S0U\T.N1RS
serais pas étonné qu'il ne voulût déclarer la guerre aux Turcs, et, par ma foi ! j'en serais bien aise, à cause de Testime et Pamitié que j'ai pour les Transylvains ! Vous pensez bien que des comédiennes et des comédiens ne comprenaient pas grand' chose à cette affection pour les Battoris et les autres Magnats de Transylvanie.
M. de La Vaupalière, qui n'avait rien de bien grave, était pourtant confondu de la prodigieuse légèreté de ce vieillard, et surtout de son défaut de mesure. — « Je prends mon parti de ne pouvoir (( obtenir la permission d'aller a Versailles, disait- « il un jour en présence de sept à huit personnes. n Si le lloi n'avait pas songé qu'il pouvait me « parler de ma chasse de Ferney, il m'aurait ri au <( nez avec son affabilité ordinaire. La Reine ne « m'aurait parlé que de mon théâtre; Monsieur « m'aurait demandé le compte de mes revenus; u Madame aurait bien voulu me citer un ou deux 1» vers de mes tragédies; M. le Comte d'Artois (( m'aurait dit quelque malice, et M'"^ la Comtesse « d'Artois ne m'aurait dit rien du tout. Voilà ce (( qui me serait arrivé ; je n'en dirai pas davan-
(f tage )> Et moi je vous dirai que tout ceci fut
trouvé prodigieusement insolent!
La dernière fois que Voltaire ait diné à table chez M. de Villetle, il y avait beaucoup de beau monde, et comme il n'aperçut pas devant son couvert un certain gobelet qu'il avait fait graver à ses armes, et qu'il avait apporté de Ferney, — Où est mon gobelet? àcmsiïidi\'i-\l y en se retournant avec des yeux élincelans du côté d'un grand benêt de
Franc-Comtois qui le servait à table, et qui n'avait pas d'autre emploi dans sa maison. Le domestique
se met à balbutier — Ennemi de ton maître ^
s'écria-t-il en furie, je veux mon gobelet! Va-fen me chercher mon gobelet ! Je veux boire dans mon gobelet ! ou je ne dînerai pas ! Et voyant que le gobelet ne se trouvait point, il se lève en jetant sa serviette au milieu de la table, et il s'enfuit dans sa chambre où il se renferme à doubles verroux. M'^^Denys, M. de Villette et sa marquise, assistes de tous les d'Argental et les Mignot, furent successivement le supplier de vouloir bien redescendre, et tout au moins de leur ouvrir sa porte, mais il ne répondait pas une parole; et comme on imagina qu'il avait pu s'évanouir de colère, on prit le parti d'appliquer une échelle à la fenêtre de son cabinet, et d'y faire monter un certain M. de Villevioille, qui rompit une vitre et tourna l'espagnolette afin d'entrer dans l'appartement.
— C'est vous, mon tout aimable , lui dit Voltaire avec une douceur parfaite; eh bien, puisque vous voilà, causons tranquillenient, parlons raison, venez vous asseoir, et dites-moi ce que vous voulez.
— Je viens, au nom de tous vos amis désolés, vous supplier de vouloir bien descendre
— Mais c'est que je n'ose, mon bon ami, on va se moquer de moi.
— Ne croyez donc pas cela. Monsieur, tout le monde a ses idées possessives, on lient à son verre, à sa plume, à son couteau, rien n'est si naturel !
— Mais peut-être que vous cherchez à m'excuser à mes propres yeux? reprit-il avec un air ou-
tragé, — je n'en aï pas besoin; J'ai vu quelque part que le sage Locke était horriblement colère! Allons, descendez le premier, mais faites en sorte que cet exécrable Comtois ne paraisse pas devant moi ; j'en enragerais de fureur et j'en mourrais de chagrin.
Il reparut en faisant une moue d'enfant gâté ; il se rassit à table, et le diners^arrangea pour lemicux, après une heure et demie d'interruption.
Il fallait que toutes ces dames invitées par M. de Yillettc fussent bien parfaitement philosophes pour ne pas se montrer surprises ou choquées de cette algarade impertinente? aussi bien , quand on me demanda si je ne comptais pas aller voir M. de Voltaire, répondis-je assurément que je n'étais pas devenue assez stoïcienne pour affronter patiemment les exigences et les brusqueries d'un vieux écolier; qu'il fallait être une élève du Portique pour no pas lui rompre en visière, et que rien ne pourrait m'empôcher de le repousser à la place où , pendant plus de soixante ans , j'avais su le maintenir devant moi.
