CHAPITRE VII
M. àe Maurepas. — Inconyéniens de son caracicro. -—Mine de Maurepas. — Ses habitudes de langage et d^éconooiie. — - Retour de son exil. — L^hôtel de Phéiippeaux. —Les modes de la Régence. — Le vieux mobilier. — Les Phëlippeavx , cVst-à-dire le Duc de la Vrilliëre , le Comte de Maurepas , Je Comte de Pontchar train, l'Archevêque de Bourges , et le Marquis d'Herbaut, son frère. — Leurs dettes payées par Mm* de Maurepas. — La Comtesse de Beauharnois et sa famille. — M™c de Miramion et les Miramiones. — Mylord ^ojf el Ml'e d'Eon. — Mystification organisée par un ministre.— Le trompeur mystifié.-^ Les ordres royaux et le respect pour leurs insignes. — Le libelliste Morande. — Une intrigue de Beaumarchais.— Mystification pour un ministre. — L'abbé d'Ëspagnac et la force du sang. — Plusieurs autres mystifications chez le Duc d'Orléans, chez M. de Tymbrune, etc.
M. de Maurepas ne justifia point du tout la confiance du Iloi son maître. Ce vieux ministre de la régence n^avait rien perdu de son ancienne légèreté, et n'avait acquis aucune sorte d'expérience ; il avait seulement augmenté de suffisance et de causticité, et comme il se jugeait absolument nécessaire, il se montra d'une exigence intraitable. J'ai toujours pensé qu'il n'avait guère de religion , mais je crois bien qu'il avait de la bonne foi dans les transactions sociales et de la probité pécuniaire, il avait
SOUVENIRS DE LA MARQUISE DE CRÉQCY. Il»
d'ailleurs one sorte d^nstinct malicieux et d^esprit corrosif, à la manière des Broglie; et c'était du reste l'incapacité dans Farrogance, et la fatuité dam la décrépitude.
Comme je ne compte pas tous écrire un abrégé chronologique de Thistoire de France, je ne tous détaillerai pas journellement les fautes politiques et les bévues administratÎTes de M. de Maurepas, dont la folle confiance et Tengouement pour M. Necker ont déterminé la révolution française. Je ne compte pas discuter toutes ces grandes questions qui ne sont que du domaine de Tfaistoire, et qui demanderaient plus de temps et d'étendue que je ne puis leur en accorder : je vous parlerai seulement des choses qui seront à ma connaissance. Quand il est question d'émettre un avis sur un acte politique, tout le monde ne saurait en parler avec les mêmes défaits et la même autorité, ce qui fait que mon récit ne s'accordera pas toujours avec les écrivains de mon temps. Quand il est question de juger un premier ministre, chacun a se^ motifs d'indulgence ou ses griefs contre lui ; mais vous pensez bien que M. le Duc de Pentbièvre et le Baron de Breteuil auront pu me donner des informations plus certaines et pi us exactement précises que celles que MM . Grimm et Diderot, par exemple, auront pu recevoir de leurs amis. Ce sont les menus détails qui forment l'ensemble, et nous allons commencer par les petites choses.
