant eu la vraie foi, n'ayant pas désespéré, infirmes, aveugles, mères offrant leur enfant malade en implorant la miséricorde divine ; leur récompense n'est pas de ce monde, elle est d'une essence plus subtile et je doute un peu qu'elle soit comprise par ceux, si nombreux hélas, auxquels elle s'adresse.
Les compositions de Nicolas Hydromenos, ce jeune homme est d'origine hellénique, sontd'une naïveté qui n'est pas sans charme, c'est un primitif; elles ont le grand
mérite d'une absolue exactitude, au point de vue des costumes nationaux. Exhibées, expliquées et commentées après un sermon, elles constituent un incomparable moyen d'action ; tel individu qui a commis plus d'un meurtre, tremble et pleure, en voyant se dresser devant lui les conséquences futures de sa vie.
Les RR.PP.de la Société de Jésus ont en ville un séminaire renfermant une trentaine d'élèves destinés à entrer dans le clergé national, l'instruction qu'on y reçoit est suffisamment soignée ; indépendamment de l'albanais et du latin tous parlent et écrivent l'italien ; peu à peu certainement, la dispersion de ces prêtres dans les montagnes aura pour conséquence d'adoucir les mœurs. Le seul reproche, qu'on pourrait adresser aux RR. PP., est de les garder toujours à Scutari où ils font toutes les éludes qui précèdent leur ordination ; il eût été je le crois préférable, de les dépayser un pou, au moins durant quelques années, en leur faisant achever leurs études dans quelque maison de l'Ordre en Italie; ils seraient restés moins Albanais et, à leur retour dans le pays, plus froissés delà sauvagerie de leurs ouailles, ils auraient probablement apporté plus d'énergie dans leurs efforts pour réformer des mœurs dont ils auraient perdu l'habitude et qui devraient leur inspirer une véritable horreur. Ce n'a jamais été sans surprise, que j'ai entendu des prêtres parler sans réprobation de ces questions de sang qui sont éternellement pendantes en Albanie et qu'ils semblaient considérer comme une chose naturelle.
En temps de Carême, les PP. Jésuites sont dans l'habitude d'organiser des tournées de missionnairesdanslesmontagnes, ils font les plus louables efforts, mènent la plus pénible existence pour porter la bonne parole et arriver à pacifier
les familles entre lesquelles existent dos vendettas ; étant étrangers, ils sont plus écoutés que tes membres du clergé indigène*, nemopropheta est injmlriàsud. Fendant la semaine sainte, ils se transportent dans les maisons, et elles sont nombreuses, où ils savent qu'il y a un sang à reprendre.
En attendant la pro
r de la cathÉdi-ale.
c'est généralemoiit le soir, quelquefois à la nuit qu'ils arrivent et frappent ii la porte de la demeure de celui qui n'attend qu'une occasion propice pour se venger, c'est-àdire assassiner. « Qui est là? » demande-t-on de l'intérieur. « C'est le Christ, ton Seigneur » répond le rellgieuv qui
1. Dans tes montagnes surtout, un èlrangerest toujours fort bien ai^cueilll . on le consulte, on lui demande des remèdes, des opérations même, quelques curés, trop peu hélas, font un peu de médecine, mais les médicaments coûtent cher et il estdiriicile dese les procurer: j'emportais toujour». dauK mes excursions une pliarmacJe.
s'est fait escorter par des montagnards. On lui ouvré immédiatement, il entre le crucifix à la main, s'adressant à la famille réunie il lui parle de sa querelle, l'exhorte, la supplie souvent de pardonner pour l'amour de Celui dont il est le ministre, les montagnard sont la tête dure, la rancune vivace, souvent ils se refusent à une réconciliation, même devant la menace d'une expulsion de l'église, d'un refus de communion ; on réussit cependant, parfois : dans ce cas, les adversaires font le lendemain la paix en sa présence.
Ces religieux rendent, on le voit, d'inappréciables services et, sous ce rapport, il est permis de déplorer les entraves que plus d'un gouverneur général leur a opposées dans l'exercice d'un ministère aussi pénible que méritoire.
Rien ne peut donner une idée plus exacte de la toute puissance du clergé dans ce pays, qu'un fait survenu récemment. Un pauvre diable de petit commerçant catholique avait chassé sa femme; il le devait, et, ne l'eût il pas fait, eût été méprisé de tous. 11 avait pris pour compagne, avec rassentimentdesafamille,unejeunelîlle de religion grecque. L'archevêque en ayant été informé, lui ordonna de se séparer de celle qu'il avait choisie, il s'y refusa. Le dimanche suivant, h la fin de la messe, il fut publiquement excommunié; défense fut faite aux catholiques de se fournir chez lui, de lui parler ou de lui donner la main, sous menace d'être frappés de la même peine.
