‹ Souvenirs de la marquise de Créquy, de 1710 à 1803 (volume 2)Chapitre 20 sur 42 · VI · texte numérisé non relu

VI

20 SOIÎVKXIRS

Bien attaqué, bien garanti, notre Curé lui répondit sans sortir de la gravité convenable et dans un style assez admiratif pour ne pas être accusé d'ignorance du monde et d*exc(>s de rigidité : il y mêla des vérités sévères, assorties à ses fonctions ainsi qu'à la situation de ce passager sur son département; il ne fit attendre le laquais de M. de Villetfe que pendant un quart d'heure et lui fit donner cette réponse.

« Tous mes paroissiens. Monsieur, ont droit a a des soins égaux de ma part ; c'est la nécessité u seule qui peut m'obliger à les partager avec mes (( collaborateurs, mais un homme tel que Monsieur (( de Voltaire est fait pour attirer une attention parti ticulière; sa célébrité, qui fixe sur lui tous les (( yeux de la capitale de ce grand royaume, et peut- (( être l'attention de l'Europe, est bien digne d'atti- « rer,onen conviendra, toute la sollicitude pastorale <( et l'attention d'un Curé.

(( Si tout ce que vous avez fait était nécessaire,

(( Monsieur, c'était autant que cela pouvait être

« utile et consolant pour vous dans le danger qui

« vous menaçait et la maladie qui vous menace en-

(( core. Mon ministère ayant pour objet le bonheur

(( de l'homme, en tournant à son orofit les mal-

i( heurs inséparables de sa condition, et en dissi-

n pant, aux lumières de la science et de la foi, les

« ténèbres qui offusquent sa raison etqui voudraient

« en borner Texercice dans le cercle étroit de celte

« misérable yie, jugez avec quel empressement je

<( dois en offrir Tassistance à Técrivain le plus re- (( nommé de son époque, à celui dont le bon exem- « pie aurait sûrement des milliers d'imitateurs, et (( surtout, Monsieur, dans la circonstance où vous « vous trouvez, circonstance imposante, importante (i a Fédification des autres, importante à tous les « principes de la foi chrétienne, sans lesquels la « société ne saurait être qu'un assemblage de mé- « chans et d'insensés, divisés par leurs passions et « tourmentés par leur incertitude.

(( Je sais que vous êtes bienfaisant; si vous me « permettez d'aller vous entretenir, j'espère vous « convaincre qu'en adoptant sincèrement et parfai- (( tement la sublime philosophie de l'Évangile, vous (( pourriez faire le plus grand bien ; vous pourriez « ajouter à la gloire d'avoir fait parvenir l'esprit «humain au comble du savoir, le mérite d'avoir (c édiQé le monde. La sagesse divine, revêtue de « notre nature, vous a donné la juste idée du dé- « vouement et de la perfection, elle en a foqrni le « parfait modèle, et vous ne le trouverez nulle au- « Ire part que dans la divine personne de notre « Seigneur Jésus-Christ.

« Vous me comblez de choses obligeantes que je c( ne mérite certainement pas; il est au-dessus de « mes forces d'y correspondre et d'y répondre, en (c agissant à l'envi des savans et beaux esprits qui c< vous portent avec tant d'empressement le tribut de « leurs hommageç et de leur admiration; le rôle <c qui m'est assigné près de vous, Monsieur, est « plus Qiodeste, plus sévère et plus utile. Je vous

28 SOUVEiNIRS

(( offre avec empressement et sincérité mon assisce tance et mes vœux pour voire solide bonheur.

« J'ai riionneur d'être, etc.

« J, de Tebsac,

0 Curé (le celle paroisse.

« Ce jeudi , uuze heures el demie du suir. »

M. do Villclle prit la liberté d'intervenir dans la correspondance en répondant , au nom de M. de Voltaire , à M. de ïersac , et celui-ci Ot dire à tous les deux que , si Ton entreprenait de faire tourner les choses en mystification profanatoire, il s'abstiendrait d'y participer, et qu'il aurait soin d'en référer à son supérieur ecclésiastique. On s'effraya de cette réplique; on n'osait pas se commettre ouvertement avec un Archevêque de Paris , avec un Prélat tel que M. de Beaumont , et M™- Denys s'empressa d'écrire en conséquence. Elle afQrmait à M. le Curé que son oncle était hors d'état de pouvoir proférer deux phrases de suite ; mais elle ajouta qu'il avait conservé toute sa lucidité de jugement et d'esprit, qu'il ne demandait pas mieux que d'entrer en conférence avec M. le Curé de Saint-Sulpice , qu'il appelait le bon Pasteur , et qu'elle ne manquerait pas de le faire avertir aussitôt que Félat du malade pourrait lui permettre de parler, sans provoquer ' un nouvel accident. Nouvelle et dernière lettre pastorale, à ce que m'a dit ÎM. de Tei'sac : il écrivit non pas à M™M)enys, mais à Voltaire, en lui disant

