‹ Souvenirs de la princesse de Tarente 1789-1792Chapitre 8 sur 29 · Il était Grand Prévôt de France depuis · texte numérisé non relu

Il était Grand Prévôt de France depuis

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Interrogée : Pourquoi M. de Tourzel donDe-t-ii une adresse pour lui écrire à rAssemblée?

A répondu : Pour que sa sœur puisse lui donner de ses nouvelles à PÂsseinblée, où tout passe par les huissiers.

On me fit encore plusieurs autres questions, qui ressemblaient pour le fond à celles de la veille^ mais elles étaient différemment dialoguées. Je priai qu'on allât doucement : parcette précaution j'échappai à leurs pièges, et leur méchanceté, tout adroite qu'elle était, ne leur fournit rien contre moi.

Interrogée : Si elle connaît M. de Montmorin, colonel; si elle a été chez lui avec M""* de Lamballe, et s'il a un logement au château.

A répondu : Qu'elle connaît M. de Montmorin, qu'elle n'a pas été chez lui et qu'elle ne sait pas s'il a un logement au château.

Interrogée : Quel est son frère?

A répondu : Qu'elle n'a pas de frère.

hiterrogée : Quel est donc ce grand jeune homme qu'elle a trouvé hier dans le corridor et au devant duquel elle a couru avec tant d'empressement, en l'appelant mon frère?

A répondu : Que c'est le frère de son mari.

Interrogée : S'il était au château le 10 août.

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A répondu: Qu'il était alors dans son Fit, avec une attaque de goutte.

Ce que je disais était vrai; mais M. Martin, me regardant avec un rire amer : — <* Pour cela, Madame, il faut convenir que, quand vous trouvez des excuses, elles sont bien choisies ; ce monsieur-là, dans son lit avec une attaque de goutte, c'est tout à fait vraisem*' biable.Une autre fois^vous trouverez quelque chose de mieux. N'est-ce pas?

Interrogée : Si, un soir, à 7 heures, elle n'est pas sortie avec la Reine, dans une voiture de remise, par la cour des Princes.

A répondu : Que non.

Interrogée : Si la Reine n'a pas un cabinet, à l'entresol, donnant sur la cour des Princes.

A répondu : Que oui.

Interrogée : Si, vers la fin de juin, à 7 heures ,du soir, elle n*est pas sortie avec M""^ de Lamballe et plusieurs autres personnes, dans une voiture à six chevaux, qui a pris le chemin du bois de Boulogne.

A répondu : Que cela était vrai ; qu'on avait été se promener à Moulin-Joli.

Cette promenade, dont il était si simple de convenir^ m'attira encore quelques reproches sur le parti que j'avais pris de ne rien dire et de ne nommer jamais

personne.

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M. Martin trouvait que c^était trop m'exposer pour mes amis^ et m'en avertissait charitablement. On me fit encore plusieurs autres questions sur cette course, si ridicules et quelquefois si bizarres, qu^elles rendirent cpt interrogatoire, que ces messieurs croyaient égayer par de mauvaises plaisanteries, aussi fatigant que le premier.

Interrogée : Si je n'avais pas été avec M"" de Lamballe chez M. de la Fayette.

Je n^étais pas préparée à cette question ; j*avoue qu'elle ïne mit en colère. J'avais appris à connaître M. de La Fayette. C'était un supplice pour moi de le voir près de la famille royale. Ses principes connus, sa conduite équivoque, m'avaient inspiré pour lui autant de haine que de mépris et je répondis, de premier mouvement, que je Fabhorrais. Le mot n'était pas prononcé que je vis ces messieurs du Comité prendre un visage riant et se féliciter d'être au moins sur ce point du même avis que moi. — L'écrivain s'arrêtant : <t Madame a dit qu'elle l'abhorre : il faut l'écrire. Ajouterai-je qu'elle l'abhorre cordialement? » J'y consentis.

A répondu : Qu'elle n'a point été avec M"^" de Lamballe che? M. de La Fayette; car elle l'abhorre cordialement.

