S}) SOUVENIRS
compagne, mademoiselle de Sombreuil, tremblait pour son frère, qu'elle savait caché dans Paris, et nous craignions à tout instant de le voir amener dans cette prison, qui se remplissait de prêtres fldttes à leur Dieu et de gentilshommes restés fidèles à leur Roi.
Vendredi, 31 août
La cuisinière importune qui ressemblait à une vieille fée, mais pourtant bonne et obligeante, s'était prise pour moi de la plus belle affection ; elle me donnait des fleurs et m'apportait toujours les plus belles du marché. Je les voyais et j'aurais pu les choisir de ma fenêtre. Un jour, elle me donna trois roses, les plus belles que j'aie jamais vues. Je ne les avais pas encore touchées que mon cœur les destinait déjà ; je priai le concierge de les faire porter tout de suite à ma mère. Je ne raconte ceci, qui ne peut pas avoir beaucoup d'intérêt pour les autres, que pour fiedre remarquer que j'avais aussi mes plaisirs. Ma mère aime les roses et j'étais bien sûre qu'elle me saurait gré de m'en être souvenue.
On vint enfin chercher M. de Montmorin, après l'avoir remis pendant trois jours, du matin au soir et du soir au lendemain. C'était dans sa position une barbarie de
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plus, mais les égards dus au malheur étaient méconnus dans un pareil tribunal et Ton cessera d'en être étonné, quand on saura que son accusateur public, celui qui devait rapporter l'affaire et donner ses conclusions (c'estnà-dire l'absoudre ou le condamner à mort), était un cordonnier. Il vint me dire adieu, et me fit entendre qu'il serait éternel.
J'employai mon courage à lui cacher Timpression qu'il me faisait. Il sortit de la prison, parut au tribunal avec sang^md, s'y défendit avec présence d'esprit; enfin, il gagna sa cause.
J'étais enfermée dans ma chambre, pendant que plusieurs personnes se promenaient dans le salon, lorsque le mot : € Absous » se fit entendre distinctement. Je me prédj^tai, plutôt que je ne sortis, au milieu des prisonniers, qui étaient dans une joie dont j'aurais désiré qu'il eût été lui-même le témoin. Hélas ! le malheureux aurait joui encore de quelques instants de bonheur, en voyant l'intérêt qu'il inspirait à tant de gens, incertains sur leur propre sort et qui semblaient l'oublier pour ne s'occuper que du sien. Je priai le concierge d'envoyer au tribunal prendre des informations et savoir s'il avait été reconduit chez lui. On nous rapporta qu'après le jugement rendu, le peuple avait paru mécontent, qu'il murmurait et qu'on avait entendu des cris qui demandaient sa tête ; que, pour sa propre sûreté, on l'avait conduit à la Concier^ gerie, sous une forte escorte. Cette précaution nous parut d'un sinistre augure et la consternation succéda à un quart d'heure d'espérance.
120 (1789-1792) sotjvbnirs
Vers les sept heures du soir, M. Gébé, Botaire de la Liste civile, emprisonné pour cette raison, reçut un billet de M. de Montmorin, qui lui mandait : c Soyez plus heureux que moi et, si vous sortez de l'Abbaye, ne vous laissez pas écrouer dans une autre prison. Je le suis de nouveau à la Conciei^erie. Envoyez-y mes effets pour le peu de temps... » Le surlendemain, il fut le premier demandé par le peuple et tomba sous le fer des assassins.
On s'était retiré, j'étais restée dans le salon, lorsque le concierge le traversa, avec un petit monsieur habillé de noir, pour aller dans la chambre voisine. Il était suivi de M. Chancy, qui s'arrêta et fut s'asseoir assez loin, mais en face de moi, me regardant sans cesse, pendant que l'homme d'affaires de ma mère, qui était entré en troisième et que j'étais tout étonnée de voir là, venait prendre place assez près de moi pour pouvoir me parler bas. Il me priait de lui confier ce que je désirais, de lui donner des commissions pour ma famille et de lui dire si je ne souhaiterais pas de voir M. d'Anlezy. A peine osais-je lui répondre ; j'étais sur les épines. Cet homme que j'avais devant moi, ce secrétaire du Comité, ce M. Chancy, dont les questions avaient été si pressantes à mon interrogatoire, me jetait dans un embarras dont je ne pouvais sortir; il s'en aperçut et, avec l'air de craindre qu'on ne l'entendtt, il me dit, entre haut et bas : « Parlez-lui donc sans vous gêner. » — L'homme d'affaires de ma mère m'apprit alors que la personne qui avait passé dans l'autre chambre avec le concierge était le
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secrétaire de M. Pétion ; que c'était lui qui Tairait fait entrer dans la prison et' qu'il allait le rejoindre. Ils n'avaient pas tout à fait mais un peu l'air de s'entendre. Pour moi, qui ne comprenais rien à ce que je voyais, j'observais avec inquiétude ; la défiance me fermait la bouche ; je ne voulais rien répondre. Alors M. Chancy se rapprocha de moi et me dit tout bas : — « J'ai dîné avec M. de La Trémoille; voilà une lettre qu'il m'a chargé de vous remettre. » (Il me la donna mystérieusement, avec assez d'adresse.) « Il vous prie, ajouta-t-il, de la lire avec la plus grande attention, et de faire tout ce qu'elle prescrit, le plus t6t possible. » — (J'avais reconnu sur l'adresse l'écriture de mon beau-frère, mais je n'en devinai pas davantage le mot de l'énigme.) ^- « Je reviendrai demain vous voir, sur les trois heures. Point d'indiscrétion ; songez que vous pouvez me perdre, » me dit encore M. Chancy, et il retourna à sa place. Cependant, malgré tout ce qu'il disait et faisait, je restais sur la réserve et ma confiance avait peine à s'établir. Je voyais toujours en lui l'homme du Comité et je ne pouvais concilier l'idée que celui qui avait cherché à me nuire songeât alors à me servir. Us se retirèrent tous les trois et me laissèrent dans le plus terrible état d'indécision.
Je courus m'enfermer dans ma chambre. J'ouvre la lettre de mon beau-frère et je lis « qu'il compte sur l'homme qu'il a chargé de me la remettre; qu'il ne m'en dira pas autre chose ; qu'il paraît dévoué à mes intérêts et qu'il me prie dé le bien traiter; que la
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colère du Comité porte sur Tobstinatioii de mon refus à nommer les personnes qui dînaient dies madame la princesse de LambaHe; que M. Panis est furieux contre moi ; que c'était lui plus particulièrement qui m'avait feit conduire et me retenait en prison ; que, pour dire finir cette persécution, il fitudrait pourtant dire une chose quelconque. » (Je ne fus déjà pas trop contente du début de cette lettre.) Je poursuis et j'achève de lire € qu'il n'y a pas un moment à perdre ; qu'il fiiut travailler à sortir de l'Abbaye ; que, pour y réussir, il faut écrire à M. Pétion, pour lui demander justice de son Comité de surveillance ; à M. Manuel, conune premier magistrat du peuple, pour quil oblige le Comité à se dessaisir de mon affaire, et, «afin, au Comité lui-même, pour lui rappeler que je suis en prison, et que je demande à être renvoyée au tribunal, pour être jugée. Je fus tellement révoltée de la seule idée d'avoir à traiter avec de pareilles gens, que le premier parti auquel je m'arrêtai fut de ne point écrire ; mais, ramenée bientôt à cehû de mes devoirs par ma tendresse pour ma mère, songeant qu'aucun sacrifice ne devait me coûter pour Cure cesser ses inquiétudes, et conseillée par mademoiselle de Somhreuil, dans le meilleur parti que j'eusse à prendre, j'écrivis, dès le soir même, à ma mère la lettre qui lui fut portée secrètement, le lendemain matin. Je ne voulais pas fiiire de démarches qui ne fussent appuyées de son consentement et il n'y avait qu'un ordre d'dle qui pût vaincre ma répugnance sur celles qu'on exigeait de moi. Je me sentis soulagée après avoir écrit, mais
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il me restait de l'inquiétude sur la réponse que je recevrais et sur oe qu'elle me prescrirait. J'étais tombée dans une sombre rêverie. Mademoiselle de Sombreuil, qui s'en était aperçue, employa toute sa gaieté pour m'en distraire, et je dois dire» à la louange de son bon cœur et à la bonté de ma l^;èreté, qu'elle y réussit si bien que nous veillftmes jusqu'à deux heures du matin» et je crois que de ma vie je n'ai tant ri... De quoi? — Je serais bien embarrassée de le dire. J'en étais honteuse» auiis madame de La Fosse-Landry, que nos éclats de rire empêchaient de dormir, nous crut devenues folles, et elle passa une partie de la nuit à prier le ciel de nous préserver de ce nouveau malheur.
