‹ Souvenirs de la princesse de Tarente 1789-1792Chapitre 11 sur 31 · U était Grand Prévôt de France depuis · texte numérisé non relu

U était Grand Prévôt de France depuis

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souvent depuis et je me rappelle, à ce sujet, qu*ayant été un matin avec lui chez madame la comtesse d'Albanie, où ma mère vint nous joindre, nous eûmes la satisfaction d'y revoir un des officiers principaux de la garde du Roi, resté constamment au chflteau depuis le commencement, et qui, après avoir échappé aux dangers du 10 août, parvint encore à se soustraire à l'acharnement avec lequel il fut poursuivi. Il a pu, depuis, se sauver de Paris et s'embarquer pour l'Angleterre, où j'ai eu le plaisir de le voir arriver.

Interrogée: Pourquoi M. de Tourzel donne- t-il une adresse pour lui écrire à l'Assemblée?

A répondu: Pour que sa sœur puisse lui donner de ses nouvelles à l'Assemblée, où tout passe par les huissiers.

On me fit encore plusieurs autres questions, qui ressemblaient pour le fond à celles de la veille, mais elles étaient différemment dialoguées. Je priai qu'on allflt doucement: par cette précaution j'échappai à leurs pièges, et leur méchanceté, tout adroite qu'elle était, ne leur fournit rien contre moi.

Interrogée: Si elle connaît M. de Montmorin, colonel ; si elle a été chez lui avec madame de Lamballe, et s'il a un logement au chflteau.

A répondu: Qu'elle connaît M. de Montmorin, qu'elle n'a pas été chez lui et qu'elle ne sait pas s'il a un logement au chflteau.

Interrogée: Quel est son frère?

A répondu : Qu'elle n'a pas de frère.

Interrogée : Quel est donc ce grand jeune homme

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qu'elle a trouvé hier dans le corridor et au-devant duquel elle a couru avec tant d'empressement, en l'appelant mon frère ?

A répondu : Que c'est le frère de son mari.

Interrogée : S'il était au château le 10 août.

A répondu : Qu'il était alors dans son lit» avec une attaque de goutte.

Ce que je disais était vrai ; mais M. Martin, me regardant avec un rire amer : — c Pour cela, madame, il faut convenir que, quand vous trouvez des excuses, elles sont bien choisies ; ce monsieur-là, dans son lit avec une attaque de goutte, c'est tout à fait vraisemblable. Une autre fois, vous trouverez quelque chose de mieux. N'est-ce pas ?

Interrogée : Si, un soir, à sept heures, elle n'est pas sortie avec la Reine, dans une voiture de remise, par la cour des Princes.

A répondu : Que non.

Interrogée : Si la Reine n'a pas un cabinet, à l'entresol, donnant sur la cour des Princes.

A répondu : Que oui.

Interrogée : Si, vers la fin de juin, à sept heures du soir, elle n'est pas sortie avec madame de Lamballe et plusieurs autres personnes, dans une voiture à six chevaux, qui a pris le chemin du bois de Boulogne.

A répondu: Que cela était vrai; qu'on avait été se promener à Moulin-Joli. .

Cette promenade, dont il était si simple de convenir, m'attira encore quelques reproches sur le parti que

j'avais pris de ne rien dire et de ne nommer jamais personne.

M. Martin trouvait que c'était trop m'exposer pour mes amis, et m'en avertissait charitablement. On me Ût encore plusieurs autres questions sur cette course, si ridicules et quelquefois si bizarres, qu'elles rendirent cet interrogatoire, que ces messieurs croyaient égayer par de mauvaises plaisanteries, aussi fatigant que le premier.

Interrogée : Si je n'avais pas été avec madame de Lamballe chez M. de La Fayette.

Je n'étais pas préparée à cette question; j'avoue qu'elle me mit en colère. J'avais appris à connaître M. de La Fayette. C'était un supplice pour moi de le voir près de la famille royale. Ses principes connus, sa conduite équivoque, m'avaient inspiré pour lui autant de haine que de mépris et je répondis, de premier mouvement, que je l'abhorrais. Le mot n'était pas prononcé que je vis messieurs du Comité prendre un visage riant et se féliciter d'être au moins sur ce point du même avis que moi. — L'écrivain s'arrêtant : k Madame a dit qu'elle l'abhorre : il faut l'écrire. Ajouterai-je qu'elle l'abhorre cordialement?» J'y consentis.

A réponda : Qu'elle n'a point été avec madame de Lamballe chez M. de La Fayette ; car elle l'abhorre cordialement.

On me fît encore plusieurs autres questions, sur Tintérieur du chflteau, sur les provisions de bouche qu'il contenait, sur les munitions de guerre qu'il renfermait, sur les canons qui y étaient cachés, sur la

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séduction employée vis-à-vis de la garde nationale» sur l'arrivée de M. Pétion dans les appartements, sur les intentions qu'on y avait eues contre lui. J'avais beau répondre que je ne pouvais pas avoir connaissance de choses qui n'avaient pas existé, d'autres questions, non moins invraisemblables, succédaient à celles-là, et la dernière par laquelle on termina mon interrogatoire était d'une absurdité atroce, mais combinée avec les moyens qu'on employait pour égarer l'esprit du peuple.

