‹ Souvenirs de la princesse de Tarente 1789-1792Chapitre 10 sur 31 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

Après le départ du Roi et de la Reine, je restai au château avec madame de la Roche-Aymon, sa fille, son fils, Pauline de Tourzel et quelques autres personnes. Dès que madame de Tourzel eut quitté sa nile pour suivre M. le Dauphin, je priai Pauline de me donner sa parole d'honneur de ne pas se séparer de moi. Je lui donnai aussi la mienne. Je ne prévoyais pas alors de quel danger nous aurions à nous sauver ;

je me réjouissais du départ du Roi; je Favoue, à la honte de mon jugement, je crus que cette démarche pourrait être de quelque utilité. Le Roi sorti du château et allant se livrer à TAssemblée, je voyais la paix faite et le danger éloigné ; je ne doutais pas qu*il ne revint bientôt. Je me retirai dans Tappartement de M. le Dauphin, pour voir le Roi traverser le jardin ; je les suivis des yeux tant que je pus, en formant mille vœux. Je fus ensuite dans la chambre du Roi, dans le cabinet, je revins dans la chambre ; j*errais toujours, car j'étais inquiète. Enfin, un officier de gendarmerie vint nous annoncer que le Roi, étant arrivé à l'escalier de la terrasse des Feuillants, après avoir été couché en joue de loin, dans le chemin, avait trouvé une si grande foule qu'il n'avait pu monter l'escalier, a A bas le Roi ! A bas le Vélo ! Point de femmes ! » criait tout le peuple. Une députation vint chercher le Roi et permit à la Reine d'entrer. Elle fut à la barre, le Roi à côté du président. Le Roi dit qu'il venait à l'Assemblée pour éviter au peuple un grand crime. L'Assemblée ne pouvant délibérer devant lui, il fut renvoyé à la barre, ensuite renfermé dans sa première prison, la loge du Logographe.

Nous retournâmes dans l'appartement de M. le Dauphin, où nous nous fixâmes ; il y avait environ deux heures que le Roi était à l'Assemblée, et il n'était pas vraisemblable qu'il revtut sitôt. Je parlais de l'absence du Roi avec le duc de Choiseul, je m'en inquiétais et m'en tourmentais. Il me dit : «r Je ne serais

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pas étonné qu'il ne revint pas avant huit heures du soir. » Il dit cela du ton d'un inspiré ; il me mit en colère, et cependant je fus vivement frappée. Dans la même seconde, je le fus un peu plus encore : j'entendis le premier coup de fusil ; toutes nos malheureuses têtes partirent. Où se réfugier ? Où se cacher ? Nous recommençâmes à errer dans les escaliers. Partout des coups de fusil, des coups de canon sifQaient à nos oreilles. J'ai vu mettre le feu à un canon dans la porte des Princes. J'étais dans la direction ; je me crus tuée. Je ne quittais toujours pas ma Pauline. Enfin, je suppliai ces dames de se fixer dans un endroit quelconque ; je voyais toujours le canon ; nous choisîmes la chambre de la Reine. Un de ses gens vint nous dire qu'on s'embrassait dans la cour et qu'on faisait la paix ; mais dans le même instant, les fusils recommencèrent à tirer plus fort que jamais. Nous avions avec nous quinze femmes, dont la plupart étaient dans un état horrible. Je priai qu'on fit sortir les hommesj qui arrivaient de tous côtés dans notre retraite et qui n'étaient utiles à rien qu'à nous exposer davantage. Nous nous assîmes toutes contre les murs et nous attendîmes ce que le ciel voudrait faire pour nous. Moi, j'étais toute résignée et je croyais toucher à mon dernier moment.

L'appartement fut forcé; nous nous éloignâmes d'une chambre et nous fûmes dans le salon. Bientôt les coups de haches, de crosses de fusil, se font entendre à la première porte. J'envoyai un valet de pied de la Reine ouvrir toutes celles qui nous sépa-

raient des brigands. A l'instant, la chambre en fui remplie. « Des armes et des Suisses ! » criaient-ils avec fureur. « Vive la Nation ! » Je m*étais retirée dans le fond de la chambre avec Pauline et madame Thibaut, femme de chambre de la Reine ; j*étais associée aux plus braves, et cependant nous tremblions jusqu'à mourir. Un homme, d'une figure atroce, s'écria : c Point de mal aux femmes ! Des armes et des Suisses !» Je ne perds pas un instant ; je saisis cet homme par le bras et je lui dis : «r Voilà une jeune dame, une vieille et moi à qui vous allez donner tous vos soins et vous resterez avec nous. » Il me donna la main, cria : « Vive la Nation ! » Nous ftmes un quatuor de bénédictions pour la Nation, dont trois parties n'étaient pas d'accord. A côté de moi, un homme travaillait à charger son fusil ; il déchira sa cartouche ; je priai mon gardien de l'empêcher de tirer, en lui disant qu'ils étaient absolument maîtres de l'appartement et qu'ils pouvaient faire tout ce qu'ils voulaient. — Il alla lui taper sur l'épaule : < Camarade, ne tire pas. » — L'autre cessa à l'instant ; toutes les dames partirent et je n'en revis aucune. Je pris le garde par un bras, Pauline par l'autre, je sortis du salon de la Reine. Dans la salle à manger, je vis un homme très bien mis casser la lanterne d'un grand coup de bâton ; la glace de la cheminée était en poussière. Sous la porte, je trouvai le corps de ce malheureux homme que j'avais envoyé pour ouvrir le passage aux brigands. C'était un des meilleurs sujets et des plus attachés à la Reine. Dans l'antichambre, il y

avait deux de ces misérables qui mettaient en pièces à coups de sabre un habit de livrée. Enfin, je sortis de Tappartement, je descendis et je me trouvai dans le jardin.