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le je me fosse couchée tard» l'inquiétude m'éveilla de bonne heure. Je désirais me fortifier de l'autorité de ma mère» pour ne pas me soumettre aux démarches qu'on exigeait de moi. Elle pensa différemment et sa réponse me prescrivit la même conduite qui m'avait été tracée par mon beau-frire. Mais quel style employer? De quelle manière s'y prendre? Je m'y trouvais m embarrassée qu'il fallut encore recou-
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rir à ma mère. Je lui mandais que j*avais besoin du secours d*une autre plume pour écrire à tous ces personnages, et elle me renvoya, dans la matinée même, les lettres toutes faites. Je n*eus qu*à les copier, mais d'une main si tremblante qu'à peine étaient-elles lisibles. Elles furent portées à leur destination.
Ma femme de bhambre, qui n'avait pas plus que moi l'habitude des prisons, s'était donné un coup k la tête en passant le guichet et elle y sentait une douleur qui me donnait beaucoup d'inquiétude. Je demandai comme une grftce, et elle me fut accordée, de faire venir le chirurgien de la maison, qui la saigna, et elle ne tarda pas k s'en trouver soulagée.
M. Chancy vint k trois heures, comme il l'avait promis. Il me reprocha mon peu de confiance. Je lui répondis qu'il ne devait pas en être étonné ; qu'un membre de ce même Comité qui m'avait envoyé en prison, ne pouvait pas m'en inspirer, et que la perfidie étudiée avec laquelle il m'avait interrogée luimême, était trop fortement gravée dans ma mémoire, pour en perdre si aisément le souvenir. — « Ne confondez pas, madame, me dit-il ; j'étais, à l'interrogatoire, l'homme du Comité, forcé de vous foire toutes les questions qui m'étaient prescrites ; mais, si vous aviez voulu me regarder plus attentivement, je vous aurais épargné bien des chagrins. » II ajouta que ma bonne foi et ma simplicité l'avaient touché, et qu'il avait été convaincu que je ne savais rien (il croyait aux complots); que, si son avis avait prévalu, j'aurais été renvoyée chez moi avec un garde ; que
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tout provenait du dîner de madame de Lamballe, dont je n'auraia pas dû convenir que j*étais ; mais, puisque la faute était faite, il faudrait cependant chercher à dire quelque chose de plus positif sur ce dtner. € Je vous nommerai» ajouta-tpil, une personne qui en était aussi. » En effet il la nomma : c'était la duchesse de Luynes ; elle avait été interrogée comme moi, et je savais que ce qu elle avait dit était à peu près con* forme à mes dépositions. — c( J'espère, me dit-il encore, que vous avez plus de confiance. Je me suis mis en votre pouvoir, et mon intérêt doit vous répondre de moi. Demain, je reviendrai à deux heures ; écrivez et je me chai^rai de vos lettres pour vos parents et vos amis. »
Dimanche, 2 septembre
Quelles affreuses journées ai-je encore à retracer ici ? Il semble que ce soit en prolonger l'horreur que de rappeler les événements qui ont souillé la France et qu'on voudrait voir à jamais effacés du souvenir des hommes ; mais je m'y suis condamnée ; la reconnaissance et l'admiration m'imposent également cette pénible tflche. J'ai éprouvé pour moi des traits de dévouement, j'ai vu la piété filiale de ma respectable
compagne s'élever au plus haut degré de l'héroïsme» et j*ai voulu, s'il était possible, adoucir l'atrocité de tant de crimes par le contraste de quelques actions sublimes.
J'éprouvais une agitation extraordinaire. Je m'étais rapprochée de la fenêtre pour écrire, lorsque je vis dans la rue un mouvement dont je fus épouvantée. Pressé par la terreur et la curiosité tout à la fois, le peuple courait et se précipitait, pendant que six officiers municipaux à cheval s'avançaient par une des rues aboutissant au carrefour. Là, au son de la trompette, on publia la prise de Verdun. Le peuple s'agitait visiblement , d'une manière alarmante ; il s'ouvrait et se rangeait devant les écharpes des députés de la Commune qui s'arrêtèrent à l'endroit où la place s'élargit. Je les vis, je les entendis proclamer la patrie dans le plus grand danger, et demander cent cinquante mille hommes pour marcher à l'ennemi dans les plaines de la Champagne. On avait entendu tirer le canon d'alarme ; le tocsin sonnait de tous côtés. Mon coup d'œil se prolongeait très loin dans la rue, d'où je voyais les bourgeois sortir de leurs maisons, armés de sabres et de fusils. Leur marche était incertaine : les uns allaient à leurs sections, d'autres se portaient à la prison ; l'espace s'encombrait ; on avait peine k se faire passage ; l'irrégularité de ces différents mouvements en augmentait le désordre. Il y avait un tel caractère de violence imprimé sur tout ce qui s'était mis en mouvement que j'en fus effrayée, et l'idée de ne pouvoir me sauver, si le peuple mena-
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çaitrAbbaye» acheva de me glacer d'épouvante. Cependant, M. Chancy arriva; il me parut tranquille, mais il était bien loin de Véttt autant qu'il affectait de le paraître. Il y avait deux jours qu'on avait commencé à travailler sous ma fenêtre, pour la construction d'un nouveau corps de garde. Les propos des matons contre les prisonniers étaient atroces, et je voyais l'agitatiim du dehors s'accrottre au Ueu de diminuer. Vers deux heures, il arriva cinq voitures remplies de prisonniers (ecclésiastiques, pour la i^upart). U y avait des hommes armés montés derrière, sur le siège et jusque sur l'impériale. Plusieurs de ces malheureux, destinés à la mort, étaient dégà blessés avant de descendre. On les oondoisii au couvent de l'Abbaye ; ils n'allèrent pas plus loin que la cour : ils y furent tous massacrés* C'est ainsi que commencèrent ces affreuses journées.
Nous ignorions encore leur triste destinée, et je venais de me mettre k table avec mademoiselle de Sombreuil, lorsque le concierge vint me dire de hftter mon dtner, parce qu'il avait besoin de sa chambre pour les commissaires qui allaient venir examiner les lettres. (Il prétexta qu*il n'en était pas venu depuis deux jours et que les prisonniers se plaignaient) Je ne lui fis point d'objection et je me retirai chez moi avec mademoiselle de Sombreuil. Son père vint nous y joindre. Peu de temps après, le concieige vint encore me prier de lui céder ma chambre et de passer dans une autre, située de l'autre côté. Celle-là ne donnait pas sur la rue, elle n'avait
qu'une petite lucarne, haute, grillée et par laquelle on ne pouvait voir que le ciel. Il empêcha M. de Sombreuil de nous suivre ; sa fille ne s*en aperçut que lorsque nous fûmes entrées. Un mouvement, plus prompt que réclair, la fit disparaître. Elle avait été rejoindre son père et partager ses dangers avec un courage au-dessus de tout ce que j'en pourra» dire ; elle en a eu la récompense : elle lui a sauvé la vie.
J'étais restée seule avec ma femme de chanibre dans cette nouvelle prison. J'avais pris machina^ lement mon ouvrage, cherchant à me distraire par quelque occupation. J'étais effrayée, sans démêler ce que j'avais k redouter ; car j'étais encore loin de prévoir les horreurs et les massacres dont j'allais être témoin. Ma triste habitation devint aussi l'asile des autres femmes; on nous y réunit, au nombre de huit. (J'aurai occasion de les faire connaître.) Cette chambre, qu'il faut appeler la chambre de sûreté, pouvait avoir douze pieds de long sur huit de large. Elle contenait un lit, une table et quelques chaises ; il n'y avait pas possibilité d'y marcher (mouvement si nécessaire pour soulager un peu la tourmente de l'inquiétude). Le besoin de marcher me faisait aller du Ut à une chaise, de la chaise à la table, sur laquelle je m'appuyais debout, et de la table au lit, sul: lequel je ne pouvais rester ni assise, ni couchée, tant j'étais agitée. C'est ainsi que s'écoula le reste d'une affreuse journée et cette nuit éternelle, dont les heures ne marchaient pas. Mademoiselle de La Fosse-Landry s'était volontairement constituée prisonnière, par
attachement pour son oncle, Tabbé dé Rastignac, vieillard respectable, martyr de Thonneur et de la religion, massacré dans le jubé même de la chapelle. Celte malheureuse femme, plus gémissante que jamais, était tellement troublée que, lorsqu'il entrait une nouvelle figure de garde national (et ces apparitions étaient fréquentes), ell& ne manquait pas de lui dire qu elle n'était pas prisonnière, qu'elle était venue soigner son oncle, qu'elle était la nièce du général Biron, un des plus grands généraux du royaume, (paroles perdues, car la pitié qu'elle cherchait à exciter ne croissait pas en proportion, des peines qu'elle se donnait pour la faire naître.)