Ne pouvant plus gagner sa vie, évité par tous, le malheureux voulut aller s'établir à Antivari : on lui fit savoir que l'excommunication le suivait. Il resta à Scutari, et dut renvoyer sa compagne afin d'obtenir la levée de la peine dont il avait été frappé.
En 1896, l'archevêque avait décidé qu'une mission de dix jours aurait lieu à Scutari sous la direction des Pères do la Compagnie: deux fois par jour pour les femmes, deux fois par jour pour les hommes, les Fères firent des conférences dans la cathédrale, abordant dans leurs détails, souvent les plus délicats, l'existence des Albanais ot de leurs intérieurs,
Procession dans la
la cathédrale à Scutari.
leur reprochant de se laisser pénétrer par le nouvel esprit, d'abandonner peu à peu leurs anciennes coutumes; il y eut peut-être excès de zèle, il y a eu mécontentement chez les Scutarins et ce qui est plus, regrettable ironie, le prédicateur avait dépassé la mesure. Quand il s'est adressé aux montagnards qui avaient assisté à cette retraite, il trouva un terrain plus favorable, les menaçant, les terrorisant dans le
but (le les amener à renoncer à leurs vengeances. U parvint à assouplir ces rudes natures, et amena quelques-uns de ses farouches auditeurs à se jeter à genoux en criant « Pardon, Pardon », cri que répétait alors l'assistance. Trois montagnards qui, j'aime à le penser, étaient de bonne foi, fendent la foule, arrivent jusqu'à lui, et font serment qu'ils
Sorlie de l'églis
renoncent h reprendre les sangs qui leur sont dus ; par trois fois, le |)rètre les bénit, leur permet d'embrasser le Christ en croix qu'il leur présente. Quatre mille \oix s'écrient alors, s'adressant aux montagnards : « que vos faces restent blanches » ce qui veut dire qu'ils ne devaient pas rougir de l'abandon de leur vengeance, renoncement qui, dans toute autre circonstance, serait considéré comme une lâcheté. Presque tous les Albanais se signent, quand ils passent en vue d'une église ; les femmes s'arrêtent pour baiser pieuse-
ment les coins de Tédifice ; les femmes du peuple et les paysannes récitent en général leur chapelet quand elles cheminent dans les rues ou dans la campagne ; à ces chapelets est presque toujours accrochée une imitation, fondue chez les orfèvres de Scutari, de ces monnaies byzantines concaves, représentant l'empereur Komiain IV avec la Vierge. Faite en cuivre argenté ou doré, cette monnaie est employée comme cuiller pour puiser et boire l'eau bénite en entrant dans l'église.
Dans le but d'entretenir l'esprit religieux, le clergé a provoqué la formation de confréries qui prennent part, les jours de fêtes religieuses, aux solennités et aux processions. Les sociétaires se rendent à l'église avec leurs bannières, leurs insignes et d'énormes cierges.
On ne compte pas moins h Scutari de 18 de ces confréries.
Notre-Dame de Bon Conseil.
Corpus Domini
Pentecôte
Saints Pierre et Paul
Ascension
Sainte Trinité
Sainte Croix
Saints Philippe et Jacques
Saint Joseph.
Saint Laurent
Saint Marc
Saint Etienne
Saint Jean-Baptiste
Saint Antoine de Padoue
Saint Nicolas
Sainte Marie-Magdeleine
Saint Michel
Saint Roch
Chacun des membres verse une cotisation annuelle de qua^rante centimes; à la mort de l'un d'entre eux, tous les membres sont tenus de verser quarante centimes dans la caisse. Cet argent estdeslitté à fournir des fonds de messes
pour les sociétaires après leur mort. Quelques-unes de ces sociétés sont relativement riches, car elles prêtent souvent de l'argent et le taux de l'intérêt est 10 p. 100.
Indépendamment de ces sociétés, il y en a encore trois autres ayant pour but de venir en aide aux indigents, aux malades, et de feire des dons aux églises qui ont besoin de réparations ; ces trois sociétés sont :
Saint Louis de Gonzague, sous la surveillance des PP. de la Société de Jésus.