Le caractère de M"*" de Maurepas, qui était sœur du Duc de la Vrillière, et Pliélippeaux de corps et d*psprit, nuisait beaucoup ù la oon5idér«tion de sou
142 SOIA'ENIRS
au nord, il y avait un certain meuble de cent pièces qui n'avait eu rien à souffrir du soleil, mais qui n'en sentait pas moins son ancien temps, car il était composé d'un assemblage de petits morceaux de velours de toutes sortes de couleurs, lesquels étaient coupés en triangles, et se trouvaient encadrés par un cordonnet en fils d'or, qui recouvrait toutes les coutures et qui brochait sur le tout comme une espèce de grillage. Je crois bien que ce meuble était contemporain du Phélippeaux d'Henri III, qui était le grand-père du Chancelier de Pontchartrain, ce qui n'empêchait pas la Comtesse de Maurepas de chercher à s'en défaire , afin d'en acheter un autre à la dernière mode, supposait-elle, et c'esi-idire a larges raies de velours vert, alternées avec des bandes de tapisserie blanche à petites figures : elle avait cette élégance-là dans l'imagination. — J'y mettrai jusqu'à deux mille pistoles, disait-elle, et voyez la belle somme pour meubler toute une galerie I
— Vous devriez me rendre nn service, et voyAtvous bien cette nouvelle mariée? me dit-elle un soir, en me montrant la C^^ de Beauharnois qui venait d'arriver dans cette grande salle , — Vous devriez bien aller vous asseoir à côté d'elle et lui faire entendre quelle devrait acheter notre grand meuble d'ici, qui est de cent pièces , pour envoyer dans son château des Boches en Poitou , que son mari va faire remeubler. Dites-lui donc finement que ce serait superbe à la campagne , et faites^lui penser que nous consentirions peut-itre à le lui céder, parce que Hlil. de Beauharnois sont parens des Phélippeaux d Ihrbaul, par les Nesmond, du
DE LA «ABijnSt m: OXOn-. 141
eki de €dU Jf^ rfr tifOÊkamoit de Miramiaa . fm m fomdé les Ifiramionei; — Mait dil^et-moi doue, vmm qmi tarez ioÉl, m'ea^-Hk pa$ hOMUifa ^ il nu uwàk qn'elU a Hé taitlifiétf
— Ma ix>DDe Comles!* . lui rêpr^Ddii-jç . i'erf i moi qoe voœ TeDci propowr d'allei faire la rweodease de vîeax ojenbteç. la brc»caiiieas*: «s fripcsnia, et Teogeôlease de jeaDeç femmes^ . en i'boiiDeiir dr la Bienheureuse Marie de MiramJoo .* EM-ot car Fair de PoDfcharf r<iii] toii§ a tc>nt-â-4iût
— Â/loHs, s'écria-t-elJe, un là yurt Lam lu Prm^ cesse à points d'E^papi^ çvi te monter stf wn cheval dey ararrt! Diratt-^K fat y»^ u ^'mii vs^t qminerie que je lui ietkwnéeraii ^ ±k , UrriuU est-y permit d'être ti mwpirut et td cLiicjtrvu tes amis !
Si j'cD pariai qoeîqoe temj»^ &prê§ fc M»* 4e Bea«K barnois, ce fut â f ropr»* d'aj/e LLîre ovzxibii^kHCtt mercantile do Mirqui? de DeLTjpTt'.ia , Kâ ^îen oncle, el nous en riaie» de grir,d •-.'^•jf I -
Pour vous donner une id** d* Iï fu*-Ji;l* ^ ce premier ministre, il sollirs de Ton* dir^ 'î'-'^' <.'î3J»nisait . pour se di^ erlir . de§ v.yX:îj':^Co%% u>Mre sa TÎeille femme. Il y avait d^n» la t-rxi*-!* fia»»cière et (oui à fait en dehors du monde; un p«r»<«-
(I Franr/ ife-!tf3rie-3f ooKLtrJ de CLïirti;. O-OïVt** ô* fc»*»hanioii et i« RofL/f-BariUnt. U li »';ti* K"-'»^î •t**^ :• ComtMK ëc la Toar dAoTtrgDç *t U Mtt*^liU: < Av>>fy< , qui éukol ses ODasio«t-^enri4LL<». D^f^ui* i »U.i-.*w/'.;< ^^ !*v»< de nobleisc, elle e»t touMiut tout le w^ -d*- 31 '-* Fut^sn 4^ £>*»liaraois. C'ett mie aimil/lt per^oube , el ^ ivm J w^ap^'* ^ reparler d'elle. C.^cf^ i^ Tiv^eK*'^ l''*^ ^
nage appela M. Goys, qui avait le plus grand talent pour la pantomime grimacière et celui de contrefaire tout le monde en perfection ; il imitait supérieurement bien ics Anglais, et les jeunes gens l'appelaient, à cause de cela, Milord Goys. M. de Maurepas voulut s'en donner la récréation , il invita quelques personnes à souper , parmi ses plus intimes ; il eut soin de fermer sa porte à tout le reste du monde, ensuite il alla dire à M"'^ de Maurepas que la chevalière d'Eon viendrait lui faire une visite avant souper.