Madame de Besse, écrouée sur le registre, était prisonnière ; son mari avait été soupçonné d'avoir travaillé au journal de l'abbé Royou ^ On avait été chez lui et, ne l'ayant pas trouvé, on avait arrêté sa femme. Le caractère naturellement doux de celle-ci n'avait pas la force suffisante à soutenir une pareille épreuve, elle en était accablée, et je remarquais, au travers de son agitation, combien pourtant elle était occupée d'un petit chien qu'elle tenait continuellement sous son bras. La pauvre bête, haletante, était prête à mourir de chaud ; il fallait la mettre à terre et presqiie aussitôt la reprendre pour qu'un aboiement indiscret ne trahît pas le secret de notre retraite.
Parmi nos compagnes d'infortune, nous avions vu arriver mademoiselle Cazotte, avec une mulâtresse, sa
1. Thomas-Maurice Royou, publiciste français, né à Quimper vers 1741, mort à Paris, le 21 juin 1792.
femme de chambre. Elle avait été renfermée dans la prison avec son père, pour avoir écrit sous sa dictée les lettres trouvées dans les bureaux de la Liste civile, et qui, depuis, ont conduit à Téchafaud cette honorable victime du royalisme, échappée aux massacres de TAbbaye. Elle s'était justifiée à son interrogatoire,
mais elle n'avait pas voulu quitter son père, et elle avait été arrachée d'auprès de lui pour être conduite parmi nous. Avec la même sensibilité que mademoiselle de Sombreuil, elle en était bien loin pour cette sorte d'énergie qui force jusqu'à la volonté des bourreaux. Elle exprimait ses regrets de la violence qu'on lui avait faite pour la séparer de son père, et, pendant toute la nuit, s'adressant aux horribles figures qui venaient nous troubler, elle leur demandait des nouvelles d'un vieillard qu'elle désignait parfaitement. L'infortunée croyait les attendrir, en leur disant qu'elle était sa fille ; mais Marie-Jeanne, aussi rude que sa maîtresse était douce, lui disait avec aigreur : — € Pour ça, mam'zelle, il faut que vous soyez ben bête ! Monsieur votre père est un vieillard auquel on ne pense pas ; vous le nommez ; vous voulez donc le faire tuer ?» — La pauvre mademoiselle Cazotte lui répondait avec douceur : — « Eh ! mon Dieu, Marie- Jeaune, je sais bien que vous avez raison; alors, je ne parlerai jplus de mon père. » — « Ah ! ben oui, si vous pouvez vous taire », répliquait la mulâtresse. — Il entrait quelqu'un et mademoiselle Cazotte, oubliant les remontrances et cédant à ses inquiétudes, recommençait toutes ses questions.
Des deux autres personnes qui partageaient notre prison. Tune était une jeune femme, d'une très jolie figure et qui passait pour être la garde d*un officier . Suisse, blessé à la journée du 10 août. J'ai eu des raisons, depuis, pour croire qu'elle était son amie. Elle m'a intéressée singulièrement par sa modestie, par ses sentiments et sa manière de les exprimer. Je lui dois personnellement de la reconnaissance, car elle m'avait offert un asile chez elle, dans un quartier très éloigné, fort peu connu, et où j'aurais été parfais tement en sftreté, en cas que j'eusse voulu rester cachée en sortant de prison. L'état dans lequel elle passa la nuit la trahit à mes yeux; cependant je m'interdis de lui faire aucune question et je ne voulus pas lui laisser voir que je soupçonnais qu'elle n'était pas ce qu'elle voulait paraître ; mais, au moment où elle apprit que l'officier Suisse qu'elle soignait (M. Reding, car pourquoi ne pas le nommer?) venait d'être assassiné, elle tomba dans un état affreux, elle perdit connaissaiîce, et ne revint à la vie que par une longue attaque de nerfs, à la suite de laquelle elle resta abtmée dans sa douleur, sans proférer une seule parole.
L'autre était la véritable garde-malade, une bonne paysanne qui se roulait par terre de douleur et se frappait la tête contre les murs. Elle regrettait les soins qu'elle avait donnés de si bon cœur ; elle étouffait de sanglots ; elle pleurait à chaudes larmes ; rien ne pouvait la consoler. Ensuite, elle se mit à calculer le prix de ses journées ; elle s'occupa de ses effets et finit par s'endormir profondément.
Voilà les personnes avec lesquelles je passai cette nuit effroyable. Ma femme iie chambre ne m'avait pas quittée. Touchée des marques de son attachement, je m'étais occupée de son sort, et j'avais demandé au concierge de la faire passer comme la domestique de la maison, mais elle s'y refusa, avec un courage qui ne me permit pas d'insister ; elle voulut paraître au tribunal comme moi.
Au milieu de tant d'épouvante et d'horreur, c'était une cpnsolation de pouvoir exprimer tout haut nos sentiments et nos pensées ; car il n'y avait parmi nous qu'une seule et même opinion. J'avais repris mon courage et je travaillais, entourée de toutes ces personnes, qui étaient tout à fait bonnes pour moi. Mademoiselle de Sombreuil m'apparut un moment pour venir me dire adieu. Presque aussitôt, M. Chancy entra : « Madame de Tarente, me dit-il, en s'approchant de moi, me voilà. J'ai donné ma parole à votre famille de vous ramener à elle, ou de périr avec vous, si tel est votre destin. Evitons tout aif d'intelligence ; je m'éloigne pour vous mieux servir. Vous voyez que je suis armé, afin de ne pas paraître suspect. Ne vous alarmez pas, tâchez d'être tranquille ; je retourne à la porte de la prison, d'où je viendrai souvent vous rendre compte de ce qui se passera. » La pensée que cet homme était là, et pour moi, me rendit du courage et je me trouvai plus calme.
Cependant des cris de rage et de douleur se faisaient entendre et pénétraient sourdement jusque dans
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notre retraite. Lorsque M. Chancy revint, je lui en demandai la cause ; il n*eut pas de peine è^ me tromper; j'avais besoin de croire à tout ce qui pouvait tranquilliser ma pauvre tête. Mais ces cris affreux se prolongeaient et me faisaient tressaillir, toutes les fois qu'ils arrivaient jusqu'à nous. Les autres femmes, à demi mortes de frayeur, se joignirent à moi. Nous insistâmes, et M. Chancy, à qui il en coûtait de m'enlever ma sécurité, fut forcé de nous dire que, la municipalité ayant fait différentes proclamations à la porte, le peuple ne voulant entendre à rien et devenant plus furieux, la prison avait été forcée ; qu'on avait été obligé de lui livrer les officiers Suisses^ et que leur mort excitait ces cris prolongés. — Je ne puis exprimer quelle affreuse clarté cette nouvelle porta dans mon âme. Je me vis perdue. Mon nom, ma figure, connue de tant de monde par mon assiduité auprès de la Reine, tout me disait que mon sort allait être le même que celui de ces malheureux ; mais la réflexion me rendit maîtresse de moi, je repris un air apparent de tranquillité et, toute préoccupée que j'étais, je n'en remarquai pas moins que j'inspirais par là plus d'intérêt à mes malheureuses compagnes, dont la position n'était pas meilleure que la mienne ; car je les regardais bien alors comme autant de victimes dévouées à la mort.
La prison était forcée, mais une espèce d'ordre, inconcevable au milieu de ce désordre, faisait qu'il y était entré peu de monde et empêchait qu'il ne se commit des meurtres au-dedans. On les réservait pour
le peuple qui était resté en dehors, où il attendait ses victimes. Nous aurions pu compter celles quon immolait, au retour périodique des cris de mort qui se renouvelaient toutes les cinq minutes.
Vers minuit, on vint nous chercher pour nous confronter avec le registre de la prison, devant ce tribunal sans mission qui s'était érigé de sa propre autorité et avait déjà jugé à mort plus de cinquante personnes. Il avait établi sa séance dans la pièce même du guichet. C'est un carré, noir comme l'enfer , où des furies présidaient aux jugements sanguinaires qui s'y rendaient.
Je descendis, à travers la même obscurité, ce long escalier que j^avais monté huit jours auparavant. La porte par laquelle j'entrais faisait face à la table où s'étaient placés ces horribles juges. J'avais à ma droite celle de sortie. Une lampe obscure éclairait à demi le gouffre infect où l'on hurlait plutôt qu'on ne parlait. Mes genoux fléchissaient; je m'approchai en tremblant de cette table, entourée de vingt personnes, dont les figures étaient atroces. Une seule était assise» c'était le président; il tenait le registre sur ses genoux. Il me demanda mon nom et depuis quand j'étais en prison. Il cherche au jour indiqué, trouve que ma réponse est exacte, et me dit de me retirer. En me retournant, j'aperçus encore mon amie, mademoiselle de Sombreuil, qui ne quittait plus son père. Je lui tendis la main, et je mêlai mes. vœux aux siens, pour la conservation de l'être chéri sur lequel elle veillait avec tant de soins.