— N'ayez nulle inquiétude à cette occasion-ci , disait M. de Richelieu; Voltaire a toujours eu de vos moqueries et vos exécutions des frajeurs mortelles; il n'aura garde, et je vous en réponds, de rien direct rien laisser dire en présence de vous qui vous puisse déplaire ou disconvenir.
— lia commis des indignités que je ne lui pardonnerai jamais, répliquai-je à tous ces beaux complimens. Il a pris la |)einede m'écrire pourme prévenir de sou retour, v\\ me disaiil qu'il serait bien
aise de pouvoir tomber aux pieds de hL, MM.;. je lui ai répondu (charitabiement) qu'à sonâge,'!! avait à s'occuper d'un plus grand voyage que celui de Paris à Versailles. S'il était venu chez moi , comme il en avait l'intention , je l'aurais traité poliméhtj mais comme il ne sortira plus de chez lui, nous ne nous reverrons pas ; je m'en ferais un scrupule, et je ne vous donnerai jamais l'occasion devons scaiidaliser de mon indulgence ou mon indifférence poUr des impiétés comme celles qu'il a mises au jour, lo vous jure que je ne lui donnerai signe de vie ni d'amitié, et vous verrez que je tiendrai parole.
A la suite de cette contrariété pour un gobelet, M. Tronchin fut appelé par les amis de Voltaire, auxquels il défendit de le laisser sortir de sa chafnbre, et de lui laisser recevoir qui que ce fût. Mais malgré toute la sollicitude et la prudente réserve de M. de Villette , il se crut obligé de laisser arriver jusqu'à son hôte (qui, pour cette fois, souffrait réellement et cruellement d'une strangurie), madame Necker, accompagnée de M. Francklin, le plénipotenliaire américain, et de M. Balbatre, l'organiste de Saint-Eustache. On fut enchanté de la vivacité d'esprit et de la recherche qu'il employa pour ca-* joler et captiver Tillustre épouse de M. le Contrôleur-général djs finances, et bien qu'il souffrit d'un grand mal de tète, il voulut absolument flatter Tamour-propre de ce protégé de M""® Necker, c'està-dire le joueur de clavecin , auquel il fit exécuter une sonate pendant laquelle il s'endormit profondément.
On apprit; le 20 février, que M. de Voltaire avait
les jambes enflées, et que le docteur Tronchio Tavait envoyé se mettre au lit, en disant que, s'il ne changeait pas de régime, il n'avait pas huit jours à vivre.
On apprit aussi que M. de Voltaire avait £lé cruellement désappointé de ce que TEnipereur Joseph n'avait pas voulu s'arrêter à Ferney pour y voir ce grand philosophe , et que c'était en exécution de la promesse qu'il en avait faite à l'Impératrice , sa mère, attendu que la digne et judicieuse Maiie- Thérèse a toujours regardé Voltaire comme étant le contempteur de la divinité, et par conséquent l'ennemi de l'humanité.
M"*^ Mecker avait permis à son autre acolyte , le docteur Francklin , d'amener avec lui M. son petit-fils, âgé de quatre ans, et par une sorte d'adulalion ridicule, il supplia Voltaire de lui donner sa bénédiction. Le patriarche de Ferney , qui n'était pas moins dramaturge que le philosophe américain, se leva d'un air hiérophantique ; Il imposa ses deux mains sur la tète de ce petit bon-homme , et se mit ;i crier à tue- tète avec une voix du diable enrhumé : Liberté, Tolérance et Probité I H faut convenir que le mot probité se trouvait bien placé dans la bouche de Voltaire, et surtout s'il y comprenait la probité bi^ torique et scientifique.
M'"*^ du Barry vint prendre place à côté de M" * Necker , qui lui fit des politesses infinies , et M. de Voltaire acheva d'épuiser toutes ses formules de galanterie, de flagorneries et d'adoration. Il ne trouva rien de mieux séant que d'appeler M™* du Barry Votée Divinité , comme on dirait Votre Al-
tesse , et comme aurait pu faire un Grec du Bas- Empire à l'impératrice et Reine éternelle y au palais des Blaquernes, au temps des Cantacuzènes et des Parapinaz.