Interrogée : Si elle a connaissance de quatre gardes nationaux tués dans le chflteau et dont il y en avait un cloué dans une armoire.

Je gardai le silence, je haussai les épaules et je ne répondis que par le sourire du dédain que m'inspiraient de si misérables gens.

Plus ils se dégradaient et plus je prenais de hardiesse. Je leur dis, à plusieurs reprises, que j'étais ennuyée et importunée à mourir.

Cette élection, dont j'ai déjà parlé, était devenue l'objet important dont ils s'occupaient: à chaque moment, les nouvelles en arrivaient au Comité ; on n'y pensait plus à moi, on m'oubliait, mais on me laissait là.

Je demandai qu*i| me fût permis de me retirer dans un coin de la salle avec l'écrivain et celui qui m'interrogeait, afin d'en finir: à Tair de négligence avec lequel on y consentit, je dus voir qu'on ne se souciait plus de moi. Je n'avais rien dit et il ne restait qu'à me punir de mon silence.

Lorsque les éternelles questions eurent été épuisées dans cet aparté, oh fit tout haut lecture de Finterrogatoire. On avait presque achevé^ lorsque M^ Panis, président du Comité, arriva. Il fallut recommencer à lire Tune et Tautre partie pour le mettre en état de me juger ; et, lorsqu'on en fut à la question par laquelle j'avais été sommée de nommer les personnes avec lesquelles j'avais dîné chez madame la princesse de Lamballe^ M; Panis dit, avec une importance accom* pagnée d'un regard farouche : «r Ceci est bien à la charge de l'interrogée. » Ce peu de mots aurait dû m'apprendre le sort qui m'attendait, mais l'illusion durait encore^ et il fallut que j'entendisse pour croire.

On m'avait fait sortir du Comité pour délibérer. J'entrai dans une espèce de bûcher, où je me retrouvai avec M. d'Anlezy et mon beau-frère. Me reposant avec une confiance trompeuse sur les réponses que j'avais faites, l'espérance me soutenait encore au point que je m'occupais déjà d'avoir à temps ma voiture.

On me rappela : je signai l'interrogatoire. A peine étais-je rentrée, qu'on fit sortir M. d'Anlezy et mon beau-frère; un garde devint ma seule compagnie. L'inquiétude commençait à s'emparer de moi, lorsque le gendarme qui m'avait gardée vingt-quatre heures entra dans ma prison (car c'en étfiit déjà une), et me dit, avec toute l'apparence d'un bon cœur : <c Votre affaire va bien, vous allez rentrer chez vous ; il y a trois jours que je n'ai embrassé ma femme et mes enfants^ mais je n'ai pas voulu partir que je ne vous aie vue en liberté ! » — Cet homme me fît du bien, je lui trouvai

un bon naturel et il m'avait rendu quelque confiance^ lorsque la plus triste certitude vint frapper mon oreille. — J'entendis M. d'Anlezy dire, avec un accent que je n'oublierai jamais : « Comment ! à l'Abbaye ! » — je restai anéantie.

J'ai besoin de suspendre mon récit et de recueillir mes idées, avant de retracer la suite de ma déplorable histoire.

L'idée de la prison, à laquelle je m'étais presque accoutumée avant d'être ramenée au Comité de surveillance, n'était pas celle sous laquelle j'étais restée anéantie, mais je me transportais à côté de ma mère, au moment où elle allait apprendre cette nouvelle, et, tout entière à elle, je ne ressentais plus d'autre peine que celle que j'allais lui donner.

J'étais noyée dans mes larmes, lorsque la porte s'ouvrit: c'était le gendarme qui était venu me chercher la veille et qui me dit, d'un air joyeux: < Nous allons à l'Abbaye. » J'éprouvai un mouvement d'indignation ; j'avais la bouche ouverte pour chasser cet homme (hélas! j'oubliais que j'étais en sa puissance et que c'était lui qui allait me conduire en prison) ; mais j'avais encore d'autres épreuves à subir: il fallait torturer ma conscience et travailler à changer ce qu'on appelait mon plan ; c'était M. Martin qui s'en chargea. Il entre, le gendarme sort, et je fixe avec effroi cette figure sinistre. Il a une manière de rapprocher les sourcils qui la noircit davantage et la rend plus effrayante.