Les autres femmes, après avoir répondu aux mêmes questions que moi, avaient été également renvoyées et nous nous retrouvâmes dans cette même chambre, qui resta ouverte toute la nuit. Je crois que tout ce qui était dans la prison y passa successivement. Des hommes hideux, couverts de sueur, de poussière et de sang, venaient partager notre solitude» et nous faire les affreux récits des scènes de carnage dont ils avaient été les acteurs ou les témoins. Un d'eux tira son sabre (c'était un jeune homme), nous assura de son intérêt, nous dit qu'il était résolu d'épargner les femmes, et sur la lame ensanglantée, il jura, de la manière la plus énergique, qu'il nous sauverait. Les cris du peuple n'étaient interrompus que pendant le simulacre du jugement rendu par le tribunal ; mais, bientôt renouvelés, ils nous apprenaient qu'un nouveau massacre avait encore précédé le nôtre. Deux juges de paix avaient été amenés dans la prison ; on ne leur pardonnait pas d'avoir rempli le devoir de leurs fonctions en dressant le procès-verbal des dégâts faits au château le 20 juin. L'un d'eux, M. Bosquillon, avait cru trouver sa sûreté en allant se cacher dans une soupente, sous le lit de la cuisinière. Le malheureux ne tarda pas à y être découvert. Les cannibales y accoururent en foule, ils se le disputaient avec des cris féroces. — c Je vois sa tête, disait l'un. Âh ! le scélérat qui se cache ï » — a Son affaire ne sera pas longue ! » disait l'autre. Â demi disloqué par ses bourreaux, dont Tun l'entraînait par une jambe, tandis que l'autre le retenait par un bras,
relevé à peine sous les coups que lui portait cette tiorde de sauvages, que sa résistance rendait encore plus furieux, nous le vîmes passer devant notre porte et, bientôt après; les cris du dehors nous apprirent que son martyre était fini.
Les nouvelles que M. Chancy nous rapportait n'étaient nullement rassurantes ; mais je 'désirais sa présence ; elle me semblait une égide, et lorsque je le voyais revenir, je me croyaiis moins malheureuse.
La porte s'ouvrait et se fermait, à chaque instant. Un garde national ivre-mort entre, et, posant sur la table une bouteille qu*il tenait dans la main : — c C'est pour vous, nous dit-il, le peuple vous la donne, d — Il était à peine sorti que nous voyons entrer dans la chambre un homme, escorté par des gens armés et suivi d'un guichetier. II avait son chapeau sur la tête ; il l'ôte et salue. Aussitôt la troupe lui tomba sur le corps : <( C'est un aristocrate ; il faut le tuer ! » Le malheureux, plus tremblant que la feuille, se réclame d'un garde national de ses amis, dit qu'il est marchand éventailliste de la rue Saint-Honoré. Le guichetier, tremblant de peur, se montrait plus méchant que les autres pour gagner la bienveillance du peuple, et, pendant qu'on avait été chercher le garde national dont cet homme implorait l'assistance,* on le laissa au milieu de nous. Alors il m'adressa la parole et me dit : — c Je vous connaissais, madame, pour vous avoir vue aux Tuileries avec la Reine. Vous ayant aperçue en entrant, je n'ai pu m'empêcher de vous saluer ; voilà tout mon crime. Peut-être il me ,
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coûtera la vie. d — Je le voyais pâle, effrayé ; il m'avait communiqué sa peur. Le peu de mots qu*il venait de dire me faisaient trembler ; car je ne doutais pas que» s'il venait à les répéter à son interrogatoire, sa déposition ne devint le préliminaire de mon^ jugement. Heureusement, pour lui et pour moi» le garde national vint le reconnaître et il fut mis en liberté.
L'importunité de œtte rencontre fut suivie de vingt coups de poignard, plus sensibles mille fois que ceux des assassins sous lesquels on expire. Mon souvenir repousse ce ((ue j'ai entendu; ma main se refuse à l'écrire ; mais il faut, * malgré soi, consigner ici le dernier trait du délire et de la barbarie que la postérité des Français ne pourra jamais croire.
Un homme, d'une flgure atroce, vomissait au dehors des imprécations ; il lui manquait de nous les faire entendre, et, poursuivant ses propos forcenés : — «r Oui, ditril, en s'avançant sur le seuil de la porte, si on me disait d'aller au Temple et d'apporter la tête de Marie-Antoinette, j'irais tout à l'heure et de sa peau je couvrirais mon tambour ! »
La nuit enveloppa de son ombre toutes ces horreurs; le jour ne paraissait point encore, il était deux heures du malin, lorsque le concierge se montra tout à coup parmi nous. Cet homme, que j'avais toujours eu du plaisir à voir, dont j'avais tant éprouvé l'humanité, ne me parut plus , au premier moment, qu'un des bourreaux de la prison. Il était en habit de garde national, sa physionomie était décomposée, sa voix altérée, ses vêtements couverts de sang... Âh ! ce n'était pas de celui qu'il avait fait couler ! Le sang
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innocent avait rejailli sur lui, et le malheureux homme avait couru les plus grands dangers» en essayant de sauver un de ses prisonniers. Il venait nous encourager» nous assurer que nous sortirions sûrement, mais qu'il fallait attendre que le jour fût venu. Sa figure reprenait insensiblement son caractère dç bonté ordinaire» et nous y lisions la satisfaction qu*il avait de nous revoir. Je lui demandai des nouvelles de mademoiselle de Sombreuil; il me dit qu'elle était toujours avec son père.
Je comptais les heures ; elles coulaient si lentement ! et mon impatience hâtait le moment de connaître enfin mon sort ; mais, malgré toutes les apparences du danger qui me menaçait , je ne sais quel pressentiment m'assurait que je serais sauvée. Je le devais sans doute aux sentiments d'affection qui me rattachaient à la vie. L'espérance me replaçait au sein de ma famille ; je me retrouvais dans les bras de ma mère, et le bonheur de faire cesser le tourment de son inquiétude devenait alors la plus douce de mes pensées. Je m'y abandonnais tout entière» je reprenais de la force» et c'était dans la vue consolante de lui être rendue que je calculais les moyens de m'arracherà mon horrible situation.
Lundi» 3 septembre
 sept heures du matin» M. Chancy vint me dire qu'il fallait descendre» que nous allions sortir, que le
peuple se montrait moins féroce et mieux disposé. Quelques hommes se mêlèrent parmi nous, entre autres» M. de Cbumplâtreux et M. Rousseau, mattre d'armes des Enfants de France. Je ne dépassai pas de beaucoup la porte qui entrait dans le guichet, je me trouvai à la hauteur de celle de sortie ; la partie supérieure en était grillée ; malheureusement mes yeux s'y portèrent : je vis, au travers des barreaux, la rue teinte de sang; je le vis couler entre les pavés ; mon cœur se souleva, je fus près de tomber. M. Chancy, qui n'était pas plus rassuré que moi, me soutint un moment, et, quand il me vit un peu remise^ il se mit à me répéter tout ce que je devais dire au tribunal.
Lorsque M. Rousseau, qui était le premier et le plus avancé dans le guichet, se présenta à ses juges, sa taille manqua de lui coûter la vie. — « Au garde du Roi ! » cria-t-on tout de suite. M. Chancy eut une telle frayeur qu'il nous fit rentrer, moi et les autres femmes, et remonter au plus vite dans cette chambre que nous venions de quitter.
En repassant par mon premier logement, j'y retrouvai mademoiselle de Sombreuil : sa figure était effrayante. — Ses yeux, naturellement doux, étaient devenus fixes et ardents. Elle environnait son père; elle l'avait enlacé dans ses bras ; elle le couvrait de son corps. Jamais, non, jamais on ne verra rien de si touchant !
Je courus à elle ; mais on ne voulut pas m'y laisser, et l'on me força de rentrer dans notre triste asile, dont on referma la porte sur nous. Comme elle ouvrait en dedans, et que je m'étais familiarisée avec ces horribles
figures» qui» pendant toute la nuit» y avaient passé comme des ombres» j'allais l'ouvrir de temps en temps» pour les regarder encore. Mais quel fut mon étonnement ! je crus que c'était une illusion et que mes yeux me trompaient. J'aperçois le valet de chambre de ma mère. Incertaine, tremblante» je m'approche de lui ; mes questions se précipitent. — c Comment étes-vous entré ?... Quand avez-vous quitté ma pauvre mère?... Dans quel état l'avez-vous laissée?... Sait-elle que j'existe encore ?» — « Je vous réponds que vous la verrez» répondit-il. Elle se portait bien» hier» à cinq heures du soir» quand je l'ai quittée sans qu'elle le sût» pour venir m'enfemer ici. Prenez courage» tout va bien. Mais gardez-vous d'avoir Tair de me connaître. »
Je remerciai le Ciel de la protection visible qu'il m'accordait. Je repris confiance : j'étais secourue» et les soins qu'on prenait de moi semblaient me présager que je ne trouverais pas mon tombeau à la porte de l'Abbaye.