M, de Maurcpas s'aventura jusqu'à parler du vif désir exprimé par cet estimable écrivain , lequel ambitionnait de venir à Versailles , afln de s'y pouvoir trouver sur le passage de S, M. Mais le Roi déclara qu'il n'aimait ni n'estimait M. de Voltaire, et que c'était déjà beaucoup d'indulgence à lui de fermer les yeux sur sa présence à Paris. On espéra qu'il ne tarderait pas à s'en retourner à Ferney, comme il en donnait l'assurance, et les choses en étaient là lorsqu'il fut pris d'un crachement de sang dont M™<^ Denys s'effraya très justement. C'était à la suite des répétitions de sa tragédie d^ Irène, dont il avait pris la peine do déclamer tous les rôles, afin de guider les comédiens et de leur en donner le ton , disait-il. Comme il ne trouvait jamais qu'on pût et voulût crier assez fort, il avait tant crié qu'il s'était rompu un vaisseau dans la poitrine , et Tronchin déclara formellement à ses pareiis et ses amis qu'il n'en reviendrait pas»
On imagina, pour le désennuyer , de lui faire lire, par M. Laliarpe, une tragédie dudit M. Laharpe, mais il parut que la mauvaise déclamation de cet auteur ne le fatigua pas moins que les nombreuses corrections qu'il ne pouvait s'empêcher de lui indiquer. 11 en eut un redoublement de fièvre, et Tronchin défendit qu'on lui parlât de littérature, de politique ni de religion surtout ! Tronchin savait très bien qu'il allait mourir , mais ceci n'a rien
(l'extraonlinaire ou d'inconséquent de ia part d'un médecin calviniste , et surtout d^un homme de Genève.
A partir de ce moment-là , on ne le laissa causer avec personne ; on ne faisait que le montrer â ceux qui venaient pour le voir ; il essayait de sourire et faisait une grimace accompagnée d'un signe de lète aux personnes qu'il voyait avec plaisir, et pour témoigner que les autres lui déplaisaient, il se mettait à pousser des tris affreux ! ! ! Quand il avait été question de lui donner une garde-malade, il avait demande qu'elle fùljeune et jolie : c'était une grande et belle fille âgée de vingt ans; mais au commencement du carême où Ton entrait , Voltaire exigea qu'elle ne fît pas maigre. Il se divertissait a lui faire rompre son jeûne au moins cinq à six fois par jour; il ne voulait jamais prendre une tasse de bouillon sans en faire boire à cette fille , qui finit par s'en impatienter et parle planter là. C'était un monstre, disait-il alors , une scélérate , un jésuite en cornette; et, sans aucun doute, elle aurait fini par l'étrangler ! II allait jusqu'à soutenir que cette fille était un garçon que les envieux de sa gloire avaient travesti pour l'empoisonner dans un clystère, et quand son auditoire était des plus bénévoles, il ajoutait que RI. le Lieutenant-Général de police l'en avait fait prévenir.
Cependant la prudence de M. Tronchin fut alarmée de quel([ucs paroles échappées à M. de Malesherbes. Il avait été question de l'exiler de Paris , à raison de sa clinique anti -canonique ; et voilà M. ïronchin qui fait >olle-face à ses interdictions ,
en allant déclarer à M'^® Denys, que, si M. son' oncle a des intentions religieuses à manifesier/ ce sera pour le mieux. M™* Denys lui répondit qa'on' n'y trouverait sûrement aucun empêchement de la part de son oncle , attendu qu'il avait Tiiabitudede se confesser et de se faire administrer toutes les feis' qu'il se croyait bien malade , et qu'à sa propre connaissance et de compte fait par elle , il avait déjà reçu l'absolution sept à huit fois , depuis huit ou dix ans.
Le Curé de Saint-Sulpice envoya d'abord auprè» de Voltaire un prêtre habitué de son église, appelé l'abbé Gauthier. Celui-ci fut satisfait de «on entre-^ vue préliminaire avec le philosophe, et M. leXoré, qui, ne manqua pas de le visiter le lendemain matin, n'eut aucune peine à obtenir de lui cette déclaration que le malade écrivit au courant de la plume, et dont j'ai vu l'original entre leâ inains de feo M. l'Archevêque :
ce Ce 2 mars 4778, étant à Paris, dans* la « maison de M. le M'^ de Villette, je soussigné, x( François -Marie Arouet de Voltaire, Éouyer, i< Seigneur de Ferney , Semaise et autres lieux , « Gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi , t( l'un des quarante de l'Académie française , etc.', c< déclare que, me trouvant attaqué, depuis quatre « jours, d'un vomissement de sang, à l'ége « de quatre-vingt-quatre ans , et n'ayant pu me « rendre à l'église , Monsieur le Curé de Saint- « Sulpice, sur la paroisse duquel je me trouve,
a ayant eu la charité d'ajouter A ses bonnes œuvres « celle d'envoyer auprès de moi M. l'abbé Gau- » thier, je me suis confessé à lui ; et que si Dieu (f dispose de moi, je meurs dans la communion de ce la sainte église , catholique , apostolique et ro- » raaine, où j'ai eu le bonheur de naître , espérant n de la miséricorde divine qu'elle daignera me <c pardonner mes péchés ; et je déclare que si j'ai m scandalisé l'Eglise, j'en demande humblement ce pardon à Dieu et a elle. En foi de quoi , j'ai ce signé en présence de M. l'abbé Mignot , mon « neveu , et de M. le M'^ de Villevieille, mon ami, « les mêmes jour et an que dessus.
