‹ Souvenirs de la marquise de Créquy, de 1710 à 1803 (volume 2)Chapitre 22 sur 42 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Jean - Jaci^ucs Rousseau à Ermenonville. — Le Marqaia de Girardin. — Cause de l'inimitié que lui porlait M. de Gréqny*

— Letlrc de J.-J. h Mmo de Créquy. — Réponse dePoutrur.

— Le chutpletde Jossigny. — Disposilion religieuse de Rousseau. — Sa mort. — Ses confessions et leurs variantes. — Le tombeau de Jean-Jacques et son inscription. — Ëpigrannme du Marquis de Gréquy. — La curée du cerf, anecdote racontée par Louis XVIII.

Pendant les joies triomphales et les agitations intérieures de M. de Voltaire, on apprit que mon pauvre Jean-Jacques était allé se réfugier sous la protection du propriétaire d'Ermenonville, qui s'appelle , ainsi que je vous Fai dit , M. Girardin. . .

A la vérité, c'était un ami

de la famille le Jeune de la Furjonnicre, il avait agi contre nous tant qu'il avait pu , et je crois bien que M. votre père en disait plus que moins sur son compte; mais toujours est-il que c'était un singulier personnage en philosophie : il était le nigaud de la troupe, et je renvoie ceux qui voudraient en douler , à la lecture des inscriptions qu'il a fait

mettre dans son jardin. Je ne vous parlerai pas de M** sa femme , attendu , premièrement , qu'il ne faut pas croire tout ce qu'on dit ; et puis , parce qu'il est des choses que je saurais tourner d'une manière honnête et convenablement.

Rousseau ne pouvait résister nulle part à son mécontentement de lui-môme, à sa défiance des autres, à ses ima{;inations noires, au milieu desquelles il ne cessait de rêver des perfidies, des hostilités dissimulées et des trahisons (I). 11 n'avait pu tenir à Montmorency chez la Maréchale de Luxembourg; il s'était enfui d'une petite maison très commode, où les d'Épinay l'avaient fait s^établir avec sa bibliothèque et sa Thérèse; et pourtant, il m'avait écrit du même lieu qu'il appelait son Ermitage, et dont il faisait des récits enchanteurs; mais son contentement nô dura guère, ainsi qu'il me le témoigna par la lettre suivante :

« Madame, « Mon inconcevable situation dont personne n'a

{\ ) Mon pauvre Jean-Jncques I il était devenu tellement déraisonnable qu'il ne doutait jias que le Roi Louis XV et le Duc de Gkoiseul nVussent agi pur iniinitic contre lui ( Jean - Jacques Rousseau) et à Pinstigalion de Voltaire , en s^emparantde l'île de Corse; et précisément , tandis qu'il était à rédiger un projit de constitution magnifique ! une constitution qu'il devait envoyer à M. Paoli pour les Corses , et dont les insurgens de Pologne auraient pu faire leur profit! J^avais d'abord imaginé qu^il avait envie de se calomnier , ou de se divertir à ses dépens ; mais il en parlait le plus sérieusement du monde , et je n'avais pas le courage d'en rire. ( Note de VÀuteur. )

« d'idée, pas môme ceux qui m'y ont réduit, me (( force à entrer dans les tristes détails que je tous « adresse et que je compte publier par la voie des « journaux de France et de Tétranger.

(( Ma femme est malade depuis longtemps, et le « progrès de son mal, qui la met hors d'état de soi- « gner son petit ménage, lui rend les soins d*auu trui nécessaires pour elle-même, quand elle est « forcée de garder son lit.

« Je l'ai jusqu'ici gardée et soignée dans toutes c( ses maladies : la vieillesse et la faiblesse qui la c( suit ne me pernicUcnlpIus de lui rendre les mêmes « services; d'ailleurs, le ménage du pauvre, tout c( petit qu'il soit, ne saurait se faire tout seul : il c( faut se pourvoir au dehors des choses nécessaires « à la subsistance; il faut les préparer; il faut maince tenir la propreté dans sa maison, et ne pouvant « remplir ces soins à moi tout seul, j'ai été forcé, « pour y pourvoir, d'essayer de donner une servante « à ma femme. Dix-huit mois d'expérience m'ont c( fait connaître les inconvéniens inévitables de cette « ressource dans une position pareille à la nôtre, et « nous avons éprouvé que la corruption descendait ce jusqu'à mendier le secours d'une servante afin de (( nous trahir avec plus de suite et plus de sûreté.

c( Réduits h vivre absolument seuls, et néanmoins « hors d'état de nous passer du service d 'autrui, il (i ne nous reste, dans les infirmités et l'abandon, « qu'un seul moyen de nous soutenir pendant nos a vieux jours; c'est de trouver quelqu'asile où nous c( puissions subsister à nos frais, mais exemptés « d'un travail qui désormais surpasse nos forces,

« et de détails et de soins dont nous ne sommes plus « capables (1).