Dans un espace de cent pas, je vis quatre ou cinq Suisses étendus. Arrivée sur le quai avec Pauline, notre brigand nous quitta. Tous les chemins me parurent si couverts de monde que je n*osais en choisir aucun. Enfin, j'aperçus un petit sentier de terre entre le mur du quai et la rivière. Je n'avais plus bien ma tête, et je ne pensais pas que, s'il n'y avait personne sur ce chemin, je ne serais pas moins vue de tous côtés. Pauline consentit à le suivre ; nous descendîmes l'escalier ; je rencontrai un canonnier ; je le priai de venir avec nous; j'avais assez de peur, moi seule avec Pauline. Je lui dis que nous sortions du chftteau; il nous promet assistance. La moitié du chemin se passe bien, à l'exception que je m'avise de lui demander des nouvelles du Roi. Cette question lui parut fort suspecte, c Pourquoi demandez-vous des nouvelles du Roi ? Vous sortez du chftteau, vous en savez mieux que moi ! » Je lui répondis que le Roi était à l'Assemblée depuis plus d'une heure et demie.

Au milieu du chemin, il y avait une petite maison habitée par des bateliers. Ces deux femmes et ce canonnier leur parurent suspects. On se jette sur le canonnier, on le désarme. Un homme se met à genoux, arme son fusil, et à dix pas, pas plus, nous couche en joue. Je n'ai jamais eu plus peur certainement. On nous suivait par notre même chemin ; de dessus le quai, on

criail après nous : « Il faut les tuer ! D*où viennentelles ? Elles se sauvent du château ! • Les hommes avaient cinq ou six fusils braqués sur nous ; de l'autre côté de la rivière, on nous suivait aussi. Jamais on n'a été dans une si mauvaise et si inquiétante position. J'eus à peine le temps de me demander ce qu*il fallait faire * ; heureusement on se mit à parlementer et nous fûmes sauvées. Deux hommes s'emparèrent de Pauline ; elle allait devant moi ; je ne voulais pas la perdre de vue. Remontées sur le quai, nous fûmes rencontrées par une autre troupe. — « Où allez-vous, camarades ?» — c Ramener ces dames chez elles. » — Le canonnier prit la parole : « Elles sortent du château et celle-là m'a demandé des nouvelles du Roi ; il faut les mener au corps de garde de la porte Saint- Honoré. » Nous voilà traversant la place Louis XV, par un soleil et une chaleur comme je n'en ai jamais senti. Tout le long de la place, nous vîmes des Suisses étendus sur le pavé ; les gens qui nous suivaient étaient couverts de sang. Je souffrais l'impossible. Arrivées au bout de la place de la rue Royale, ces misérables, qui ne faisaient que tuer depuis deux heures, nous firent détourner de plusieurs pas pour nous faire passer derrière une batterie qui faisait face à la porte des Tuileries dite de l'Orangerie et dont les canons étaient chargés.

1. Madame de Tarente omet une circonstance qui a été racontée ensuite par mademoiselle de Tourzel, devenue comtesse de Béam. Lorsqu'elles furent couchées en Joue, madame de Tarente se plaça devant sa jeune compagne et dit à ces monstres : « Ménagez cette Jeune personne, qui m*a été confiée par sa mère; Urez sur moi. »

Tout le long de la rue Royale, nous vtmes des corps morts, Suisses et autres, des chevaux aussi. Le corps de garde, porte Saint-Honoré, était fermé ; il fallut traverser le boulevard ; tout le monde était armé d*une manière effrayante. Il y avait jusqu'à des broches de cuisine. On portait aussi des petits morceaux de livrée du Roi, d'habits bleus au bout de longs bâtons. Paris faisait horreur. Enfin, nous arrivâmes rue Neuvedes-Capucins, à la section. On fit une ou deux questions et on nous dit que nous avions bien fait de sortir du château et qu'on nous conseillait de ne pas aller dans ce moment dans la rue. Un homme que je ne connaissais pas me proposa d'entrer chez lui. J'acceptai avec reconnaissance, et nous nous trouvâmes chez les meilleures gens du monde. Us étaient les commis des contributions publiques, et nous étions dans les bureaux de ce département. Nous eûmes là des nouvelles du Roi : TÂssemblée avait prêté un nouveau serment devant Sa Majesté et le Roi n'y était pas nommé. On me laissa envoyer chez ma mère. Pauvre Pauline ! elle n'avait pas la même consolation. A deux heures, ces messieurs nous ramenèrent chez moi; nous fîmes le même chemin par la même chaleur. Je retrouvai ma mère ; ce n'était pas la dernière inquiétude que je devais lui donner.

J'envoyai tout de suite à l'Assemblée dire à madame de Tourzel que sa fille était chez moi. On vint, tout le jour, me donner beaucoup d'avis et m'engager à la prudence. Je n'osai pas même mener Pauline à madame de Leyde, conune nous en étions convenues.

Le soir, sa mère écrivit un billet par lequel elle ordonnait qu'elle y allât. Je Ty menai le lendemain matin, et le lundi, 13 août, elle était venue déjeuner chez moi, quand son frère vint la chercher pour la mener à l'Assemblée. Elle devait aller s'enfermer au Temple avec le Roi et la Reine. Je ne puis dire ce qui se passa alors en moi ; je n'eus le courage ni de partager sa joie, ni de lui dire adieu. Je restai abtmée de chagrin, n'osant ni l'envier, ni me plaindre, mais je sais que j'aurais donné la moitié de mon existence pour la suivre. J'écrivis à la Reine ; je n'osai écrire : Adieu, mais mon cœur le prononçait et c'en était bien un. — Je restai chez ma grand'mère ; je ne pensais qu'à la Reine, aux moyens de la rejoindre, et il n'y en avait aucun à employer. Le lendemain du départ de Pauline, elle m'écrivit un petit billet. C'est la dernière fois que nous pûmes communiquer; je ne sortais presque pas ; je me trouvais si extrêmement malheureuse que tout m'afQigeait. Je voulais souffrir ; chez moi, j'étais trop bien. J^avais des gens pour me servir et la Reine n'en avait plus. Elle était en prison, je voulais aussi y être ; on peut comprendre toutes les idées qui assiégeaient ma pauvre tête ; enfin, je n'avais plus une autre idée que la prison. Jamais on n'a souhaité si ardemment d*y aller. Le samedi soir, j'allai voir la duchesse de Choiseul ; nous ne parlâmes que de la Reine ; elle chercha à me faire entendre raison sur ce qu'elle appelait ma folie. Elle me disait : c De quelle utilité cela sera-t-il pour elle ? Si elle le sait, elle aura un chagrin de plus. » J'entendais cela, mais je voulais

aller en prison. Je retournai chez moi et je n'y demeurai pas longtemps libre.