— Je ne veux point d'ça dans mes salons! C'te
virago I cf aventurière! Est-ce que la têlevous
tourne? Allons donc, fi donc ! voulez-vous bien
Mais que Qu'est-ce que? Mais que?
dou-roU'blou^blou
— Ma foi, Comtesse, lui dit son mari, j'avais cru vous faire plaisir en invitant cette Chevalière pour vous en donner la représentation comme d'une curiosité; elle était venue me présenter un place! » j'ai cru bien faire, et tout ce que je vous demande est de la traiter avec un air de bonté
— Pour celui-là, f vous en souliaite! allez donc faire des politesses à cle vilaine fille! et j' vous promets bieti que / vas la recevoir si poliment et si tendrement que vous ne la r verrez rf' la vie cliez moi ! et bou-rou-blou-btou, toute la soirée.
Quant à bou-rou-blou-blou , je vous dirai que c'était Tononiatopce littérale et la mélodie notée par M. de Pezay, pour imiter les grogneries de M™® de Maurepas , quand elles n'arrivaient pas à bon terme , et quant à M. de Pezay, je vous dirai
Sa icBiBe i£& k lUttK l gpL a la^ir mnnie Tcriuble lee Gn^^n . e: ciuoic »tii iiiii«5<«r Tim amener autres d-e>t ^2: ju. ininmi^ ¥ *" cLul elie De kri ^xiienita.: i»i^ ic i^tt L:. ZirTixiliert aTiît spproiLe dï sâLiî ztiiit ta iaïaâiir. mile r^rt^:.rences et f •:*rcç KŒTtLnHfitf hs juib rwipenii*n!i nuir Madame li CcanûesK ôf: MLL'r*3;it£ au lu. vif^imûc sans la rrgarâer . — C ac ma c ^ vs» J#^ êdle: ûitz f«n c«v«t/,!' a rDia ira /'i >*fB* t^cc. wiutr- 1^ fitù.
La Chevalière ul;ii t «scoilir uuir*^ &» il rwoÈï" née, M iMil £3fr CIL bt iruL^aL: &ui>r «î -^tuauM^ à reicepKk*fi dss iruiï juutmn (*i l'^^tb^. ^ ^ut: ?»semblé pcnr easrjLi^ jt» uim sur" >i{'.e. «f «s itiMk
one hardieaK ii»iyjii'jp^tJ»it. ht '^jtuux»: Imtiu: semUaot <k x«e r^s: eir^eiiôr^ e. avant m v:uft£ loi en rtfyurksr i^wùqjtt viêSfat eLe 3 '^*wuîmïi paistUemeot — ii %^ vuu ^ta cuut 24n<^ 't .* pour nV*, d )^ »f imÊiyroàdi -i» t Jf c.< JKbi:- ^1 € tair de 9 m ramiiy >
Qoaod la demoiwrlie «ni i-jv^^^un ^K-^^ya:»:. o^ se faire icooter p»r h dasK Ct vj^,ït K\tk m mit â crier cobuk obt Ivct^: «l (iiM»ij: uiiii^ mt^ tises, et noUtDnMfOit ^u'eiie; étah wutut c^ uttt tv^ liqoe abomiaat4e et qu'ei^ iiiUit k4ir»4iiuil l«u;«; um; faMs$€ omcàe arant dé pMrioiîr fMisr dv Muub, ISbe ajouta eomme en fdeoraift. ^v dit; «Hiul |;n«Ée de cinq a m flaob, uui ym%^m 4m u ^éUtiA^
fait de M«' le Dw de b %'riiim m de If. 4r «tl^
146 SOUMINIRS
lippeaux, l^ArchcTéque, parce qu^elle ignorait lequel des deux? C'était, disait-elle, à ce propos-lé qu'elle était venue présenter à M. de Maurepas une requête contre ses deux parens, qui ravaicot séduite et déshonorée ! EnGn elle se mit à protester que son accident proviendrait certainement de son affliction, pour se voir aussi mal accueillie par M"™" de Maurepas; ce qui Ta vait tellement humiliée, blessée et désespérée qu'elle eu mourrait de chagrin ! —
— Ayez pitié de ma situation!.... s'écria-t-elle en se traînant à yenoux sur le tapis.
