CHAPITRE IX
Littérature du temps. — Le connétable de Bourbon, trajrédie de Al. de Guibert. — Jugement de Tauteur sur cette pièce. — Le Duc d'Aumont et M "<| de Villeroy, sa fille. — Séance de TAcadémie française. — Election de rÉvéque deSenlis. — Sa réception. — Note sur M. TAbbé de Pradt. — Citation de PAbbé de Voisenon. — Discours de Gondorcet. — Coopéra de MarmonteL — Un drame de Laharpe. — Saisie «i^uu ouvrage après sa publication. — > Protection du Gnmlt* dv Provence en faveur du poète. — Gitation d^un passsge r"> tranché dans Mêlante. — La tragédie de Maneo-Gapac. — Citations d'Uelvétius , de Mercier , de Diderot y etc. — Prévision du Dauphin Louis IX. — Passage d*un seriiiou de TAbbé de Boismont. — Dn possédé. — L'exorcisme.
Je ne vous parle pas souvent de littérature, parce que je n^iimais guère m'occuper de celle de ce temps-là, qui nrennuyait ou nie déplaisait mortellement. Il uie fallut assister au château de Versailles (I \n représentation d'une tragédie qui inefitéprou- >er Tun et Taulre, et c'était la trahison du Connétable de Bourbon qui se trouvait en scène. Les ré- )>étitions de celte pièce venaient d'être applaudies au théâtre de la Comédie française avec un enthousiasme, et Ton pourrait dire un sentiment d'hostilité sans pareil. Elle était annoncée comme un effort
SOUVENIRS DE LA MARQUISE DE CRÉQUY. iGli
de génie, et voici mon opinion sur ce clier-d'œuvre. Le plan mal conçu, mal combiné, mal exécuté, me sembla difforme et d'une obscurité fatigante; la versification de cette pièce me parut plate et barbare. Le style de M. Dubelloy le boursoufflé serait, a mon avis, moins incorrect et moins ignoble que celui de M. de Guibert, et celui du vieux Grébitlon nVst certainement pas plus rocailleux. Ajoutons que celte pièce était d'une longueur assommante , car elle ne dura pas moins de trois heures et demie ; mais Fennui que j'en éprouvais était dominé par l'impatiente et l'irritation de voir retracer sur le théâtre de Versailles, en présence de nos Princes, et devant les Ambassadeurs étrangers (à l'occasion d'un événement auguste), un épisode aussi fâcheux de notre histoire } c'est-à-dire une suite de faits injurieux au nom de Bourbon, par le spectacle continuel d'un traître, et par un enchaînement de circonstances où les bons Français étaient représentés comme ayant été vaincus, humiliés et dégradés, suivant l'expression de l'auteur.
Le Roi s'aperçut trop tard de l'inconvenance et de Finconvénient qu'il y aurait à laisser jouer celte mauvaise pièce. Il annonça hautement qu'il avait été trompé par le rapport du premier gentilhomme de sa chambre, et qu'il ne souiïrirait pas que cette tragédie reparût sur aucun théâtre. Ce premier gentilhomme était le Duc d'Aumont, qui n'était guère en état de juger d'une tragédie , et qui se laissait diriger en ceci par la Duchesse de Villeroy, sa fille écervelée. Vingt ans avant la môme époque, il aurait eu grand soin de soumettre une pièce qu'il était
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question d'admettre au répertoire de Versailles , a la lecture d'un comité de gens de lettres et d'un censeur prudent; on n'aurait pas risqué pareille inconvenance au temps du Cardinal de Fleury^ ni même sous le ministère du Duc de Choiseul ; et ceci vous prouvera combien les liens de la sujétion respectueuse étaient déjà relâchés.
11 ne m'était pas possible non plus d'aller aux séances de l'Académie française , où l'on proférait des panégyriques en faveur de Julien l'apostat, et où M. Dalembert faisait des homélies pour engager les Évéques à la rmdence. M. l'Archevêque de Paris s'en fâchait tout rouge, et MM. du Parlement le poursuivaient sur appela comme'- d'abus. M. de Malesherbes n'entendait pas s'opposera l'inondation des mauvais livres, et les mauvais livres infestaient l'esprit public en dénaturant le caractère français. M. de Maurepas ricanait et ne savait faire autre chose que d'exalter M. Necker : il était persuadé que l'opinion publique est toujours soumise à l'état des finances, et que la moralité d'un peuple est inutile a la prospérité d'un gonvernement.
Je vous disais qu'il ne nous était plus possible d'assister aux séances de l'Académie française , et voici pourquoi. Celte malheureuse compagnie se trouvait dominée par la coterie des philosophes encyclopédistes, et c'était M. Dalembert et surtout jyieiie Lespinasse, qui s'étaient emparés de sa direction : Dalembert , en sa qualité de secrétaire perpétuel de l'Académie, et sa demoiselle, à titre de présidente en chef des preneurs philosophiques. On aurait bien pu )^ déjouer en les affrontant , mais
DE LA MAUQUISE DE CnÉQLY. 17 l
parmi les gens en crédit , ^personne ne voulait sVn donner la peine, à Texception da Maréchal de Richelieu, quelquefois, et comme il y parut en 4771 a Télection de IVl. de Roquelaure, Évéque deSenlis. Le Maréchal avait laissé tranquillement le parti philosophique intriguer et quêter des voix pour le sieur Gaillard ; mais la veille de l'élection , le Maréchal atla faire sa tournée de visites en grand équipage , et ceci détermina Tadmission de M. de Senlis, suns aucun autre embarras de négociation.