Ma Neuvainb. — Arrestation. — Interrogatoire

et prison.

Après la journée du 10 août, j'avais repris chez la duchesse de La Vallière, ma grand'mère, l'appartement que j'y occupais avant d'habiter le château.

Le dimanche 26, j'étais sortie à huit heures du matin pour aller entendre la messe à l'Abbaye-aux- Bois. Sur les dix heures environ Je rentrais chez moi avec la duchesse de Maillé. A cent pas de l'hôtel, une bouquetière» qui s'était établie au coin des rues de Bourgogne et de Saint-Dominique, vint dire à mon laquais que la maison était remplie de gardes nationales et qu'il fallait m'en prévenir. Sur cet avis, j'hésitai un moment si je rentrerais : je ne pouvais douter que c'était à moi qu'on en voulait, mais, n'étant pas préparée à cet événement, ma retraite devenait bien difQcile, pour ne pas dire impossible. Je pris donc mon parti et, me présentant à la garde, je questionnai quelques soldats sur le motif qui les avait

amenés. A peine me répondirent-ils ; je demandai le chef (cétait un commissaire de la municipalité, nommé Lamory). Il me montra un papier qui m*instruislt suffisamment. L*ordre portait d'arrêter madame de Tarente, ci-devant princesse, et de la conduire à la municipalité pour y être interrogée.

On mit donc le scellé, avec une exactitude qui employa beaucoup de temps, et, lorsque tout fut clos, on y nomma un gardien. Madame de Maillé, qui ne m'avait pas quittée depuis le moment de mon arrestation, se rendit dépositaire de quelques papiers que j'avais dans ma poche, et ses soins pour moi, qui avaient été ceux de la plus tendre amitié, ajoutaient encore au chagrin de me séparer d'elle. Cependant ma mère qu'on avait fait avertir sans que je l'eusse ordonné, accourut auprès de moi. Quelle entrevue ! et comment exprimer tout ce que je sentis dans un pareil moment ! J'eus la force de résister au mouvement qui m'entraînait auprès de ma grand'mère. J'avais à ménager son âge et sa santé ; je voulus lui épargner cet adieu et je partis sans la voir.

Je montai dans ma voiture, avec le commbsaire de la municipalité et deux de la section pour me rendre à la mairie. La garde qui s'était emparée de la maison se retira à l'instant où j'en sortais. Je fus menée au comité de surveillance et de salut public. Je ne fus d'abord admise que dans l'antichambre. J'attendis trois heures que le dîner de ces messieurs finit. Plusieurs d'entre eux, sans prendre garde à moi, passaient et repassaient sans cesse. Je me plaignis à

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plusieurs reprises de la manière dont on me faisait attendre. Je demandai qu'on hâtât le moment de m*interroger : on me répondit assez mal, ou point du tout. Enfin, un des membres du comité (M. Chancy, sur lequel j'aurai occasion de revenir souvent), ne trouvant apparemment aucune bonne excuse à donner, s*en tira par une mauvaise plaisanterie dont il eut l'air très satisfait : il me répondit que je ne trouverais parmi eux que d'honnêtes sans-culottes. Je répliquai avec humeur que, pour ce qu'on avait à me dire, il était inutile de me retenir si longtemps. — c Vous vous trompez, madame de Tarente, on vous demandera plus de choses que vous ne pensez. »

Cependant, je recommençai mes plaintes et je hasardai de lui dire, (car il m'inspirait déjà moins de répugnance que les autres ; on verra que c'était un pressentiment ;) je lui dis donc que tout cela m'ennuyait beaucoup, que cette attente était aussi ridicule pour eux que désagréable pour moi, et qu'enfin, leur dtner étant fini, je ne pensais pas qu'ils eussent rien de mieux à faire que de m'interroger. Je ne sais si ces instances, prononcées d'un ton décidé, produisirent quelque effet sur l'esprit de ces messieurs, mais, peu de minutes après, je fus introduite dans leur antre. J'avoue qu'en y entrant, je me sentis saisie d'effroi.

La chambre est un carré long ; il y a une fenêtre au bout et une autre sur le côté. Au milieu était un bureau couvert de papiers. A l'extrémité, sous la fenêtre, était assis, seul à une table, un des membres du Comité qui écrivait, quand il ne me faisait pas l'hon-

neur de me regarder. Sur la longueur et à ma gauche, il y avait une autre table à laquelle siégeait le secrétaire qui posait les questions. On m'avait fait asseoir presque à la porte, au bout du bureau, sur lequel je pouvais m'appuyer. Ces messieurs en occupaient les deux côtés, et j*en avais un à ma droite, dont le regard me glaçait d'épouvante.

L'interrogatoire dura plus de deux heures ; il porta en entier sur la Reine, sur madame la princesse de Lamballe, sur madame de Tourzel et sur les personnes qui étaient au chftteau, la nuit du 9 au 10 août.

Dans la foule de questions qui me furent faites, il y en avait de si insignifiantes, d'autres si ridicules, qu'elles ont pu échapper à mon souvenir, et je ne peux retrouver ici que celles dont l'importance ou la perfidie s'est gravée dans ma mémoire.

Interrogée : Quel est son nom et ses qualités.

A répondu : S'appelle Louise-Emmanuelle de Chastillon de Tarente.

Interrogée: Depuis quand elle a vu madame de Lamballe, avant le 10 août.