On me fit encore plusieurs autres questions sur l'intérieur du château, sur les provisions de bouche

qu'il contenait, sur les munitions de guerre qu'il renfermait^ sur les canons qui y étaient cachés, sur la séduction employée vis-à-vis de la garde nationale, sur l'arrivée de M. Pétion dans les appartements, sur les intentions qu'on y avait eues contre lui. J'avais beau répondre que je ne pouvais pas avoir connaissance de choses qui n'avaient pas existé, d'autres questions, non moins invraisemblables, succédaient à celles-là, et la dernière par laquelle on termina mon interrogatoire était d'une absurdité atroce, mais combinée avec les moyens qu'on employait pour égarer l'esprit du peuple.

Interrogée : Si elle a connaissance de quatre gardes nationaux tuéâ dans le château et dont il y en avait un cloué dans une armoii^e.

Je gardai le silence, je haussai les épaules et je ne répondis que par le sourire du dédain que m'inspiraient de si misérables gens.

Plus ils se dégradaient et plus je prenais de hardiesse. Je leur dis, à plusieurs reprises, que j'étais ennuyée et importunée à mourir.

Cette élection, dont j'ai déjà parlé, était devenue l'objet important dont ils s'occupaient : à chaque moment, les nouvelles en arrivaient au Comité ; on n'y pensait plus à moi, on m^oubliait, mais on me laissait là.

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. Je demandai qu'il me fût permis de me retirer dans un coin de la salle avec Técrivain et celui qui m^interrogeait, afin d'en finir : à Fair de négligence avec lequel on y consentit, je dus voir qu'on ne se souciait plus de moi. Je n'avais rien dit et il ne restait qu'à me punir de mon silence.

Lorsque les éternelles questions eurent été épuisées dans cet aparté, on fit tout haut lecture de l'interrogatoire. On avait presque achevé, lorsque M. PaniSy président du Comité, arriva. Il fallut recommencer à lire Tune et l'autre partie pour le mettre en état de me juger ; et, lorsqu'on en fut à la question par laquelle j'avais été sommée de nommer les personnes avec lesquelles j'avais diné chez M*^® la princesse de Lamballe, M. Panis dit, avec une importance accompagnée d'un regard farouche : « Ceci est bien à la charge de l'interrogée. » Ce peu de mots aurait dû m'apprendre le sort qui m'attendait, mais Tillusion durait encore, et il fallut que j'entendisse pour croire.

On m'avait fait sortir du Comité pour délibérer. J'entrai dans une espèce de bûcher, où je me retrouvai avec M. d'Anlezy et mon beau-frère. Me reposant avec une confiance trompeuse sur les réponses que j'avais faites, l'espérance me soute-

naît encore au point que je m'occupais déjà d^avoir & temps ma voiture.

On me rappela, je signai l'interrogatoire. A peine étais-je rentrée, qu'on fit sortir M. d'Anlezy et mon beau-frère ; un garde devint ma seule compagnie. L'inquiétude commençait à s'emparer de moi, lorsque le gendarme qui m'avait gardée vingt-quatre heures entra dans ma prison (car c'en était déjà une), et me dit, avec toute l'apparence d'un bon cœur : « Votre affaire va bien, vous allez rentrer chez vous ; il y a trois jours que je n'ai embrassé ma femme et mes enfants^ mais je n^ai pas voulu partir que je ne vous aie vue en liberté ! » — Cet homme me fit du bien, je lui trouvai un bon naturel et il m'avait rendu quelque confiance lorsque la plus triste certitude vint frapper mon oreille. — J'entendis M. d'Anlezy dire, avec un accent que je n'oublierai jamais : « Comment I à l'Abbaye ; » — je restai anéantie.

J'ai besoin de suspendre mon récit et de recueillir mes idées, avant de retracer la suite de ma déplo-^ rable histoire.

L'idée de la prison, à laquelle je m'étais presque' accoutumée avant d'être ramenée au Comité de Surveillance^ n'était pas celle sous laquelle j'étais restée anéantie, mais je me transportais à côté de ma mère, au moment où elle allait apprendre cette nouvelle.

et, tout entière à elle^ je ne ressentais plus d'autre peine que celle que j'allais lui donner.

J'étais noyée dans mes larmes, lorsque la porte s'ouvrit : c'était le gendarme qui était venu me chercher la veille et qui me dit, d'un air joyeux : « Nous allons à l'Abbaye. » J'éprouvai un moment d'indignation ; j'avais la bouche ouverte pour chasser cet homme (hélas! j'oubliais que j'étais en sa puissance et que c'était lui qui allait me conduire en prison) ; mais j'avais encore d'autres épreuves à subir : il fallait torturer ma conscience et travailler à changer ce qu'on appelait mon plan ; c'était M. Martin qui s'en chargea. Il entre, le gendarme sort^ et je fixe avec effroi cette figure sinistre. Il a une manière de rapprocher les sourcils qui la noircit davantage et la rend plus effrayante.