On n'entendra jamais rien d'aussi ridicule que le discours dicté par Dalembert en réponse à celui de facadémicien récipiendaire. On lui donnait des louanges comme Évéque, parce qu'il était bon chrétien ; comme Courtisan, parce qu'il était Aumônier de la cour; comme Magistrat, parce que tous les Évèques de France ont le titre de Conseillers du Roi , et surtout parce qu'il avait bien voulu siéger parmi les Conseillers-clercs au Parlement Maupeou ; et puis des complimens comme Orateur, parce qu'il avait fait une Oraison funèbre de Madame Henriette de France ; cooime intime aui de feu M. le Dauphin , parce qu'il avait porté son cœur à Saint-Denis sur un carreau de velours; enfin comme un homme qui se trouvait appelé à soutenir, représenter et remplacer dfgnement toutes les gloires littéraires de notre |)ays, parce qu'il était désigné pour prêcher dans l'église des Carmélites à Saint-Denis, le jour de la profession de Madame Louise de France (4U
(I) Jean-Armand de Bossnfjoulx dp Requelâure , np en 1724^ sacré é?é(|iie de Senlis en 4754, premier atimAnier du Koi,
Ht SOLVKNIUS
Une autre fois c'était M. de G)ndorcet que te Maréchal de Richelieu laissait parvenir au fauteuil académique , ou c'était le Prince de Beauveau qu'il \ faisait arriver. L'abbé de Votsenon complimentait M, de Ikaiiveau sur les honneurs qtii lui élaieni dus, en ajoutant que son extrême exactitude ne le rendait imposant quen le rendant irréprochable, ce qui pouvait ôlre joli y mais ce qui n'était pas compréhensible. Ensuite on entendait M. de Condorcet ^ emphatique et misérable orateur , méthaphysicien ténébreux et philosophe athée, qui vous disait d'un air maussade, avec une voix creuse et fausse : tf Nous sommes témoins des derniers efforts de « l'ignorance et de l'erreur ! nous voyons la raison a sortir victorieuse de cette lutte si longue et si « pénible. La vérité a vaincu ! le genre humain est
Cnu-mandeur de TOrdre royal duSt.-Esprit y Conseillrr du Roi «Il tous ye» conseils , et Fao des 40 de rAcadémie française, Il oit Archevêque de Malinesen 1808. il u^est pas mal à propos tU' noter ici que M. Tancien évéque de Poitiers, qui s*est fait ccri\ain politique , et qui s^appelle M. de Pradt , se tn>uve cité dans plu^ieur8 biographies comme ayant été le successeur de M. de Uoquelaure; mais Li dignité dont il se pare ne doit iin- ]>n8er à ses lecteurs aucune espèce de soumission. Il peut avoir été proposé par Buonaparte \wut obtenir l^archevchc de Matines ^ mais il n^en a jamais occnpé le siège ; il n*a jamais pu triompher de la résistance du cha|iitre et des grands vicaires de cette métropole , qui lui ont toujours demandé IWiginal de aea huiles et les pr< uvt s de sa juridiction quM ne pouvait leur nion- (ri'r parce qu^ii ne les avuit pas. M. de Pndt n^a jaimiis ru la ii.iiisfaction de se voir assis sur un trône archi-épiscopal ; il avait pris le titre d^Archevéque avec empressement , il le porte avec ohsli nation *, voilà toute sa biographie pontificale.
(NotedeVÉdUeur.l
DE LÀ MARQUIS DE aiEQCY. ]7S^
• sauvé! Un jeune homaie aujourd'hui, qui sort « des écoles, a moins de préjugés et réunit plus :i de connaissances réelles que tous les plus grands « génies, je ne dirai pas seulement de t'anti- « quité , mais encore des siècles modernes. Oui , a Messieurs, chaque année, chaque mois, chaque u jour sont marqués à ses yeux également par une (» décomcrte nouvelle et par une invention utile, et « le moindre avantage de notre époque n^est pas <t remploi dans le discours et les écrits de la préci cision philosophique qui rend à la vérité les » langues moins hardies et moins Cgurées, mais V qui leur communique et leur imprime une beu- <i reusc exactitude avec plus de sécheresse eld'aus- » lérité. »
M. Helvétius (qui n^était pas philosophe optimiste) avait fait un livre pour nous déclarer qu^il n'existait qu'un seul moyen de rendre la France iuureuse, et c'était celui d'en laisser faire la con- (|ué!e par un souverain étranger à la nation , parce c^u'il aurait un intérêt personnel à s'occuper conti^ nuellement de sou bonheur.
Quand M. Mercier, qui n'était pas moins philosophe que M>M. Helvétius et Condorcet, eut pris connaissance des choses, il se mit à faire un livre pour nous indiquer un moyen de prospérité plus patriotique et moins embarrassant pour les puissances étrangères; c'était la guerre civile , attendu qu'elle dérive du juste rigide, lorsque partie de la nation veut sommeUier dans une inaction molle.
On ne savait auquel entendre ; c'était un chaos inextricable, et lorsque nous disions qu'où devrait
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s'en effrayer et s'en occuper sans reLIche, on se mo^ qnait de nous.
Le désordre moral et politique était fomenté, nonseulement par les gros llyrcs encyclopédiques et les romans orduriers , par les brochures impies et les tragédies en cinq actes , mais jusque par les aimajiaclis des muses et les petits opéras -comiques. Marmontel avait fait une comédie mêlée d'ariettes à ritalienne, dont le but et la moralité consistaient à prouver qu'il était bon d'épouser sa servante el qu'il fallait laisser braconner ses paysans. Cet opéra, nommé le Sylvain, contenait mille déclamations folles contre l'inégalité parmi les humains et les préjugés de la naissance. C'était une œuvre de parti , et toute la corporation des encyclopédistes avait voulu contribuer à la confection de ce beau drame, où le manque de naturel et les entorses à la vérité se trouvaient à profusion.