M""^' de Maurepas posa froidement ses cartes, et chacun fut bien étonné du beau sang-froid avec lequel elle se mit à dire à cette chevalière agenouillée,
— Monsieur d'Eon, mam selle d'Eon, ou plutôt mon-sieur ou milord je ne sais plus comment, si j'étais que de Monsieur le Comte de Maurepas, je vous ferais mettre à la porte à catise de votre insolence^ et surtout pour avoir osé parler comme vous l'avez fait devant tk}U8, de M. l'Archevêque de Bourges, notre neveu I — Je n'ai jamais été, dit-elle aigrement et précipitamment à son mari, je n'ai jamais été si malicieuse et si ricaneuse, mais j'ai toujours été plus fine que vous, grand ridiculiseucc d'co-d'indcs! — Si vous laissez continuer cette vilainieje vas m'en aller me coucher sans souper!
M. de Maurepas s'en tenait les côtes à force de rire, et du reste, M. de Maurepas riait toujours de tout ce qui pouvait arriver. Singulière infirmité pour un premier ministre et pour un octogénaire !
M. Goys s'esquiva précipitamment; le ministre fit rouvrir sa porte, et toute la cour arriva pour se ranger, comme à l'ordinaire^ autour du tresset de
LE LA Mâ^R^UBC m. aiyiT.
■iaees, el snr la ceul jiièos àt fun. meuïm «a. ae* feqniB. Vois: pensiez Iiks gui! fit Iin jut? iiiur goB* de Miiord Gorh en*: dt m I'jhilii-.* *i m-^i^
de gsrdw It k.j€!Iii* . •>. ^u: 'v = ti* "Ciiu-**! «- uu m"»» fil le rt.jii liT- ut isLi i-m*^ i:7r*r *îi nr- d-
per, t'tfl CE*:'** i^l: .-*nLîrDi*f^ dl :.iiji Ce que «aie ynçlfiiii* •Jii^Lit'r» i Lm itt i»*r:iJî ia« Il cr:»h ii SL::-L:ini*. "» m \''iit friain»** jrffisamnHEi — Ta 'mw i rr.iu '■ .t^* ^ 'j» • t-tu f«f 7i«fc rïiiicj**i/iijffr' ijr«' "rry«: ifu « #>ys * 'i^^Hi» /^m Sflirf ^ rff. '^i*' .£ mi-r l'u: /• r ^-.#« r ••^ m
du lliéiff«HFFU>«;t» jr r> ^4><t t ii-v.r.-r > v* .^ '* Malte, ib pcsTttl «** u«*irîa i aU?» -p/y^t Fort-rÉTéqof.
148 SOUN^ENUIS
— Oh tant mieux I tant mieux I reprlt-elle ; on n'a jamais vu ies incongruités ni des scandales comme 9UT U$ théâtres de ee temps-ci (\).
Un libellisle appelé Morande avait fait contre M. de Maurepas une œuvre de son métier ; cepremier ministre en fut averti par le sieur Caron de Beaumarchais, qu'il envoya courir après le pamphlet et son auteur, par toute la Hollande et l'Angleterre. On eut le bonheur de pouvoir atteindre Morande et celui de pouvoir acquérir son manuscrit pour la somme de AS mille livres. On 6t constituer quatre mille livres de pension sur le trésor au proGt dudit Morande, et M. de Beaumarchais (qui n'a pas toujours été bien ri(he) en gagna six mille écus pour sa peine et les autres frais de sa négociation. Ce prétendu libelle était un tissu de niaiseries lés plus insipides. C'est une mystiGcation qui doit compter parmi toutes celles que ce Beaumarchais a fait subir à M. de Maurepas dont il était un des confidens les plus favorisés.
C'était le beau temps des mystifications, et Ton n'entendait parler d'autre chose. M. Dejean mystifiait toute sa famille en dictant de son lit un testament en sa faveur, comme s'il avait été son oncle moribond, M. Chalut. Ceci pensa finir parle tabouret et la marque, pour M. Dejean.
M. de Vergenncs et M. de Castries furent mystifiés par M'^'* de Lamothe qui préludait ainsi à tou-
(4] Louis-Galirlel de Froulay, Grand Croix, Grand-Baillyct Général des galères lïé Malto , était alors Ambassadeur de la Reli(;ion près la cour de France. {Note de VAuteur.)
K LA MARQCISE K C££QCT. iié>
tes ses intrigues pour le toI do tètaetn ffMwtt. €t qai recueillit plus de TÎngt mille tcm de h fx^isSàt de ces deox ministres. On Terra qoe. *'tl a'<w Ut fm fait mention dans le procès do ifAlier, vt tat pur ces d*^ard et de complaifanee (x^r ces buE» sieors.