« Ëh bien ! Madame^ me dit-il, vous savez votre sort? C'est vous seule que vous devez en accuser; cependant il est entre vos mains, vous pouvez encore le changer. Vous n'avez rien voulu dire, vos réticences n'ont sauvé personne ; songez à vous sauver vous-même, en avouant tout ce que vous savez. Vos sentiments, vos liaisons, tout indique que le complot de la Cour vous était connu.

— Mon sort n'est pas dans mes mains, s'il dépend d'aveux semblables ; je ne crois à aucun complot. J'ai

dit avec franchise et simplicité tout ce que j'avais à dire; je ne dirai rien de plus. Ce que j'ai signé, je l'ai signé librement, je ne reviendrai pas sur ma signature. Vous croyez m'etfrayer, vous ne me connaissez pas : l'innocence trouve encore des consolations dans la prison, et j'y entrerais sans regret, si je pouvais détacher ma pensée d'une mère, d'une grand*mère âgée de quatre-vingts ans. Elle en mourra peut-être; mais vous n'êtes pas à cela près d'une victime de plus.

— Parlez, Madame, et vous allez être rendue à votre famille. Il est bien étrange que, pour ne pas faire tort à d'autres, vous vous exposiez à un pareil traitement !

— Je n'ai rien de plus à dire : vous me pressez inutilement ; faites-moi conduire en prison, mais auparavant. Monsieur, ne pourrais-je pas voir ma famille un moment, un seul moment?

— Il n'est pas possible, Madame ; mais, encore une fois, songez à vous : l'amitié de la Reine, votre liaison avec M"® de Lamballe, votre résidence habituelle au château, tout annonce que vous avez dû avoir connaissance des complots qui s'y tramaient.

— Je veux bien vous répéter que je ne crois pas, que je n'ai cru à aucun complot. — (Il insista plus fortement.)

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— Monsieur, lui dis-je alors avec indignation, le r6le que vous faites vis-à-vis de moi est infâme ; mais vous ne m*arracherez pas un mensonge pour prix de ma liberté ; faites-moi conduire à ma desti* nation et sortez. »

Il se retira sans répliquer.

Rien ne m'avait autant coûté qu'un pareil entre* tien, et cependant il m'avait donné un courage surnaturel : j'étais fière de l'avoir écrasé sous mes réponses ; je me sentis moins malheureuse, mes pensées se portèrent sur le Temple, où je trouvai mon dédommagement en ofiPrant à la Reine tout ce que j'allais souffrir pour l'avoir servie fidèlement.

M. d'Anlezy, dont la présence adoucissait ces affreux moments, était venu me rejoindre : il voulut prendre la charge tout entière, et, ma voiture étant prête, il y monta avec moi. Trois gardes s'y placèrent ; l'un d'eux portait Tordre de me recevoir à l'Abbaye et de m'y tenir au secret. Un autre dit, d'un air triomphant : — « A l'Abbaye !» — A cet ordre, mon cocher m'a raconté qu'il avait pensé tomber de son siège ; il s'attendait à me ramener chez moi« Mon premier garde avait disparu, aussitôt qu'il avait appris où j'allais. Le chemin me parut éternel et, puisque c'était en prison, j'étais impatiente d'y arriver. Je voulais dire à M. d'Anlezy

tant de choses pour ma mère ! Je ne pouvais prononcer ce nom, sans être suffoquée de sanglots. U faut avoir été dans une pareille situation pour pou* voir se la figurer.

J*arrive enfin : on sonne, on annonce que c'est un prisonnier. Je tombai plutôt que je ne descendis de ma voiture : ma voix était étouffée, mon regard seul put exprimer à M. d'Ânlezy toute ma reconr naissance. Je lui serrai la main^ et je ne pus proférer quelques mots que pour lui recommander ma famille.