Pour nous donner l'idée d'un brave et bon seigneur , on lui fait permettre la chasse a tous les paysans de ses terres; mais c'est un moyen qui n'est pas bien imaginé , Messieurs les philosophes ! Un bon seigneur qui a du bon sens et qui veut faire le bien de ses vassaux, craindrait en leur accordant pleine liberté pour la chasse , de les détourner des soins qu'exige l'agriculture, et de leur faire perdre l'estime et le goût de leur métier. Il ne voudrait pas les exposer à laisser leurs femmes et leurs enfans dans un dénuement continuel , et pardessus toute autre chose, il aurait la crainte de les faire devenir des vagabonds et de mauvais sujets.
In bon seign<^ur se contente de faire tuer par
ses gardes assez de gibier pour que la culture des terres ëi les récoltes des pauvres gens n'en souffrent pas. Quand il vent faire du bien dans son village, il accepte pour filleul un enfant de son fermier , ce qui lui donnera le droit et Tobligation de surveiller sa conduite. Il donne aux uns , prête aux autres; il avance quarante écus au tisserand pour acheter du chanvre; il fait donner un arbre au vigneron pour en surcharger la bascke de son pressoir; il marie, au moyen d'une dot et d'un trousseau qui ne lui coûteront pas quatre cents livres , la fille de ce bon vieillard qui a besoin d'un gendre pour cultiver son champ d'orge. Il donne une vache à la pauvre veuve qui demeure au bout de l'avenue du château. — Vous ne glanerez poirU dans voire propre champ t il a lu la Bible, et sur toute chose, il ne fait jamais ramasser le bois tombé dans ses futaies {\) ; enfin la lingerie , la cave et la pharmacie du château sont toujours ouvertes aux sœurs de la charité pour les pauvres de son domaine, et la châtelaine a toujours soin de faire de petits cadeaux à tous les enfans qui reçoivent des prix à l'école de ]^. le Curé. Vous voyez combien nous différons d'avis , M. Marmontel et moi ; il est tout simple que nos traditions ne soient pas les mêmes ; mais comme ses opinions me paraissent déraisonnables et qu'elles ne sont pas sans inconvéniens pour nous, j'aurais voulu , du moins , qu'il ne les publiât pas avec privilège du Roi.
(1) Nous recommandons cette remarque h l^inttndant 4?e la libie civile ci du domaine d'On'ëans. {Note de VÉdUeur^
176 SOLVENinS
M. Laharpe avait fait un drame intitulé la Testaie, et les comédiens n'osaient pas Faccepter à cause des déclamations contre la yie monastique et d'autres allusions plus impertinentes encore. M. Laharpe en change le titre» il place le lieu de la scène dans un coufent de Paris; de ses personnages de Tancienne Rome, il fait une novice amoureuse, un curé philanthrope , un père avare et cruel , un
amant en délire Enfin, M. Saurin censure la
pièce et ne trouve rien dans tout ceci qui puisse en empêcher l'impression, M. de Malesherbes en autorise le débit : — Ne choquons pas Tesprit philosophique, et tout ira le mieux du monde!
La première édition de ce drame en cinq actes n'en fut pas moins arrêtée, saisie, et mise au pilon, par ordre du Roi, directement, et si M. Saurin n'en perdit pas son emploi de censeur, il ne dut cette grace*là qu'a la sollicitation de Monsieur, frère du Roi , pour qui ce genre de publication n'avait jamais rien d'impardonnable. On fit une histoire intéressante en faveur de M. Saurin qui avait eu la ferme intention de supprimer un passage qu'il avait omis de rayer à l'encre rouge, en conséquence d'une nn'graine, etc. Tout s'arrangea pour le mieux dans la deuxième édition de Mélanie, moyennant la suppression de la tirade suivante. Je vous la rapporterai, non pas à cause de la beauté des vers et parce qu^^elle manque dans les œuvres de M. Laharpe, mais à raison de ce qu'elle avait appelé l'attention du Roi Louis XVI et la désapprobation de ce prince. {Cest la novice amoureuse qui parle au curé philosophe.)
DE LA MAlïQUISE DE CRÉQUY. 17Î
i'.u (>ere. .. fl m'en faut un... Que n'ai je un père ! hélas 1 Jl plaindrait mes tonrmens et (n'ouvrirait ses bras. Un père, au cri du sang, est-il inaccessible? Et vous, k mes transports vuus vous niontrez sensible. K^étes-vous pas pourtant au ran^r de ces inorteis Qui ne prêchent jamais que des devoirs cruels , Qui m'ont tous annonré , d^une voii formidable , Dieu toujours irrité , rbniume toujours coupable ^ La nature eu sou^Tiauce et le ciel en rourroux : Le ciel , par Un traité qui s^est fait mûlg^ré nous , Entre notre faiblesse et sa toute-puissance y Nous laissant le- malheur et {gardant la ven{;eanre i Ils m'ont dit que celui qui nous a formés tous Do pouvoir d^opprimer se montre si jaloux, Qu'^après avoir soumis sa faible créature An tribut de douleur qu'exige la nature, Aux besoins renaiiisans, aux ennuis , aux traTaux ^ H lui commande encor d'ajouter k ses. maux... Us m'ont dit qu'on ne peut apaiser sa colère
« Qu*eu s'imposint soi-même un fardeau volontaire ,.