« Ëh bien ! Madame^ me dit-il, vous savez votre

sort? C'est vous seule que vous devez en accuser ; cependaat il est entre vos mains, vous pouvez encore le changer. Vous n'avez rien voulu dire> vos réticences n'ont sauvé personne ; songez à vous sauver

vous-même, en avouant tout ce que vous savez. Vos sentiments» vos liaisons, tout indique que le complot de la Cour vous était connu. »

« Mon sort n*est pas dans mes mains, s'il dépend d*aveux semblables; je ne crois à aucun complot. J*ai dit avec franchise et simplicité tout ce que j*avais à dire ; je ne dirai rien de plus. Ce que j*ai signé, je l'ai signé librement, je ne reviendrai pas sur ma signature. Vous croyez m*effrayer, vous ne me connaissez pas : Tinnocence trouve encore des consolations dans la prison, et j'y entrerais sans regret, si je pouvais détacher ma pensée d'une mère, d'une grand'mère, âgée de quatre-vingts ans. Elle en mourra peut-être; mais vous n'êtes pas à cela près d'une victime de plus. »

« Parlez, madame, et^vous allez être rendue à votre famille. II est bien étrange que, pour ne pas faire tort à d'autres, vous vous exposiez à un pareil traitement! »

« Je n'ai rien de plus à dire : vous me pressez inutilement; faites-moi conduire en prison, mais, auparavant, monsieur, ne pourrais-je pas voir ma famille un moment, on seul moment ? »

c II n'est pas possible, madame; mais, encore une fois, songez à vous: l'amitié de la Reine, votre liaison avec madame de Lamballe, votre résidence habituelle

au château, tout annonce que vous avez dû avoir connaissance des complots qui s'y tramaient. »

« Je veux bien vous répéter que je ne crois pas, que je n'ai cru à aucun complot. » — (11 insista plus fortement.)

« Monsieur, lui dis-je alors avec indignation, le rôle que vous faites vis4i-vis de moi est infâme ; mais vous ne m'arracherez pas un mensonge pour prix de ma liberté ; faites-moi conduire à ma destination et sortez. 9

Il se retira sans répliquer.

Rien ne m'avait autant coûté qu*un pareil entretien, et cependant il m'avait donné un courage surnaturel : j'étais (ière de l'avoir écrasé sous mes réponses ; je me sentis moins malheureuse, mes pensées se portèrent sur le Temple, où je trouvai mon dédommagement en offrant à la Reine tout ce que j'allais souffrir pour l'avoir servie fidèlement.

M. d'Anlezy, dont la présence adoucissait ces affreux moments, était venu me rejoindre : il voulut prendre la charge tout entière, et, ma voiture étant prête, il y monta avec moi. Trois gardes s'y placèrent; l'un d'eux portait l'ordre de me recevoir à l'Abbaye et de m'y tenir au secret. Un autre dit, d'un air triomphant : — « A l'Abbaye !» — A cet ordre, mon cocher m'a raconté qu'il avait pensé tomber de son siège ; il s'attendait à me ramener chez moi. Mon premier garde avait disparu, aussitôt qu'il avait appris où j'allais. Le chemin me parut éternel et, puisque c'était en prison, j'étais impatiente d*y arriver. Je voulais

dire à M. d'Anlezy tant de choses pour ma mère! Je ne pouvais prononcer ce nom, sans être suffoquée de sanglots. Il faut avoir été dans une pareille situation pour pouvoir se la figurer.

J'arrive enfin : on sonne, on annonce que c'est un prisonnier. Je tombai plutôt que je ne descendis de ma voiture : ma voix était étouffée» mon regard seul put exprimer à M. d*Anlezy toute ma reconnaissance. Je lui serrai la main, et je ne pus proférer quelques mots que pour lui recommander ma famille.

La porte s'ouvre ou plutôt il se fit un grand trou dans la muraille; un gendarme saisit une de mes mains et m*enlratne vers cette ouverture, en me disant de me baisser. Je m'incline presque jusqu'à terre, pendant que son camarade me tenait l'autre main, et que le troisième nous suivait. C'est ainsi que je passai cette porte, qui, retombant avec fracas, retentit jusqu'au fond de mon cœur^ Au bruit effrayant des verrous, lorsqu'elle se referma sur moi, je me crus séparée de la nature entière ; il était dix heures du soir ; une odeur de genièvre insupportable me souleva le cœur ; je regardai autour de moi avec une sombre curiosité et je ne distinguai rien. Plongée dans les ténèbres, ne pouvant plus me soutenir, aidée et presque entraînée par ces trois soldats sur les marches de l'escalier, je revis la lumière en entrant dans la chambre du concierge. Un des gendarmes lui remit son ordre. Il portait : « Le sieur La Vacquerie recevra madame de Tarenle, (cy-devant princesse), dans la prison de l'Abbaye et la tiendra au secret. »

DE LA PRINCESSE DE TARENTE iOl

Pendant que le concierge écrivait un reçu de ma personne, j'avais pris machinalement le journal du soir, qui s*était trouvé là, sous ma main, et je lisais, sans lire, lorsque le chien d'un des gardes qui m'avaient acommpagnée se prit de querelle avec le chat de la maison. Le gendarme qui était rentré le dernier voulut battre le chien de son camarade et défendre le chat. Le maître du chien prit parti et il s'établit une querelle si vive que les sabres étaient presque tirés, lorsque le concierge se jeta entre eux, en les priant d'aller plus loin terminer leur querelle ; et moi ! sans pouvoir m'en empêcher, je me mis à rire aux éclats de cette scène ridicule ; mais je sortis bientôt de cette convulsion passagère pour retomber dans mes tristes réflexions.