Pour témoigner à mes compagnes ma reconnaissance de l'intérêt qu'elles me marquaient et les tranquilliser sur leur propre sort» ïnoins hasardé que le mien» puisqu'aucune n'ayant approché de la Cour» elle n'avaient pas à expier ce crime impardonnable» je leur promis» et elles m'en surent gré» de me présenter la première à cet affreux tribunal» mon sort» quel qu'il fût» devant favorablement influer sur le leur.
On avait permis à mademoiselle Cazotte d'aller passer une heure avec son père; le bon vieillard en avait dormi huit sans se réveiller.
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J'étais assise sur le lit, plus livrée à mes réflexions qu'à la lecture de quelques journaux que j'avais devant moi, lorsqu'un Marseillais hideux vint se placer à mes côtés. Il me fit très grand'peur, car il était ivre/ Il s'empara familièrement de mes papiers qui étaient bien dans son sens... un Brissot... un Gorsas... Il voulut lire ; il n'était pas en état de distinguer une lettre. Alors, pour adoucir cet homme féroce» je lui proposai de lui faire la lecture du journal. Il me fit un signe d'approbation, et moi, respectueusement debout devant lui, j'eus la patience de lui lire une page» qu'il n'écouta seulement pas. Puis, se levant brusquement, il m'arracha mes papiers, qu'il mit dans sa poche et se retira.
Les mêmes cris lugubres de la veille avaient recommencé, et l'horreur de notre situation était redevenue la même. Le devoir d'en sortir d'une manière quel* conque me tenait dans une agitation insupportable. Cependant la matinée s'avançait et on n'osait pas nous faire descendre.
L'état dans lequel j'avais laissé mademoiselle de Sombreuil pesait affreusement sur mon cœur ; j'en demandai des nouvelles à M. Chancy ; je le suppliai d'employer tous ses soins à la sauver, elle et son père. Il me le promettait, mais il ne pensait pas alors que ce que je lui demandais fût possible.
Madame La Vacquerie, qui avait passé la nuit hors de la prison, y rentra sur les dix heures. Elle nous rapportait, la pauvre femme, du pain bien sec et du bouillon aigre ; mais elle nous le donnait de si bon
cœur» que pour moi j*avalai le pain et je bus le bouillon» tout comme si c'eût été la meilleure chose du monde.
M. Chancy était, venu me dire qu'il n'osait pas encore m'emmener» qu'il fallait prendre patience. — c Eh bien ! monsieur, employez donc cet intervalle ; sauvez, je vous en conjure, monsieur et mademoiselle de Sombreuil. Vous aurez déjà beaucoup fait pour moi, et le.reste suivra, j'en suis sûre. >
Je saisis aussi le moment de faire les mêmes instances auprès du valet de chambre de ma mère. Cet excellent homme avait pris, pour m'étre utile, le costume et le langage de tous ces scélérats. Il était parvenu à obtenir leur confiance, et lorsqu'il s'en fut assuré, il leur avait demandé s'il y avait des femmes dans la prison, c Oui, » lui avait-on répondu. — c Eh bien ! jurons tous qu'elles seront épargnées et sauvées par le peuple ; c'est une action digne de lui. j» — Les brigands le jurèrent, et, en effet, aucune des prisonnières de l'Abbaye n'est tombée sous leurs coups.
Il fallut faire un peu de toilette. Madame La Vaoquerie me prêta un bonnet de linon, pour me présenter devant mes juges, mes assassins ou mes sauveurs. Chacune de nous se soigna du mieux qu'il lui fut possible, parce que nous étions toutes dans notre habillement de prison ou dans notre déshabillé du soir, et l'un ne valait pas mieux que l'autre.
Vers onze heures, M, Manuel vint encore nous visiter. Il était pâle, abattu et n'osait pas nous regar-
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der. Il se voyait entouré de femmes, et il pensait sans doute qu'elles allaient être assassinées. Ce n*était plus cet homme triomphant, s'applaudissant des crimes qu'il faisait et laissait commettre; il n'était plus le maître d'arrêter les fureurs qu'il avait excitées, et lui-même, à la porte de la prison, avait pensé en être la victime.
Soit inquiétude du danger que nous courions, ou plutôt terreur de celui auquel il venait d'échapper, il ne put balbutier que quelques mots. Sa visite m'avait laissé des idées pénibles ; je cherchais à en effacer l'impression, lorsqu'un gendarme national, fumant sa pipe, ouvre la porte et vient par ses récits nous glacer d'un nouvel effroi. — c C'est pour vous, mesdames, que je suis ici, nous dit-il ; j'y suis venu pour vous sauver, mais il est bien malheureux de n'être pas double, car je voudrais être tout à la fois à TÂbbaye et à la Force. » Il nous raconta qu'il y avait laissé madame de Lamballe, madame de Tourzel et sa fille, qu'elles couraient le plus grand danger, que le peuple était furieux et qu'il était vraisemblable qu'à cette heure même elles étaient massacrées. Mes yeux se remplirent de larmes, je n'osai plus lui faire de questions; j'étais au supplice. Oh! qu'alors il m'en aurait peu coûté pour aller me jeter au milieu de ce peuple d'assassins ! Ecrasée sous ce surcroît de malheur, pauvre Pauline, je vous voyais sans cesse ! Â quoi donc avaient servi les soins que je m'étais donnés ' pour lui conserver une vie qu'elle était destinée à perdre si peu de temps après? Quelle constante fata-
lité poursuivait encore, dans sa respectable mère, la gouvernante des Enfants de France !... et vous, la plus infortunée de toutes, princesse, si tendrement attachée à la Reine, que nous aimions à l'envi les unes des autres. En entendant ce récit, je vous ai crues toutes perdues; un faible rayon d*espérance pénétrait à peine dans mon imagination troublée.
J'étais dans cet abandon et ce découragement, lorsque vers deux heures nous entendîmes des cris qui se prolongeaient d*une manière horrible ; je cherchais toujours à démêler si c'étaient des cris de fureur ou de joie ; car la joie et la fureur de ces sauvages avaient à peu près la même expression. Tout à coup je vis accourir M. Chancy. A peine pouvait-il parler, tant il était ému ; des larmes coulaient sur ses joues. Il me cria de loin : « Ils sont sauvés ! Ces cris que vous entendez, me dit-il, sont des cris de joie : on les reconduit en triomphe aux Invalides. » Le peuple demandait la tête de M. de Sombreuil ; on éloignait en vain le moment de le livrer ; toute résistance devenant inutile, le tribunal allait prononcer le fatal arrêt, lorsque sa fille s'est avancée. Elle a dit que c'était trop attendre ; que son père mourrait mille fois avant de subir la mort ; qu'un loyal gentilhomme comme lui ne la craignait pas ; qu'il la demandait ; mais qu'elle suppliait en grâce de la faire mourir avant lui, et que ce fût sur son corps qu'on immolât son père. — Elle a dit si bien et d'un ton si imposant, que tous ceux qui l'entendirent furent pénétrés d'intérêt et de respect (tant il est vrai que la vertu retrouve toujours ses droits,
et que les scélérats eux-mêmes sont forcés de reconnaître son empire !) On a vu des larmes couler de leurs yeux. « Grâce! grâce pour M. de Sombreuil ! » répétaitron de tous côtés... c Grâce, ont dit les juges, et qu'on annonce au peuple que nous répondons de lui. • Et le peuple, prévenu, passe en un instant de l'ivresse de la rage à celle de la joie en apprenant qu'il est absous. Le père est sauvé par sa fille et c^est elle qui le devance encore en se présentant la première aux assassins désarmés qui les félicitent et les embrassent. — On les élève en l'air, et, posés sur les épaules, aux acclamations générales, deux portent le père et deux autres la fille en triomphe, tandis qu'on a joint leurs mains enlacées par un ruban pour qu'ils ne soient plus séparés. J'ai su, depuis, qu'après une marche fort longue, ils arrivèrent aux Invalides ; que les malheureux vieillards, dont on avait égaré la tête, n'avaient témoigné aucun plaisir à revoir leur gouverneur, qu'avant la révolution ils regardaient comme leur père, et que même, en se retrouvant parmi eux, il avait couru quelque danger.
Peu de temps après, mademoiselle Cazotte eut aussi le bonheur de contribuer à la bienveillance qu'éprouva son père ; mais le destin ne fit que suspendre ses coups, et le malheureux vieillard n'échappa au fer des assassins que pour aller tomber sous celui des bourreaux.
M. de Champlâtreux avait été absous et ramené chez lui par des canonniers, auxquels il eut la générosité de demander le même service pour n^oi, en les
priant de ne pas m'abandonner jusqu*à ce que j'eusse été remise à ma famille, et de lui rapporter alors un billet de moi pour le tranquilliser sur mon sort. Ils le lui promirent et tinrent parole, car les deux hommes ne me quittèrent plus. L*un d'eux ne cessait de me répéter: c Gardez-vous bien de vous nommer. » — J*en sentais le danger comme lui, mais je voyais la chose impossible, puisque mon nom était écrit sur le registre que le président avait sous les yeux. Cependant, il tenait à son idée avec une telle obstination qu*il fallut lui promettre que je ne me nommerais pas, et il parut plus tranquille.
