Jean
la recherche de son cher absent. Sa prière fut exaucée.
Depuis lors, chaque soir elle sort ainsi, au coucher du soleil, elle erre inquiète, tristement et sans bruit appelant sans se décourager celui qu'elle ne reverra plus.
Plus d'une fois, durant ce court récit, retentit ce cri douloureux « Dgioôk 1 Dgioôk ! » se prolongeant en plainte troublante ; avec la touchante ténacité de ceux qui ne peuvent croire à l'irrémédiable disparition de ce qui était leur bonheur et leur joie. L'oiseau appelant tristement, s'inclinait de temps à autre, paraissait chercher à percer les ténèbres, semblait attendre anxieusement une réponse qui ne lui arrivait pas, qui ne devait plus lui arriver ; s'envolant sans bruit, il se perdit dans le noir de la nuit, confime on se plonge dans le chagrin du souvenir.
J'entendis souvent encore, pendant cette nuit, son cri navré ; les morts ne reviennent pas, jamais plus, pauvre fille, c'est en vain qu'on les appelle désespérément dans cette horrible nuit où vous plonge la disparition de l'être chéri qui vous laisse égaré dans la vie.
La monnaie (THélène.
J'ai eu précédemment l'occasion de mentionner le nom de cette compatriote en parlant de Drivasto et de l'église des SS. Serge et Bachus. La pieuse fille du dernier empereur latin de Constantinople fut une des reines les plus célèbres de la Serbie et son biographe, l'archevêque Serbe Danilo, en a fait le plus grand éloge.
Sur la fin de sa vie, dit la légende populaire, elle résolut d'abandonner le monde et prit, dit-on, le voile dans l'église
de Saint-Nicolas* à Scutari; elle fit choix pour' y vivre d'une grotte située près du lac, non loin du village de Dobroljani, dont les habitants qui exerçaient tous le métier de pêcheurs avaient promis d'apporter chaque jour un poisson, pour le repas de celle qui avait autrefois été leur souveraine. Us étaient ainsi dignes de leur nom "qui signifie « Bonnes gens. »
Fatigués probablement de cette obligation, ils ne portèrent plus le poisson à Tendroit où ils étaient dans l'habitude de le déposer; en vain, à plusieurs reprises, Hélène les appela, personne ne vint. « Que ce village s'appelle désor- « mais le village des sourds et que ses habitants ne puissent « plus prendre aucun poisson », s'écria la religieuse avec plus de vivacité que ne le comportait son habit.
Avisant ensuite un cheval dans un champ, elle l'enfourcha et prit la route d'Antivari, ville qu'elle avait, dit-on, reconstruite pendant sa régence.
En vain les villageois, pris de remords et s'élant aperçus de sa fuite, coururent après la religieuse, voulant la rejoindre pour la décider à revenir, lui criant qu'ils ne manqueraient plus dorénavant de lui apporter journellement son poisson, elle continuait sa course et, pour retarder ceux qui la poursuivaient de trop près, elle laissait de temps à autre tomber des petites pièces de monnaie qu'ils ramassaient et qui se transformaient immédiatement en pierres entre leurs mains ; elle put ainsi leur échapper.
1. En face de Scutari, au bord du lac, se trouvent les ruines de Téglise de Saint-Nicolas. Les Slaves de Scutari ont leur cimetière à côté et avec les débris de réglise ont reconstruit une petite chapelle qui porte le même nom et ne renferme d'intéressant qu'une peinture représentant dans le genre byzantin une tète de Christ.
Le villaga qu'elle avait quitté s'appelle encore aujourd'hui Glouvido et ses habitants Glouvodoljani (les sourds) et non loin de là, à Limyana, village par où, dit-on, passa la religieuse, on rencontre en abondance de petites ammonites transformées en gypse, qui ont en effet la forme de petites monnaies rondes, translucides comme l'est le gypse et représentant les dessins de ces petits coquillages ; les gens de cette contrée les appellent encore aujourd'hui la monnaie d'Hélène.
Adinonere voluimus, non mordere, prodesse, non lœdere (Erasmiis).