Saint François d'Assise, dirigée par les Franciscains réformés.
La Madone du Rosaire, créée par les Franciscains Observantins.
Les Albanais musulmans croient aux esprits surnaturels. Les djins génies du mal à figures horribles, les péris fées bienfaisantes de la plus* gracieuse apparence, se disputent, à Tenvi, la satisfaction d'exercer leur pouvoir sur les hommes : Mahomet leur a consacré un chapitre dans son livre.
Cette croyance, habilement exploitée par les hodjas et les derviches, leur procure de grands profits. Ceux qui se croient tourmentés ou désirent obtenir une bienveillante protection, ont recours à leur intervention. Us écrivent des versets du Coran sur des feuilles de papier découpées en forme de rubans ou pliées en triangle, et les vendent parfois fort cher, quand leur réputation est bien établie. Ces amulettes s'appellent nouscha. Il y a des nouschas qu'on doit porter sur soi, d'autres, qu'on doit avaler. Chaque maladie étant le présent malicieux d'un djin, on comprend combien est lucrative la confection de ces petits papiers, que demandent souvent même des fonctionnaires impériaux de rang élevé.
Musulmans et Chrétiens croient à l'esprit du mal, qu'ils appellent en turc Cheïtan, en albanais Drèk.
Ceux qui ont assassiné sont quelquefois après leur mort
emportés par le diable, qui entre dans leur corps et prend possession de leur personne. Ils errent alors dans les campagnes pendant la nuit, poussant de longs cris de douleur, gémissant et demandant pardon à la porte des familles dans lesquelles ils ont apporté le deuil. Parfois aussi, ils reviennent de l'autre monde vivre avec leur veuve ; et l'enfant qu'elle met au monde, possède la précieuse faculté de distinguer les revenants. Quand, parleurs plaintes nocturnes, un de ces derniers trouble la tranquillité d'une maison, c'est à lui qu'on a recours; le zampir, tel est le nom qu'on lui donne, reconnaît au bout de peu de temps à quel fantôme il a affaire ; iLse rend le lendemain au cimetière, et désigne la fosse de celui qui, au lieu de se reposer tranquillement, incommode la contrée. Après l'avoir récompensé, on ouvre la tombe; on recouvre de chaux vive les restes qu'elle renfermait, et on peut être assuré qu'il ne reviendra plus.
Musulmans et chrétiens croient au mauvais œil ; les premiers, pour en préserver leurs enfants, leur peignent entre les sourcils quelque signe rouge ou noir destiné à frapper le regard de ceux qui ont ce fatal pouvoir ; de cette façon l'effet malfaisant se porte sur la marque qui a attiré l'attention du jeltatore et n'a pas d'influence. Les perles en verre bleu turquoise sont très propres à conjurer le mauvais œil : on en met aussi aux chevaux, aux bœufs.
« Que tu meures subitement », disent souvent les musulmanes albanaises à une femme qu'elles rencontrent dans la rue et qu'elles trouvent belle. Cette singulière apostrophe n'implique aucune idée de jalousie, c'est, au contraire, un compliment ; elles lui souhaitent de disparaître avant d'avoir vu commencer la ruine de sa beauté.
IMalgré les efforts du clergé, les Albanais catholiques sont au moins aussi superstitieux que leurs "frères musulmans ; ceux qui sont les plus instruits, relativement, vous affirmeront très sérieusement qu'on rencontre des individus possédés qui prévoient l'avenir et qui, bien que n'ayant reçu aucune instruction, parlent plusieurs langues dès que le diable s'est emparé d'eux.
Chaque maison, à Scutari, recèle, dit-on, un serpent, génie familier, qui vit caché dans le trou d'un des murs, qu'on n'aperçoit que rarement et qu'il ne faut pas tuer, quand par hasard on le rencontre.
On ne donne pas des œufs à couver, sans les avoir marqués d'une croix, de crainte qu'il n'en sorte quelque monstre.
Dans les étables, on place un vase avec de l'eau bénite, pour que la vache mette bas heureusement ; les musulmans albanais viennent parfois demander de l'eau bénite quand leur vache va vêler.
La plupart d'entre eux ont comme les chrétiens une confiance respectueuse en l'appui de saint Nicolas ; souvent, dans les montagnes surtout, ils allument un cierge le 6 décembre.
