Homme d'affaires
VOUS aurez besoin de lui ; il est à Paris et se porte bien. Dans sa dernière lettre, maman m'en parle, elle est du 42 février. Elle me dit : « Pendant que j'étais aujour- « d'hui à table, j'ai su que Trépied était dans la maison ; « j'ai attendu que j'en fusse levée pour le voir, et il était « parti. » Votre frère * n'est plus ici, apparemment il vous l'aura mandé ; je n'en ai pas entendu parler depuis son départ, et je ne suis pas sans inquiétude, surtout avec la croyance que j'ai qu'il est allé en France. Enfin ne dites rien à personne de ceci ; c'est peut-être une erreur de ma part de le croire là encore, mais je suis très fondée à croire qu'il y sera, s'il n'y est déjà ; et tout ce qui s'y passe relativement aux tentatives des amis du Roi m'effraye pour lui. Ses motifs sont bons, je suis sûre ; j'espère que ses actions le seront autant, et pour lui et pour celui qu'il veut servir. Son zèle me paraît très louable, et on est bien heureux d'inspirer tant de confiance ; s'il y a du bonheur et de la gloire à servir son Roi heureux, il y en a encore beaucoup plus à s'exposer pour servir son Roi malheureux et abandonné.
Malgré que, je dois vous l'avouer, j'entrevoie beaucoup de difficulté dans le projet que vous avez, je souhaite qu'il réussisse ; je le souhaite du fond du cœur. Il faut vous avertir que vous et le pauvre abbé êtes sur là liste des Émigrés, que Talmond ni votre frère n'y sont pas. Rien n'est vendu, il est vrai, mais je ne sais si M™« de Talmond a réussi comme elle souhaitait ; dans sa dernière lettre, elle me paraît très mécontente. Votre projet de voir Trépied en Suisse avant tout me paraît le plus sage, et je vous engage fort à y tenir ; cet homme, étant toujours resté là, est très à portée de vous donner de bons et sûrs
I. Le prince Louis, dont il sera parlé ci-après, ainsi que le prince de Talmond, son neveu, et l'abbé de La Trémoïlle, frère du duc.
216 (1793-1798) lettres
renseignements. Je passe ma vie avec le ministre du Roi à Paris; c'est un homme tout à fait agréable et de bonne société. Il arrive de Portugal, où il était employé, et ne séjourne ici que quelques moments. Il faudrait avant de rien résoudre, il me semble, savoir par Trépied, en le faisant venir en Suisse , ce que vous pouvez raisonnablement espérer, et comment il vous serait possible de tirer un bon parti de la position où vous vous trouvez. Mais toute entreprise sera très délicate, car un homme qui vient demander ce qui est à lui ne paraîtra à leurs yeux qu'un usurpateur de leurs biens : il ne peut et ne doit être accueilli que par mille et mille difficultés. Si je sais, avant de quitter ce pays-ci, quelque chose sur votre frère, je ne manquerai pas de vous en instruire exacte* ment.
Je puis vous dire une chose bonne, parfaitement bonne pour vous. Un Poitevin, ami de l'homme de Thouars, j'ai oul)lié son nom, m'a dit qu'il avait de fortes raisons de croire qu'il avait soustrait beaucoup de vos titres. Cet homme a été plusieurs fois en France, et pour la dernière fois avec le malheureux Sérens. Il est lui-même habitant de Thouars, et sa femme et ses enfants y sont restés. Ce même homme m'a amené l'autre jour un Poitevin, qui a fait toute la guerre de la Vendée avec votre trop malheureux frère le prince de Talmond et qui ne le quitta qu'après la déroute de [Savenay], que tout le monde fut obligé de se sauver, entre autres lui. S'il eût suivi ce jeune homme, il se serait sauvé; un autre le persuada qu'il connaissait mieux les côtes, il le crut et il fut pris et jeté dans les prisons de Rennes. Il a répondu comme un Dieu à son interrogatoire ; il a été à la mort, qu'il a subie, à la porte de votre château de Laval, avec le plus grand courage. J'ai écouté les détails avec un grand intérêt; j'aimais Talmond de tout mon cœur et sa mémoire m'est très chère.
DE LÀ PBINCESSE DE TAREMTE 217
Adieu, mon cher, voilà une lettre immense, mais j'avais beaucoup à dire.
Londres, le 16 mai 1797.
Dites-moi pourquoi, mon aimable petite sœur, vous n'avez jamais répondu un seul mot à la lettre que maman vous a remise de ma part? Pourquoi ne m*avez-vous jamais fait dire que vous Tavez-reçue? Pourquoi m'avezvous privée du plaisir de voir que vous m'aimez toujours? Hélas I ma petite sœur, il faul être avare de mes plaisirs ; j'en ai peu maintenant, mais, je le sais, ma sœur que j'ai connue ne peut m'avoir oubliée plus que moi je ne l'ai oubliée; je la juge au moins par mon cœur, qui garde un souvenir aussi tendre que durable de ce qu'elle fut pour moi, dans ces temps où nous étions heureuses sans nous en apercevoir ; dans ces temps où, habituées à une réunion charmante, nous ne savions pas l'apprécier en comparaison de ce que nous souffrons maintenant par les privations et les peines attachées à l'absence. Savez-vous combien d'années se sont écoulées depuis que je n'ai eu le bonheur de vous voir? Pensez-vous à tout ce que j'avais alors qui m'attachait à une existence que je traîne maintenant assez misérablement, loin de la seule personne* sur