« Etqu'entiu , les objets devant lui préférés,
« Ce sont... des yeux en pleurs et des cœurs déchirés^.
« Eh bien , s'il esi ainsi, j'ai le droit de lui plaira ,
:. Je veux éterniser mes tourmens !...«
Tout ceci n'était rien encore à côté de l'a magni-
(|ne imprécation contre les rois qui se trouvait
dans cette belle tragédie de ITanco^Capac , Inca du
Pérou, quî disait si mélodieusement à l'usurpateur
de ses états.
« D^un forfait croirais-tu Manco*Gapac capable?
• Que la mort te replonf^e en cette égalité
c Dont sortit un moment ton orgueil indompté ,
« Et qu'elle étt'igne enfin dans une nuit profonde
« Le nom de roi... , ce nom qui fait l'horreur du monde ! »
En apprenant que M. Diderot avait fait une sa-
JTS SOI'VKNIRS
tire contre VinsecU usurpateur du n^m de majesté ^ et qu'il y prescrivait philosophiquement à'éêrangler le dernier prêtre avec les boyaux du dernier roi, je vous avouerai que ceci fut trouvé trop dégoûtant pour être dangereux, plus insolent que de coutume, à la vérité , mais trop ridiculement fou pour être jugé criminel et punissable.
Les sopliistes étrangers ne me paraissent pas aussi déraisonnables que les Français. Les Anglais Hume et Gibbon, par exemple, ne manquaient pas d'une certaine franchise historique et d'une sorte de probité dans la discussion. L*Abbé Galiani me disait a propos de Franklin, qu'ils se trouvaient un jour ensemble chez M""^ Necker, et que Dalembert s'était mis à crier avec sa voix d'eunuque abyssin, que le r^ne du christianisme était fini ! Franklin lui répondit que la révolution qui menaçait le monde , était au contraire l'application du christianisme primitif, auquel on arriverait infailliblement après un demi-siècle d'impiété. Cet Américain disait que le retour à des institutions primitives aurait des résultats déplorables, et qu'il avait grand peur des anabaptistes! Qui vivra verra?
Quant a ce M. Franklin qui avait arraché la foudre aux Dieux et le sceptre aux Tyrans, disait le Mercure, en ajoutant que les Dieux étaient les Tyrans de l'Olympe, et que les Tyrans étaient les Dieux de la Terre ; je vous dirai que je n'ai jamais eu l'honneur de le rencontrer qu'une seule fois. C'était à souper chez Madame deTessé qui ne m'en avait rien fait dire, et qui m'avait joué le tour de le faire placer à table à côté de moi. Je leur fis la
malice de ne pas lui adresser une seule parole , et du reste, il me semblait que je n'aurais su que dire à cet imprimeur-libraire? Il avait de longs cheveux comme un diocésain de Quimper ; il avait un habit brun, veste brune et culotte du même drap avec les mains dépareille couleur; il avait une cravate rayée de rouge; et ce que j'ai vu de plus remarquable en lui, c'était sa manière d'arranger les œufs frais. Ceci consistait a les vider dans son gobelet en y mettant du beurre avec du sel et du poivre et de la moutarde ; il en employait cinq ou six a confectionner ce joli ragoût pbiladelphique, dont il se nourrissait à petites cuillerées (1). Il est bon de vous dire aussi qu'il ne détachait pas avec une cuillère et qu'il coupait avec un couteau les morceaux de melon qu'il voulait manger ; item, il mordiiit dans les aspei^es 4nu lieu d'en trancher la pointe avec son couteau sur son assiette , et de la manger proprement à la fourchette ; vous voyez que c'était une manière de sauvage ; mais au demeurant, mon ami, comme chaque peuple a ses institutions , son climat, ses alimens , ses habitudes et ses coutumes à lui propres, chaque nation doit avoir ses délicatesses morales et ses grossièretés physiques, avec des recherches de politesse qui lui sont particulières, et des négligences habituelles qu'une autre n'a pas« Ce qui me Gt prendre garde aux faits et gestes de ce philosophe américain, c'était l'ennui d'en entendre par-
(I) On voit dans le nouvel ouvrage de Miairiss Trollope que relu* étrange manière de manger des œufa frais est encore usitée gôiuTaîemcnt dans tous les Etais Unjs. ( Note de l'Éditeur, )
1er comme d'un parangon social et d*une nier\eiile de ciTÎlîsalîon cosmopolite. — Qu'il a d'esprit I le voilà qui vient de dire la chose la plus délicieuse, à propos de M. Goesman ! il a dit qu'il est plus facile à un âne de nier, qu'à an philosophe de prouver ! ! ! — Plus negaret asinu$ quam probaret philoso^ phn$, répondis-je à M'"' de Coiyny. — Voici taniri mille ans qu^on a dit cela pour la première fois ; irons n'en ayez pas eu l'étrenne.
Le clergé français ne s'était pourtant pas endormi dans un lâche silence. Le corps épiscopal n'avait cessé de combattre, et il n'a reculé devant aucun effort du zèle, aucun labeur de la charité. D'abord , les évèques s'adressèrent coIlecUvement au Roi trèschrétien ; ensuite ils parlèrent aux peuples confiés à leur sollicitude, aux ignorans séduits par ces phi^ losophistes ennemis de Dieu, ennemis du Roi ; et sur tous les points du royaume, on entendit éclater cette grande voix de l'Église gallicane. levons prie, mon Enfant, de vous procurer les lettres pastorales des Archevêques de Ly n, de Paris et de Cambray ; vous conviendrez avec moi que ce sont des chefsd'œuvre de raison , de pathétique et de véritable éloquence.