A répondu: Qu'elle a dîné chez elle le 9, qu'elle y a passé la journée, qu'elle y a joué au trictrac avec elle toute la soirée.

Interrogée : Qui a dtné chez madame de Lamballe.

A répondu: Des personnes de ses amies.

Interrogée : Qui sont ces personnes.

A répondu: Qu'elle ne se souvient pas de leurs

noms.

Alors messieurs du Comité me témoignèrent toute

leur indignation de ce que je ne voulais pas nommer les personnes. Peu accoutumée à feindre et à avoir rien à cacher, je dis étourdiment que» réellement, je n*en savais rien, puisqu y dtnant souvent et toujours avec les mêmes personnes, je ne me souvenais pas de celles qui y étaient ce jour-là plutôt qu*un autre.

On ne trouva pas que cela fût vraisemblable : je persistai. Sur cela, Thomme au mauvais regard, qui siégeait à ma droite, (M. Martin, qui fut constamment le pliis acharné de mes ennemis), insista, avec un plaisir inouï, pour qu'on revint sur la question: il espérait par là me faire nommer les personnes, et il dicta ainsi :

Interrogée : Sur ce qu'elle convient qu'elle dtne souvent chez madame de Lamballe, avec les mômes personnes, sommée de les désigner nominativement et de répondre : qui était à sa droite, qui était à sa gauche.

A répondu : Madame de Lamballe était à ma gauche; à ma droite, je ne m'en souviens pas.

J'avais moi-môme tendu le piège, mais je ne m'y laissai pas prendre. J'aimai mieux paraître inconséquente, et me voir accusée de manquer de bonne foi que de compromettre un autre en le nommant, et je serai justifiée d'avoir eu le courage de me taire et de m'exposer à souffrir, puisque je n'aurais pu nommer que messieurs de Choiseul et de Vioménil. En entendant ma réponse, M. Martin se lève ; il était pôle de colère et, d'une voix terrible, accompagnée d'un geste menaçant, il essaya de m'intimider en disant : c Vous

voulez donc éprouver le sort de mesdames de Lamballe et de Tourzel? Si elles avaient voulu dire ce qu'elles savaient, elle seraient en liberté : leur résistance les a perdues ; la vôtre, madame, vous perdra de même. » — A ce discours, M. Chancy avait ajouté : < Un seul a eu de la boniie foi (c*est M. Hûe, huissier de la chambre, dont il voulait parler) ; il a été remis en liberté ; il a voulu retourner au Temple, on l'en a laissé le matlre. » — Je ne répondis pas un mot. Les menaces qu*on m'avait faites m'apprenaient à connaître les gens auxquels j'avais affaire et je m'observai davantage.

Interrogée : Quelle a été la conversation pendant le dtner.

Cette question fut une de celles qui m'ont le plus embarrassée. Il n'y avait pas eu de conversation générale; d'ailleurs j'étais arrivée à moitié du dtner. Cependant il fallait répondre une chose quelconque à des gens déjà courroucés contre ma mauvaise mémoire.

A répondu : Qu'on avait beaucoup parlé du message de M. Rœderer à l'Assemblée nationale, lorsqu'il était venu lui annoncer les troubles qui se préparaient et qui pourraient éclater dans la nuit, si l'Assemblée ne prenait pas les mesures nécessaires pour les arrêter.

Interrogée : Quel est l'effet que cette nouvelle a produit sur les personnes qui étaient à dtner.

A répondu : Qu'elle n'avait vu que craintes pour la famille royale et inquiétudes pour la tranquillité publique.

Interrogée : Si on ne 8*était pas entretenu des moyens de défense et si on ne les avait pas calculés.

A répondu: Qu'elle n'avait rien entendu dire qui eût rapport à cela.

Les questions devenaient plus pressantes; elles demandaient des réponses moins équivoques» et cependant elles se faisaient coup sur coup. Tout le monde parlait à la fois ; c'était un bruit à devenir sourd. Chacun disait son avis sur la manière dont je répondais. On voulut absolument que je parlasse dans le sens qui convenait à leurs vues, et, pour les forcer, tous les moyens devenaient bons. On se réservait en dernier celui de me faire peur ; on se contenta pour le moment de chercher à m'embarrasser, et l'on y réussit si bien que je ne savais plus ce que je disais; il me resta pourtant assez de tête pour juger de ma mauvaise position. Je fis rayer d'autorité une réponse dont je n'étais pas contente, car elle n'avait pas le sens commun; je demandai du silence et je leur dis: < Votre projet, messieurs, n'est pas de me troubler ; je le suis cependant autant qu'il est possible, je vous en fais l'aveu, et comme sûrement ce ne peut être votre intention, je vous demande quelques moments de tranquillité. » — Tous se turent : cinq ou six minutes s'écoulèrent et l'on reprit ainsi :

Interrogée : Si madame de Lamballe n'avait pas vu la Reine dans la journée du 9, soit dans les appartements de la Reine ou dans le sien.

A répondu : Qu'elle n'a pas quitté madame de Lamballe de toute la journée ; que, le soir, elle est

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montée avec elle chez le Roi et qu'elle n*a pas vu la Reine.

Interrogée: Si elle-même n'a pas vu la Reine dans la journée du 9.

A répondu: Que non.

Interrogée: S'il n'y avait pas d'officier Suisse à dîner chez madame de Lamballe» et si elle n'en avait pas vu chez elle dans la journée et la soirée du 9.

A répondu: Qu'elle n'en avait pas vu chez madame de Lamballe.

Interrogée: A quelle heure elle est montée dans l'appartement du Roi.

A répondu : A minuit.

Interrogée : Quelles sont les personnes qui ont passé la nuit dans l'appartement du Roi. Sommée de les désigner nominativement et de se recueillir pour donner sa réponse.