La porte s*ouvre ou plutôt il se fit un grand trou dans la muraille ; un gendarme saisit une de mes mains et m^entralne vers cette ouverture, en me disant de me baisser. Je m'incline presque jusqu'à terre, pendant que son camarade me tenait Tautre main, et que le troisième nous suivait. C'est ainsi que je passai cette porte, qui, retombant avec fracas, retentit jusqu'au fond de mon cœur. Au bruit effrayant des verrous, lorsqu'elle se referma sur moi, je me crus séparée de la nature entière ; il était 10 heures du soir ; une odeur de genièvre insupportable me souleva le cœur; je regardai autour de moi avec une sombre curiosité et je ne distinguai rien. Plongée dans les ténèbres, ne pouvant plus me soutenir, aidée et presque entraînée par ces trois soldats sur les marches de Tescalier^ je revis

la lumtëre en entrant dans la chambre du concierge. Un des gendarmes lui remit son ordre. Il portait : « Le sieur La Vacquerie recevra Madame de Tarente, (cy-devant princesse), dans la prison de l'Abbaye et la tiendra au secret. »

Pendant que le concierge écrivait un reçu de ma personne, j'avais pris machinalement le journal du soir, qui s'était trouvé là, sous ma main, et je lisais sans lire, lorsque le chien d'un des gardes qui m'avaient accompagnée se prit de querelle avec le chat de la maison. Le gendarme qui était rentré le dernier voulut battre le chien de son camarade et défendre le chat. Le maître du chien prit parti et il s'établit une querelle si vive que> les sabres étaient presque tirés, lorsque le concierge se jeta entre eux, en les priant d'aller plus loin terminer leur querelle ; et moi ! sans pouvoir m'en empêcher, je me mis à rire aux éclats de cette scène ridicule ; mais je sortis bientôt de cette convulsion passagère pour retomber dans mes tristes réflexions.

Lorsque je fus seule avec le concierge, il ouvrit une porte et me dit : — « Princesse, voilà votre chambre. » — Je fus tout étonnée de me trouver dans une pièce qui ne ressemblait point à l'idée que je m'étais faite d'une prison : c'était le salon de M. La Vacquerie. Les meubles en étaient propres;

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un joli papier couvrait la muraille ; une pendule fixa mes regards, j'entendis sonner la première heure de celles qui devaient s'écouler si lentement. . . et je m'en attristai davantage. Je sentis couler mes larmes, je laissai tomber ma tète appesantie dans mes mains, et^ les coudes appuyés sur la cheminée, je restai près d'un quart d'heure dans cette situation sans pipoférer une parole. Je fus tirée de cette sombre rêverie par une voix de femme ; elle s'était approchée de moi sans que je l'eusse entendue : elle me dit, du ton le plus doux et le plus sensible, qu'elle se trouvait heureuse si je voulais bien accepter d'elle les services qu'il lui serait possible de me rendre ; qu'elle était au désespoir de me voir dans cette maison, mais que j'y trouverais tous les soins que ma situation réclamait. Elle ajouta que, depuis vingt-quatre heures, elle était dans la crainte de me voir arriver^ M. de Beaumarchais ayant dit, lorsqu'il avait été conduit en prison, qu'il m'avait laissée à la mairie et qu'on y était mal disposé pour moi ; que lorsqu'elle avait entendu annoncer une femme, son inquiétude avait redoublé ; et que le désir de m'ètre utile l'avait conduite auprès de moi.

Pendant qu'elle parlait, je soulevai ma tète ; je vi^ un visage inconnu^ ^^ÏY ^^^ ^^ même temps une telle expression de sensibilité, que de ce moment-là je

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coaimençai à me trouver moins malheureuse. J'avais besoÎQ de consolation, j'avais surtout besoin d'être plainte, et Fintérét touchant qu'elle me téfnoignait me pénétrait de reconnaissance. Je lui demandai son nom; elle me répondit qu'elle s*appelait M"* de Sombreuil ; qu'elle était venue se renfermer dans la prison où son père était détenu depuis huit jours pour le soigner elle-même, et qu'elle me demandait à se partager désormais entre lui et moi, si je voulais bien agréer l'offre qu'elle m'en faisait de tout son cœur. Elle me rappela qu'alarmée sur le sort de son frère, qui avait passé au château la nuit du 9 au 10 août, elle m'avait abordée deux jours après à la porte de ma maison, pour me demander si je ne pouvais pas lui en donner des nouvelles. Je n'en savais aucune; absorbée moi-même dans mes tristes pensées, je lui Fépondis à peine. Oh ! combien j'ai regretté, depuis, de n'avoir pas été avertie par mon cœur, de n'avoir pas deviné dès ce moment-là l'amie que le Ciel me réservait dans l'infortune ! Comme elle en adoucit la rigueur! Tout ce qu'une attention recherchée, pour me distraire de mes malheurs, pouvait imaginer, était employé ; elle semblait avoir oublié les siens^ elle se partageait entre son père et moi, avec une bonté et une simplicité si touchantes ! Je n'ai jamais vu à personne comme à elle cette espèce d'abandon