Lorsque je fus seule avec le concierge, il ouvrit une porte et me dit: — c Princesse, voilà votre chambre. j» ^ Je fus tout étonnée de me trouver dans une pièce qui ne ressemblait point à l'idée que je m'étais faite d'une prison : c'était le salon de M. La Vacquerie. Les meubles en étaient propres ; un joli papier couvrait la muraille ; une pendule fixa mes regards, j'entendis sonner la première heure de celles qui devaient s'écouler si lentement... et je m'en attristai davantage. Je sentis couler mes larmes, je laissai tomber ma tête appesantie dans mes mains, et, les coudes appuyés sur la cheminée, je restai près d'un quart d'heure dans cette situation sans proférer une parole. Je fus tirée de cette âombre rêverie par une voix de femme; elle s'était approchée de moi sans que je l'eusse entendue : elle me dit, du

ton le plus doux et le plus sensible, qu*elle se trouvait heureuse si je voulais bien accepter d'elle les services qu'il lui serait possible de me rendre; qu'elle était au désespoir de me voir dans cette maison, mais que j'y trouverais tous les soins que ma situation réclamait. Elle ajou.ta que, depuis vingt-quatre heures, elle était dans la crainte de me voir arriver, M. de Beaumarchais ayant dit, lorsqu'il avait été conduit en prison, qu'il m'avait laissée à la mairie et qu'on y était mal disposé pour moi ; que, lorsqu'elle avait entendu annoncer une femme, son inquiétude avait redoublé; et que le désir de m'étre utile l'avait conduite auprès de moi.

Pendant qu'elle parlait, je soulevai ma tête ; je vis un visage inconnu, et j'y lus en môme temps une telle expression de sensibilité, que de ce moment-là je commençai à me trouver moins malheureuse. J'avais besoin de consolation, j'avais surtout besoin d'être plainte, et l'intérêt touchant qu'elle me témoignait me pénétrait de reconnaissance. Je lui demandai son nom ; elle me répondit qu'elle s'appelait mademoisell|S de Sombreuil ; qu'elle était venue se renfermer dans la prison où son père était détenu depuis huit jours, pour le soigner elle-même, et qu'elle me demandait à se partager désormais entre lui et moi, si je voulais bien agréer l'offre qu'elle m'en faisait de tout son cœur. Elle me rappela qu'alarmée sur le sort de son frère, qui avait passé au château la nuit du 9 au 10 août, elle m'avait abordée deux jours après à la porte de ma maison, pour me demander si je ne pouvais pas lui en donner des nouvelles. Je n'en savais aucune ;

absorbée moi-même dans mes tristes pensées, je lui répondis à peine. Ob! combien j*ai regretté, depuis, de n'avoir pas été avertie par mon cœur, de n*avoir pas deviné dès ce moment-là Tamie que le ciel me réservait dans l'infortune ! Comme elle en adoucit la rigueur ! Tout ce qu'une attention recbercbée, pour me distraire de mes malheurs, pouvait imaginer, était employé; elle semblait avoir oublié les siens, elle se partageait entre son père et moi, avec une bonté et une simplicité si touchantes ! Je n'ai jamais vu à personne comme à elle cette espèce d'abandon et d'oubli de soi-même dans la manière d'obliger. EnQn, je lui dois tout ; c'est elle qui a affermi mon courage ; sa gaieté, douce et naturelle, m'a plus d'une fois distraite de mes malheurs, et, s'il était possible de faire croire qu'on ait été heureuse en prison, je pourrais presque dire que je l'ai été par le charme de sa société. Sa bonté pour moi, ma reconnaissance et mon admiration pour elle, voilà nos liens.

Depuis le 27 août jusqu'au 2 de septembre qu'elle me quitta, pour se livrer tout entière au salut de son père que ses longues vertus et son attachement à son Roi avaient conduit dans cette prison, elle ne se séparait de moi que pour aller auprès de lui, et nous passâmes presque toujours ensemble les jours et les nuits.

Lorsque M. La Vacquerie me vit un peu plus calme, il me dit qu'il me connaissait bien, (un homme gardant les prisons et qui me connaissait !) J'en restai confondue. La connaissance venait de TOpéra, où il

avait été commis longtemps» et ce n'était que depuis la Révolution qu'il avait été placé conciei^ de l'Abbaye. Je dois dire» à la louange de cet homme» qu'il n'y a pas d'égards ni d'attentions qu'il n'ait eus pour moi. Je partageais avec mademoiselle de SombreuU la chambre où il me logeait ; on n'y entendait le bruit d'aucun verrou ; elle avait une grande fenêtre par laquelle je pus voir» le lendemain» le prolongement de la rue. Combien de fois j'ai épié le moment d'y voir passer quelques personnes de ma connaissance ! Jamais cet heureux hasard ne s'est rencontré.

L'heure s'avançait ; on m'avait envoyé de chez moi ce qui m'était absolument nécessaire. Le concierge m'avait prêté un lit de sangle» mademoiselle de Sombreuil un matelas. Je me couchai» mais le lit était cassé ; j'y étais si mal à mon aise» et tellement préoccupée des événements qui avaient rempli ces deux dernières journées» qu'il me fut impossible de dormir: ma compagne eut la complaisance de veiller avec moi.