Je pouvais nommer cent personnes ; mais j'étais bien résolue à n''en nommer aucune. Je me recueillis donc un moment. Dans ce court intervalle, un de ces messieurs, voulant se montrer plus humain, me dit, d'un air qull aurait bien voulu que je prisse pour celui d'un bon homme : « C'est bien désagréable ; je conçois que votre délicatesse souffre ; mais, pour peu que vous le vouliez, vous serez bientôt débarrassée de nous. »

A répondu: Qu'elle avait vu chez le Roi plusieurs personnes de la maison, les ministres, quelques officiers municipaux et M. Rœderer.

A ce nom, messieurs du Comité voulurent bien s'occuper de lui, et s'expliquèrent sur son compte, de ma-

nière à ne laisser aucune espèce de doute sur le mépris dont il est également couvert dans l'un et l'autre parti.

Interrogée : Si MM. de Mailly S de Puységur et de Vioménil n'étaient pas dans le cabinet du Roi.

A répondu : Qu'elle n'en sait rien.

Interrogée : Qui a suivi le Roi, lorsqu'il est descendu faire la revue dans les cours et dans le jardin, et si on n'a pas crié : Vive le Roi ! Vive la Reine ! Au diable la Nation !

A répondu : Qu'elle ne sait pas qui a suivi le Roi ; qu'elle n'a pas entendu crier : Vive la Reine !

Interrogée ; Si M. Rœderer n'a pas donné l'ordre de repousser la force par la force.

A répondu : Qu'elle l'ignore.

Interrogée : Pourquoi elle a passé au chftteau la nuit du 9 au 10 août.

A répondu : Parce qu'elle le croyait aussi sûr que tout autre endroit, et que d'ailleurs elle y logeait.

Interrogée : Pourquoi elle croyait le chftteau si sûr : qu'elle en connaissait donc les moyens de défense.

A répondu : Qu'elle n'en avait aucune idée, mais que, comme dame du Palais de la Reine, elle était restée cette nuit près de Sa Majesté.

C'est alors qu'ils eurent l'air d'apprendre que j'étais dame du Palais et ils ajoutèrent à mon nom ce titre, qui y avait été oublié.

Interrogée : Si elle a vu le Roi et la Reine partir

1. Augustin-Joseph de Mailly, marquis d*Haucourt, maréchal de France, mort sur Tëchafaud révolutionnaire, à Arras, le 23 avril

pour l'Assemblée et quelles étaient les personnes qui les y ont suivis.

A répondu: Qu'elle n'était pas alors avec Leurs Majestés et qu'elle n'avait rien vu.

A cette réponse, messieurs du Comité voulurent encore suspecter ma bonne foi, et cependant je n'avais dit que la vérité. Mais M. Martin, qui portait toujours la parole, lorsqu'il s'agissait de faire d'insidieuses observations, me dit: « Vous êtes donc bien peu curieuse ; car la simple curiosité aurait dû vous faire approcher. » — Je lui répondis que, n'ayant pas reçu l'ordre de la Reine pour la suivre, je n'avais pas cherché à voir les personnes qui avaient été plus heureuses que moi, en restant auprès d'elle.

Interrogée : Pourquoi elle était restée au chftteau depuis le départ du Roi.

A répondu : Qu'elle avait cru de son devoir d'y attendre le retour de la famille royale ; qu'elle avait espéré que la démarche du Roi, en se rendant à l'Assemblée, allait ramener l'ordre dans la ville et au château ; que le Roi, qui n'avait pas dû présumer l'impossibilité d'y rentrer, avait dû nécessairement y laisser les personnes attachées à son service ; qu'elle y était restée sans crainte, et qu'elle n'avait commencé à être avertie de son danger personnel, qu'en entendant les premiers coups de fusil.

Interrogée : Où elle était quand on a commencé à tirer et si les Suisses n'ont pas tiré les premiers.

A répondu : Qu'elle était dans l'appartement de la Reine et qu'elle n'avait rien vu.

Interrogée : Comment elle était sortie du château.

A répondu : Qu'elle avait été sauvée par des citoyens qui l'avaient conduite sur le quai.

Pendant ces dernières questions sur le départ du Roi, sur l'attaque du château, sur la durée du feu, les membres du Comité s'agitaient avec fureur. Un d'entre eux, après avoir célébré la générosité du peuple, s'emporta en invectives atroces contre le Roi ; rien ne fut épai^né : jurements, menaces, imprécations, projets effrayants de vengeance, de supplices pour le punir de tous ses crimes ! — « Il avait voulu faire égorger le peuple, assassiner tous ceux qui étaient à son service ; il n'avait pas même épargné les femmes. » — Tous les autres se joignirent à lui, et pendant une demi-heure que dura cet accès de rage, on ne peut imaginer tout ce que j'ai entendu.

Abîmée de douleur, cachant dans mes mains mon visage baigné de larmes, et n'osant regarder, ni proférer une seule parole, je dévorais mon tourment; mais, cherchant à rasseoir mes idées, je saisis le moment où leur fureur commençait à se calmer et je leur dis, d'une voix étouffée, que la preuve même des intentions pacifiques du Roi était celle d'avoir laissé les femmes au château ; car qu'aurait-il gagné à les faire assassiner ? — A cette observation, toute simple qu'elle était, pas un d'eux ne put répondre, et le silence se rétablit.

Interrogée : Depuis quand elle a vu madame de Tourzel.

A répondu : Qu'elle l'avait vue le 9 au déjeuner.

Interrogée : Qui était au déjeuner et ce qu'on y avait dit.

A répondu : Que madame de Tourzel y était et qu'on avait parlé de choses si indifférentes qu'elle ne peut pas s'en souvenir.

Un de ces messieurs me dit d'un air très fin : c Un jour comme celui-là, madame, on ne doit pas avoir dit un mot dont on ne se souvienne. On voit bien que vous ne voulez pas faire connaître le sujet de la conversation. » — J'observai que ce jour*là, qui était le 9 au matin, on était encore assez tranquille au chftteau pour pouvoir y parler d'autre chose.

Interrogée : Depuis quand elle a cessé d'avoir des relations avec mesdames de Lamballe et de Tourzel.

A répondu : Depuis la journée du 10.