De même que chez les musulmans, les prêtres catholiques et ce n'est pas sans profit, donnent à leurs paroissiens des prières écrites par eux, que ceux-ci doivent porter sur eux, pour se garer du mauvais œil, éviter les maladies ou guérir ; souvent, quand ils sont malades, ils appellent le prêtre pour qu'il leur lise une prière, au-dessus de la tête.
Dans certains villages catholiques, me contait un prêtre, on ne fait jamais sortir un mort de la maison, par l'endroit où un mort de cette même maison a déjà passé ; le premier
mort passera par la porte, les autres morts par chaque fenêtre successivement. On croit que quand par toutes les portes ou fenêtres aura passé un mort, les survivants qui habitent la maison vivront fort longtemps.
A Scutari, quand meurt une femme mariée, la mère d'une fille à marier, si elle peut arriver à temps et tirer fortement le pied de la morte, la première et sans qu'on s'en aperçoive, a le plus de chances de faire épouser sa fille par le veuf.
Quand il y a deux décès assez rapprochés dans une famille catholique, ceux qui dans cette maison craignent de voir arriver leur tour, doivent avant l'enlèvement du second mort, se hâter de couper le cou à un coq. Quand a lieu la levée du corps, on frappe trois fois, avec le cercueil, le seuil de la porte, afin d'éviter le retour de la mort.
Quand une personne a été mordue par un chien, elle est infailliblement guérie si, pendant trois jours, on peut appliquer sur la plaie des poils arrachés à ce chien et qu'on a brûlés; si on peut se procurer ceux de l'extrémité de la queue, l'effet est encore plus sûr.
Les trésors cachés dans la terre ou dans les nombreuses églises en ruines qu'on rencontre en Albanie, ont tous leurs gardiens, bêtes noires et fantastiques, aux yeux enflammés qui se précipitent hors des ouvertures qu'on a pratiquées pour arriver aux richesses dont elles ont la garde ; si dans cette recherche un prêtre ne vous accompagne pas, malheur alors à vous. D'autres fois, le ciel lui-même, en déchaînant d'effroyables tempêtes, vous rend les recherches impossibles.
Les trésors enfouis se reconnaissent à la sonorité du terrain dans lequel ils se trouvent; il y a des boules dont la
composition est un secret, qu'on doit lancer devant soi et qui ont la propriété de s'arrêter à l'endroit même où le trésor est enterré. Les descendants de ceux qui ont mis le trésor dans la terre peuvent seuls parvenir à s'en emparer, sans être inquiétés ; ils doivent néanmoins égorger un animal sur l'emplacement qu'ils se proposent de fouiller.
Musulmans et chrétiens albanais, malgré les dangers surnaturels auxquels ils croient s'exposer et les pénalités plus réelles qu'ils encourent si les autorités ont connaissance de leurs travaux, n'en sont pas moins sans cesse occupés à ces recherches. Comme elles doivent se faire de nuit pour avoir moins de chance d'être découvertes, ils attendent la pleine lune pour les entreprendre; les uns et les autres, après avoir prié, doivent travailler dans le plus grand silence, sans se mettre en colère.
Même dans la classe aisée de la population catholique de Scutari, il est peu de personnes qui osent mettre en doute les présages relevés de l'examen des os des moutons et des poulets : quand le sternum de ces derniers reste marqué de points rouges, il faut s'attendre à une guerre ; si on y découvre un trou, on aura à bref délai un mort dans la maison. Le chant de la poule dans certaines conditions, le craquement d'un meuble à certaines heures, sont également l'annonce d'un malheur imminent. 11 existe naturellement des personnes particulièrement expertes dans l'art de ces interprétations et qui savent en tirer des profits plus certains que leurs prédictions.
Peu d'individus sont plus inquiétés que les pêcheurs du lac ou de la Boïana, obligés d'exercer leur pénible métier pendant la nuit; c'est surtout à cette heure que le malin
aime à se mettre en chasse; très souvent les pauvres hères, en quête sur Teau dans Tobscurité, ont le sentiment que le misérable tronc d'arbre creusé, dans lequel ils naviguent, devient de plus en plus lourd à manœuvrer, Tavant paraît vouloir s'enfoncer dans l'abîme, un poids énorme semble l'entraîner. Quelquefois ils parviennent à distinguer vers la proue, dans les ténèbres, une forme bizarre, condensation plus obscure encore que la nuit. Inutile de lui adresser la parole, l'étrange compagnon ne répond pas. De plus en plus pesante, l'embarcation gouverne mal, il faut pourtant se hâter, le poisson a disparu, il ne reste au pêcheur qu'une chance de salut. Il faut qu'il s'empresse de diriger son bateau vers le pont, pour passer dessous ; il y a toujours dans les ponts en bois des pièces formant la croix ; au moment où la barque sera sur le point de passer, son avant se relèvera, brusquement soulagé, car l'esprit des ténèbres aura disparu, mis en fuite.
