‹ Souvenirs de la princesse de Tarente 1789-1792Chapitre 4 sur 31 · ET 6 OCTOBRE ET JOURS SUIVANTS · texte numérisé non relu

ET 6 OCTOBRE ET JOURS SUIVANTS

M. de La Fayette avait bien su, quand il n'y voyait pas son intérêt, empêcher le peuple de Paris de se

rendre en armes à Versailles. Le 5 octobre, dans la matinée, le peuple s'agite, les femmes de la Halle parlent d'aller à Versailles ; enfin, à deux heures, un rassemblement considérable se fait sur la place de Grève et cette multitude demande au général de la conduire à Versailles. Il résiste ; les femmes partent et vont par différents chemins; la garde nationale, composée des anciennes gardes françaises, qui avaient cessé de garder le Roi depuis qu'ils avaient quitté Tétendard royal, se rassemble et demande au général de la mener reprendre son poste auprès du Roi ; le général s*y refuse ; on le lui demande de nouveau ; enfin, après avoir résisté assez pour montrer qu'il était contraint, il se décide d'aller à Versailles, attacher les fers de son Roi. Il part, après avoir juré que c'était malgré lui ; il fait faire mille serments à son armée.

Arrivé à la hauteur des avenues de Paris, il fait halte et reconmience avec son armée à jurer. Les femmes avaient déjà été introduites à l'Assemblée Nationale ; elles occupaient les bancs des députés ; une partie d'elles avaient été au château demander au Roi du pain. M. de La Fayette arrive à onze heures du soir ; il promet, il jure que la paix va suivre ; il dit au Roi et à la Reine que tout est tranquille, qu'il répond de la sûreté de Leurs Personnes et du château et qu'on peut se retirer ; lui-même se retire, son armée disparaît : le crime veillait.

Mon sang se glace à la pensée que, si les crimes projetés eussent été commis, on n'aurait pas à pleurer

le forfait de la nation entière. A six heures, le château est forcé de toutes parts, deux gardes du cor-ps sont assassinés à la porte de la Reine, et ces mots sont entendus dans sa chambre : « Sauvez la Reine ! » Trois gardes du corps sont mis à mort ; leurs têtes précèdent le Roi à Paris.

La Reine savait parfaitement que tout ce qui se tramait ne regardait qu'elle. Sa Majesté ordonnait à ceux qu'elle connaissait lui être dévoués de se retirer de son appartement, et à madame de Tourzel, la gouvernante de ses enfants*, de les mener chez le Roi et non chez elle, si elle entendait du bruit dans la nuit. A six heures du matin, elle se réfugia chez le Roi, à peine habillée, après qu'elle eut entendu crier dans son antichambre : c Sauvez la Reine! » Tout y était tranquille. Sa Majesté frappa à la porte trois fois inutilement. Quand elle fut dans l'appartement, n'y trouvant pas ses enfants, elle descendit chez eux et, traversant la

1 . Louise-Elisabeth-Félicité-Françoise-Armande-Annc-MaricsJcanne Joséphine de Croix-Havre, fille de Louis-Ferdinand-Joscph de Croy, duc dllavré, née le 11 juin 1749, et mariée, le 8 avril 1764, avec Louis-François Bouchct de Sourches, marquis de Tourzel, grand prévôt de France. Elle en eut plusieurs enfants : V Henrielte- Adélalde^oséphine, duchesse de Charost ; 2" Anne-Louisc-Joséphine, comtesse Louis de Saintc-Aldegonde ; 8* Charles-Louis- Yves, marquis de Tourzel ; 4*" Joséphine-Marie-Madeleine, comtesse Françoise de Sainte-Aldegonde; 5* Marie-Charlolte-Pauline-Joséphine, comtesse de Béarn, Tauteur des Souvenirê de quarante anê, et 6* Emmanuel- Loui&Joseph. Le mari de madame de Tourzel, Louis-François Bouchet de Sourches, mourut au mois de novembre 1786, des suites d*une blessure qu*il s^était faite pendant une chasse du roi à Fontainebleau. Sa veuve devint gouvernante des Enfants de France au lendemain de la prise de la Bastille, après la retraite de la duchesse de Polignac.

chambre de mademoiselle de Tourzel*,une bougie à la main, ce qui causa une grande frayeur à cette dernière» elle chercha à la rassurer et à calmer leffroi que lui causa sa vue au milieu de la nuit : c Ce n'est rien que moi» dit-elle; je viens chercher mes enfants pour les mener chez le Roi. »

Enfin, le général se réveille pour prendre le château sous sa protection. Ses gardes s'emparent de tous les postes des gardes du corps. Il arrive chez le Roi ; les brigands sont dispersés ; la garde nationale et les gardes du corps fraternisent en changeant leurs bonnets contre des chapeaux; un peuple immense s'assemble dans la cour de marbre, au-dessous des fenêtres du cabinet du Roi. Le Roi et la Reine sont demandés, le Roi paraît, la Reine ensuite avec ses enfants ; une voix dit : « Seule. » Elle se montre seule, grande de son courage. Le mot Paris se fait entendre ; un cri général suit : <v Le Roi à Paris. » Le Roi y consent. M. de La Fayette et ses aides de camp donnent à toutes les personnes du service du Roi, de la Reine et des Princes des passeports, qu'ils écrivent sur le bureau même du Roi. La famille royale monte en voiture, à une heure, suivie de quelques gardes du corps à pied, précédée et suivie de pièces de canon sur lesquelles étaient montées les femmes de la Halle.

Le Roi entre à Paris à neuf heures ; il était suivi de plusieurs chariots de farine, afin de confirmer les

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