Écoutez ce fragment d'un sermon qui s'adresse à ces prétendus philosophes, et qui fut prêché pnr l'Abbé de Boismont dans la chapelle royale du Refuge, en 4782. Vous allez voir si M. Dalembert et M™* Necker ont eu raison de reprocher à ce Vicaire-Général du diocèse de Paris son défaut de loffûjue et son manque de modération charitable.
DE LÀ MARQUISE DE CRÉQUY. J8i
« Terminons celte guerre scandaleuse ; assignez à « Jésus-Christ son partage : vous lui avez ravi au milieu « de nous une portion de son héritage céleste, souffrez 0 qu'il règne au moins sur les générations futures, lais- « sez-leur nos fêles , nos promesses et nos consolations; « gardez pour vous Fespérance du néant ; nous ne tous
• troublerons point dans cette poussière éternelle où « TOUS vous pfonieltez de descendre ; mais s'il est un « Dieu rémunérateur, s'il est une félicité sans mesure , « attachée a des vertus produites et consacrées par une fl foi soumise et généreuse, ne nous Tenviez pas. Le « champ des sciences naturelles et des arts est assez « vaste I portez- Y vos talens et vos lumières ; étendez « les découvertes profitables, dirigez le commerce et « l'industrie ; mais laissez-nous , abandonnez à nous le « monde invisible que vous ne connaissez pas ; mais ce
• peuple ignorant, pauvre et languissant, qui souffre « et qui gémit, pourqaoi vous obstinez- vous à lui dis- « puter un Dieu pauvre et souffrant comme lui ? Erreur « pour erreur (vous me forcez a cette sorte de blisphême
• que ma foi désavoue , niais Thorreur de celte suppo- « silion impie ne laissera du moins aucune ressource à « votre fausse doctrine) ; erreur pour erreur, celle que « nous professons et que no^is avons mission d'annoncer A ne pénètre-t-elle pas dans les âmes avec plus de dou- « cenr et d'efficacité que toutes les vaines déclamations « que l'esprit d'indépendance accumule ? Nos secours , « nos remèdes , ne sont-ils pas plus populaires , plus a6- « tifs, plus universels?
• Âh ! que les heureux du siècle se permettent de ne « rien croire , je puis me rendre compte de ce délire; « mais où sont- ils, les heureux? Quelle horrible collée- « tion de misères que ce monde! Dans les conditions bril* « lantes, que de joies fausses, que de désirs rongeurs, « que de plaies saignantes et désespérées! Si Toeil d'un V. 11
« philosophe perçait tous les replis de tous ces cœurs dont « la surface est si calme, il en frémirait et voudrait pent- « être y replacer lui-même la pensée de Dieu qu'on s'ef- « force aujourd'hui d*en arracher. Dans les conditions c obscures , surtout parmi cette foule d*indigeiis pour • qui la Providence semble n'avoir balancé le malheur de « naître que par le bonheur de mourir, si vous détruisez « la pensée de Dieu , quel adoucissement restera-t-il à i des privations douloureuses , a des peines cuisantes ? i Est-ce donc un si grand bienfait que d ajouter au touri ment de vivre pour souffrir, la certitude de n*avoir t rien k espérer après la mort?
« C'est pour cette portion d'hommes que nous invoquons i votre pitié ; laissez-nous les malheureux ; vous n'avez « d'autre présent ^ leur faire que le triste problème de je « ne sais quel sombre avenir. Quelle attente pour de pau- « vres captifs, accablés sous le poids de leurs chaînes! t ^ouSy du moins, nous soulevons ces chaînes et nous en i partageons le poids, nous le supportons avec eux ; voift t notre plus grand avantage sur vous , et c'est h ce titre « que je ne crains point de réclamer ici, je ne dirai pas « seulement votre justice, mais votre compassion, votre « humanité , votre pitié miséricordieuse I »
On a dit et souvent répété, que les dévots avaient laissé le poète Gilbert mourir de faim, tandis que le Roi, les Princes et les ministres n'accordaienf jamais aucune espèce de récompense ou d'encouragement aux écrivains qui militaient contre le philosophisme. C'est encore une injustice, et je connais plusieurs de ces écrivains qui manquent de mémoire ou de véracité (4). Le prétendu scandale occasionné
{i) Nicolas Gilbert , mort à Paris , en 4780, âgé de 29 ans.
par la mort de Gilbert est une invention philosophique. Il est Trai qu'il aTait commencé par être malheureux, ce qui n'a rien de contraire à Tordre naturel des choses, attendu qu'il était né très pauvre, et qu'un jeune poète ne gagne rien, quand il est ineonno ; mai» à l'époque de sa mort, il était en pleine jouissance, et ceci depuis deux ou trois ans déjà, d'une pension de huit cents livres sur la cassette du Roi, d'une pension de cent écos sur le Mercure de France e( d'une autre pension de cinq cents livres sur la caisse épiscopale des économats. Il recevait en outre, au nom de Mesdames, tantes du Roi, un mandat de six cenis livres, que ces bonnes princesses lui faisaient adresser régulièrement pour étrenoes. Aussitôt qu'on eut appris qu'il était ipalade et qu'il avait fait des dettes, on lui fit allouer par le ministère de la maison du Roi, une gratiflcation de cinquante louis dont il est resté plus de la moitié dans son secrétaire. On y trouva même un papier qu'il avait écrit trois jours avant sa mort, et par lequel il avait fait un legs de dix louis à un jeune soldat aux gardes françaises^ appelé Bernardote (4). Vous pouvez être assuré qu'il est mort dans les senlimens de piété les plus édifiana ; qu'il ne chercha pas à s'étrangler avec ta eU d'une casselU; qu'il n'est jamais entré comme malade è l'Hôtel- Dien de Paris ; qu'il est mort dans sa chambre, rue de la Jussienne, et non pas à l'hôpital ; eufin, qu'il avait à l'époque de son décès un revenu bien assuré de deux mille deux cents livres tournois.