« Voltaire. »
M. de Villette osait ajouter que Voltaire aurait dit à l'Abbé de Tersac, après avoir signé cette déclaration :
— « Vous avez raison, M. le Curé, il fautren- « trer dans le giron de l'Église, il faut mourir dans ff la religion de son père et de son pays : si j'étais ir aux bords du Gange , je voudrais expirer ayant a une queue de vache a la main. »
Le Curé de Saint-Sulpice m'a protesté que Vol* taire n'avait rien dit de semblable en sa présence, et qu'il avait pleuré très abondamment après avoir écrit sa déclaration.
M. Tronchin, qui n'était pas marquis et qui ne se croyait pas inviolablement indépendant , comme M. de Villette, fit imprimer, dans le Journal de Paris, un bulletin des plus emphatiques au sujet^de cet U^
lustre malade, qui devait toujours voir, ainsi que Da^ modes y une ipée suspendue par un fil a/u^dessus de sa létSy etc.
— M. l'anatomiste , disait Voltaire au docteur Lorry, pourquoi vous étonnez-vous de ce que je me suis confessé; vous me croyez donc bien impie?
— Comment donc, lui répondit le docteur,
« Voas craignez qu^on Pigaore et vous en faites gloire »
Vers de Voltaire, et celui-ci se prit à crier : — « Je veux m'en aller de cette maison-ci ! je ne veux <c pas être tyrannisé par mes amis, pas plus que par « mes ennemis, ni par les savans non plus que par « des ânes ; je ne veux pas qu'on jette mon corps à « la voirie! Je suis un enfant de Paris, entendez- « vous, un enfant bien né, qui n'a pas été trouvé « dans de la paille , et je veux que mes funérailles a soient aussi décentes que mon baptême ; j'y veux a des cierges à profusion , des cierges allumés I je « veux des tentures noires avec des litres de velours, n avec des croix d'argent, des larmes et des franges « d'argent, et les armes de M. de Voltaire de tous u les côtés. Je veux un drap mortuaire pour me « couvrir , un drap superbe , et de l'eau bénite « comme s'il en pleuvait ! — Ah ! juste Dieu , que « je souffre ! Si ma nièce n'a pas l'esprit de me « trouver un autre logement où Ton veuille me « laisser mourir tranquille , je vas m'en aller à Fer- « ney; je mourrai en chemin, ça m'est égal... — « Allez au diable! dit-il à son neveu d'flornoy qui a se disposait à l'interrompre, allez au diable, et
i i SOUVENIRS
(( laissez-moi faire des signes de croix tant que je « voudrai ! »
Avant de procéder à fadminislration des sacreniens, M. l'Archevêque ordonna qu'il eût à faire une rétractafion dans les règles. « Mais j'ai toujours « désavoué les écrits dont vous voulez parler, s'é- « cria-t-il , et toutes les impiétés qu'on m'attribue « sont des inventions calomnieuses!.;.. » On s'occupait à faire une liste des ouvrages qu'il aurait à désavouer , lorsque MM. Dalembert et Condorcet vinrent lui reprocher sa faiblesse. — « Je ne veux « pas qu'on me jette à la voirie! répliqua-t-îl en « grinçant des dents , et si l'on finit par ni'impa- « tienter, je sais bien ce que je ferai! je ferai un (( vœu à sainte Geneviève; je le ferai publier dans « la Gazette de France; je ferai peindre un ex-voto « qui représentera Voltaire agenouillé devant la « chasse; et puis je ferai des amendes honorables ; « je donnerai toute ma fortune aux incurables; en- « fin je vous ferai tous damner pour me sauver de
« la voirie Eh, mes amis, poursuivit-il avec
« une voix lamentable, Voltaire se meurt, Voltaire « crache son sang , ne voyez-vous pas que sa tète « s'en va, sa tôle n'y est plus; laissez donc tranquille « un pauvre vieillard qui voudrait mourir en paix « avec son bon maître, le Roi de France, avec Mon- « seigneur l' Archevêque , notre pasteur, et la bicn- « heureuse Geneviève de Nanterre, patronne de « Paris! »
« Savez-vons bien , reprit-il avec énergie, que ma <( grand'nière était très dévote à sainte Geneviève, « et que son mari fut un des xYi portc-diasses à la
ir procession de ^ 685 ! Vous croyez peut-être que (( ce n^était rien du tout que de porter la châsse « de sainte Geneviève? Dites-moi donc cela pour « que je vous étrangle et que je vous arrache les <c yeux!... »
Tous les Philosophes étaient consternés.