(( Du reste, de quelque façon qu'on me traite, V qu'on me tienne en clôture formelle ou en ap- (( parente liberté, dans un hôpital des pauvres, dans il un hospice des fous, ou dans un désert, avec des « gens doux ou durs, faux ou francs, si de ceux-ci « il en est encore, je consens à lou», pourvu qu'on <( rende a ma femme les soins que son élat réclame, ff et qu'on nous donne le couvert, les vôtemens les tt plus simples et la nourriture la plus sobre, sans « que je sois obligé de me mêler de rien. Nous donu nerons pour cela le peu que nous avons d'argent, « d'effets et de rentes, et je pense que cela pourra (( sufGre pour des provinces où les denrées sont a <( bon marché, ou bien dans les maisons destinées à « cet usage, où les ressources de l'économie sont « connues et pratiquées avec intelligence.

u Nous nous soumettons de bon cœur à toutes

(I) M. le Bogue de IVesIe , crnFeur roynl et docteur en médecine, était un ancien ami de Rousseau , et le médecin de ma belle-tille, il nous a conté qu'il était allé voir Jean-Jacques à ËrmenonTille , environ quinze jours avant sa mort, et qu'il Tavait trouvé portant une dame-jeanne remplie de gros vin rouge , et remontant péniblement Tescalier de sa cave : — Gomment prenez-vous cette peine-lè , mon ami ? — Mais je n'ai

personne — • Et Mn»e Rousseau qui se porte si bien?... —

Que voulex-vous , quand elle va dans la cave, elle y reste...

(Note de V Auteur.)

LVditeur de fa Correspondance de Grimin a cité la mémo anecdote , en s^appuyant sur Fautorité du Docteur lo Bègue.

(Note de l'Éditeur. )

5i SOUVENIRS

(( les privations qui sont devenues de nécessité pour

<i nous (I). »

— Rousseau y mon ami, lui répondis-je, agitation nerveuse, inGrmité naturelle, ctpeut--6tre artificielle ! Votre femme n'est pas tellement malade, qu'elle ne puisse aller journellement de l'Ermitage à Montmorency en se promenant, et quelquefois jusqu'à Sarcelles, afin d'en gagner plus d'appétit, dit-elle aux passans. Si vous publiez une lettre pareille à celle-ci, que ne dira-t-on point sur la puérilité de votre circulaire, où l'on verra de la vanitédolente, avec une sorte de prétention cyjiique? excusez ce mot-là. Vos ennemis diront que vous n'aves pas eu l'esprit de trouver une bonne servante, ou bien que vous ôtes si mauvais maître et si déQant, que vous ne sauriez la garder. Pourquoi n'avez-vous pu garder la sœur de ma laitière de Jossigny, qui est la plus honnête et la meilleure fille de la terre? ne me direz-vous pas aussi que vingt écus de gages étaient ruineux pour vous, ou que cette fille était payée pour vous trahir? mais trahir sur quoi? payée par qui? voilà ce que vous ne sauriez dire, et pour l'amour de Dieu, n'allez pas nous attirer l'embarras de répondre à ces deux questions-là I Ce serait donner la partie trop belle à ceux qui vous guettent et dont vous attisez continuellement l'inimitié. Je

(I) Cette lettre a vie imprimée dans les OEuvres de Rouiseau , d''aprc8 une copie c|u^on avait trouvée dans ses popicrs, mais ces deux versions sont un peu différenlcs.