{A) On ditquil est devenu {général de la République.
Je m'étais beaucoup mêlée des affaires de Gilbert ; je l'avais fait de grand cœur, et voici la copie d*une letlrequeMadame Louise deFrance(6llede Louis XV) avait eu la bonté de m'écrire en 4775(4).
t J.-M. ce 45 septembre y au couvent de Saint-Denys. i
« Je vous prie , Madame , de Touloir bien accorder « votre protection au sieur Gilbert, eu le recomman- « dant a Monsieur votre cousin , pour qu'il puisse obte- « nir la première pension qui viendrait à vaquer sur la « Gazette de France , ou sur toute autre qui soit appli- « cable aux gens de lettres, dans son département. On « m'assure que c*est un jeune homme qui , ayant les c plus grands talens pour la poésie , les a entièrement « consacrés k la défense de la religion , mais qull n'a « pas de pain, et que non -seulement il en trouverait « dans le parti opposé, mais qu'il pourrait encore , « comme tant d'autres qu'on m'a cités et qui ne le va- « lent pas^ y faire une fortune brillante. C'est une ten- « tation dont il faut le préserver. Vous n'avez be- ^ « soin. Madame^ pour vous y engager, que de votre « propre attachement pour la religion et pour le bien « de l état , mais j'ai été bien aise de prendre part, au- « tant qu'il m*est possible , à une aussi bonne œuvre , « en vous priant d'y contribuer, en vous disant que je (I vous en aurais une obligation véritable, et vous as- « surant. Madame, que je sois humblement votre af- « feclionnée, Sœur Thérèse de S aiht- Augustin, R. «CL» (Initiales qui signifient Religieuse carmélite indigne,
Hi L'éditeur est «D possessiop ^« U lettre autographe de cette prineesse
Le haut clergé de France se composait alors de dix-huit Archevêques, dont six Priaiats titulaires et celui des Gaules, Archevêque et Comte de Lyon, Primat effectif; de cent douze Évêques, seigneurs temporels, et presque tous possession nés féodalement de leur ville épiscopale ; de treize cent soixantequinze Abbés, crossésj mUrès et possesseurs de fiefs, enfin de quatre grands Abbés généraux d'ordres, et de quatre Supérieurs-Généraux de congrégations monastiques.
Parmi tous ces Prélats, il ne s'en trouvait guère que quatre qui pussent être suspectés d'intentions coupables, ou de propension favorable au philosophisme. L'Évêque de Grenoble et TArchevêque de Sens ont péri de la manière la plus horrible et la plus scandaleuse. L'Évêque de Viviers n'avait pas Tusage de sa raison, ce qui doit faire excuser sa conduite; FÉvêque d'Orléans a fini misérablement, mais l'Évêque d'Autun nous reste; il affronte le mépris universel avec un phlegme véritablement philosophique, et si je vous rapportais certains passages de ses nombreux mandemens contre les philosophes et le matérialisme du siècle, vous en seriez bien étonné ! il en serait peut-être surpris lui-même ; car il ne se souvient jamais de ce qu'il a dit daas ses discours d'apparat, ni de ce qu'il a publié dans ses écrits, par la bonne raison qu'il n'en a jamais été l'auteur (1).
[\) J^ai conservé la coUectiuii des mandemens épi8co[)aux et des lettres pastorales de M. de Talleyrand , qui se faisaient pres< que toujours remarquer par une affectation de rigorisme et
M. de Beau?au racontait qu'à l'Académie fran- ^iWj il avilit «iiteadu M. de Talleyrand s'extasier sur là beauté de je ne sais quelle phra:se qui venait d'être citée par le discoureur académique. C'est un mot cbariuaut I se prit*il à dire ; el d'où cela Tient -il? Le Maréchal de Beauvau lui répondit que c'était de M. TÉvèque d'Autun, et le Comte de Sennecterre (qui était aveugle, et qui ne connaissait pas la voix de M. de Talleyrand) répondit au Maréchal : — Holà , Prince, holà , vous manquez de justice ; vous deviez dire que la phrase est de M. Chamfort.
Étant plus jeune, il avait eu l'envie, M. de Talleyrand, de s'attribuer la composition d'un conte nouvellement publié sans nom d'auteur, et qui s'appelait Aline, Reine de Golconde. Il avait été s'en vanter à la M»*« de Coigny qui savait très bien à quoi s'en tenir, et qui lui fit la malice d'aller dénoncer la cfaofie au Prince de Craon. Celui-ci fut dire à M. de Talleyrand ; —Mon Dieu, Monsieur, je viens d'apprendre que vous êtes l'auteur d'Aline, et je vous promets que je vais joliment tancer mon neveu de Boufflers, qui nous av^ait dit tout autre chose {\)l
d'âpreté virulente. Vojejt mes pièces jusiificatÎTes au treizième numéro de ces cahiers. ( jfote de VAtOeur,
{4) Stanislas de fioufflers, ne en ^ 757, d'abord abbé comraandataire de N.-D.-ea-Barreil , ensuite Cbevalier de Malte et Capitaine des gardes du Roi de Pologne, Duc de Lorraine et de Bar. Il est devenu Marquis de Rumiencourt par succession du chef de sa branche , et c'est en émigration qu'il a épousé la veuve du Marquis de Sabran. Le Marquis de Boufflers est mort h Paris en ^8t5. ( JVote de l'Éditeur.)