La journée s'avançait et je ne voyais rien encore se préparer pour notre sortie ; j'étais avec mes compagnes, lorsque de nouveaux cris se firent entendre autour de nous. C'était le jeune et malheureux M. de Maussabré, aide de camp du loyal duc de Brissac, non moins infortuné que lui. Il avait espéré trouver son salut en montant dans une cheminée ; mais il y fut découvert; on lui tira des coups de fusil. Atteint mortellement, il eut encore le courage de résister à la douleur et de ne pas descendre ; on prit alors le parti de brûler de la paille mouillée, la fumée le suffoqua, il tomba, blessé, brûlé» à demi mort, fut entraîné et livré au peuple, qui acheva de le massacrer.
Enfin, à cinq heures, M. Chancy vint me dire qu'il fallait me préparer à paraître ; il mit la plus grande attention à m'indiquer, à me répéter les réponses qu'il faudrait faire à mes juges; il me priait surtout de les bien retenir, et son intérêt pour moi lui suggéra tout
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ce qui pouvait contribuer à me tranquilliser. Il faut Tavouer, j'avais besoin d'être encouragée : jamais je ne m'étais sentie si troublée. Enfin, je descendis, accompagnée de M. Chancy, de Mentel (c*est le nom du valet de chambre de ma mère), des deux canonniers et de ma femme de chambre. Madame de La Fosse- Landry et madame de Besse nous suivaient.
Arrivées au bas de l'escalier, on nous y fit rester quelque temps. Ensuite, nous avançâmes dans le guichet. Là il fallut encore attendre, parce qu'on jugeait un prisonnier. Il se défendait à haute voix, mais toutes celles qui couvraient la sienne lempéchaient d'être entendu, c A la Force! » dit le président, et l'on sait que ce mot voulait dire : « A la mort ! > Il passa devant moi ; ma femme de chambre, de la place où elle était, lui vit arracher son habit avant de le livrer au peuple, et des cris de douleur ne nous laissèrent plus d'incertitude sur son sort.
J'avançais avec peine, au milieu de la foule qui remplissait la chambre ; il y régnait une chaleur suffocante, et, quoiqu'il fit très grand jour, l'obscurité y était presque entière. Je m'approche en tremblant de cette table, qu'entouraient les juges ; elle était couverte de papiers, de bouteilles, de verres, de pipes et de sabres. Parmi ceux qui rendaient les arrêts de mort, les uns étaient assis, les autres debout. Plusieurs, ivres ou assouvis de sang, s'étaient endormis. A une fenêtre grillée qui donnait sur une cour, étaient suspendus des hommes qui en interceptaient la lumière et qui applaudissaient ou improuvaient les jugements.
J*avais comparu devant ce tribunal et j'attendais... quoi ?... Peutrétre la mort... En regardant ces affreux personnages dont mon sort dépendait, un seul, me disais-je, n'a qu'à prononcer un mot, et deux cents bras, obéissant à leur rage, vont tout à l'beure me mettre en morceaux ! Leur regard sinistre était fixé sur leur victime. Le président fait faire silence. — Il me demande mon nom. — Je me trouble ; mais il n'y avait pas à balancer, la nécessité commandait, il fallait obéir. — Je répondis : c Madame Tarente. » On m'avait bien prescrit de retrancher le c/e, afin de me déguiser davantage. Je regardais avec inquiétude l'effet que mon nom allait produire. Je n'aperçus aucune impression défavorable, et, comme j'avais toujours craint d'être condamnée sur mon nom seul, je commençai à me sentir soulagée. — « Depuis combien de temps êtes-vous en prison? » me dit le président. — Je m'enhardissais, je m'avançai et, feuilletant avec lui le registre, je lui indiquai la feuille qui constatait que j'y étais depuis le 27 août. — c Pourquoi y avezvous été conduite ? Qu'est-ce que dit Técrou ?» Il lit et, n'y trouvant pas le motif de mon arrestation : c Dites, vous-même, continue-t-il, la raison pour laquelle vous êtes ici. • — Plusieurs voix s'élevèrent de l'auditoire pour donner aussi leur avis ; on les pria de se taire et d*attendre que j'eusse répondu. Je pris la parole, mais ma prononciation se ressentait de l'agitation de mon âme et, me bornant au simple exposé des faits, je dis : c J*ai été arrêtée le 26 août ; on a mis le scellé sur mes papiers ; on m'a conduite
BB LA PRINCESSE BB TÂRENTB HQ
à la mairie ; j'y ai été interrogée pendant deux heures ; on a été content de mes réponses. J'ai été ramenée chez moi, où deux membres du Comité ont fait la levée des scellés, n'y ayant rien trouvé qui fût à ma charge ; on m'y a laissée sous la garde d'un gendarme national, pour retourner le lendemain à la mairie, où j'ai subi un second interrogatoire ; après quoi, pour ma propre sûreté, on m'a envoyée ici, sous la protection de la loi. » — «r Madame, dit alors le président, est ici par ordre du Comité de surveillance ; il faut qu'elle remonte dans sa chambre, jusqu'à ce qu'on ait eu des éclaircissements sur le sujet de sa détention. » Rien n'était plus conséquent sans doute que cette opinion, mais elle fut un coup de foudre pour moi. — « Non, monsieur, j'y suis toute décidée, je ne remonterai pas ; il faut que ceci finisse d'une manière ou d'une autre. Ou périr sous cette porte, ou retourner à ma famille. » — Ma vivacité fit trembler M. Chancy, il me conjura de me calmer, et, s'adressant au président : — « Monsieur, voulez-vous bien, je vous prie, continuer les questions? » — Alors, on me demanda si j'étais mariée. — Je répondis oui. — Où était mon mari. — M. Chancy, qui n'avait pas une distraction et veillait attentivement sur moi, me soufQa dans l'oreille, avant que le président eût achevé la question : «r Séparée. » C'était me redonner la vie, car je n'avais plus assez de tête, pour rien inventer ni rien taire, et je répétai : « Séparée. » — c Mais^ quoique vous en soyez séparée, me dit le président, vous devez savoir où il est. » — « Quand on est séparée de son mari.
on ne s'inquiète plus de ce qu*il devient. » — On se contenta de celte réponse et je fus congédiée.
Je me retirai plus morte que vive et très incertaine sur mon sort» lorsqu'on appela ma femme de chambre. Sans lui faire aucune question , on lui annonça qu'elle était libre. — « Madame l'estrelle? » — « Non. » — c Je ne le suis donc pas et je ne sortirai d'ici qu'avec elle. » — Elle fut couverte d'applaudissements ; quelques voix crièrent que j'étais libre aussi ; d'autres s'y opposèrent. Ce même Marseillais que j'avais voulu désarmer par ma complaisance en lui lisant le journal, s'éleva contre moi, mais on lui imposa silence.
Ma femme de chambre en se retirant du tribunal était venue s'asseoir à côté de moi, sur un banc qui faisait face à la porte de sortie, pendant que M. Chancy, dont je remarquai bien l'intention, se tenait debout devant moi pour me masquer l'horreur des massacres qui se commettaient en dehors. — c Reposons-nous, me disait-il, sur le valet de chambre de madame votre mère ; il a plus de crédit que moi, et je vous sers mieux en le laissant agir. »
Cependant, j'étais dans la plus effroyable situation. Je voyais, j'entendais ces gens se disputer sur ce qu'on ferait de moi ; — si je rentrerais dans la prison ; — si on m'en laisserait sortir ; — si on me livrerait au peuple. M. Chancy était là et me soutenait un peu dans cette terrible crise, pendant que le bon Mentel, mourant d'inquiétude, affectait la tranquillité et revenait à chaque instant me dire : • Allons, du courage, tout va bien, vous allez sortir. »
J'avais presque perdu la faculté de penser. Dans cet état d'anéantissement, je revoyais ma mère, comme si elle m'avait apparu dans un songe. Tout à coup son nom prononcé par Mentel vint me rendre à la vie et me sortir de cette espèce d'égarement. — <v Vous allez la revoir, me dit-il, vous êtes libre »... Il n'avait pas achevé de parler que j'étais debout et prête à m'élancer. — € Attendez quelques minutes encore, il faut que le peuple soit prévenu : le président écrit un billet que je vais afficher et proclamer au dehors pour que vous y soyez attendue. »
Le billet lui est enfin remis ; il le porte au peuple ; bientôt les cris se font entendre et, du même ton qu'on immolait des victimes, on célébrait mon innocence. Mentel était rentré. Il me remet le papier qui m'absout. Je l'ai encore, bien chiffonné, bien sale, taché de sang et de boue. — Il y avait écrit : — ce Les deux dames que les citoyens mettent en liberté ne tiennent plus à rien dans la prison. — Signé: Maillard, président. »
c II est temps, dit Mentel à Chancy, voici le moment, il faut sortir. » Mentel précède, M. Chancy prend un de mes bras, un canonnier l'autre; son camarade suivait avec ma femme de chambre. Nous perçons la foule qui remplissait le guichet. Plies jusqu'à -terre pour passer sous la herse de la prison, nous revoyons le ciel, au sortir de ce gouffre, et nous sommes enfin dans la rue ! Là, les cris redoublent ; ils sont couverts par celui de € Vive la Nation ! » Je me trouve dans les bras de ces forcenés, armés de
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sabres et dégouttants de sang. Ils m'entourent, ils m'embrassent. Au milieu de cette foule, j'aperçois un de mes gens ; j'en reconnais un de la duchesse de Maillé; j'y vois aussi un bon jardinier, qui me vendait souvent des fleurs. Pendant que mon laquais s'était emparé de mon bras, que celui de madame de Maillé courait annoncer à sa maîtresse qu'il m'avait vue et que le jardinier portait à ma mère la nouvelle de mon arrivée, le peuple m'entourait, me pressait jusqu'à m'étouffer, en m'engageant à crier aussi : « Vive la Nation ! » mais ma bouche s'y refusait et je faisais entendre par mes gestes qu'il m'était impossible d'articuler aucun son.