La prudence qui me prescrivait de ne compromettre personne m'avait dicté cette réponse, qui n'était pas vraie, puisque j'avais continuellement reçu des billets pendant les trois jours que la famille royale fut à l'Assemblée, et même un du Temple, que Pauline de Tourzel me fit parvenir.

Interrogée : Si elle avait eu connaissance du départ du Roi, l'année précédente, et s'il ne lui avait pas été proposé d'être du voyage de Varennes.

A répondu : Qu'elle n'avait eu aucune connaissance du départ, et qu'il ne lui avait été fait aucune proposition sur le voyage.

Cette question fut la dernière qu'on me fit ; on me lut mon interrogatoire et on me fit signer.

Pendant que ces messieurs restaient à délibérer sur

ce qu'ils feraient de moi» on m'avait ramenée dans la chambre où j'avais attendu si longtemps. J'étouffais, j'avais besoin de respirer. Je courus au corridor. Le matin/ on m'avait permis d'y aller; le soir, on m^en refusa l'entrée. J'eus beaucoup de peine à l'obtenir ; cependant j'étais environnée de gardes et autant surveillée qu'un prisonnier peut l'être. Mais quel fut mon étonnement et ma joie d'apercevoir mon beau-frère, à l'autre extrémité du corridor, à l'instant où j'y entrais ! Je courus à lui en l'appelant « Mon frère », et cet empressement ayant paru suspect, il devint, dans le second interrogatoire que je subis -le lendemain, le sujet de dix ou douze questions, plus impertinentes les unes que les autres ; et lorsque ensuite on me conduisit à l'Abbaye, il alla prendre ma place à l'interrogatoire. Il y fut plus heureux que moi, car on le remit en liberté, mais il n'en profita que pour me servir avec toute la chaleur de l'amitié.

Une demi-heure s'était écoulée lorsqu'on vint m'jBinnoncer que je pouvais demander ma voiture et que j'allais être reconduite chez moi pour la levée des scellés. Je n'en avais aucune inquiétude, rassurée par la précaution que j '.avais prise de brûler jusqu'aux papiers les plus indifférents. Je montai dans ma voiture avec le secrétaire (M. Chancy), M. Martin, le plus .malveillant de ceux qui composaient le Comité, et un gendarme national. Ne pensant qu'au bonheur de me retrouver au sein de ma famille, j'imaginais qu'après Texamen de mes papiers, j'allais être débarrassée de tous ces importuns. Arrivée chez ma grand'

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mère, on me laissa^ monter chez elle, mais je ne pus entrer dans sa chambre qu'avec le cortège d*un prisonnier. Le gendarme s'assit familièrement dans un fauteuil ; M. Martin ne dit pas un mot et eut constamment le chapeau sur la tôte ; M. Chancy fut très poli, parla debout et le chapeau à la main.

On vient avertir ces messieurs que les commissaires de la section dont ils avaient besoin venaient d'arriver. On me fit descendre. Le secrétaire commença le procès-verbal. On me demanda ce qu'on allait trouver chez moi. Je répondis qu'on n'y trouverait que la correspondance, de deux de mes amies, antérieure à la révolution, des papiers publics, le Journal des Jacobins^ celui de Brissot, de Gorsas, la Gazelle de Paris, Y Ami du Roi. — Il me fut facile de remarquer que ces deux derniers me faisaient tort dans l'esprit de ces gens-là, mais je leur dis en riant qu'il fallait bien connaître les opinions de l'un et de l'autre parti. M. Martin fit la grimace. On me demanda ensuite si je n'avais pas de correspondance avec aucun émigré (la plus grande partie de la famille de mon mari'était émigrée ; plusieurs de la mienne l'étaient aussi.) Je répondis que non. On commença la levée des scellés par un grand carton dans lequel on trouva mes journaux et quelques brochuI^es aristocratiques qui fournirent à ces messieurs l'occasion de placer quelques mots pleins de zèle et de patriotisme. Au fond de ce carton ils trouvèrent le Missel de Parist en je ne sais combien de volumes : au premier qui tomba sous la main de M. Martin, il le rangea avec indifférence ; au second, un air sardonique vint

encore enlaidir ses traits, mais au troisième, il ne put contenir son insolence, et il me dit: c C'est ici comme au Temple, où il en faut tous les jours un nouveau à la sœur de Marie-Antoinette.» — Ensuite il passa à mon. secrétaire ; il avait pris une chaise et s'en était approché au plus près qu'il avait pu. Quatre bougies l'éclairaient et ne suffisaient pas ; il s'était saisi des papiers qu'il avait trouvés ; il les remuait, les retournait ; ses mains n'allaient pas assez vite au gré de sa méchanceté. Je lisais dans ses yeux l'ardeur à découvrir un complot, et le dépit de ne rien trouver. Je le regardais, dans le silence de la colère. J'aurais voulu l'anéantir d'un de mes regards.

Pendant que ce méchant homme procédait avec un pareil acharnement, M. Chancy s'était emparé des lettres dont j'ai parlé, et en faisait une rovue très superficielle, lorsque, tout à coup, M. Martin, me montrant un papier qu'il venait de saisir, me dit, d'un ton de voix effrayant :

< De qui, madame, est ce billet? »

Réponda : « C'est de madame de Lamballe. »

€ D'où IVt-elle écrit?»

(c De l'Assemblée. »

« Voilà donc comme vous n'avez pas de correspondance avec ces dames depuis que vous en êtes séparée! •

J'avais bien reconnu le billet entre ses mains. Je demandai à le voir : on me le donna (heureusement il n'y avait pas de date). Je dis qu'il avait été écrit le 10; ce qui se trouvait conforme à mon interroga-

toire. Ce violent inquisiteur trouva encore un billet de M. de Tourzel à sa sœur.