Mardi» 28 août

Je n'étais pas encore levée» lorsque je vis entrer ma femme de chambre. Ce fut un adoucissement à mes peines de revoir cette excellente personne» qui avait

déjà été si exposée pour moi le 10 août, et qui venait partager mon sort ; mais j*étais loin d'imaginer alors ce qui devait être et ce qu'elle aurait encore à souffrir.

M. La Vacquerie avait été autrefois au service de madame de La Roche-Aymon ; elle avait envoyé un de ses gens pour savoir de mes nouvelles. La complaisance du conciei^ en m'amenant cet homme me facilita le moyen de faire dire à ma mère de garder toutes mes lettres.

J'écrivais chez moi pour les arrangements de mon dîner, pour les meubles dont j'avais besoin, pour demander de l'ouvrage et des livres ; c'est à quoi se bornait ma lettre, qui fut lue par M. Bugazon., Il était précisément ce jour-là de service à la prison ; il chargea ma femme de chambre, qui la lui avait portée, de m'assurer de son respect et de me dire qu'il m'avait vue avec bien du chagrin, la veille, à la mairie ; mais qu'il n'avait pas osé s'approcher de moi pour me le témoigner, lliut ma lettre, la cacheta lui-même et la fit partir.

M. La Vacquerie avait été mandé au Comité de surveillance pour y être interrogé. On lui avait fait jurer qu'il n'avait pas fait sauver de la prison M. le prince de Poix : il revenait, après avoir terminé son affaire à sa satisfaction, me raconter qu'il avait regu de ces messieurs l'ordre de me traiter avec égard et de me procurer les adoucissements qui pourraient dépendre de lui. C'était bien obligeant de leur part, mais mon cœur était fermé à la reconnaissance.

J'étais avec mademoiselle de Sombreuil, lorsqu'elle entendit, dans la chambre à côté de nous, la voix de M. de Montmorin (le gouverneur de Fontainebleau). Elle me pria de m'approcher de la serrure pour qu'il pût me parler. Je le voyais tous les jours de ma vie au château avant le 10 août, et depuis je n'avais plus entendu parler de lui que pour m'affliger sur son sort : son affaire avait été portée à ce tribunal de sang qui venait d'être érigé, et il allait être condamné à mourir... ou il allait être absous. Après m'avoir dit tout ce que son bon cœur lui inspirait sur ma position, il ajouta : < Madame de Tarente, pour pouvoir être tranquille en prison, il faut n'avoir nommé personne dans son interrogatoire ; on est alors content de soi et l'on peut braver son sort. Je ne sais quel sera le mien ; mais au moins aucun autre ne le partagera par ma faute. Telle séduction qu'on emploie vis-à-vis de vous, telle menace que l'on vous fasse, ayez le courage du silence et vous en serez bien dédommagée, je vous l'assure. » Je Técoutais avec toute mon attention ; ses paroles^ qui étaient celles du plus honnête homme, avaient fait sur moi l'impression la plus profonde, et je me sentis pressée de lui répondre que j'étais aussi tranquille que lui ; qu'interrogée pendant cinq heures, je n'avais répondu qu'à ce qui m'était personnel, et que c'était la punition de mon silence qui m'avait amenée à côté de lui.

Sur les neuf heures du soir, M. Chancy arriva pour faire le relevé des prisonniers et, tout en écrivant, il dit à mademoiselle de Sombreuil et à moi : — <c Vous

verrez quelque chose de bien extraordinaire : Beaumarchais est sorti ce matin de prison, et demain vous allez y voir son dénonciateur. » — c Ah ! lui dis-je, monsieur Chancy, puisqu'on punit les dénonciateurs, ne pourriez-vous pas me faire connaître le mien ? » — c Cela serait difficile, madame : votre dénonciateur est Topinion publique !» — Je ne sais trop dans quel sens il Tentendait, mais je pris cela pour un éloge et je l'en remerciai. Il me demanda ensuite comment je me trouvais, et si j'étais bien malheureuse d'être en prison. Je répondis avec une apparente tranquillité qui dut lui faire prendre le change sur ma véritable ^ situation.

Dans cet intervalle, on m'avait apporté un lit et des matelas. Je me couchai et je dormis tout aussi bien que chez moi ; ma femme de chambre fut en troisième dans notre chambre.

Mercredi, 29 août

Dans la matinée, M. La Vacquerie vint me dire qu'il avait envie de me redemander son salon, qu'il me donnerait sa chambre, qui était aussi bonne, quoique plus petite, et que, les trois quarts du jour, le salon n'en serait pas moins à ma disposition ; qu'il