Fatiguée par une si longue épreuve, étourdie des cris qui se prolongeaient et surprise par le grand air que je venais de respirer, M. Chancy s'aperçut que mes genoux fléchissaient et que les forces allaient me manquer. Elevant alors la voix au-dessus du peuple : c Son innocence est reconnue, dit-il, il faut un triomphe à madame !» — Et deux cents voix répétèrent : or Un triomphe à madame ! » A l'instant même, Mentel et le canonnier m'élèvent dans leurs bras et me portent sur les épaules. M. Chancy marche en avant, mon laquais à côté de moi ; la foule nous entourait en criant : «r Elle est innocente et c'est le peuple qui la sauve ! » — Ma femme de chambre suivait, portée par deux hommes (car elle avait aussi son triomphe). Les bourgeois étaient sur leurs portes ou à leurs fenêtres, d'où ils nous félicitaient. J'allai ainsi, tout le long de la rue Sainte-Marguerite. Déjà beau-
coup de monde avait abandonné le triomphe; je demandais que l'on mtt fin à tant d'honneurs et qu'on eût la bonté de me remettre à terre. Je continuai ma marche plus modestement et d'une manière qui me convenait mieux, mais les cris m'accompagnaient toujours et l'importunité d'être en spectacle me suivit jusque chez moi.
Arrivée à la Croix-Rouge, je montai en fiacre avec ma femme de chambre, M. Chancy, Mentel ; un garde national et un canonnier s'y placèrent avec nous ; l'autre canonnier monta sur le siège. Devant, derrière et tant qu'il en put tenir, on surchargea la voiture. Je mourais d'impatience d'arriver ; j'avais prié qu'on allât vite, mais il n'y avait pas moyen, et le peuple, qui ordonnait, nous fit aller au petit pas. Nous tournons dans la rue du Bac ; j'arrive enfin à l'hôtel de Châtillon, et, pendant que le fiacre avançait dans l'avenue, ma mère était déjà dans la cour. Je l'aperçois, je me précipite et tombe à ses genoux. Ah ! combien cet instant me paya de mes peines !
Je me revoyais enfin dans l'appartement de ma mère, à côté d'elle, environnée des mêmes personnes que j'y avais laissées en m'arrachant de ses bras. Et de quelle émotion n'étais-je pas pénétrée auprès de M. d'Anlezy, au souvenir de ce qu'il avait fait pour moi ! — Le rapprochement du jour où il fallut nous séparer, à la porte de la prison, avec celui où je leur étais rendue, me mettait hors de moi. J'allais, je revenais, je parcourais les appartements ; j'éprouvais le besoin de me promener. La grandeur de cette maison, l'air qu'on y
respire et dont j'avais été privée si longtemps, tout contribuait à me faire jouir d'une nouvelle existence, dont un prisonnier seul peut sentir tout le prix.
Le peuple qui nous avait suivis remplissait la cour et le vestibule, et, dans son ivresse prolongée, buvait le vin qu*on lui prodiguait à volonté, pendant que M. Chancy, dont rien ne pouvait payer les bienfaits, et le bon Mentel, que je venais de présenter à ma mère comme mon sauveur, recevaient d'elle et de nos amis les expressions de la plus sensible reconnaissance. <v Vous avez besoin de repos et de vous voir plus à votre aise, dit M. Chancy ; je vais les emmener. » — Je crus convenable d'aller les voir avant qu'ils ne se retirassent et nous convînmes qu'au * milieu d'eux, je n'aurais pas l'air de le connaître plus particulièrement qu'un autre.
Lorsque je fus descendue pour prendre congé de mon cortège, l'un d'eux me reprocha d'avoir souvent regardé derrière moi dans la rue Sainte-Marguerite, pour voir si l'autre dame suivait, c Vous ne savez donc pas qu'on n'est jamais plus en sûreté que quand on est entre les mains du peuple ? Vous avez montré une défiance que nous avons eu peine à pardonner. » J'étais trop contente pour n'être pas docile, et je ne répliquai pas.
J'écrivais, d'une main encore tremblante, le billet que le canonnier me demanda pour M. de Champlâtreux. M. Chancy, après avoir reçu les remerciements de tout ce qui s'intéressait à moi, et l'expression bien prononcée de ma part pour tout ce que je lui devais,
prit congé de nous, en me promettant de m*envoyer un billet signé des membres du Comité de surveillance, pour attester que le peuple m*avait jugée et trouvée innocente. Il fut suivi, en se retirant, de tous ceux qui Tavaient accompagné. )^*heure s'avançait et nous nous mtmes en chemin pour nous rendre chez madame la duchesse de La Vallière. Ma mère, très aimée des bourgeois et des marchands, ses voisins, les trouva tous sur son passage, la félicitant sur mon retour.
C'était une joie générale dans la maison, où j'étais attendue. Je partageai bien vivement celle de ma grand'mère, à qui on avait eu la prudence de laisser ignorer tout ce que j'avais souffert, et qui croyait tout simplement que j'étais sortie de prison sur un ordre du Comité.
On n'aura pas de peine à croire qu'au milieu du trouble et malgré le désordre de mes idées, elles se fixèrent avec le plus grand intérêt sur M. et mademoiselle de Sombreuîl. J'avais prié ma mère d'envoyer demander de leurs nouvelles et de leur faire savoir des miennes ; mais, comme il n'est pas dans la nature humaine d'éprouver de bonheur sans mélange, une sombre inquiétude me faisait désirer et craindre d'être éclairée sur la destinée de mes amies, renfermées dans la prison de la Force. Le souvenir de ce que j'avais entendu me poursuivait sans cesse, et je n'osais interroger sur leur sort. J'étais tourmentée de cette idée, lorsqu'on me remit un billet. Je reconnus l'écriture de madame de Tourzel et- mon cœur tressaillit. Mon œil en parcourait les lignes avec la rapidité de
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l'éclair. Elle m'appreaait sa délivrance miraculeuse, celle de sa fille, et j'allais respirer librement, lorsque j'achevai de lire : c Que n'en puis-je dire autant de mon infortunée compagne ^ ! »
Mardi, 4 septembre
jusqu'au lundi 17, JOUR DE MON ARRIVÉE
EN Angleterre.
Ma mère ne voulut plus me perdre de vue ; elle m'avait ramenée chez elle, où j'ai continué à loger jusqu'à mon départ de Paris. Je tombais de fatigue et de sommeil ; je dormis jusqu'au moment où je fus doucement éveillée, le lendemain, par mademoiselle de Sombreuil. Nous ne pouvions, l'une et l'autre, assez nous regarder. Après une aussi périlleuse captivité> nous avions peine à croire que nous nous retrouvions ensemble en liberté.
Je passais les matinées chez moi ; j'y voyais peu de monde ; je ne sortais qu'à la nuit, en fiacre, pour aller souper chez ma grand'mère. On m'avait recommandé la plus grande circonspection.
C'était, disait-on, sous un autre nom que le mien que j'avais été sauvée, et des rapports inquiétants sur ma réputation d'aristocrate me faisaient mourir de peur. Combien de fois me suis-je réveillée, saisie de
terreur et tremblant au poiat d'en imprimer le mouvement à mon lit ! On m'avait offert de me cacher dans Paris ; mais aurais-je pu y exister ailleurs qu'auprès de ma mère?
M. Chancy était venu me revoir ; il m'engageait à la prudence, et cependant il me demandait de ne pas m'en aller. Je n'y pensais pas alors. C'était le troisième jour après ma sortie de prison. Il me vit fondre en larmes en lui parlant de madame la princesse de Lamballe. Je le priai de me faire rendre son billet et je lui demandai ce qu'on ferait de mon interrogatoire ; il éluda la première question et répondit à la seconde que mon interrogatoire serait brûlé et que ce serait une affaire finie.