Bf . le Doc d^Oriéans Tenait de cnit fer V . ^ tremère (au Palais-Rovifi . ea Tv hE?.i:&t t*s^j^w Ckeoalier dm Bain par on Dïk^ de CT-::.i«-t»-/f pi n^était antre chrise qoe M. Gct*. Okt ss.ir^tz.i î^ Tenir très sérieux , parce qo'cro *f >î! f*.t j^^odre o» bain froid à ce TÎeox acadéni:«eri . <^ -^vt !J fit avoir une fluxion de poitrine )o rr«oit <fe dié/jecabre. Toute la Tille était réToltée d'arme p^m.Se a;^rqoe d'inconsidération pour une perv.nne «t p^rur ooe famille aussi notables dans la plo« an<ien?»e et b plus haute bourgeoÎMe de Paris ! M, da MMorepats ne sut trooTer nulle autre chose à faire que d'en- Toyer à ce pauTre mystifié le cordon noir de 31 • de BnfTon qui Tenait de mourir, et ce fut en y joignant des paroles extrêmement aimables de la part du Roi, aTec prière d'excuser son cousin d Orléans et ses familiers, pour la /f^frrf^' de leur conduite. C'était Vinkumanité, Y indignité i\à\\ fallait dire! On ne saurait excuser l'insolent déTergondage et la barbarie de ces dissolus â Tégard d'un vénérable homme à qui son âge aTancé ne laissait plus ses facuifés de jugement et de présence d'esprit.
A propos de cette maladie des mystificalions, qui avait tous les caractères d'une épidémie, je tous dirai que l'Abbé d'Espagnac (celai qui s'était révolte contre M. de Meiilan) avait f^iit un traité sur la force
du sang dans Us familles. C'était un eDDuyenx livre, et son auteur était d'une cupidités! sordide et si dénaturée , qu'il avait vendu les papiers de famille de ses neveux , dont il était tuteur, à un nouvel enrichi qui s'appelait Despanat.
M. de ïymbrune avait envoyé prier l'Abbé d'Espagnac a souper chez lui , dans une petite maison qu'il avait auprès de l'École militaire, et c'était un lieu que je ne saurais qualifier. Quand les hommes les moins sévères et les jeunes gens les moins timorés en parlaient devant nous , c'était en échangeant entre eux des regards de mépris, et l'on a dit qu'il s'y passait des choses analogues aux réunions philosophiques d'Ermenonville.
La compagnie ne se composait pour ce jour-là que de M. le Duc d'Orléans , de Milord Hamilton, de MM. de Saisseval , do Boisgeslin, de Sillery, du Crest , de la Touche-Tréville , et de mon neveu de Lauzun , qui nous raconta les nouvelles de la soirée. L'Abbé commença par demander le nom d'un vieux seigneur étranger qu'il ne connaissait pas, et qui se tenait tristement assis au coin de la cheminée? On lui dit que c'était le Duc d'Hamilton , Premier Pair d'Ecosse et Chevalier de Tordre du Chardon. Il demanda curieusement s'il était riche? et Lauzun lui répondit : — D'où venez-vous donc pour ne pas savoir qu'il est plus riche que le Roi d'Angleterre? Ensuite il se mit à lui parler d'autre chose, mais le Duc d'Orléans vint le reprendre en sous-œuvre, en disant que ce misérable Ilamilton n'avait aucune idée philosophique^ que c'était une pauvre tête, el qu'il voulait absolument se laisser mourir de chagrin
parce qa'il arait perdu sa femme et tons ses enbns.
— Ah ! la doucear et la force des liens du sang
s'écria FAbbé. — Mais, Monseigneur en parle bien à son aise , interrompit le Marquis de Boisgeslin , et s'il était dans la même position que ce malheureux Anglais... — Mais comment peut-il être si malheureux , avec une si grande foriune , interrompit le d'Ëspagnac? — Mon Dieu, Monsieur, lui répondit Tautre avec un air de reproche et de surprise , comment pouvez-yous parler de la sorte, après fout ce que vous avez écrit sur la force du sang ! — Mais
enfin — Laissez donci — Mais encore. —
Allons donc, tous dis-je; allons donc, Monsieur TAbbé ; comment pouyez-yous être étonné qu^on ait du chagrin quand on a... — Mais de quelle espèce, et qu'est-ce qu'il a donc? — Il a, morbleu ! il a que tous ses liens du sang ont été rompus ! qu'il est resté le dernier de toute sa famille, qu'il n'a conservé aucun parent de son nom , et que les fils de sa sœur unique , qui devraient être ses héritiers, sont deux
scélérats! que voulez-vous qu'il fasse de son
immense fortune? Est-ce que vous voulez qu*il s*amuse à bâfir des églises?