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allait, (si cela me convenait), arranger cela avec ceux qui occupaient cette chambre. M. de Montmorin vint encore voir les prisonniers, mes voisins ; je lui parlai, comme la veille, au travers de la serrure ; mais, fatiguée de cette manière de s'entendre, je priai le concierge de le faire entrer et de laisser fermer la porte qui donnait dans lantichambre, afln qu'il ne fût pas surpris chez moi ; car il y avait une cuisinière dont on se méfiait et qui se trouvait toujours partout où elle n'avait que faire. Elle commençait à me prendre en amitié et, plus tard, elle ne quittait presque plus ma chambre. Dans cette conversation avec l'infortuné M. de Montmorin, je fus particulièrement frappée de la sorte d'énergie que sa situation, vraiment elTrayante, imprimait à ses discours. Au défaut de ce qu'on appelait communément de l'esprit, c'est l'ftme seule qui peut trouver de pareilles expressions ; il n'est pas possible de déployer plus de sentiments nobles et délicats, plus de courage et de loyauté. La manière dont il envisageait sa cause sous le rapport général, si elle était connue, lui aurait concilié au plus haut degré l'estime et l'intérêt de son ordre. Il me dit qu'il n'avait pas vu le ministre, M. de Montmorin, depuis qu'il avait été conduit à TAbbaye, qu'il ne le verrait pas, qu'on venait le chercher le soir et qu'il se contenterait de lui faire dire par mademoiselle de Sombreuil qu'il pouvait être assuré qu'il ne serait pas nommé dans son interrogatoire. Il est triste de rappeler ici que le ministre n'avait pas eu la même générosité à son égard : c Je ne suis pas le seul Mont-

morin, » avaitril répondu. Ce mot» sans lui sauver la vie» avait été larrét de mort de celui que je regrette. Ce jour-là, je vis aussi M. de Sombreuil et quelques autres prisonniers. Après le dîner, je m'étais retirée dans la chambre que le concierge me destinait; il vint m*y chercher, pour me dire de passer dans le salon, où j'allais recevoir la visite de M. Manuel. Pendant une demi-heure que dura cet entretien, il me témoigna tout l'intérêt possible,, me flt raconter avec détail tous les événements qui avaient précédé mon arrivée à l'Abbaye, chercha à me faire entendre que je n'y serais pas longtemps, et me parla de manière à m'encourager. (En prison, on devient confiant, il ne faut pas grand'chose pour être satisfait.) Lorsque sa curiosité l'eut été sur tout ce qu'il savait aussi bien que moi, mais qu'il eut alors l'air d'apprendre, enhardie par ses manières qui m'avaient semblé obligeantes, j'osai lui demander des nouvelles du Roi et de la Reine. Il me répondit qu'il les avait vus la veille et qu'ils se portaient bien. — c Seraitril possible qu'ils fussent privés de tout secours domestique ? Je ne peux pas le croire ; l'idée d'une chose aussi barbare est trop révoltante ; mais s'il était vrai, monsieur, ah ! pourquoi, puisqu'on m'a condamnée à la prison, ne m'a voir pas conduite au Temple ! J'y aurais servi la Reine. » — <v Gardez-vous bien, madame, de témoigner autant d'intérêt au sort du Roi et de la Reine ; cet intérêt pourrait vous perdre. » — « Eh ! que m'importe ! lui répondis-je ; pensez-vous que la crainte puisse jamais me faire déguiser les sentiments

dont je m'honore? » — Il eut Tair alors de rentrer un peu dans mon avis, et me dit que le sien n'avait pas été qu'on traitftt le Roi et la Reine avec tant de rigueur; puis, avec une manière ironique, il ajouta, en fermant un œil (ce qui donne à sa physionomie quelque chose de farouche), « qu'il n'aurait pas même voulu de tour, un traitement si dur pouvant changer les sentiments que le Roi et la Reine doivent inspirer et peuirétre y faire succéder la pitié ; d'ailleurs, madame, une tour, vous le savez, fait des Blondel. »

Pendant qu'il parlait, mon ftme se soulevait d'indignation ; j'étais honteuse d'avoir pu me tromper sur cet homme, dont l'hypocrisie m'avait un moment aveuglée sur sa scélératesse. J'aurais dû me rappeler ce qu'il avait été constamment, depuis la révolution ; mais il était alors mal avec le Comité de surveillance et c'était peut-être ce qui m'avait affaibli mes anciennes préventions contre lui. Je cherchai à abréger. Malheureusement, je n'étais pas quitte de tout entretien pénible : deux membres du Comité de surveillance, M. Langeon et M. Martin, mon éternel persécuteur, étaient entrés pendant la visite de M. Manuel, et mon tourment recommença.

II fallut d'abord faire lire à M. Langeon une lettre que j'écrivais à ma mère. La manière dont j'y parlais de ma prison le surprit : on avait espéré que l'ennui et le chagrin produiraient sur moi une impression différente, et ce fut à regret qu'il ordonna de la faire partir. Ce M. Langeon est aussi une de ces figures à laquelle on ne peut refuser le coup de pinceau : il a le regard

tors ; il est coiffé en véritable Jacobin ; ses cheveux courts» noirs et crépus grossissent encore sa tête et lui impriment quelque chose du monstre.