DE LA iMARQUlSE DE CHÉQUY. 29

que dans une entrevue dogmatique avec un docteur de Sorbonne , il aurait plutôt l^occasion d'écouter que celle de parler ; qu'il n'aurait à proférer que des monosyllabes , et que , s'il ne pouvait faire que des signes de tête afGrmatifs , on s'en contenterait. On ne montra pas ceîte lettre à Voltaire ; on le séquestra comme un testament olographe; et quand on envoya chercher M. de Tersac, c'est qu'il était à la dernière exlrémilé. Celui-ci refusa d'administrer les sacremens de l'Kglise; i! se mit à genoux au milieu de la chambre ; il y fit à voix basse une prière qui dura sept k huit minutes, et s'en retourna sans avoir adressé la parole à aucune personne de la maison.

Tout ce qu'on a dit et publié sur ses discussions théologiques avec le vieux philosophe est de pure invention.

Tout ce qu'on a pu savoir sur les derniers momens de Voltaire , qui n'avaient eu pour témoins que des philosophes, c'est qu'il avait passé deux jours et deux nuits dans une succession continuelle de fureurs, de rugissemens féroces et de saletés horribles. On l'entendait crier de la loge du suisse à rhùtel de Nesle , et les sœurs du Tiers-Ordre qui l'ensevelirent, avaient eu peur de le toucher, tant l'expression de son visage était épouvantable ; ce qui , dirent-elles à mes gens , n'est pas ordinaire après la mort.

Quand on eut pris la résolution de le faire partir pour Scellières en chaise de poste, assis à côté de M. Mignot, et suspendu par dessous les bras au moyen d'une corde, on envoya chercher les mêmes

ao SOUVENIRS

sœurs pour le dépaqueter de son suaire et pour l'habiller en voya[;eur malade; mais elles refasèrent de faire une mascarade avec un cadavre. On alla jusqu'à leur proposer vingl-cînq louis, et ce fut inutilement.

On Tenlerra donc clandestinement dans un village a quarante lieues de Paris. M. l'ÉTéque de Troyes lit informer contre l'officiant, qu'on reconnut avoir élé trompé par une sorte d'acte en démissoircy attribué faussement à M. de Tersac. On fit défendre à tous les journalistes de parler de la mort de Voltaire et de faire Téloge de ses œuvres. On défendit aux comédiens de jouer ses pièces, et voilà tout ce qu'il en fut, parce que la famille Necker avait obtenu de M. de Maurepas que k Gouverne^ ment ne poursuivit point les faussaires. Voici la critique de Voltaire en forme d'épitaphe , et l'on m'a dit qu'elle avait été composée par Tabbé Millot, son collègue à l'Académie Française. Je vous dirai, pendant que j'y pense, à propos de cet abbé Millot, qu'il avait le fin^jénie de l'épigrammc latine , et qu'il était toul-à-fnit inca|)able de se moquer de personne en français : di'iposition singulière et qui me paraissait analogue à celle de M"® de Croûy, qui ne pouvait jamais prier le bon Dieu qu'en patois flamand. L'abbé Millot avait fait un joli jeu de mots sur la mort d'un vieux M. de Fleury, que la Basoche appelai i cur-à-cuirc , et qui n'avait jamais eu d'enfans quoiqu'il se fut marié quatre ou cinq fois : « rLOîiriT siNK rîircTU, defi^^tit j-im-: luctu. » Fleuri sans fruit , et déHcuri sans larmes. Kcoutez cette epitapbe do Voltaire :

En libi dig^num lapide Vol ta rium Qui In poesi magnus , In historié parvus, In philosophie minimus , In religione nuUus ^ Gujus Ingenium acre, Judicium prœccps, Improbitas summa j

Gui Arrisere muiiercula?, Plausere scioli , Favere propliani j Qucm Irrisorein hominuui , Deinnque , Senatus, populusque, athco-pbysicus ^re collecte Statua donavit (I).