Quand ils se furent retirés, la fureur dans IMme, Voltaire se fit lire par le sieur Gagnièreun ou deux chapitres de l^Iiitroduction à la Fie dévote (par saint François de Sales), il s'endormit paisiblement, et comme il y eut pendant cinq à six jours un mieux sensible dans son état, il se remit à dicter des corrections pour sa tragédie A' Irène et fît écrire le plan d'une autre conception dramatique à laquelle il aurait donné le nom à'Àgatliocle; il inierrompail souvent ces travaux pour s'occuper des plus petits détails de ménage, et tous les mémoires du temps rapportent une histoire de couverture dont je n'avais rien appris dans ce temps-là. C'était, nous disent-ils, un présent qu'il aurait voulu faire à sa garde-malade; mais il ne voulut donner que 15 livres pour celle couverture de laine, le marchand n'en voulait pas moins de >I7, et M^® Denis paraissait incliner à faire le Facrificede ces deux livres tournois, lorque son oncle l'apostropha si rudement qu'elle en fondit en larmes ; il la menaça de la déshériter pour la forcer à devenir bonne ménagère; il injuria ce marchand qu'il appela filou, gredin, pilier de potence, et celui-ci remporta ses ballots de couvertures en vomissant des imprécations. Il avait fait, de la rue Mouffetard au quai des Théatins, cinq à six voyages à partir de huit heures
du malin, et cette belle discussion pour 40 sous dura toute la journée.
Cependant M'"^ Vestris avait fini par apprendre son rôle d'Irène à la satisfaction de Voltaire, et si mauvaise actrice qu'elle fût, on décida qu'elle y serait incomparable. La tragédie ne valait pas mieux que la comédienne, et le public en accueillit froidement la représentation. Mais comme elle ne fut pas sifflée, par suite de l'urbanité française et par égard du parterre, a raison de la renommée, de la vieillesse et de la maladie de l'auteur, on n'eut pas de peine a lui persuader que sa pièce avait été, comme on dit en termes de coulisses, et de foyer, portée jusqu'aux nues; on ajouta que toutes ses allusions contre les prêtres avaient été saisies et applaudies avec une intelligence el par un eniliousiasme admirables, et voilà qu'il prit la résolution d'assihter à la deuxième représentation de son poôme et de se transporter au Théâtre-Français. M'^ de Villetie écrivit au Maréchal de Beauvaii pour le prier de vouloir bien prêter sa loge à M. de Voltaire; et comme celte loge était une de celles de MM. les Premiors-Genlilshommes de la chambre et les capitaines des gardes-du-corps, M. de Beauvau commença par s'assurer si LL. MM. ne le trouveraient pas mauvais. — Ce sera ridicule, et puis voilà tout; faites comme vous voudrez, lui dit le Roi. Mais laissons les acteurs et les machinistes ajuster leurs décorations philosophiques; nous allons revenir à la Comédie-Française en sortant de l'Académie.
M. Dalembcrt avait organisé, quelques jours
ayant celui dont je vous parle, une députation pour aller complimenter le patriarche de son encyclopédie. Il parait quMI était bien aise de paraître en grand équipage, car il avait prié M. de Beauvau de lui prêter le sien. M. le secrétaire perpétuel et ses affidés s'y entassèrent a la demi-douzaine, mais il n^est pas vrai que le Prince de Beauvau fit partie de la députaiion.
Voltaire leur répondit poétiquement que les Muses et l'Apollon Musagète devaient être considérés comme les Déesses et le véritable Dieu de la médecine, attendu qu'Esculape était le (ils d'Apollon : il leur dit qu'il irait leur rendre visite au Louvre; il ajouta qu'il avait commandé chez Barchestre un carrosse magnifique, dont il aurait soin de faire hommage à l'Académie Française après son départ, et tout le reste de son allocution fut si misérablement plat ou si ridiculement emphatique que Dalembert en paraissait embarrassé. On ne manqua pas d'assurer que c'était par pure malice, et pour se venger de M. Dalembert qui Tavait contrarié sur le chapitre de sa confession . Dans tous les cas , c'était une vengeance de nouvelle espèce; mais on aurait soutenu que Voltaire était un meurtrier, un incendiaire et un empoisonneur, plutôt que de convenir qu'il avait pu faiblir ou déraisonner, tout naturellement.