M. Martin, plus radouci, me pria de passer dans Tautre chambre. Jamais ordre ne fut plus pénible à exécuter ; mais il fallait obéir. J*étais troublée, tremblante et très en colère. C'était certainement le sentiment qui me dominait ; cependant je m'affermissais dans la résolution de ne rien dire, de ne céder sur aucun objet, et de continuer à le traiter comme j*avais déjà fait. Il avait pris un visage moins sombre ; il s*était presque donné celui de l'intérêt; il venait, disait-il, me supplier de réfléchir sur ma situation ; de songer que de ce seul moment pouvait dépendre mon salut ou ma perte ; que, dans une heure, je pouvais être rendue à ma famille, mais qu'il fallait pour cela avouer les complots formés contre le peuple au château des Tuileries.

c Je n'ai rien à répondre, monsieur, à de pareils propos : j'ai dit à la Mairie tout ce que j'avais à dire. » J'ajoutai avec hauteur qu'une femme comme moi ne revenait pas sur ce qu'elle avait dit et signé ; je finis par l'assurer que les vils moyens de crainte et de séduction n'avaient pas de prise sur moi, que je saurais lutter de courage contre la scélératesse et qu'il pouvait se dispenser de m'interroger davantage ; car je ne daignerais pas lui répondre. »

Le rouge lui était monté au visage.

«r Madame, vous en avez trop dit le premier jour, pour en dire si peu le second. /

«r Je saist monsieur, que tout ce que j*ai dit est à la décharge de ceux que vous voulez trouver coupables. »

or Vous voulez donc rester éternellement dans cette prison? »

« Vous m avez entendu parler à M. Manuel; vous voyez que je n ai aucune impatience d'en sortir. »

or Oui, madame, j*ai entendu et je sais que vous perdez M. Manuel, et que vous vous perdez avec lui. >

or Vous cherchez en vain à m'intimider, vous n*y parviendrez pas; je voudrais bien savoir ce qu*a de commun M. Manuel et moi? »

c Encore une fois, madame, songez que, dans une heure, vous pouvez être hors d'ici. Votre obstination... » Je l'interrompis avec emportement: j'étais tellement indignée, que j'en pleurais et j'étouffais tout à la fois, et je lui dis, avec un mouvement de fureur qui m'était inconnu :

(c Je ne crains rien de vous, pas même la mort! »

11 s'arrêta un moment et reprit :

«r Au reste, madame, que nous importent vos dépositions? C'est en vain que vous voulez ménager vos amies : aucunes preuves ne nous manquent, nous en avons contre la Reine plus qu'il ne nous en faut pour la faire périr. »

Oh ! comment rendre l'impression que fit sur moi le blasphème de ce scélérat? J'étais restée anéantie, prête à mourir ; le désespoir me rendit des forces, je les recueillis toutes pour lui dire : < Sortez, monsieur, vous me faites horreur ! Si jamais un pareil forfait

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souillait la France, c'est alors que vous me .verriez fléchir devant vous. Je vous demanderais la grflce de partager son échafaud! et finir ainsi ma vie, qui lui fut toujours consacrée, serait ma plus belle récompense! »

Cet homme, interdit, me regarda sans me répondre. Alors M. Langeon le joignit et voulut aussi m'engager à penser à mes intérêts.

H On n'ignore pas, me ditril, que vous étiez sans cesse avec la Reine, et nous savons parfaitement ce qui se passait aii château. »

a Non, monsieur, vous ne le savez pas, lui répliquai-je en l'interrompant, si vous croyez que j'étais sans cesse avec la Reine. Sans doute, c'eût été ma place, si je n'avais consulté que mon cœur, et qu'elle eût voulu me permettre de rester auprès d'elle ; mais je n'y étais que pour mon service pendant ma semaine, et elle ne se répète pas. Au reste, je ne veux pas m'abaisser jusqu'à vous faire ces détails. »

Mademoiselle de Sombreuil, qui était restée dans la chambre voisine, me dit que M. Martin, en sortant de la mienne, lui dit, avec une colère très marquée : «r Cette femme est intraitable, on n'en peut rien obtenir! j».

Il voulait que j'accusasse la Reine.

Ce soir-là même, le concierge eut encore besoin de la chambre qu'il m'avait donnée ; il me fit rester pendant une heure dans une autre qu'il destinait à M. et à mademoiselle de Sombreuil. Celle-là était une véritable chambre de prison ; une porte épaisse et

ferrée était garnie de gros verrous qui se fermaient en dehors. Le jour de la fenêtre était intercepté par une double grille, au travers de laquelle, en se donnant beaucoup de peine, on ne pouvait ap«*cevair qu'une petite partie de la rue.

J'enlevai mademoisdle de Sombreuil à son père, qui fut le premier à la presser d'accepter, et, la nuit, nous nous retrouvâmes ensemble, comme nous y avions été depuis mon arrivée. Lie matin, nous travaillions k refaire nos lits, et le ten^>s que durait cette occupation était autant de pris sur l'emplm de nos journées. J'arrangeais moîrmème la table pour le dîner et je n'en étais pas plus importunée. La vie de la prison diange les manières et les habitudes, et c'est là que tout naturellement se trouve établie l'égalité. Je n'avais plus autour de moi des gens pour me servir, et lorsque M. La Vacquerie m'avait amené le matin mon laquais, qui ne put me dire un seul mot (tant il était consterné), je pris le soin moi-même de l'encourager, en lui montrant que j'étais bien, et surtout tranquille.