( Note de l'Éditeur, )

DE LA MARQUISE DE CRÉQUY. hb

VOUS conjure et vous supplie, mon cher ami, de n« rien publier sur un projet qui me paraît déraisonnable, ayant que nous en ayons causé raisonnable* ment, si nous pouvons ; je vous conjure et vous supplie encore une fois, mon bon Rousseau, d'aller vous établir à Jossigny où vous serez seigneur et maître, et pour entrer dans les menus détails, je vous répète encore une fois que vous y trouverez d^excellens vins dans la cave , et des sucreries à l'office , avec de belles fleurs au jardin, de bons légumes au potager, des fruits au verger, des oiseaux dans la volière et force volaille à la basse-cour ; il y a toujours de la vaisselle d'argent, des bougies, des cristaux, du linge, et de la glace avec du bois de chauffage^ ainsi que toutes sortes de provisions, jusqu'à des chandelles ; ainsi vous n'aurez besoin d'y porter autre chose que vos livres et vos habits. J'ii;aî chercher votre réponse au premier beau jour, et je vous demande en grâce de vous décider pour Jossigny (^).

Rousseau ne me répondit rien ; quand il revint à Paris, j'étais absente, et avant que je ne le pusse

(4) Gechâtelet, qni m'avait été légué par ma grand'raère , avait été célébré par un digne homme appelé Messire Jacques Levasieur, chanoine de Noyon , lequel était Aumônier de Mme de Froulay. ]\ y composa deux poèmes intitulée : le Bocage de Jossigny y et le Rosier des Vierges , où se trouve compris le Verger des Nymphes , qui fait mes délices.

« Jossigny m'a sauve la vie en son séjonr,

« Et le gai lossiguy fait Fhonncur de la Brie 1 »

{Note de V Auteur. )

6(> SOUVEiMUS

aller voir, on apprit qu'il était parti pour Ermenonville, où les Girardin avaient fait disposer un logement pour lui dans un bâtiment de service attenant à lour château. H était logé fort à Tétroit, m'écrivait-il au bout de six mois; et, sur toute chose, il était incommodé par Tliumidité de sa chambre et par le voisinage de la basse-cour.

J'appris sa mort inopinément, en sortant de la messe, aux Jacobins, et ce fut par M"® de ïîngry qui ne ménagea pas les termes (i). Je lui dis do me laisser remrer dans Téglise afin d'y prier le bon Dieu pour ce pauvre philosophe, et je ne pouvais ni'empécher d'y larmoyer sous mon coqueluchon. Il était mort le 2 juillet 1778, environ six semaines ^près Voltaire, et ce fut par un coup d'apoplexie, en rentrant de la promenade^ et vers onze heures du malin. H était né le 28 juin ^1712, à Genève, où son père était horloger-mécanicien. Il a laissé des Mémoires, où, ce me semble, il y aurait beaucoup de retranchemens à faire pour l'honneur de sa réputation ; mais il était devenu si bizarrement fou, qu'il ne m'est pas démontré que tout ce qu'il y dit contre lui soit exactement vrai. H avait, sur une vilaine histoire de sa jeunesse, plusieurs versions de rechange, et je ne sais à laquelle de ces deux ou trois variantes il se sera définitivement arrêté? Quand il en relisait devant moi des paragraphes et

(-1) A. J. dos Laurens , marié i'n 4700 à Josppli-Maurirc- Annibal de Montniorpiicy-Houtmillo, Prince dcTiiiyry, l\]nrc|uis dc'lireval et Goinic de Heaumonl. il était stupidc au point dVii impatienter sa f«nimo , v\ cVst lieaiKoupdire. (Sole de VAut. )

DK LA MARQUISE DE CRlilQUY. &7

que je l'y prenais en frande , il me disait en rougissant qu'il avait peur d'en agir envers lui-même avec un ménagement injuste, et qu'il aurait honte de paraître meilleur qu'il ne l'était véritablement. — Mais, lui répondais-je, s'il est criminel et honteux de calomnier les autres , il ne doit pas être permis de se calomnier soi-même en écrivant les mémoires de sa vie ; on s'expose à donner mauvais exemple, et tout au moins du scandale; enfin, comment avezvous pu varier et vous tromper sur un article pareil à celui dont il s'agit?... cl c'était principalement làdessus qu'il entrait en impatience au point de m'en impatienter. Je sais positivement qu'il existe deux copies des Mémoires ou Confessions de Rousseau qui ne sont pas semblables, et l'un de ces deux manuscrits contient des révélations tellement fâcheuses contre la secte philosophique, que je ne doute pas que les coryphées de ce parti n'emploient tous les moyens pour le soustraire à la curiosité du public (4).