Quelque temps après le véritable auteur d'Aline,
et son compétiteur se rencontrèrent à Thôtel deCfaoi-
seul. — Monsieur de Périguriy lui cria M. de
Boufflers, et de l'autre côté du cercle et pendant un moment de profond silence, — connaissez'-YOus les œuvres de Rabelais? ^ Apparemment^ répondît Tautre avec sécheresse et non pas sans alarme.
-^Apparemment pas tropl dit le Chevalier.
— Oserais-je vous demander pourquoi?... — Mon. sieur PAbbé, lui répliqua l'auteur d'Aline en s'incltnant, je vous ai demandé si vous connaissiez les œuvres de Rabelais, parce que je voulais vous dire que c'est moi qui les ai faites.
L* Abbé de Talleyrand ne trouva pas un not à répondre; il a toujours été facile k interloquer, pour peu qu'on lui montre de la franchise et de la résolution. Je vous ai déjà dit qu'il n'avait pas la faculté de bien écrire en français, et du reste, il n'a jamata eu celle de pouvoir écrire ou parler (de son cru), pendant plus de quatre à cinq minutes. On a prétendu qu'il devait composer et publier les mémoires de sa vie, ce qui serait chose édifiante pour nous , et ce qui serait une ressource pour lui, dans la misère on il est retombé; mais sans argent pour payer un rédacteur de ses Mémoires, je vous réponds qu'il est incapable d'en écrire autre chose que des sommaires de chapitre et la table des matières.
Pour se venger d'une exécution pareille, autant que possible, il allait disant partout que le Chevalier de Boufflers était d'une laideur intolérable, et c'est une chose dont je ne pouvais convenir. M. de Bouf- Qers n'a pas dans la figure un seul mouvement qui
ne soit digne et noble, intelligent ou spirituel : c'est tout ce qu'on peut demançler à la figure d'un homme^ et même c'est tout ce qu'on peut exiger de la figure humaine.
M. de Craon me disait une fois : — Mais Bouf* fiers a la physionomie d'un, honnête homme et d'un bon Ttvant; qu'est*ce qu*il a donc à parler toujours de la figure de mon neveu, cet abbé périgourdin qui a i'air d'un remords injedé?
Il faut que je vous rapporte un autre épisode de la yie de M. de Talleyrand, qui est beaucoup plus extraordinaire, et qui n'est pas moins difficile a bien expliquer philo8ophi<iuifnenê.
C'était dans les premiers jours d'août 1790, et M. de Talleyrand se trouvait dans sa ville épiacopale, ce qui n'était guère son habitude. On entendit une rumeur épouvantable sur la place de TÉvêché ; on Tint dire au préUt d'Autun que la populace assiégeait la porte de son palais , et M. de Talleyrand commença par aller s'enfermer et se barricader dans une soupente avec M. l'abbé Goutte, son secré* taire {4). Il avait grand'peine à s'expliquer un mou* Tement populaire et d'hostiUté contre un évêque aussi constitutionnel que lui , et comme il était resté sans Grands-Vicaires et sans conseil épiscopal, il aurait été bien empêché de trouver un autre parlementaire ecclésiastique que M. Goutte, qui ne voulait
(4) Le citoyen Jean-Louis Goutte Tut institué par l^assemblée consliiuaiite et fut sacré Évéque constitutionnel de Saône-^ Loire, par M. de TalleyraRd, le 5 avril i79i , afin de le remplacer •ur le fÀ^e d'Aatun. . ( NqU de l'ÉdUewr.)
pas du tout sortir de leur cachette. Il esté Mvoir que cet évéque du Champ-de-Mars inspirait si peu de confiance et avait conservé si peu de crédit sur la conduite politique et les opinions religieuses de ses diocésains, que sa cathédrale était restée, depuis la cérémonie fédérative et tricolore du 44 juillet, absolument sans clergé, sans chanoines et sans lutrin , sans enfans de chœur, sans organiste et même sans donneux d*eau bénite. On n'eu avait pu trouver dans le pays.