L'Abbé s'éloigna sans dire une parole, en se retournant du côté du vieux richard, et s'en approchant par une suite de circonvolutions prudentes , avec un air affriandé comme un gros reptile ; mais l'Anglais , qui était absorbé dans son profond chagrin , ne lui donna pas signe de vie, et l'on aurait dit une cruche de terre au coin du feu ; il avait une inconcevable figure, à ce que nous dit Lauzun.
Pendant que l'Abbé procédait en silence à son
opération de magnétisme ou d'incantation , un des compagnons se mita crier : —M. d'Espagnac, Monseigneur voudrait vous parler, M. d'Espagnac!... M. d'Espagnac 1.... et le vieux milord avait bondi sur son siège aussitôt qu'il avait entendu proférer ce nom-là. L'Abbé futobligé de s'éloigner du Dncd'Hamilton, bien à contre-cœur, et Ton s'arrangea de manière à l'empêcher de retourner auprès de la cheminée jusqu'au moment du souper.
On avait placé M. d'Espagnac en face du seigneur écossais qui ne mangea point et qui ne cessa d'attacher sur lui deux gros yeux fixes , persévérans et profondément scrutateurs. Il en résulta d'abord de la surprise , et puis de l'embarras , de la contrainte et de la gêne avec un profond silence , en dépit des efforts que M. de Tymbrune avait l'air de faire pour égayer ses convives et pour alimenter la conversation.
— Le Duc d'Orléans buvait et mangeait sans parler, en regardant toute la compagnie d'un œil offensé, de ses yeux qu'il avait obliques, éteints ei lâchement courroucés ; car le regard de ce d'Orléans était une horrible chose (i)\ — Il est impossible d'y tenir, murmura-t-il au bout d'une heure, et je n'entends rien à ce diable de souper que nous faisons
Le Duc d'Hnmilion se mit alors à tousser pour se dér-oui'dir les organes de In parole ; ensuite il se mit
(I) C'était Louis -Philippe Égalité, I«r du nom; tout le inonde a pu remarquer que le regard de M. son Gis est le miroir de sa belle âme et de la franchise de son caractère.
(NotedeVluteur,\791. )
à parler en anglais mêlé d'un certain dialecte écossais , que M. le Duc d'Orléans comprenait aisément, comme vous pouvez croire, el dont M. deBoisgelio, qui savait tout, fut chargé de faire la traduction pour le reste de la société.
— « Milord désire savoir si Monsieur TAbbéd'Es* ft pagnac est de la même famille que Madame la « Baronne d'Espagnac qui se trouvait à Strasbourg ft pendant Thiver de Tannée 4744 à 4745. »
— Mais c'était ma mère, ma propre mère!...
— «f Milord oserait-il se flatter, peut-il espérer tf que Madame d'Espagnac aura bien voulu parler a à Monsieur son fils d'un gentilhomme anglais qui « s'appelait alors Sir Arthur Scott?... *
— Ah! je ne saurais Mais effectivement , je
crois me souvenir Mais oui , oui vraiment! maman m'a parlé de Milord Artusco ; je me rappelle très bien ce nom- là , et même elle m'a toujours parlé de Milord Arlusco dans les termes les plus... EnGn je me souviens très bien qu'elle m'a parlé très souvent de Milord Artusco...