Cependant mon beau-frère commençait à me tourmenter pour me faire quitter la France ; et moi, malgré ma peur, qui s'augmentait chaque jour et me rendait très malheureuse, je ne pouvais me décider à rien. Un jour, qu'il était venu me parler de ses projets et qu'il me trouva encore plus alarmée par le compte que m'avait rendu le suisse de ma mère, qu'un Marseillais, qui m'avait vue dans la prison, était venu, disait-il, pour m'embrasser avant son départ et qu'il reviendrait le lendemain, il me pressa plus fortement encore. F'atiguée du poids d'une existence à chaque instant troublée par la peur ou la contradiction : « Eh bien ! lui dis-je, je consens à partir, mais à une condition : c'est que vous ne m'en parlerez plus que pour me dire : c Tout est prêt. » Et je vous promets de vous suivre. »
Le Marseillais qui s'était annoncé ne manqua pas de venir. Je n*aurais pas osé le faire renvoyer. Je le reconnus pour Tavoir vu dans la prison s'attacher à madame de La Fosse*Landry. Il me raconta qu'il avait aussi sauvé un homme qui n'avait contre lui que d'être dévoué au Roi (c'était M. de La Chapelle, premier commis des bureaux de la Liste civile). Il me dit qu'il partait pour l'armée, mais qu'il avait voulu me voir auparavant. J'en fus quitte pour un adieu moins familier que celui dont j'étais menacée.
Cependant mon beau-frère avait fixé le jour de notre départ au jeudi 13 septembre, à six heures du matin. Ma mère n'avait pas approuvé ma résolution, mais elle ne l'avait pas contredite. Je ne la quittai pas d'une seule minute, pendant le jour qui précéda notre séparation. Elle devenait plus déchirante par le souvenir du bonheur que je venais d'éprouver en me retrouvant
auprès d'elle. Je me reprochais comme une faiblesse de me mettre en sûreté et de la laisser à Paris. J'étais abîmée de douleur, d'inquiétude. — Enfin, le moment de partir arriva. Je m'arrachai de ses bras, baignée de ses larmes et des miennes. Je sortis parla porte du jardin et traversant à pied une partie du fauboui^ SaintrGermain avec mon beau-frère, son valet de chambre et des gens de ma mère, nous arrivâmes au Pont-Royal, où je montai avec eux dans un véritable fiacre qui avait le numéro 6. Nous trouvâmes sur le boulevard mon homme d'affaires qui s'était proposé pour nous accompagner, et, lorsque nous eûmes dépassé la barrière, je renvoyai à ma mère celui de ses
gens qui nous avait suivis. Je m*étais munie de l'extrait du décret qui dispensait des passeports jusqu'à dix lieues en deçà des frontières. Dès le village de Samoy, au-dessus de Saint-Denis, nous fûmes arrêtées. Le grand cachet de l'Assemblée, la signature du président et noire air de misère favorisèrent notre passage. Nous arrivâmes à Luzarches pour dtner. Je faisais une route où j'étais si connue que je craignais d'y faire quelque fâcheuse rencontre. II était nuit, lorsque nous fûmes à Clermont, et le jour ne paraissait pas encore lorsque j'en repartis. Mon cœur se serra en passant devant le château de Fitz-James, où j'avais fait de fréquents voyages dans des temps si différents ! Les patriotes y avaient fait une incursion ; ils avaient convertie, chemin de l'arrivée de tessons de bouteilles cassées. Nous nous arrêtâmes à Breleuil et nous arrivâmes d'assez bonne heure à Amiens, d'où nous renvoyâmes notre fiacre.
Il s'agissait de nous avoir des passeports pour nous rendre à Boulogne. Mon homme d'affaires travailla si bien qu'à neuf heures du soir, il vint nous avertir pour aller les chercher à la municipalité où ils nous furent délivrés. De son côté, mon beau-frère nous avait déterré une espèce de cabriolet à quatre places qui avait appartenu à un moine. C'est dans cet équipage que nous partîmes le lendemain pour Abbeville et, après y avoir fait viser nos passeports, nous poussâmes jusqu'à Bernay, où nous couchâmes à la poste. La maltresse, qui était d'une slalurc colossale, avait une opinion très arrêtée sur les événements du 10
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août. € Avant cela, disait-elle, on croyait le Roi pour nous, mais à présent, on sait bien qu*il nous trompait. » — J'essayais doucement de la ramener. — (c Oh ! bien, continuait-elle, j'en sais plus que vous là-dessus : j'ai une fille établie dans la rue Saint-Honoré. Celle-là a tout vu et elle me l'a bien mandé. » Je quittai cette impitoyable raisonneuse et je m'en allai en pensant tristement qu'il en était partout de même et que c'était par ces grossières absurdités qu'on était parvenu à détacher le malheureux peuple de son Roi, en lui cachant tous les sacrifices qu'il avait faits et les peines qu'il avait éprouvées.
Pour devancer quatre ou cinq voitures, qui se trouvaient dans la cour, nous partîmes de très grand matin. Je me reposai à Montreuil, où il fallut encore montrer nos passeports, et, à cinq heures du soir, j'arrivai à Boulogne. Mon premier soin fut d'envoyer mon beau-frère chercher une de mes amies qui y était arrivée de la veille et, comme il s'était fait conduire par un garçon de Tauberge, celui-ci, présumant qu'il n'était pas venu pour rester, se mit à lui raconter, chemin faisant, comment il avait déjà fait passer plusieurs personnes et lui fit entendre que, si nous étions dans la même intention, il ne lui serait pas difficile de nous procurer la facilité. Mais il n'était pas prudent de s'expliquer encore, et mon beau-frère éluda par des réponses vagues.
La municipalité venait de recevoir un signalement de Paris ; elle se transporta à l'auberge où nous étions descendus, et, après nous avoir examinés, elle se
retira, sans avoir l'air de nous suspecter. Cependant » nous avions eu grand'peur et, lorsque mon beau-frère me raconta la conversation qu'il venait d^avoir avec le garçon de l'auberge, je fus la première à penser qu'il n'y avait pas à hésiter et qu'il fallait à l'instant même conférer avec cet homme. Tout fut convenu entre lui et nous. Le soir même, il devait partir un paquebot ; il fut décidé que nous nous embarquerions, mais il survint quelque obstacle et notre agent nous annonça qu'il fallait attendre au lendemain, à moins que nous ne nous déterminions à passer dans une barque de pêcheurs. Je ne balançai pas et, surmontant la peur que j'ai de la mer, je me décidai sur-le-champ pour la barque. Après avoir congédié mon homme d'affaires qui nous avait été secourablë; je fis mes adieux à madame de Lévis et je sortis à minuit, conduite par le valet de l'auberge, pendant que mon beau-frère suivait avec son valet de chambre. A un signal convenu, mon conducteur me quitte, un matelot bien sale me prend par le bras* et me remet à un autre, qui m'aide à passer la planche, qui fléchit sous mes pas. J'entre dans le bateau, on me descend dans un trou, on me dit que je suis à fond de cale ; je m'y tapis. Mes compagnons en font autant et nous nous éloignons à la rame^ Je voyais de ma place un ciel d'azur ; les étoiles brillaient, le vent était bon et en six heures nous devions être à Douvres. Mais il diminua, nous vîmes la côte de France pendant quatre heures, et a près dix de navigation, nous abordâmes celle d'Anglet^re, le lundi 17 septembre, à dix heures du matin.
Je partis le jour même pour Londres, où j'arrivai le lendemain et sans m'y arrêter. J'allai descendre à Richemondy chez madame de Gand, qui me reçut avec toute la joie qu'inspire la vue d'une amie qu'on a pu croire assassinée. Les personnes de ma connaissance (il y en avait beaucoup à Richemond) et les amis de madame de Gand s'empressèrent à me donner des témoignages d'intérêt ; mais parmi ceux dont je fus comblée, il en fut un que je n'oublierai jamais ; la reconnaissance a marqué dans mon cœur à mademoiselle Fagnani (aujourd'hui comtesse de Yarmouth) une place qu'elle y occupera toujours. Au départ de madame de Gand, elle m'offrit un asile chez elle. C'est là que j'ai trouvé toutes les consolations, toutes les douceurs d'une société aimable, et la seule sorte de bonheur auquel je puisse prétendre, dans mon exil et loin de ma famille.
C'est auprès d'elle que j'ai tracé tous ces détails ; c'est dans le calme de la solitude, dont après tant de secousses j'éprouvais le besoin, que j'ai recueilli mes idées, et je n'ai pas cru pouvoir mieux terminer un récit écrit au sein de l'amitié, qu'en rendant hommage à celle qui m'a si sensiblement accueillie.