(J ) 0 Cette épigramme a eu le sort de toutes les atrociiëa , « Thorrrur en est retombée sur son auteur. Son esprit est aussi « faux que son âme est atroce ; il vaudrait mieux qu'un pareil (( empoisonneur public fût un assassin ; ce dernier n'est funeste « qu'à quelques individus , tandis que l'autre peut égarer et « corrompre des générations entières y et que les effets du poison « x|u^il a répandu subsistent encore après lui. Dans les pays « policés , pour attester la sagesse des lois , de pareilles épit grammes mériteraient le dernier supplice , et tout au moins « celui du caç,can! ! î »> Celte imprécation fougueuse est extraite de la correspondance philosophique de M. Grinini, à l'occasion d'une épigramme contre M. de Voltaire , et Ton voit comment les philosophes du dix-huitième siècle entendaient la tolérance? « Vollaire n'a pas vu tout ce qu'il faisait , j» disait souvent Mme de Créquy, « mais il a fait tout ce que nous voyons. » On trouve dans les manuscrits du chevalier du Montbaney que

On apprit quelque temps après que rimpératrice Catherine de Russie avait acheté de M"*® Denys la bibliothèque de son oncle; ( il devait s'y trouver de belles choses en marge ! . . .) et la sensible héritière de Ferney ne manqua pas de faire circuler dans tout Paris la belle épilre qui suit.

LcUre de S. M. l'Impératrice de toutes les Russies à la

nièce d'un grand homme.

« Je viens d^apprendre, Madame, que vous con- (( sentez à remettre entre mes mains ce dépôt pré- « cieux que M. votre oncle vous a confié, cette biblioff thèquc que les âmes sensibles ne verront jamais M sans se souvenir que ce grand homme sut ins- (c pirer aux humains celte bienveillance universelle « que tous ses écrits, même ceux de pur agrément, « respirent. (// faut respirer api es cette longue période u à la moscovite,) Personne avant lui n'écrivit ainsi u que lui , il servira d'exemple et de modèle à la « race future; (bonne espérance et belle prophétie!) a mais il faudrait unir le génie à la philosophie, aux (( connaissances et aux agrémens, en un mot être ir semblable à M. de Voltaire, pour l'égaler ; {voilà « qui 71 est pas contestable); et si j'ai partagé avec « toute l'Europe, vos regrets, Madame, sur la perte (( de cet homme incomparable , vous vous êtes mise

Afne de Grrquy répondit un jour , à je ne sais que le sotte question de Milady Graven ; « Non , Madame , c^était du temps « d^un roi de France qui s^appelait Louis XV et qui vivait sous « le règne de Voltaire ! n (Note de l'Éditeur.)

(( en droit de participer à la reconnaissance que je « dois à ses écrits. {Et comment donc cela. Princesse? a en vous vendant ces mêmes écrits et ses manuscrits ?) n Je suis, sans doute, très sensible à l'estime et à la H confiance que vous me marquez , ( Mais cest trop (t juste , et tout le monde sait combien vous êtes digne « d'estime!) Il m'est bien flatteur de voir qu'elles (f sont héréditaires dans votre famille, et la noblesse (( de vos procédés vous est caution de mes sentier mens à votre é{;ard. J'ai chargé M. Grimm de « vous remettre quelques témoignages, dont je vous « prie de faire usage. »

« Si(/né, Catherine (4). »

Les témoignages dont elle priait M"*^ Denys de faire mage consistaient dans une somme de eiuquante mille écus, payable à vue sur MM. Laborde et Laballue , sans compter une garniture de pelisse et des manchons.

\ oyez pourtant l'effet du crime et du remords, et voyez la lâcheté du vice ! La Czarine, veuve de Pierre IJI, cette femme courageuse, cette princesse victorieuse et législatrice, avait peur de nos philosophes. Elle en était réduite à les soudoyer, à flagorner platement une sotte bourgeoise, afin d'acheter les

(I) M. G ri mm , illustre correspondant de celte impératrice k Paris, D^a pas cru devoir publier celte barbare et lartarecpltre, mais vous pourrez dire à c( ux qui douteraient de sa réalilë , (juVllc avait clr recueillie par le couliiuiateur de Bachaumont.

( Note de VÀuteur.)

On apprit quelque temps après que l'inipéra* trice Catherine de Russie avait acheté de M*"" Denys la bibliothèque de son oncle; (il deyait s'y trouver de belles choses en marge ! ...) et la sensible héritière de Ferney ne manqua pas de faire circuler dans tout Paris la belle épitre qui suit.

LcUre de S. M. thipératrice de toutes les Rnssies à la

nièce d*un grand homme.

