A M. LE DUC DE LA TRÉMOILLE
Saint-Pétersbourg, le 20 mars 1798.
Je vous ai déjà écrit une fort longue lettre, il y a dix jours, comptant l'envoyer par la poste. J'ai appris qu'il y avait moyen de la faire sortir de Russie sans la mettre à la poste, j'en ai profité, et, depuis encore, j'apprends qu'un courrier, passant par Naples en allant à Malte, part dans trois jours; je garde ma première lettre, et j'y ajoute celle-ci, pour vous parler plus à cœur ouvert, comptant que vous sentirez comme moi, malgré que vous n'y avez pas un intérêt direct, l'obligation d'être prudent et discret sur ce que je vais vous dire de ma position à cette cour.
J'y ai été appelée de la manière la plus flatteuse *, reçue de la manière la plus distinguée ; j'y suis arrivée le dimanche ; j'ai passé plus d'une heure dans le cabinet de S. M. l'Impératrice, en tiers avec l'Empereur. LL. MM. II. m'ont gardée àla cour ; j'y ai dîné, soupe, jusqu'au jeudi, que je suis revenue en ville à leur suite, après avoir reçu la petite croix de l'ordre de Sainte-Catherine, et, deux jours après, le portrait de S. M. llmpératrice, qui est la marque des Dames d'honneur et donne le premier rang à la Cour de Russie. Arrivée en ville, j'ai soupe au palais avec LL. MM. IL, et le lendemain, j'ai revu LL. MM. C'était le vendredi. L'Impératrice m'a encore parlé, mais l'Empereur ne m'a pas dit un seul mot ; je n'ai pas suivi la cour à son autre campagne. Une fête, où toutes les Dames d'honneur étaient mandées, a eu lieu, quatre jours après ; j'ai écrit à l'Impératrice avant de m'y rendre ; j'étais vraiment peinée dans le fond du cœur.
J'avais attribué toute cette réception à mes liens avec la Reine *, et j'étais très fière d'être le moyen qu'un hommage lui soit rendu publiquement et , pour perdre cette idée , il a fallu un long effort et dont mon pauvre cœur a bien souffert ; il a fallu, enfin, la perdre, cette idée consolante, et voir que je n'étais que le seul motif de cet engouement, que cinq jours, pas plus ^ ont détruit. L'Impératrice ne m'a pas répondu, m'a très mal traitée à la fête, m'a parlé une petite fois pour la forme, et voilà tout. L'Empereur a affecté de me passer, de me regarder mille fois, sans me dire un seul mot, tandis que, la semaine d'avant, il n'y en avait que pour moi. Je suis repartie pour la ville, et depuis ce jour, 15 d'août (j'étais arrivée à Pétershoff, où était la cour
1. Voir ci-dessous, p. 226, les lettres de l'Empereur et de l'Impératrice de Russie.