‹ Souvenirs de la Haute-AlbanieChapitre 8 sur 57 · MŒURS ET COUTUMES DE SCUTARI · texte numérisé non relu

MŒURS ET COUTUMES DE SCUTARI

Mariage.

Quand son père lui annonce qu'il a disposé d'elle, une jeune fille albanaise doit aussitôt affecter le plus profond désespoir ; sa mère lui remet un chapelet envoyé par le futur comme gage de fiançailles; le père quitte cette chambre où, comme je le disais précédemment, elle a vécu enfermée, souvent pendant de longues années; il restera trois jours sans la voir. Plusieurs mois s'écouleront, souvent même une année, avant le mariage ; il faut laisser au fiancé, qui ne verra pas de tout ce temps sa future compagne*, le temps d'aménager une chambre dans la maison où il habite avec ses parents; les parents delà future ont, de leur côté, commandé les costumes brodés auxquels lui donne droit le rang de sa famille.

Les mariages des catholiques ont lieu le lundis ceux des musulmans le jeudi ; dans les deux maisons, la semaine qui précède est employée aux apprêts de la noce, les jeunes filles, chez la future, passent les nuits à boire, chanter et danser. Le jeudi deux vieilles femmes sont chargées de

i. Se laisser voir par son futur avant le mariage est considéré comme une honte pour la jeune fille et sa famille.

teindre en noir les cheveux et les sourcils de la fiancée, de Tépiler soigneusement, opération douloureuse qui se pratique à l'aide de rasoirs et de boules de résine, qu'on promène sur le visage et le corps pour en arracher le plus fin (duvet, on la conduit ensuite au bain*.

Le samedi, elle est revêtue de ses lourds habits de gala et conduite, la figure couverte d'un mouchoir de soie, dans la pièce d'honneur où sont réunies les amies de la famille. Elle s'avance lentement, soutenue des deux côtés par ses marraines qui la font asseoir sur un divan bas ou sur un fauteuil qui ne sert qu'à cette occasion et qu'ensuite on conserve recouvert; prenant place à ses côtés, elles enlèvent l'étofie qui cachait son visage, la politesse exige que l'assistance vanto immédiatement à haute voix la beauté de la fiancée qui s'empresse de cacher sa figure dans son mouchoir, sanglotant et donnant tous les signes de la confusion et de la douleur ; de temps à autre, quand arrive un visiteur, on la force à lever la tête pour laisser entrevoir son visage inondé de larmes et qu'elle s'empresse de cacher de nouveau ; elle reste ainsi toute la journée, écrasée sous ses pesants bijoux et les longues chaînes d'or, brisée par le poids de ses habits, torturée dans des vêtements neufs, sans se lever, sans parler, sans pouvoir remuer un bras même pour chasser une mouche, ce soin est laissé aux marraines.

Les hommes peuvent maintenant entrer dans la chambre

1. Ou demande au futur s'il désire que sa femme ne soit pas teinte. Il répond invariablement qu'il la veut avec cheveux noirs ; après le mariage, la teinture et Tépilation se pratiquent chaque quinze jours environ. On ne rencontre jamais une femme albanaise, eût-elle quatre-vingts ans, avec des cheveux blancs.

MOEURS ET COUTUMKS UK SCUÏAIU. 3S

OÙ elle se trouve pour la voir, le futur et sa famille n'ont pas ce privilège; le matin il a envoyé les bijoux prescrits par l'usage, des mouchoirs de soie, une botte de fards, des savons, des parfums et des bottines. La même abrutissante exposition de la mariée a encore lieu le lendemain ; la soirée et souvent la nuit sont employées par ses amies à chanter et danser, pendant que dans un coin elle reste immobile en pleurant.

Le lundi les deux maisons ouvertes à tous sont en fête, on boit en écoutant les musiciens qui chantent ou en regardant quelque jeune garçon habillé en femme et qui danse le visage voilé. Aussi silencieuse, aussi abattue, la fiancée reste dans une chambre avec les femmes. Les invités arrivent apportant leurs cadeaux ; ils sont uniformes, une paire de bas de coton blanc, des savons, un flacon de parfum et un mouchoir de soie, on ne peut sous peine d'amende, donner autre chose ou davantage. Les invités du mari envoient à ce dernier du sucre et du café.

Albanais calholiquea.

6b m SOUVENIRS DE LA HAUTE-ALBANIE.

Le moment du départ a sonné. Un char à bœufs a déjà emporté chez le futur un immense coffre enluminé contenant le trousseau et les cadeaux de la mariée, deux parentes du mari sont venues et attendent dans la rue ; ses deux marraines essayent de faire lever la mariée qui s'y refuse, se débat pour ne pas les suivre, feint de se cramponner aux portes, la sortie est longue, le père et la mère n'y assistent pas, ils se sont retirés. A la porte de la rue, avant de quitter la maison paternelle, la lutte semble recommencer, les sanglots éclatent sous les voiles blancs dont sa tête est enveloppée.

Les deux déléguées du mari vont au pas en avant; la mariée, précédée d'un enfant portant des babouches dans un mouchoir de soie, vient ensuite, soutenue et presque traînée par ses marraines que suivent les amis de la famille ; le père et la mère restent à la maison.

Après avoir refusé d'avancer à chaque coin de rue, à la porte de l'église, ralentissant de plus en plus sa marche, la mariée est conduite devant l'autel et agenouillée sur un des deux prie-Dieu situés en regard. On lève ses voiles, et le mari, qui attendait caché dans la sacristie, arrive et peut alors, pour la première fois, dévisager sa future compagne; il s'agenouille sur l'autre prie-Dieu entouré de ses témoins. Le prêtre, après les prières d'usage, demande aux futurs s'ils se prennent en mariage, il renouvelle trojs fois sa demande à la mariée, qui ne répond qu'à la dernière interpellation, l'étiquette l'exige sous peine d'ii^fliger une honte à la famille. L'union prononcée, les anneaux bénis et passés aux doigts des époux, la cérémonie dure à peine cinq minutes, l'époux se lève précipitamment et s'enfuit avec ses témoins.

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