Ce recueil d'impressions, la description des choses vues pendant mon séjour dans la Haute-Albanie, seraient je crois incomplets, si je quittais aussi brusquement cette population, en somme peu banale, sans parler de son avenir et de ses aspirations ou du moins de celles qu'on lui prête ou qu'on cherche à faire naître en elle. Le sujet est certainement délicat, principalement pour moi, qui, frappé par le plus cruel malheur pour un père, ai alors reçu de tous, Turcs, Albanais musulmans et chrétiens des témoignages de touchante et délicate sympathie ; je puis dire que j'ai rencontré en Albanie, dans cette douloureuse étape de ma vie, de bonnes âmes dont les attentions auraient été une consolation s'il en avait pu être à la perte que j'avais faite.
Si on en excepte l'époque où ils avaient un roi, encore étaient-ils englobés dans le royaume d'illyrie, les Albanais ont de tout temps été sous une domination étrangère.
Après les Romains etla période du Bas Empire, ils eurent à supporter le joug des Serbes et des Vénitiens, il est peu probable que la domination de la Seigneurie leur ait été
moins cruelle et moins oppressive qu'elle ne l'était pour les autres contrées qu'elle a détenues ^ ils ne semblent cependant pas avoir conservé le souvenir de ces deux siècles d'occupation : était-ce prédestination à la servitude? rien n'indique non plus qu'ils aient tenté de s'en affranchir.
L'épopée de Scanderbeg, dont la vaillante résistance à l'invasion ottomane a séduit plus d'un écrivain souvent trop partial, est le seul moment de leur existence où ils aient eu une vie à eux; hormis ces quelques années glorieuses mais désastreuses, il n'est pas parlé d'eux; leur vie reste dans les ténèbres, ils n'ont plus d'histoire, pas même de tradition, cette histoire ordinaire des peuples, à peine quelques légendes, de plus en plus défigurées : la poésie ne pouvait éclore dans cette rude contrée. La nuit qui les enveloppe se fait profonde, on n'entrevoit ni les hommes ni les époques, les générations remplacent les générations sans laisser une trace de ce passage ; la vie d'un peuple est écrite sur son sol, on peut en parcourant l'Albanie reconstituer son passé : des églises et des forteresses, on ne trouve rien autre, on priait et on combattait; cette absence d'annales n'est cependant pas un indice de bonheur, loin de là; leurs vicissitudes restent ignorées ou du moins personne n'en a cure, une indifférence funeste pour eux, quelque peu méritée aussi, ne les comprend pas dans la nomenclature des peuples opprimés.
Ils semblent avoir erré au hasard dans l'histoire, sans but défini, courant le monde en qualité de mercenaires, servant
1 . Les Vénitiens eurent le quart de Tenipire et toutes les villes maritimes (Saint-Marc Girardin, Les origines de la question d*Orient, Revne des Deux Mondes, i864).
indistinctement la croix ou le croissant* en condottieri et avides d'aventures, devenant de précieux auxiliaires pour leurs maîtres temporaires; la guerre paraît avoir été leur vocation, elle exerçait et exerce encore sur eux une vraie séduction.
Les Albanais ont été jugés avec sévérité par les historiens qui dans l'antiquité se sont occupés d'eux. Phrantzès disait : « Les Albanais, ce peuple le plus pervers et le plus inutile du monde, passait d'un despote à l'autre, et reniait trois fois ses maîtres dans un même dimanche. »
Sans être aussi dur que l'illustre historien byzantin, un de mes prédécesseurs* les traite cependant avec une certaine âpreté. Leur vie si tourmentée n'est certainement pas une excuse à plusieurs de leurs défaillances, mais elle eût peutêtre dû être prise en considération. Récemment encore, il a été dit d'eux :
(( Les Albanais ont les vices et les qualités des peuples sauvages ; leurs rapports avec d'autres peuples et les exemples qu'ils en avaient sous les yeux, quelle que fût leur religion, étaient peu faits pour les améliorer. Les Grecs du Bas-Empire leur ont appris que la civilisation n'exclut pas la fourberie et l'avidité. Les Vénitiens, que le catholicisme n'empêche pas une république marchande de tout sacrifier à l'amour du gain. Les Croisés, que les passions violentes ne sont pas étrangères à ceux-là mêmes qui prennent les armes pour un motif religieux. Quant aux musulmans, leur
i. Baiaban Pacha, lakoub Pacha, qui servaient dans les armées impériales au temps de Scandcrbeg, étaient Albanais; plus récemment, Djcm-Djaflfer Pacha, le vaillant commandant de Silistrie, était Tosque (Voir également tables généalogiques}.