« Pourquoi, dit-il, un billet adressé à mademoiselle de Tourzel se trouve-t-il dans vos papiers? »

(c Parce qu'elle a passé avec moi la journée du 10, et qu'apparemment, elle à reçu le billet dont je n'avais aucune connaiissance. »

« De qui sont ces trois lettres, datées de Bruxelles? Madame, cependant, nous avait assuré qu'elle n'avait point de correspondance avec les émigrés. »

Pendant qu'il parlait, je reconnaissais entre ses mains trois lettres de ma sœur que je savais bien ne renfermer que des témoignages d'amitié ; mais elles avaient malheureusement échappé à la recherche que j'avais faite de mes papiers. Je répondis :

« Elles sont de madame de Crussol, ma sœur. »

«t Madame veut-elle bien les signer ?» — Je les signai et M. Martin, avec une joie insultante, mit ces lettres dans sa poche.

Successivement on rompit les scellés, et cette opération touchait à sa fin, lorsqu'on vint dire à mon beaufrère qu'il fallait me préparer à retourner à la mairie. Ma patience était à bout, mes forces étaient épuisées et la résignation commençait à me manquer.

On vint avertir pour le souper. Lorsqu'on fut sorti de table, M. Chancy entra dans le salon et s'adressant à moi :

« Comment vous trouve^vous, madame de Tarente ? »

a Assez bien, monsieur, à la fatigue près. »

c Cela n*est pas possible» madame, vous venez de vous trouver mal. »

J'avoue que, me méprenant à son intention, je crus que cet homme voulait m'insulter. C'était trop d'ajouter encore l'ironie à tout ce que j'avais souffert, et d'un ton d'humeur :

< Je suis très bien, monsieur, ^'e vous le répète. »

Alors il me dit en baissant la voix : c II faudrait que vous revinssiez le soir à la mairie, vous êtes fatiguée et je désire vous éviter la peine d'y passer la nuit. » (Et d'un ton plus haut) :

« Restez chez vous, madame ; nous y laisserons le gendarme qui vous a amenée, et demain on vous redemandera. »

J'acceptai ; on fit ensuite la lecture du procès-verbal, on le signa pour moi à cause de ma maladie, et ces messieurs, en se retirant, m'annoncèrent qu'ils m'enverraient chercher le lendemain.

Je restai dans cette triste attente qui me tint éveillée toute la nuit : j'étais encore tourmentée d'inquiétudes sur le billet que Pauline de Tourzel avait oublié chez moi et qui pouvait compromettre son firère; dès le matin j'avais envoyé l'avertir, on ne l'avait pas trouvé chez lui ; le hasard me l'amena. Je lui racontai comment on s'était emparé de son billet, je lui rapportai ce qu'il contenait, et je le pressai de se retirer au plus tôt, dans la crainte qu'on ne revint chez moi, pendant qu'il y était encore. Je n'avais plus entendu parler de mon garde : il n'avait pas quitté la cuisine, qui lui parut toujours le meilleur poste de la

maison : j'avais ordonné qu'on le nourrit bien et qu'on lui donnât tout ce qu'il demanderait. Vers une heure» l'inquiétude le prit» il voulut s'assurer si j'étais dans mon appartement ; je lui donnai ma parole que je ne sortirais pas et que» s'il prévoyait que ces messieurs dussent tarder à venir» il pouvait lui-môme et en toute sûreté vaquer à ses affaires ; mais il me répondit franchement qu'il se trouvait bien où il était et qu'il y resterait.

La matinée se passa sans que je reçusse aucune nouvelle du Comité. Ma mère ne m'avait pas quittée ; ses amis et les miens vinrent me voir : un d'eux s'offrit pour m'accompagner à la mairie.(c'était M. d'Anlezy). Quelque sensible que je fusse à ce témoignage d'attachement» mon sort me paraissait alors si incertain» que j'aurais voulu lui sauver le désagrément de me conduire jusques à la prison» que je commençais à regarder comme inévitable ; mais» voulant en môme temps éviter à la sensibilité de ma mère le pressentiment que j'en avais» je me décidai à accepter ses offres.

On venait de se mettre à table» lorsqu'un garde arriva» portant l'ordre de me conduire à la mairie» à cinq heures. Je fis un effort sur moi-môme pour paraître tranquille (au moins» en eus-je l'apparence) et» pendant le dîner» auquel ma mère avait retenu quelquesuns de nos amis» elle affecta de parler d'autre chose que de ce qui l'occupait. J'avais l'imagination remplie des plus sombres idées ; celles de ma mère ne différaient guère des miennes» mais la crainte de nous

affliger mutuellement nous donna la force de nous taire. A peine eûmes-nous celle de nous embrasser et de nous dire adieu. Je m*élançai dans ma voiture, et, à cinq heures, j'arrivai à la mairie.

Je me retrouvai dans cette même chambre, où j'avais été la veille, mais elle était bien différente : il y régnait le plus profond silence. M. Dugazon, valet de comédie, s'était transformé en général d'armée, et, se croyant plus habile que Turenne, il raisonnait sur la prise de Longwy, de manière à faire croire qu'il chargeait encore son nouveau rôle. Il eut pourtant assez d'égard pour ne pas nous regarder : il se contenta de nous étourdir, pendant que cinq ou six hommes, aussi fous que lui, paraissaient l'écouter avec admiration'.

Il y avait dans cette même chambre des malheureux, que j'y avais laissés la veille. Des femmes, abandonnées à l'horreur de leur situation, étaient là depuis cinq jours. J'y remarquai un homme, pftle et défiguré, qui attendait depuis le même temps ; un autre était détenu, sans qu'on en sût le motif. Il fallait avoir des papiers qu'on ne retrouvait point et il se plaignait de languir dans une attente pire que la mort. Et voilà la justice qui s'exerce en France, depuis qu'il n'y a plus de Roi, de religion, ni de loi !

Il était six heures, quand je fus introduite dans l'atelier où se foi^e le crime ; car il fallait en trouver là où il n'y en avait pas ; il fallait des preuves pour condamner madame la princesse de Lamballe, et elle n'a succombé sous la fureur du peuple que parce qu'elle ne pouvait tomber sous le glaive des lois:

illustre et malheureuse victime de sa fidélité à la famille royale et d'un courageux dévouement, qui assure à son nom l'immortalité.