Les sorcières ne sont pas rares dans les villages, la strega, — c'est le nom sous lequel on les désigne — pénètre dans le corps de ceux qu'elle veut tuer et ils meurent généralement dans le délai de quarante jours. Pendant mon séjour à Scutari, une femme de la tribu de Castrati fut accusée par des gens de sa montagne d'avoir, comme sorcière, causé la mort de différentes personnes de ce clan. Son mari, auquel on alla se plaindre, s'en empara et, l'ayant liée, la porta près d'un brasier, afin de lui faire avouer les actes de sorcellerie dont on l'accusait. Affolée par les atroces souffrances qu'elle ressentait et auxquelles on ne voulait mettre fin qu'après qu'elle aurait tout dit, la pauvre pseudo-sorcière, dont le pouvoir n'était pas assez grand pour lui permettre de s'échap-
per, finit par se reconnaître coupable des faits qui lui étaient reprochés, avoua qu'un montagnard, mort fort loin en exil, avait eu le cœur mangé par elle et qu'une de ses compagnes l'accompagnait parfois dans ses surnaturelles et nocturnes escapades. L'affaire fit grand bruit, la malheureuse avait été si cruellement brûlée qu'elle ne tarda pas à mourir. Sa compagne aurait peut-être eu le même sort, quand on eut l'heureuse idée de la porter ligotée à Scutari ; il fut un instant question d'une enquête du clergé, d'exorcisation, etc. Heureusement pour elle que le gouverneur général brusqua le dénouement en l'envoyant en exil dans l'Asie Mineure. '
Les femmes attendront toujours l'époque de la nouvelle lune pour se teindre les cheveux ; le faire à une autre époque serait s'exposer à un insuccès.
Dyioôk! Dgioôk!
Après une journée de chasse assez pénible, j'étais, quelque peu las, revenu au village; le soleil bien bas déjà, allait disparaître; devant la porte de la chaumière où je devais passer la nuit, je regardais, assis sur une natte, le va-et-vient des paysannes achevant leur travail de bêtes actives. Aidées de leurs hommes, elles enfermaient les animaux, allaient en hâte à la source pour chercher de l'eau. Mon hôte fumait grave et respectueux non loin de moi et, craignant de troubler ma songerie, causait à voix basse avec mon drogman.
La nuit venait rapidement, dans l'atmosphère lourde de la poussière soulevée par les troupeaux qui rentraient, la vie s'éteignait peu à peu, quand une ombre rayant le ciel,
se posa sur le toit voisin ; le bruit de son vol sembla un froissement de velours ; silencieusement elle s'était plaquée là, traîtreusement, comme le malheur s'abat parfois sur l'homme, sans qu'il en ait eu le pressentiment. Sur l'arête de chaume, je voyais se profiler en plein ciel rougeâtre, un petit objet bossu qui ne tarda pas à pousser un lamentable appel « dgioôk ! dgioôk ! »
Pauvre fille, dit mon hôte à mi-voix. Ces deux mots éveillèrent ma curiosité, la commisération inspirée par le cri de l'oiseau nocturne, que j'avais reconnu, devait avoir sa légende; je ne m'étais pas trompé, mon drogman m'en fit la traduction .
Rosa, depuis la mort de ses parents, vivait seule avec son frère « Dgiok* » et, suivant la dure coutume qui ne permet pas aux jeunes filles catholiques de Scutari de sortir ou de se montrer en public, elle restait tristement enfermée dans sa chambre aux étroites fenêtres soupçonneusement grillées, ses journées s'écoulaient en tissant les étoffes qui devaient composer son trousseau. Au coucher du soleil, son frère revenait au logis, car il travaillait au bazar et apportait avec lui les provisions nécessaires à leur existence.
En vain, un soir elle l'attendit; tué à la suite d'une <iuerelle, il ne devait plus revenir et l'aider; deux fois encore elle vit le soleil disparaître sans ramener l'absent ; sans ressources , ayant épuisé ses provisions , n'osant sortir, la jeune fille pria longtemps, invoquant la vierge et la suppliant de vouloir bien la changer -en oiseau afin que, sans être reconnue, elle pût aller à