« Je viens d'apprendre, Madame, que vous con- « sentez à remettre entre mes mains ce dépôt pré- (« cieux que M . votre oncle vous a conpi^ cette bibiioff thèque que les âmes sensibles ne verront jamais « sans se souvenir que ce grand homme sut îns- (c pirer aux humains celte bienveillance universelle (( que tous ses écrits, même ceux dé pur agrément, (( res|)ireiit. (// faut respirer après cette longue période a à la moscovite,) Personne avant lui n'écrivit ainsi « que lui , il servira d'exemple et de modèle à la « race future; {bonne espérance et belle prophétie!) u mais il faudrait unir le génie à la philosophie, aux (( connaissances et aux agrémens, en un mot être (f semblable à M. de Voltaire, pour l'égaler ; {voilà (( qui nest pas contestable): et si j'ai partagé avec « toute l'Europe, vos regrets, Madame, sur la perte (( de cet homme incomparable, vous vous êtes mite

M^o de Grrquy répondit un jour , h je ne sais que'le sotta question do Milady Gravcn j « ISon , Madame , cVlait du temps n d\m roi de FiMUce qui s^appclail Louis \V et qui vivait suug « k rogne de Vollairo î » CAufc de l'Éditeur,)

u en droit de participer à la reconnaissance que je (( dois à ses écrits. {Et comment donc cela. Princesse? H en vous vendant ces mêmes écrits et ses manuscrits ?) « Je suis, sans doute, très sensible à l'estime et à la « confiance que vous me marquez , ( Mais cest trop « juste y et tout le monde sait combien vous êtes digne « d'estime!) Il m'est bien flatteur de voir qu'elles (f sont héréditaires dans voire famille, et la noblesse u de vos procédés vous est caution de mes senti* « mens à votre éyard. J'ai chargé M. Grimm de « vous remettre quelques témoignages, dont je vous « prie de faire usage. »

« Signé, Catherine (4). »

Les témoignages dont elle priait M"*^ Denys de faire mage consistaient dans une somme de cinquante mille écus, payable à vue sur MM. Laborde et Laballue , sans compter une garniture de pelisse et des manchons.

Voyez pourtant l'effet du crime et du remords, et voyez la lâcheté du vice! La Czarine, veuve de Pierre IJI, cette femme courageuse, cette princesse victorieuse et législatrice, avait peur de nos philosophes. Elle en était réduite à les soudoyer, à flagorner platement une sotte bourgeoise, afin d'acheter les

(I) M. Grimm , illustre correspondant de celte impératrice à Paris, n^a pas cru devoir publier celte b.irbarecl tartarecpltre, mais vous pourrez dire à ci ux qui douteraient de sa réalité , quVllc avait tU; recueillie par le continuateur de Bacbaumont.

( Note de V Auteur.)

louanges , la protection vénale , et tout au moins le silence de ces médians écrivains. Pour un motif ou pour un autre, il est à remarquer que tous les souverains étrangers (c'est-à-dire ceux du nord de l'Eîtrope) en faisaient autant. 11 est à remarquer aussi que tous les souverains qui ne sont pas catholiques ont la inAmc affectation de prévenance universelle, de générosité sentimentale , do simplicilé ridicule et de bienveillance hypocrite. Si je ne vous ai pas entretenu successivement du Roi de Daneoiark et du Roi de Suède, du philosophe Joseph II , du Prince Henry de Prusse et du Comte du Nord, c'est tout uniment pour ne pas réveiller en moi les sentimens d'impatience et d'irritation qu'ils me causaient à Paris. Tout ce que je vous dirai sur ces illustres voyageurs , c'est que la gaucherie de leur enthousiasme et de leurs adulations pour de misérables écrivassiers nous faisait soulever le cœur. — Mon Dieu, disait l'Abbessc de St-Antoine, alors Mademoiselle de Reauvau , comme tous ces Princes philosophes ont Tair fade et comme ils sont doucereux ! On dirait qu'ils vous poissent aux doigts et que ce sont des Rois de pâte de guimauve (i).

(I) K M. Glérissonu, rarobitecto, ayant eu Tlionneiir de

« travailler pour S. M. rimpératrice de Russie , sVtait iinn(}inô

« (ju^à ce titre , I\I. le Citnitc du jNord ne pouvait se dispcnsir

« de rarcueillir avec, la distiiirtion la plus niarqure. Ayant élê

« invilé à te 'rouxcr dsns la inuisoii de M:»'' de la Uevn'èrc

« avec tous lt».s irlislos qui avaient conlrlin!.'' à la décoraliiin

« de cette hcllo demeure, le jour M. le Ciunti' <lu Nord

a devait y veuir. — iM. le (iouile , Iri dil-il en Pidïordant,

<' je nie suis fuit érmi' plu'^icuib fois inullenieiil à vntic |inrU'.