(I) Les Confessions de J-J. Rousseau ont clé publiées en -1784; le Cbevaiier de Bonnivard , neveu de M^p de "Warrens , n^a pas manqué de faire démentir les infamies que leur auteur avait accumulées sur ceUe malheureuse femme. Ce mémoire justiBcalif, que tout le monde peut lire, est terminé par une lettre de Claude Anet qui vivait encore au mois de juillet 1786 , à Coutamines-sur-Arve, en Savoie; ainsi tout ce que Jean-Jacques nous a conté sur le mouvement de joie qu'il n'avait pu s'empêcher d'éprouver à la mort de son ami Claude Anet, en pensant qu'il allait hériter de son bel habit noir^ qui lui avait donné dans la vue, est une fausse confession , un aveu mensonger , une invention calomnieuse à l'égard de luir même j ainsi , jugez du reste ? ( Note de V Auteur. )

M. Glrardln n'avait eu garde de laisser venir un prôtrc auprès de ce malheureux Jean-Jacques , et Dieu sait pourtant qu'il aurait trouvé Rousseau dans une disposition qui n'avait plus rien d'hostile à noire sainte religion. Je puis vous assurer qu'il était allé, sinon précisément se confesser, au moins conférer religieusement et fort humblement avec M. du Lau, le nouveau curé de Saini-Sulpice, environ sept a huit jours avant de quitter Paris. Il est inhumé comme un chien danois , au milieu d'une grenouil 1ère et sur un îlot, dans une manière de sépulcre à la hauteur de trois ou quatre pieds. M. Girardtn vient d'y faire graver la plus substantielle et la plus concise de toutes ses compositions : Ici repose l'homme de la nature et la véiU! Voilà son chef-d'œuvre en fait d'inscriptions lapidaires. — Mais puisquMi est en si belle disposition d'enthousiasme pour la nature et la vérité , nous a dit mon fils, pourquoi se fait-il appeler le Marquis de Girardin ?

Monsieur, frère du Roi , se mit un jour à me raconter (je ne savais pourquoi?) qu'il était allé chasser dans la capitainerie de Chantilly, et qu'ayant suivi le cerf à grand renfort de princes et d'officiers, de sonneux , de piqueux , de limiers et de valets de chiens, on déboucha par un gaulis qui longeait une mare où la hôte alla se jeter aux abois , pour de là grimper sur un tertre entouré d'eau , ce qui n'empûcha pas les chiens de la poursuivre à la nage et les chasseurs de s'y rendre à gué sur leurs jambes , en barbottant dans Teau trouble , attendu qu'on voyait du bord que deux ou trois chevaux n'y sauraient tenir, parce que c'était une manière d'Ilot

SOUVENIRS DE LA MARQUISE DE CRÉQUV. Ci

l'âutorité séculière qui venait s'emparer du coupable, «Cn de le poursuivre au nom des lois civiles ; et si l'application des pénalités légales était par trop sévère, c'était, comme on voit, la faute du législateur •et non pas celle de l'Inquisition , qui n'a jamais ni iîondamné ni pu condamner personne à mort , à moins de vouloir encourir la peine d'excommunication majeure, ipso facto, dans son président, ses «ssistans et leurs familiers, aux termes de la Décréiale Missus à Deo; qui a réglé celte matière.

Il est vrai que dans les angoisses et les sombres tourmens où l'on était sur les effets du calvinisme, :1e Roi Philippe II et son successeur avaient établi <can4fe les hérésiarques, un Code de procédure infiintiment rigoureux , avec des pénalités qu'on pourrait appeler cruelles ; mais c'étaient des lois civiles appliquées par des laïcs, et non pas des lois religieuses invoquées par des ecclésiastiques : il en estdel'Inquisitiioai comme de l'exécution politique de la Saint- Bartbéficmy, où la religion n'a fourni qu'un préliexte; etddu reste, il est à remarquer qu'à l'époque -«^ù nos [flûlosophes se sont mis à déclamer contre le Saint-Office et les inquisiteurs d'Espagne , il y avait déjà long-hlemps qu'on avait adouci la sévérité deces lois castillanes ; on mettait les hérétiques et les écrivains sacrilèges en prison , ce qui me parait la moindre chose, mais vous pouvez être assuré que depuis longues aiu>ées on ne les brûlait plus.

Pablo Soarez-Olavidez était le fils d'un riche négociant péruvien , qui recevait des mauvais livres en contrebande et qui s'avisa d'envoyer son héritier auprès de son père (afeul de Pablo) , qui tenait à VI. 4

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