et d^oubli de soi-même dans la manière d'obliger. Enfin, je lui dois tout ; c'est elle qui a affermi mon courage ; sa gaieté, douce et naturelle, m'a plus d'une fois distraite de mes malheurs, et, s'il était possible de faire croire qu'on ait été heureuse en prison, je pourrais presque dire que je l'ai été par le charme de sa société. Sa bonté pour moi, ma reconnaissance et mon admiration pour elle, voilà nos liens.

Depuis le 27 août jusqu^au 2 de septembre qu'elle me quitta, pour se livrer tout entière au salut de son père que ses longues vertus et son attachement à son Roi avaient conduit dans cette prison, elle ne se séparait de moi que pour aller auprès de lui, et nous passâmes presque toujours ensemble les jours et les nuits.

Lorsque M. La Yacquerie me vit un peu plus calme, il me dit qu'il me connaissait bien (un homme gardant les prisons qui me connaissait !) J'en restai confondue. La connaissance venait de TOpéra, où il avait été commis longtemps, et ce n'était que depuis la Révolution qu'il avait été placé concierge de TAbbaye. Je dois dire, à la louange de cet homme, qu'il n'y a pas d'égards ni d'attentions qu'il n'ait eus pour moi. Je partageais avec M^^" de Sombreuil la chambre où il me logeait ; on n'y entendait le bruit d'aucun verrou ; elle avait une grande fenêtre

par laquelle je pus voir, le lendemain, le prolongement de la rue. Combien de fois j'ai épié le moment d*y voir passer quelques personnes de ma connaissance! Jamais cet heureux hasard ne s'est rencontré. L'heure s'avançait ; on m'avait envoyé de chez moi ce qui m'était absolument nécessaire. Le concierge m'avait prêté un lit de sangle , M""* de Sombreuil un matelas. Je me couchai, mais le lit était cassé ; j'y étais si mal à mon aise^ et tellement préoccupée des événements qui avaient rempU ces deux dernières journées, qu'il me fut impossible de dormir: ma compagne eut la complaisance de veiller avec moi.

Mardi, 28 Août.

Je n'étais pas encore levée, lorsque je vis entrer ma femme de chambre. Ce fut un adoucissement à mes peines de revoir cette excellente personne, qui avait déjà été si exposée pour moi le 10 août, et qui venait partager mon sort ; mais j*étais loin dlmaginer alors ce qui devait être et ce qu'elle aurait encore à souffrir.

M. La Yacquerie avait été autrefois au service de M"** de La Roche-Aymon ; elle avait envoyé un de

ses gens pour savoir de mes nouvelles. La complaisance du concierge en m'amenant cet homme me facilita le moyen de faire dire à ma mère de garder toutes mes lettres.

J'écrivais chez moi pour les arrangements de mon diner, pour les meubles dont j'avais besoin, pour demander de l'ouvrage et des livres ; c'est à quoi se bornait ma lettre, qui fut lue par M. Dugazon. Il était précisément ce jour-là de service à la prison ; il chargea ma femme de chambre, qui la lui avait portée, de m'assurer de son respect et de me dire qu'il m'avait vue avec bien du chagrin, la veille, à la mairie ; mais qu'il n'avait pas osé s'approcher de moi pour me le témoigner. Il lut ma lettre, la cacheta lui-même et la fit partir.

M. La Vacquerie avait été mandé au Comité de surveillance pour y être interrogé. On lui avait fait jurer qu'il n'avait pas fait sauver de la prison M. le prince de Poix : il revenait, après avoir terminé son affaire à sa satisfaction, me raconter qu'il avait reçu de ces messieurs Tordre de me traiter avec égard et de me procurer les adoucissements qui pourraient dépendre de lui. C'était bien obligeant de leur part, mais mon cœur était fermé à la reconnaissance.