Il faut que je vous parle d'une singulière discussion que r Impératrice Catherine et sa chancellerie des affaires étrangères avaient entrepris de soutenir contre l'opinion publique. Elle a duré longues années ; je n'ai jamais voulu prendre parti pour ou contre , et je vais me borner à vous rapporter les trois pièces dii procès.

Les nouvelles à la main avaient publié l'article suivant (qui n'avait surpris personne) , en l'année 177^ :

a Madame d'Aubans vient de mourir dans sa jo- « lie maison de Yitry, près Paris. Elle paraissait a âgée de plus de quatre-vingts ans. Elle habitait

« j'y suis retourné pour avoir Thonneur de vous voir et je « ne vous ai jamais trouvé. — J'en suis fdché, monsieur Clé- « risseau : j* espère que vous voudrez bien m'en dédommager^ a — Non , M. le Comte , vous ne m-avez pas reçu parce que vous « n'avez pas voulu me recevoir, et c'est très mal à vous , mais « j'en écrirai à Mme votre mère. — Je vous prie de m'excuser, « je senSj je vous assure , tout ce que j'ai perdu,,,. On avait « beau le rappeler à lui- même ; la confusion de Mme et de M. de « la Reynière était à son comble , on ne pouvait l'empêcher de (c poursuivre , et si Ton n'était parvenu à le mettre dehors , il « gronderait encore. Co n'est pas la première querelle de M. Clé- 0 risseau avec des létes couronnées ; il en a eu une avec l*£ma pereur qui ne le cède guère à celle-ci. » Ce passage est extrait do la correspondance littéraire et philosophique de M. (e Baron Grimm , et quand on pense que ce même Comte du Nord est devenu l'Empereur Paul , on ne saurait assez admirer les efforts qu'il avait dû faire ^ afin de se plier à ce qu'on prenait alors pour les mœurs de la France, Je suis fâchée quil n'ait pas vu notre manière de procéder avec les philosophes et les Gléi risseau , ce farouche autocrate / V Note de VÀuieur, ;

^^c, sorvExms

u ce village depuis longues années, et n'était pas Y( sortie de cbez elle depuis la mort de M. d'Argen- •H son qu'elle avait été visiter à Versailles , où tout v( le monde ne manqua pas de l'observer avec cuit riosilé. Elle ne laisse point d'héritiers naturels, T( et son testament désigne la Duchesse de Holstein (( pour sa légataire universelle. Il se trouve que « cette princesse n'existe plus , ce qui cause un grand •Kl embarras à M . l'Abbé de Sainte-Geneviève, exécu- «( teur testamentaire de M*"*^ d'Aubans, dont il ne •<f sait comment remplir les dernières intentions , « parce que les héritiers de la Duchesse de Holsteio «( ne lui sont pas connus , et que le fisc s'est pré- K( sente pour recueillir cet héritage au profit du Roi , <« en vertu du droit d'aubaine. L'Abbé de Sainte- •<( Geneviève a eu l'honneur d'obtenir une audience « de Sa Majesté , à la suite de laquelle est arrivé <( l'ordre de cesser toute espèce de poursuites fisealei. ji On fait en ce moment la vente du mobilier et des ti autres crfets de M'"^ d'Aubans qui , comme on '<( sait , ne voyait et ne recevait jamais personne que «fc son directeur et M. l'ambassadeur de l'Empire. K( Une grande foule de curieux se porte journelle- «( ment à Yitry, pour assister à l'inventaire d'une «f personne et d'une maison , dont l'attention pu- (t oblique était si fortement préoccupée depuis si long- (( tcL^ips. Voici une pièce qui nous a été communi- H quée par un seigneur étranger, dont les informa- « tions vartent de bonne source , et dont la sincérité - n'est pL^s suspecte.

*' Personne n'ignore que le Czar de Moscovie , « Pierre V^, avait un Gis qui était le plus méchant (( des hommes , et qui avait épousé la Princesse a Charlotte de Brunswick, sœur de l'Impératrice « Elisabeth , femme de Charles VI.