Le bel équipage en question consistait dans un gros carrosse à fond bleu de ciel et tout parsemé d'étoiles d'or ; on ne manqua pas de le comparer au char de M. de TEmpirée dans la comédie de Piron ; mais comme il avait été confectionné par les soins de M. de Villette qui ne faisait jamais rien
iB SOUVENIRS
exécuter chez lui qu'en peinture a la détrempe, sur des plafonds de toile et des lambris de carton, il se trouva que ces brillantes étoiles (astres philosophiques) étaient de simples découpures en papier doré qu'on avait appliquées à la colle; et le soleil les Gt se boursouffler, se déformer, se détacher et tomber si bel et si bien qu'il n'en resta presque pas sur ce firmament et cet horizon céleste, en cuir azuré. — On n'avait pas eu le temps, disait Belle-et-Bonne, et vous verrez qu'il fallait absolument une cariole Uranographique à l'ancien ami de la docte Emilie, autre personnage astronomique a Téquipollent?
Aucun des prélats ni des ecclésiastiques académiciens ne voulut se trouver à la séance , et l'on remarqua que l'Abbé de Boismont, qui n'avait pas été prévenu de ce qui devait s'y passer, se retira tout doucement lorsque Voltaire fut entré dans la salle. Celui-ci portait un vieux et vaste juste-aucorps en velours bleu galonné d'or ( assorti sur la couleur et le métal de la cariole), il avait des bas roulés à coin d'argent, et sa tête était ensevelie dans une grande perruque à la Louis XIV, en cheveux bruns et non poudrés, qui lui cachait tellement la figure qu'on n'y voyait que deux yeux flamboyans comme ceux d'un chat sauvage : on avait placé son portrait au-dessus de son fauteuil, et. pour cette fois, il se garda bien de chercher à se venger de M. Daleuiberl, aux dépens de sa réputation de belesprit. Il fut scintillant comme une escarboucle, et ce fut, je crois bien, ce jour-là, qu'il recommanda le mol Iragédim h ceux des académiciens qui s'oc-
cupaient du dictionnaire ; il est assez connu qu'il leur dit avec assez de jugement et beaucoup d'esprit : La langue française est comme une pauvresse orgueilleuse, elle se facile quand on lui fait Faumône^ il y faut mettre de l'adresse.
Le continuateur des mémoires de Bachaumont rapporte la même cliose en d'autres termes, mais je préfère ma version comme étant plus élégante, et parce que je la tiens d'un auditeur très exact et très mémoralif, M. dcBeauvau.
Voilà donc M. de Voltaire à la Comédie-Française, en face de M. le Comte d'Artois, et ce que M"® de la Reynière y trouva de plus singulier, c'était de voir un gentilhomme ordinaire de la chambre, dans la loge des Premiers gentilshommes, et à la place d'honneur encore! elle en a parlé jusqu'en 4792.
Le parterre avait exigé que M. de Voltaire ne restât pas assis derrière M'"" Denys et M""® de Villette, et je trouvai qu'il avait raison. Quand on eut crié, pendant quelque temps, des vivat et des bravo f on entendit une grosse voix qui sortait d'une baignoire et qui disait : La couronne ! la couronne!..,. et l'on vit alors le comédien Brizard entrer dans cette grande loge avec une couronne à la main. Il entreprit de la placer sur la tête du vieux poète, qui s'en défendit modestement et se débattit supérieurement bien. 11 avait manœuvré de manière à s'emparer de ladite couronne à dessein d'en faire hommage à M"^^de Villette, et c'était une couronne de laurier, s'il vous plaît ! Le parterre en fut tellement scandalisé qu'on aurait dit assister à la Gn du
monde; et comme il ne finissait pas de trépigner, rugir et tempêter, M. de Craon s'en vint dire a Voltaire : — Monsieur, rendez-nous le service de vous laisser faire; ayez la bonté de vous laisser couronner; et ce disant, il y procéda sans autre cérémonie. M. de Voltaire resta coiffé de celte manière tout le reste de la soirée, et chacun trouva que l'effet de celte couronne olympique sur une si grande perruque et sur un si petit visage avait quelque chose de bien étonnant.