— «Milord-Ducd*Hamilton, autrefois Sir Arthur c( Scott , demande à savoir, au sujet de Monsieur « l'Abbé d'Espagnac, une chose de la plus haute u importance ! il espère , il conjure , il supplie Mon- « sieur l'Abbé de vouloir bien répondre avec fran- « chise, en conscience, ingénuenient cUoyalenient « a celte question-ci , — quel ace avez- vois? •
— J'ai quarante-quatre ans. . . , répondit M. d'Espagnac avec une émotion toujours croissante, en appuyant la main sur son noble cœur afin d'en comprimer les palpitations, et en fixant \fcux \eux
nttcndris sur un gentilhomme anglais qui avait connu sa mère en \7M
— « Monsieur l'Abbô d'Espagnac ne ferait-il auu cunc difficulté pour en donner sa parole d'bon- « neur, en présence de son Altesse Sérénissime? i»
A Je la donne, je vous ia donne, Milordlj'ai quarante-quatre ans! quarante-quatre ansl... »
Et voilà l'Anglais qui se met à crier : — 0 yô été
« YÉRITAUELMEriTE LÉ FILZ ET l'hÉRITXERE DÉ MCA QUE
« vos AURÉE TOUTE MON FORTUNE !!!!!» Et les Yoilà qui . se précipitent dans les bras Tun de Tautre et qui se mettent à se reconnaître , à s'embrasser et se pâmer d'attendrissement. — Ab ! la force du sang! disait l'Abbé d'Espagnac; — ce que c'est que la force
du sang! Nous ne nous étions pourtant jamais
vus; voyez quelle émotion j'éprouve! Allez,
Messieurs, il n'y a de senlimens vrais que les sentimcns naturels; je ne veux plus reconnaître et je ne connais plus que les sentimens naturels et vrais, les sentimens vrais et naturels mani Testés par la force
et par la voie du sang ! Ah ! quel coup du ciel!
Je ne m'en doutais guère Je ne me serais guère
douté ce matin que cet excellent, ce vénérable Milord Artiisco , qui était l'ami de nîa mère et qui
certainement ; et encore qu'il aurait eu le malheur d'avoir perdu toute sa famille , excepté ces deux.
scélérats !
L'Abbé d'Espagnac finit par en tomber en syncope; on fut obligé de l'inonder d'eau froide, et quand il eut repris connaissance, il apprit avec un peu de contrariété que :M . son père était allé se coucher dans un hôtel garni , où il donnait rendez-vous
à son fils naturel pour le lendemain malin. M. du Crest lui remit une petite boite que ce Milord ayait par hasard dans une de ses poches, et qu'il ayaic laissée pour ce cher Abbé , comme avancement d'hoir' rie, car il avait dit à ces Messieurs qu'elle était pleine de diamans. Ce d'£spagnac avait bonne envie de forcer le coffret dont la petite clef n'était pas à la serrure ; mais on lui fit des reproches ou des observations qui le décidèrent d prendre patience, et M. du Crest le ramena chez lui dans un trouble et dans un délire de joie qu'on ne saurait exprimer. — Vous savez que c'est pour déjeuner qu'il vous attend : n'oubliez pas de vous y trouver avant dix heures, et n'oubliez pas aussi de lui faire ouvrir
l'écrin
Il se fit annoncer le lendemain , passé midi , chez M. le Duc d'Orléans qui le fit attendre pendant deux heures et qui sortit malhonnêtement par une autre porte, ainsi qu'il avait coutume de le faire. L'Abbé d'Espagnac alla successivement chez tous ces autres Messieurs qu'il ne put réussir à trouver chez eux pendant plus de trois semaines ; enfin il eut le bonheur de rencontrer le Duc de Lauzun qui se promenait au Cours-la-Reine avec votre père. — Est-il possible^ lui dit-il , que je n'aie pas encore pu vous rencontrer et que vous n'ayez voulu répondre à aucune de mes lettres !... Il parait que M. du Crest n'avait pas bien retenu l'adresse de Milord Ilamilton ; car on ne le-connaît point du tout dans cette maison de la rue du Colombier qu'il m'avait indiquée. — A propos , savez-vous ce qu'il y avait dans cette petite boîte?
il^ SOUVENIRS DE LA MAReUlgE DE GRÏQUY.
— Mais des pierreries y je suppose , et toat au moins des perles.
— Pas du tout ; c'étaient des pilules de rhubarbe avec du soufre : elles avaient une odeur infernale.
— Je Yous dirai sérieusement , répondit M. de Lauzun , que je n'en suis pas surpris. Je tous conseille de ne plus vous occuper de cet homme lé ; c*é* tait un imposteur. On n'a jamais pu savoir ce qu'il est devenu.
ce