« Le caractère du Gzarowitz ne fut pas adouci par « Tamabilité , la vertu , les grâces et Tesprit de cette « princesse. 11 la maltraitait souvent; et, chose in- « croyable, il essaya de Tempoisonner, et récidiva (( ses tentatives jusqu'à neuf fois ; mais elle fut u heureusement secourue, si bien à propos et avec (( tant de dévouement , de sollicitude et d'efOcacité, « par son médecin , le docteur Sandick , qu'elle n'en (( perdit ni la vie ni la santé. Le Czarowilz était u amoureux fou d'une demoiselle russe de la famille « Nariskin, qu'il voulait épouser, et dont l'ambi- (( tion n'était pas douteuse. C'était, du reste, une « créature aussi perverse et aussi barbare que lui. « Ce monstre , voulant consommer son crime à i« quelque prix et de quelque manière que ce fût, « s'emporta un jour jusqu'à frapper la Princesse « Charlotte, et lui porter de si furieux coups de « pied dans le ventre, qu'elle en tomba évanouie « et noyée dans son sang. Son Altesse Royale était u grosse de huit mois.

« Ses femmes et ses ofBciers accoururent , et le « Czarowilz partit aussitôt pour aller s'enfermer (( dans une maison de campagne , étant bien perf( suadé qu'il apprendrait sa mort le lendemain. « Malheureusement pour cette Princesse, le Czar « Pierre était alors dans une de ces tournées qu'il « a faites par toutes 1q^ contrées de l'Europe. Éloi-

yi. 5

38 soum:nirs

« gnée du Czar cl de sa famille , ee voyant livrée i u la haine et à la brulalilé d'un prince féroce, « maître absolu dans une cour esclave , au moment a de succomber par le fer ou par le poison , enfin , (( ne pouvant fuir parce qu'elle était gardée dans « son appartement comme dans une prison ^ et ne <f pouvant non plus écrire à ses parens, parce que « sa correspondance aurait été saisie , S. A. R. «< trouva sûrement que le seul moyen de se soustraire u a la tyrannie du Czarowilz , était de faire semblant i< de mourir et de se faire passer pour morte ; moyen «f qui lui fut su{}géré , dit-on , par la comtesse de V Warbcck , née Comtesse de Konigsmark, laquelle « employa beaucoupd'argent pourgagnerles femmes u de la Princesse , et pour obtenir de son médecin « et de son gentilhomme de la chambre , do cer- « taincs dispositions qui ne permettraient pas de « reconnaître la vérité relativement au corps hu- « main qui remphicerait celui de S. A. R.

« M™* de Warbeck , Dame hanovriennc, alliée N de la Princesse Charlotte , s'en fut annoncer au (( CzaroAvitz la mort de son épouse. Elle aperçut « aisément qu'il en éprouvait une joie féroce. Il « prescrivit de l'ensevelir promptcmcnt et de Tin* (( humer avec le moins de cérémonie possible. On (( dépécha des courriers par toute l'Europe, et M toute l'Allemagne porta le deuil d'une petite ser- « vante du Palais de St.-Pétersbourg.

a La Princesse se sauva par les soins delà Com- « tesse de Warbock, qui lui donna pour la conn duire en Suède un vieux domestique de conu (lance; ensuite elle vint se réfugiera Paris , oà

« elle espérait avec raison pouvoir se cacher avec <( moins de difficulté ; mais ayant conçu des in- « quiétudes au sujet d'un secrétaire du Prince « Courakin, Ambassadeur du czar, qui l'avait re- « gardée d'un air observateur et surpris, elle par- « tit brusquement pour la Louisiane, accompagnée u de ce domestique, qu'elle faisait passer pour son « père, et d'une femme livonienne dont personne « ne pouvait entendre le langage, et qui ne pou- « vait d'ailleurs commettre aucune indiscrétion , « parce qu'elle ne savait ni lire ni écrire. Tout (( donne à penser aussi que cette femme ne la con- (( naissait pas autrement que pour être la fille n de cet Allemand , qui portait le nom de « Wolf.

« A son arrivée dans cette 4(ilonie française , a elle excita la curiosité de tous les habitans. Sa « fortune avait l'apparence d'une honorable médio- « crilé. Sa conduite était non-seulement régulière, « mais édifiante, et M. l'évêque de Québec en fit « l'objet d'une remarque dans une de ses dépêches « à M. de Maurepas.