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Cette journée fut celle qui s'écoula avec moins d'amertume : j'avais obtenu la facilité de correspondre avec ma famille, comme je voulais, sans que les com-

missaires de la section lussent mes lettres. C*était pour moi une douce consolation d'écrire tous les matins» et souvent tous les soirs, à ma mère ; mais pour me ménager ce bonheur et ne rien faire soupçonner, je n'en écrivais pas moins que des choses indifférentes. Ce jour-là même» pendant que l'un des commissaires lisait une de ces sortes de lettres, je cherchais à me rappeler dans ses traits une physionomie qui ne m'était pas inconnue ; il s'en apergut et me dit qu*il était joueur de violon, qu'il m'avait vue souvent au concert de l'hôtel de Rochechouart ; et voilà l'homme qui avait le droit de lire mes lettres, de les juger, d'y retrancher, d'y changer ce qu'il voulait, de les faire partir ou de les arrêter. La veille, c'était de la fantaisie d'un histrion; le lendemain, c'était de celle d'un homme de l'orchestre que je dépendais.

Il nous passa par la tête de donner à dtner à M. La Vacquerie. Sa femme n'en était pas plus contente. C'était pourtant la meilleure créature, toujours de bonne ^humeur, faisant à elle seule l'ouvrage de cinq ou six, et ne se plaignant jamais ; mais elle disait très raisonnablement à son mari : ce On te surprendra dtnant avec les prisonniers et tu verras ce qui t'en arrivera. »

J'avais, grftce aux complaisances de ce concierge, toutes les douceurs qu'on peut se procurer en prison. Je faisais venir de chez moi tout ce que je voulais, il ne s'opposait à rien de ce que je paraissais désirer. Mes portes n'étaient jamais fermées que par ma volonté. J'en avais deux à ma chambre. Par une je

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pouvais aller dans le corridor et à la cuisine (on ne sait pas de quelle valeur est pour un prisonnier ce petit essai d*une sorte de liberté) ; mais j*étais attentive, à regarder, avant de sortir, si je ne serais aperçue de personne pour éviter de le compromettre. Un soir, que j*avais fait ma ronde ordinaire, pendant que mademoiselle de Sombreuil avait été reconduire son père, avec qui j*avais joué au trictrac tout Taprësdlner, et que ma femme de chambre était dehors pour des commissions, je m*étais mise à dévider de la soie. Assise devant une table à laquelle étaient attachés mes dévidoirs, j*avais le visage tourné du côté du mur auquel elle était appuyée. M. La Vacquerie entra doucement par la porte qui était à ma gauche, fit le tour de ma personne sans me dire un seul mot, et s*inclina si près de moi que je ne doutai pas qu*il ne voulût me parler à l'oreille. Je la rapprochai de lui pour mieux entendre, lorsqu'il m'embrassa la joue droite. — « Pourquoi, lui dis-je, M. La Vacquerie ? un peu étonnée de cette familiarité. » — (c Princesse, me réponditril, c'est une commission dont je me suis chargé. » — Et il disparut aussitôt. En prison, tout fait événement. Aussi, quand mademoiselle de Sombreuil revint^ je n'eus rien de plus pressé que de lui raconter ma petite aventure ; elle voulut aller savoir de M. La Vacquerie qui l'avait chargé de cette commission ; elle n'en apprit pas davantage.

Le soir, après souper, comme j'allais fermer ma porte, il entra dans ma chambre el me dit : -r- < Je vous demande pardon, princesse, mais il faut que vous

sachiez que je me suis fait un droit d*embrasser toutes mes prisonnières ; je ne pouvais pas en agir avec vous comme avec tout le monde, j'ai pris une petite tournure, et j*espère que vous aurez la bonté de m*excuser. » — Il fallut bien prendre le parti d'en rire, car la dignité n'a pas sa mesure ordinaire entre les quatre murailles d'une prison.

Notre société s'était augmentée d'une dame, qui vint aussi habiter le salon du concierge. C'était madame de La Fosse-Landry, femme fort respectable, mais dont les éternelles lamentations ajoutaient quelques teintes de plus aux sombres idées dont nous cherchions à nous distraire. Tous les aristocrates malheureux étaient ses amis (et elle en avait beaucoup.) Sa pitié s'étendait à l'infini et, lorsqu'elle avait décrit ce grand cercle, elle avait une manière de particulariser les événements, d'en retracer les plus atroces détails et de fixer ainsi notre tristesse sur les malheureux qui en avaient été les victimes ; mais elle parlait aussi du Temple, et surtout de la Reine, avec une vénération qui m'inspirait de l'estime et de l'intérêt, et me rendait plus tolérante sur ses ennuyeuses jérémiades.

La nuit était arrivée et nous voyions de la fenêtre les visites domiciliaires qui se faisaient. C'était tout ce qu'on peut imaginer de plus effrayant. Des soldats armés fermaient la rue, tandis que d'autres, avec des cris féroces et une joie insultante,- violaient les asiles, fouillaient partout et arrêtaient au gré de leur caprice tout ce qui leur paraissait suspect. Ma malheureuse

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