Cependant le tumuhe augmentait de la manière la plus effrayante; il était question de briser les grilles, et les valets vinrent dire à leur maître (au travers de la porte) que tout le peuple de la ville et les paysans d'alentour, car c'était un jour de marché, étaient dans la ferme résolution de parler à Monseigneur, à qui, du reste, ils ne voulaient faire aucun mal, car c'était pour lui demander^ à défaut d'autre officiant, puisque toutes les églises de la ville étaient devenues veuves, le secours de son ministère pour exorciser un possédé du diable , un meneux d' loups du Morvan (sorte de vampire). Il était à redouter que ces Bourguignons ne se portassent aux dernières extrémités contre le prétendu maléficier et contre les domestiques de l'Évéché, qu'ils accusaient injustement de ne pas faire parvenir leur requête à Monseigneur. Les bourgeois et les villageois de l'ancien Augustodunum ont toujours eu beaucoup de rapports avec cette peuplade de la Béotie, dont la moitié de la population se croyait sorcière , et dont l'autre moitié se croyait ensorcelée. L'Abbé Goutte alla regarder par une lucarne, et vit au milieu de
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la foule un malheureux hoinme avec les cheyeux bériaaés, les yeux hagards el les mains attachées derrière le dos, qu'on accablait de malédictions atroces et qu'on assommait d'horribles coups; il revint auprès de son maître, et son rapport était alarmant. Les d^ux constitutionnels se concertèrent ; le pillage pouvait être la suite de la violence, et M. de Talleyrand finit par se décider à l'administration de l'exorcisme. Il ne savait comment s'y prendre, mais Tinexpérience ne le fit pas tomber dans l'imprévoyance, et il ordonna de conduire le sorcier dans son cabinet, — Dans la chapelle de l'évéché I s'écria le peuple.— ^Dans la chapelle ! Dans la chapelle ! Ceci n'arrangeait pas du tout le ponlife de juillet, parce que de la chapelle il avait fait faire un gardemeubles, et qu'elle était encombrée par des bois de lit, des transparens nationaui^, des morceaux de guir< landes civiques, des matelas, des drapeaux tricolores et des tables de nuit. Il envoya l'abbé Goutte en né^ gociation, mais le peuple lui députa douze ou quinze représentans qui triomphèrent de sa résistance ; on leur ouvrit la ci-devant chapelle, et l'on convint réciproquement que la cérémonie ne pourrait avoir lieu que sur le perron de l'évéché. M. de Talleyrand se traîna sur le pavé du grand vestibule appuyé sur sa crosse ( on aurait dit un de ces diables affublés d'ornemens épiscopaux , comme on en voit dans les vieilles images anabaptistes); on fait avancer le sorcier, et le patriarche des intrus commence par marmotter du latin de rencontre. — Le bénitier? où est le bénitier? dit-il à l'abbé Goutte. Hélas? mon Dieu, il ne fut pas possible de trouver un bénitier
DE LA MARQGKE DE GRËQUY. 191
danfi les appartemens de ces deux eoclésiastiqoes, et rÉ?6que en?oya chercher cet ustensile indispensable pour exorciser, dans ia sacristie de l'église de Saint-- Lazare. On en rapporta le bénitier des aspersiona dominicales avec son goupillon, mais il ne se trouva pas une seule goutte d'eau bénite dans la cathédrale
d'Autun — ChezM»^ d'Albon , porte St.-An-
dré ! — Chez M""® d'Albon ! cria-t-on dans la foule, allez lui demander de son eau bénite ; elle en aura de la meilleure, M"*' d'Albon! c'est la mère des pauvres ; ce n'est pas une dame comme ça qui resterait sans eau bénite et sans bénitier, non plus!...
On va chez la Comtesse d'Albon , qui ne voulut pas donner de son eau bénite, en disant qu'elle en avait fait venir de Lyon (parce qu'elle ne voulait pas de celle d'un intrus). Si M. de Talleyrand n'avait pas d'eau bénite constitutionnelle, il pouvait en faire 1
Une femme du peuple en apporta , qu'elle avait pieusement et précieusement conservée depuis l'intronisation de M. de Marbœuf, prédécesseur de M. de Talleyrand ; c'est une dévotion du pays. Ce^ lui-ci commença par verser de cette eau dans le bé^ nitier de sa cathédrale ; il y trempa le goupillon pour en asperger le sorcier qu'on avait lait mettre à genoux et qu'on maintenait agenouillé devant cet étrange exorciste. Comme on était obligé de le soutenir pour l'empêcher de tomber à la renverse, cet homme avait le regard inanimé , terne et fixe , ne proférait pas une parole et n'avait pas fait entendre une seule plainte, un seul cri, malgré les brutalités,
in SOUVENIRS
les ootrages et les coups affreux dont on Taccablait. On ne sait pas de quelle sorte d^émotion M. deTalleyrand se dentit troublé; mais il s'évanouit dans les bras de son valet de chambre, en laissant tomber Teau bénite avec le bénitier sur la léte de ce malheureux, qui fit entendre un gémissement lugubre et qui rendit l'âme.
Soit à raison des mauvais traitemens qu'il avait subis, soit par un saisissement de frayeur naturelle, ou par nn effet occulte et sacramentel de l'aspersion ; toujours est-il que ce pauvre diable était tombé raide mort et que son corps avait roulé sur les marches du péristyle épiscopal, avec la mitre, le bénitier et la crosse de M. de Talleyrand qui se démantibula sur le pavé. Ce fut le dernier acte de son ministère ecclésiastique.
Presque tous les prêtres constitutionnels se marièrent l'année suivante. On a yu dans tous les journaux du temps que l'Âbbé Goutte avait épousé la citoyenne Aspasie Samson, nièce du bourreau de Paris, et qu'il eut un procès avec la citoyenne Iphigénie Martin, à laquelle il avait fait une promesse de mariage. On y voit aussi que le ci-devant Évèque de Saône-et-Loire fut condamné à faire des réparations civiques et à payer une indemnité de cinq francs, en assignats, à la citoyenne Paméla Ducroc, parce qu'il avait osé la traiter d'Aristocrate et de Gourgandine. Heureusement que M. de Talleyrand eut la délicatesse de ne pas se marier : pour couronner ses œuvres , il ne lui manquait plus que d'épouser une gourgandine, mais il a eu trop d'es-
SOUVENIRS DE LA MARQUISE DE CRËQUY. 193 prit pour se rendre coupable d'une aussi lâche infamie (4).
Ce sont MM. de Sartiges et de Lezajr-Marnézia, Comtes de Lyon, qui m*ont envoyé le procès-yerbal de cette fonction pastorale en exorcisme.
(I) Le mariage de M. de Talleyrand doit être postérieur à Fépo- (|ue où Tautear écrivait ce paragraphe. Tout en professant et n^ayant jamais cessé de professer, à Pégard de M. de Talleyrand, la même opinion que M™' de Gréquy, Féditeur de cet ouvrage aara soin de faire observer qu^elle s^est trompée sur la délicaUs^e de sentiment et la quantité d ^esprit qu'elle attribuait à ce diplomate.