« Un officier français, nommé le Chevalier (( d'Aubans^ croit la reconnaître. 11 avait été deux (( ans plus tôt solliciter de l'emploi à Saint-Peters- « bourg, et quand il était allé par curiosité dans « la chapelle du palais, l'air mélancolique et mal- I» heureux de S. A. R. l'avait tellement frappé, que « son image lui était incessamment présente. Tout (( incroyable que lui parait cette vision, il ne peut <( douter de sa réaUté. Il a la prudence et la dis- <i crétion de n'en rien témoigner à la princesse^

i( mais il cherche à se rendre utile au vieuxM. Wolf, (( lequel avait manifesté le projet et l'intention d'ë" « tablir une habitation coloniale. Le jeune officier (( se charge de tous les arrangemens préliminaires; (( il fait réaliser une centaine de mille francs qu'il « avait de patrimoine, en Champagne, où sa fa- « mille est réputée pour considérable ; il achcle « (les terres et des esclaves; enfin, il organise et « dispose un établissement do culture en société. « Dans la familiarité qui s'ensuit avec M*^"« Wolf, i( il avoue qu'il croit la reconnaître, et le premier « mouvement de cette jeune femme est celui du « désespoir; mais se rassurant sur l'expérience « qu'elle avait faite de la prudence naturelle et de « la discrétion de M. d'Aubans^ elle lui fait jurer « qu'il en gardera le secret le plus inviolable, et (( finit par se rassurer. Quelques mois après, les (( gazettes d'Europe annoncèrent la catastrophe u qui venait d'arriver en Russie, et dont le défi nouemcnt fut la mort du Czaro^vitz. La Prin- (' cesse, sa veuve, était morte civilement, elle se « trouva honteuse et découragée de tout ce qu'il « fallait faire et de ce qu'il faudrait subir pour <( rentrer dans sa possession d'état. Enfin, le sen- (( timent passionné qu'elle inspirait au Chevalier « d'Aubans n'avait pu échapper à sa pénétration, « car il ne s'en cachait plus, il était partagé peut- « être ; et pour surcroit d'embarras, le vieux docr mcstique venait de mourir, après avoir testé en « faveur du Chevalier auquel il avait , de concert (c avec la Princesse, légué sa moitié d'habitation. « Elle n'avait plus que lui pour coufident, pour

a consolateur, enfin elle en fit son mari, et la <( voilà femme d^un capitaine d'infanterie dans les « troupes de la Louisiane.

« Ne possédant pour tout bien qu'une plantation « de trente à quarante nègres; environnée de gens « de toutes couleurs et de mauvaise nature, et dont (( la plupart étaient la lie du genre humain, comme « il arrive ordinairement dans les colonies nou- « velles; oubliant parfaitement qu'elle avait eu « pour mari l'iiéritier présomptif d'un empire lift mitrophe de la Suède et de la Chine , que sa sœur « était Impératrice et qu'elle était fille d'un souvc- « rain, elle ne s'occupait que de son mari, avec « qui elle partageait tous les soins qu'exigeait leur « habitation. Ce tableau est peut-être le plus ro- « manesque et le plus singulier qui puisse être préci sente aux yeux de l'univers.

« M°^® d'Aubans devint enceinte , et mit au « monde une fille dont elle fut nourrice, et à qui « elle apprit l'allemand avec le français pour qu'elle « pût se souvenir un jour de sa double origine. « Elle a vécu dix ans dans cette situation, plus « heureuse assurément qu'elle ne l'avait été dans « le palais des Czars, et peut-être plus contente « que sa sœur sur le trône des Césars teutoniques.

« Au bout de ces dix années, M. d'Aubans fut « attaqué d'une fistule^ et la Princesse, alarmée « sur le succès d'une opération qui n'étaitpas fami- « Hère aux chirurgiens dn pays, voulut revenir à « Paris' pour y faire traiter son mari , qu'elle y « soignai comme l'épouse la plus tendre. Il avait « fallu vendre leur habitation coloniale, et lorsque

42 SCIUVENIRS

« la guérison du Chevalier fut assurée, Us songèrent « h garantir à leur fille une honnête aisance : les « fonds qu'ils avaient apportés d'Amérique n'étaient (( pas suffisans pour les rassurer sur Tavenir , et le « mari se fît recommander aux directeurs de la <( compagnie des Indes, afin d'obtenir un emploi « qui lui permit d'économiser le revenu de ses « capitaux.

(( Pendant qu'il était à solliciter, M"'^ d'Aubans (c allait quelquefois se promener aux Tuileries avec (( sa filIC; et ne croyait plus risquer d'être reconnue « de personne: il arriva qu'un jour elle y causait (( avec sa fille , en allemand ; le Comte , depuis « Maréchal de Saxe , était venu s'asseoir derrière « elles, et quand il entendit parler la langue de « son pays , il s'approcha d'elles ; M""® d'Aubans c( leva la té(e, et le Comte de Saxe en recula de « surprise et d'effroi. La Princesse Charlotte ne fut a pas la maltresse de lui cacher son trouble; le « Comte de Saxe y mit une expansion si remplie c( de cordialité et si loyale , qu'elle ne put lui dissi- « muler la part que sa tante avait prise à son aven« « ture, et ce fut en lui recommandant bien d'en « garder le secret le plus profond.