La tragédie ne fut ni bien écoutée ni fort applaudie; mais, entre les deux pièces, il y eut un bel intermède imprévu comme la couronne. On releva la loile, et Ton vit tous les comédiens, les comédiennes, et les autres employés de ce théâtre, qui tenaient des palmes d'osier, des bouquets, des guirlandes et autres artifices en papier de couleur, et tous ces honnêtes gens se dessinaient en belles postures autour d'un buste de M. de Voltaire, lequel était couronné d'étoiles d'or et guindé sur un fût de colonne. On sonna des fanfares , on récita des vers; et M^^ Vestris, grosse et grasse actrice, qui grasseyait à la rouennaise, et qui venait de jouer le rôle d'Irène en habit de Chinoise, M"^*-' Vestris se mit à déclamer un morceau de poésie composé pour la circonstance, avec une emphase égale à l'extravagance du reste de la scène. C'étaient des vers de M. de Saint-Marc, et je vous dirai que M. de Saint- Marc était encore un niarquis de contrebande, qui rimait à la suite de rEncyclopédie. Il était l'auteur d'un poème sur le langage des fleurs sans soucis y disait-il, on pourrait ajouter sans pensées , et je nie
DK I.A MARQUISE DE CHt'QlîY, 21
souviens que , dans une épître à VApollon-Sophocle, auteur de la Henriade, il avait cru devoir parler de la poule-au-pot, qu'il appelait délicatement : « L'épouse du chantre du jour. »
M. de Yilletle avait eu soin d'aposter cinq ou six mauvais garçons , pour remplacer les chevaux du carrosse éloilé et pour le traîner triomphalement dans les rues , ce qui aurait été superbe aux flambeaux ! On avait compté sur la concurrence , et ces beaux messieurs avaient commencé par couper les traits des chevaux ; mais on fut obligé de les rafistoler comme on put vingt minutes après^ attendu que personne ne voulut s'atteler avec eux fur cet équipage burlesque. M. de Voltaire se trouva forcé d'attendre que son harnois fût raccommodé ; il avait grand froid. — Si j'avais pu supposer, dit-il impatiemment, qu'on voulût faire une sottise pareille, je me serais bien gardé de venir ici ! mais ceci n'empêcha pas de croire que s'il s'était trouvé des tra!neurs en assez grand nombre, il en aurait été transporté de satisfaction.
Le couronnement et l'apothéose de M. de Voltaire ont été la fidèle image de tous les triomphes et de toutes les joies de ce monde. — « Je vous conseille de venir m'en féliciter, )) disait-il en montrant ses poings fermés ; « ignorez-vous donc que la Reine « était à l'Opéra et qu'elle n'avait pas daigné venir « à la Comédie-Française le jour de cette représen- « tation d^ Irène! Ne savez-vous point que tout le c( monde a fait semblant de s'ennuyer en voyant « jouer cette pièce à Versailles, et que parce que la <r Reine a bâillé (elle avait apparemment des maux
(( d^estomac)) on a bâillé dans toute la salle à se u démettre les mâchoires ? Je n'ai pas besoin de « vous dire que ce monstre de Père Beauregard , If ancien Jcsuile , a prêché devant la famille royale, (( et qu'il a tonné sur la gloire dont on affectait de « couvrir le chef audacieux d'une secte impie, U a détracteur de la religion, le destructeur de la morale <f publique et des bonnes mœurs, car voilà les propres « paroles dont il s'est servi ; et comme le Roi n'a « pas eu l'air de désapprouver cette diatribe évan- X' gélique, vous voyez bien, poursuivait-il en gémis- « sant, qu'il me faut renoncer à l'espérance de me (( voir accueilli favorablement et honorablement a par Leurs Majestés ! Vous venez me parler de « l'enthousiasme de votre public, et je vous dirai » que le public ne vaut pas mieux que les courtia sans ! » Là-dessus arrivait un long récit de la déconvenue qu'il avait essuyée dans une étude, chez un procureur au Châtelet, qui s'appelait Maître Keller et qui était le gendre du bonhomme Lurot, mon receveur dts rentes et l'un des marguilliers de Saint-Merry. Cet homme était chargé de le poursuivre pour une vieille créance de la succession des frères Paris, mais il était persuadé que M. Arouet^ dit de Voltaire, devait être mort depuis long-temps. — Il paraît que vous avez fait des livres assez jolis, lui dit ce procureur, et puisque vous n'êtes pas mort et que vous éles venu chez nous, voilà, parbleu, qui va se trouver juste comme un gant! je m'en vas vous faire faire la connaissance de mon second clerc qui a fait pour la fête de madame Lurot^ ma belle'*