Je me retrouvai à la même place, entourée des mêmes personnes et dans une situation à peu près semblable à celle de la veille, avec cette seule différence qu'il y avait une élection, pour laquelle ces messieurs sortaient et rentraient alternativement. J'avais étudié mes juges, je m'étais fait quelques idées de leur caractère moral, (j'aurais dû dire de leur immoralité;) car, au lieu de la justice, sévère, mais humaine, et qui se plaît à absoudre plutôt qu'à punir, je n'avais trouvé parmi eux qu'injustice et malveillance ; j'avais vu la méchanceté et la perfidie s'aider mutuellement pour tendre des pièges à l'honneur, égarer la bonne foi> et arracher des aveux qu'ils voulaient faire servir à leurs criminelles intentions.

Ce second interrogatoire ne m'est pas aussi présent que le premier. J'étais déjà accoutumée et comme familiarisée avec les questions d'un pareil tribunal; j'en étais moins frappée.

Interrogée: Si elle reconnaît les papiers qu'elle a signés la veille.

A réponda : Oui.

Interrogée : Sur ce qu'elle a donné des renseignements relatifs à la nuit du 9 au 10, et ce qu'elle en a dit.

A réponda : Qu'elle n'avait pu donner des renseignements sur des choses qu'elle ignore.

Le secrétaire du Comité, M. Chancy, qui paraissait

souffrir de la torture qu*on me faisait éprouver, interrompant ma réponse, me dit, en me donnant les lettres : <r Vous vous trompez, madame de Tarente ; ces lettres prouvent le contraire. » — A l'instant même, M. Martin me les arracha des mains avec fureur, dans Tespérance que je ferais quelque mauvaise réponse, dont il prendrait avantage. — « Eh bien ! me dit>il, vous n*avez donc pas de correspondance avec les émigrés, comme vous nous en avez assurés hier, en arrivant chez vous? » — «Ma sœur peut-elle être comptée pour moi au nombre des émigrés que j'ai entendu désigner ?» — c Vous dites qu'elle est à Bruxelles; elle n'y est pas, je le sais. » — c II serait plaisant, répondis-je en riant, que vous voulussiez m'apprendre où elle est. » — Je m'étais rappelée, pendant la nuit, que les lettres de ma sœur n'étaient que l'expression de son inquiétude sur les dangers que j'avais courus le 10 août, et je n'en fus pas plus troublée.

On en vint au billet de madame la princesse de Lamballe. Je le transcris ici, pour qu'on juge mieux de ce qu'il fallait pour effaroucher un membre du Comité de surveillance :

c J'ai lu à la plus courageuse des amies votre « billet, ma chère petite ; elle me charge de vous « assurer de son amitié. Nous pensons à vous. « Envoyez*moi, je vous prie, une chemise; depuis c deux jours je ne me suis pas déshabillée. Je vous a embrasse de tout mon cœur. »

Le commencement du biUet devait les occuper

plus que le reste; à mon grand étonnement» il n'en fut pas dit un mot.

Interrogée : Si elle connaît ce billet et de qui il est.

A répondu : Qu'elle le reconnaissait pour être celui de madame de Lamballe.

Interrogée : Quand et comment elle le reçut.

A répondu : Qu'elle le reçut dans la journée du 10 et qu'il lui fîit apporté par un de ses gens.

Cette réponse n'était pas vraie ; on verra tout à l'heure comment il me parvint.

Interrogée : Où était madame de Lamballe, lorsqu'elle reçut son billet.

A répondu : A l'Assemblée Nationale, dans la loge du Logographe, où elle avait suivi le Roi et la Reine.

Interrogée: Comment, étant à l'Assemblée, elle avait pu demander une chemise ; car on ne se déshabille pas à l'Assemblée.

Je ne m'attendais pas à une pareille objection, et elle me parut si ridicule que je me mis à leur raconter, en me moquant d'eux, ce qu'ils savaient mieux que moi du logement préparé pour la famille royale aux Feuillants, où je supposais qu'on avait pu changer de chemise. Apparemment que cette explication leur parut bonne, car ils ne parlèrent plus du billet. Il m'avait été remis dans la soirée du 11 par un garde national de ceux qui avaient revêtu cet habit pour tâcher d'être utiles au Roi. Madame la princesse de Lamballe l'avait chargé de venir me donner des nouvelles de la Reine et des siennes. Je l'ai retrouvé, depuis, prisonnier à l'Abbaye, et je crois acquitter ma reconnaissance en-

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vers lui en le faisant connaître. C'était M. Lalain, ancien premier commis des bureaux de la guerre.

On passa au billet de M. de Tourzel * à sa sœur, et qu'elle avait laissé chez inoi.

Interrogée: Où était M. de Tourzel, quand il avait écrit ce billet.

A répondu : A l'Assemblée, où il avait été rejoindre sa mère.

Interrogée-: Pourquoi un billet de M. de Tourzel s'esi-il trouvé dans vos papiers?

A réponda: Parce que, mademoiselle de Tourzel ayant passé chez moi la journée du 10 août, elle y avait oublié, comme une chose indifférente, ce billet, dont j'ignorais même l'existence.

Interrogée: En quelle qualité M. de Tourzel appartenait au Roi.

A répondu : Qu'il lui avait appartenu par une des grandes charges dont le service avait cessé '.

Interrogée : S'il avait été tué le 10 ou s'il l'avait été depuis?

A réponda : Puisqu'il a écrit le 10 au soir, il n'a pas été tué le 10 au matin.

Interrogée: Si elle l'a vu depuis et où il est aujourd'hui.

A répondu : Qu'elle l'ignore et qu'elle ne l'a point revu.

Cette réponse n'était pas vraie : nous nous étions vus

1. Charles-Louis-Yves du Bouchet de Sonrches, marquis de Tour* zel, né le 27 août 1768^ mari d'Augustine-Éléonore de Pons.

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