« H le promit sous la réserve de le confier uni- <* quement an Roi dont la discrétion parfaite et la « générosité sont assez connues. M"''" d'Aubans y « consentit à la condition qu'il ne le dirait que dans « trois mois , et le Comte de Saxe en prit Fengage- « ment. Elle lui permit de venir quelquefois chez' « elle, mais sans suite et pendant la nuit, afin d'é- « viter les remarques de ses hôtes et de ses vcùsins.

i< Enfin la veille du jour où en conséquence de leur cr convention , il devait se trouver libre d'en parler « à Louis XV , il se rendit chez la Princesse afin de « s'y recorder sur ce qu'elle pourrait désirer plus « particulièrenaent de LL. MM., mais il apprit par « la maîtresse de la maison queM™®d'Aubansétait « partie depuis plusieurs jours pour l'île de Bourbon « dont son mari avait obtenu la Majorité. Le Comte « de Saxe alla sur-le-champ rendre compte au Roi « de celte aventure inouie. S. M. envoya chercher a M. de Machault, et devant le Comte de Saxe , de (( qui l'on tient ces détails , et sans expliquer à son (( ministre par quels motifs il agissait de la sorte , « le Roi lui ordonna d'écrire au gouverneur de l'Ile « de Bourbon pour qu'il eût à traiter M"^ d'Aubans « avec toute la faveur et la considération possible. <i Quoiqu'on état de guerre avec l'Impératrice Reine « de Hongrie , Sa Majesté lui écrivit de sa main « pour l'informer du sort de sa tante et des ordres « qu'elle avait fait donner au sujet de cette Prin- « cesse. Marie-Thérèse écrivit au Roi pour le re- « mercier et fit écrire à M"^® d'Aubans par le Prince « deKaunits (le Maréchal de Saxe a vu la lettre) , (( afin de l'inviter a venir habiter les Etats d'Au- <( triche, mais en lui imposant la condition d'aband donner son mari dont le Roi de France se réser- « vait de prendre soin. La Princesse Charlotte ne « voulut pas accepter cette condition , et resta pai- <( siblement à Bourbon jusqu'à la mort de son mari, * c'est-à-dire jusqu'au mois de septembre 4755. « Elle avait eu le malheur de perdre sa fille quel- « ques années auparavant, et ne tenant plus à rien

i i SOUVENIRS

(( dans ce monde, elle revint à Paris en 1736; « M. le Maréchal de Richelieu peut téoioigner (( qu'il est allé, de la part du Roi , lui faire plusieurs n visites à Thôtel du Pérou, rue Tara n ne. Elley « logeait, lui dit-elle, en attendant qu'elle eût fait « choix d'une communauté religieuse où elle se « proposait de vivre dans la retraite, uniquement « occupée de ses derniers malheurs, les seuls dont « elle conservât un souvenir douloureux. Mécona tente de n'avoir pu obtenir un logement qu'elle « avait arrêté dans le couvent de Belle-Chasse, et « se sentant le besoin de respirer un air libre et pur, (( elle se résolut à fixer sa résidence à la Meulière (( de Yilry, qu'elle acheta cent douze mille francs « de M. Je Président Feydcau, en l'année 4737. (( L'Impératrice Reine lui a payé jusqu'à sa mort une (( pension de 45 mille livres, dont cette excellente i( personne employait les trois quarts au soulagc- « ment des pauvres, ainsi qu'on l'apprend de M. le « Curé de Choisy. C'est M. l'Ambassadeur impérial u qui a fait les honneurs et conduit le deuil à ses « funérailles, et c'est M. l'Abbé de Souvesire, (( Aumônier^ du Roi, qui est venu dans réglisc « ])aroissiaIe de Choisy, pour y faire i'orCce et i'ab- « soute, par ordre de S. jM. »

Voilà ce qui nous fut débité dans tout Paris, sans réclamation ni contesta lion d'aucune autorité française et d'aucun personnage étranger ou régnicolc. On devait penser naturellement que si ce récit n'avait été qu'une fable, il n'aurait pas manqué de so trouver démenti par ordre du Lieutenant de Police, et tout au moins par le Maréchal de Richelieu qui

DE LA iMARQUlSE DE CRÉQUY. 45

se bornait à répondre avec un air distrait à ceux qui l'inlerrogeaient : — Ah! il/™^ d'Aubam.,. Je ne sais pas trop. . , Je ne vous dirai pas. . .

Ecoutez maintenant la réplique oFGcielle de la grande Catherine.

Page 1