DE LA MARQUISE DE CRtQVW 93
mère, une chanson des plus charmantes (1)! Voltaire en avait à raconter pour une heure, et quaq4 on avait le malheur d'en rire, il se mettait en fureur. Il n'était pourtant pas guéri de ses hémorragies pectorales, il ne vivait que de purée de fèves, et du reste il était si pleinement rassuré sur son état, que dans une seule et même journée, il alla se faire de fête à une séance maçonique de la loge de Neuf-SœurSy où le grade de Rose-croix lui fut conféré par M. le Duc d'Orléans. Il fut ensuite assister à une représentation de C Amant romanesquede M™« de Montesson, chez elle, et finalement il alla souper chez la Maréchale de Luxembourg où je ne m'étais pas souciée de le rencontrer. Il y fut singulièrement aimable pour votre père , auquel il assura qu'il ne manquerait pas de venir me voir le lendemain. Mais il était sorti pour la dernière fois de sa vie : il eut un accès de fièvre ardente avec une forte hémorragie pendant la nuit ; j'envoyai demander de ses nouvelles en représailles de ses complimens, et celles que René Dupont me rapporta furent celles-ci. On ne laissait monter absolument personne et l'on n'en disait pas moins, à la porte de M. de Villetle où Ton montrait un bulletin favorable , mais qui n'était signé d'aucun médecin, que M. de Voltaire était
(t) — Je suis bien aise de faire sa connaissance, votre connaissance, au lieu de faire connaissance avec clic ^ et connaissance avec vous.
J'espère que vous aurez soin d'abandonner celle loculion \[* cieuse et ridicule aux Alsaciens, à qui tous les princes allemands et leurs envoyés tadesques Vont empruntée.
aussi bien que possible. On supposait dans le quar* lier qu'il était déjà mort, et c'était un bruit prématuré, comme vous allez voir.
M. l'Archevêque avait envoyé le promoteur de son ofGcialité pour se concerter ayec le malade, et M. de Villette était venu se mettre à la traverse en assurant qu'il était hors d'état de pouvoir écrire ou parler. Tous les philosophes étaient dans une angoisse abominable, et pour entraver les négociations de Tofflcialité métropolitaine, on imagina d'embarquer et d'embarrasser le clergé paroissial de Saint- Sulpice dans une correspondance ayec M.~de Voltaire , a l'effet de gagner du temps. Il avait si bien la lé(e à lui , Voltaire, qu'il écrivit dans la soirée de ce jour-là ce qu'on va lire, et l'on ne saurait douter qu'il ne filt l'unique auteur de cette lettre où l'on reconnaît ce ton de persiflage honnôle et perfide dont cet homme avait le secret et dont on ne savait quelquefois comment se fdcher.
A Monsieur le Curé de Sl.-Svlpice, Monsieur,
« M. le M'' de Villette a cru pouvoir m'assurer « que si j'avais pris la liberté de m'adresscr à vous- « même pour entendre ma confession, car ce n'est (i plus de ma déclaration qu'il s'agit, vous auriez eu « la bonté de quitter vos importantes occupations « pour venir auprès de moi, et pour y remplir une « fonction qui me paraîtrait subalterne, attendu « surtout que je ne suis qu'un passager dans votre
DE LA MARQUISE DE CRftQl V. 25
département. M. Tabbé Gauthier avait commencé par me faire l'honneur de m'écrire aussitôt qu'il r avait entendu parler de ma maladie, et j'élais fondé à croire, que demeurant sur votre paroisse, il était envoyé par vous. Je vous regarde, Monr sieur, comme un personnage du premier ordre t dans l'État; je sais que vous soulagez les paut yres en apôtre et que vous les faites travailler en r administrateur éclairé, en minisire habile et gé- 1 néreux ; plus je respecte votre personne et votre 1 ministère, plus j'ai craint d'abuser de vos exlrôi mes bontés. Je n'ai considéré que ce que je dois •f â votre naissance, à votre état et à votre mérite; ir vous êtes un général à qui j'ai demandé pour V sauvegarde un soldat, homme d'expérience et de 9 probité. Je vous supplie de me pardonner d'avoir « ignoré la condescendance avec laquelle vous seriez « descendu jusqu'à moi. Pardonnez-moi aussi l'im- « portunité de cette lettre : elle n'exige pas l'em- « barras d'une réponse; et vos niomens sont trop « précieux pour que j'ose en désirer. J'ai l'honneur ir d'être avec une vénération remplie de confiance « et de respect,
« Monsieur,
« Votre très-humble et trèsobéissant serviteur.
Voltaire,
A Genlilhomme ordinaire de la chambre du ROI.
« Ce jeudi 44 , à dix heures après midi.