J'étais avec M"° de Sombreuil, lorsqu'elle entendit, dans la chambre à côté de nous, la voix de

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M. de Montmorin (le gouverneur de Fontainebleau). Elle me pria de m'approcher de la serrure pour qu'il pût me parler. Je le voyais tous les jours de ma vie au château avant le 10 août, et depuis je n'avais plus entendu parler de lui que pour m'affliger sur son sort : son affaire avait été portée à ce tribunal de sang qui venait d'être érigé, et il allait être condamné à mourir... ou il allait être absous. Après m'a voir dit tout ce que son bon cœur lui inspirait sur ma position, il ajouta : « Madame de Tarente, pour pouvoir être tranquille en prison, il faut n'avoir nommé personne dans son interrogatoir>e ; on est alors content de soi et Ton peut braver son sort. Je ne sais quel sera le mien ; mais au moins aucun autre ne le partagera par ma faute. Telle séduction qu'on emploie vis-à-vis de vous, telle menace que l'on vous fasse, ayez le courage du silence et vous en serez bien dédommagée, je vous l'assure. » Je l'écoutais avec toute mon attention ; ses paroles, qui étaient celles du plus honnête homme, avaient fait sur moi l'impression la plus profonde, et je me sentis pressée de lui répondre que j'étais aussi tranquille que lui ; qu'interrogée pendant cinq heures, je n'avais répondu qu'à ce qui m'était personnel, et que c'était la punition de mon silence qui m'avait amenée à côté de lui. Sur les 9 heures du soir, M. Chancy arriva pour

faire le relevé des prisonniers et, tout en écrivant, il dit à M"' de Sombreuil et à moi : — « Vous verrez quelque chose de bien extraordinaire : Beaumarchais est sorti ce matin de prison, et demain vous allez y voir son dénonciateur. — Ah ! lui dis-je, M. Ghancy, puisqu*on punit les dénonciateurs, ne pourriez-vous pas me faire connaître le mien? — Cela serait difficile, Madame : votre dénonciateur est Topinion publique !» — Je ne sais trop dans quel sens il Fentendait, mais je pris cela pour un éloge et je Ten remerciai. II me demanda ensuite comment je me trouvais, et si j'étais bien malheureuse d'être en prison. Je répondis avec une apparente tranquillité qui dut lui faire prendre le change sur ma véritable situation.

Dans cet intervalle, on m'avait apporté un lit et des matelas. Je me couchai et je dormis tout aussi bien que chez moi ; ma femme de chambre fut en troisième dans notre chambre.

Mercredi, 29 Août.

Dans la matinée, M. La Vacquerie vint me dire qu'il avait envie de me redemander son salon, qu'il

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me donnerait sa chambre^ qui était aussi bonne, quoique plus petite, et que, les trois quarts du jour, le salon n'en serait pas moins à ma disposition ; qu'il allait (si cela me convenait), arranger cela avec ceux qui occupaient cette chambre. M. de Montmorin vint encore voir les prisonniers, mes voisins ; je lui parlai, comme la veille, au travers de la serrure ; mais, fatiguée de cette manière de s'entendre, je priai le concierge de le faire entrer et de laisser fermer la porte qui donnait dans Tantichambre, afin qu'il ne fût pas surpris chez moi ; car il y avait une cuisinière dont on se méfiait et qui se trouvait toujours partout où elle n'avait que faire. Elle commençait à me prendre en amitié et, plus tard, elle ne quittait presque plus ma chambre. Dans cette conversation avec l'infortuné M. de Montmorin, je fus particulièrement frappée de la sorte d'énergie que sa situation, vraiment effrayante, imprimait à ses discours. Au défaut de ce qu'on appelait communément de Tesprit, c'est l'àme seule qui peut trouver de pareilles expressions ; il n'est pas possible de déployer plus de sentiments nobles et délicats, plus de courage et de loyauté. La manière dont il envisageait sa cause sous le rapport général, si elle était connue, lui aurait concilié au plus haut degré l'estime et l'intérêt de son ordre. Il me dit qu'il n'avait pas vu le ministre^ M. de Montmorin, depuis

qu'il avait été conduit à l'Abbaye, qu'il ne le verrait pas, qu'on venait le chercher le soir et qu'il se contenterait de lui faire dire par M"° de Sombreuil qu'il pouvait être assuré. qu'il ne serait pas nommé dans son interrogatoire. 11 est triste de rappeler ici que le ministre n'avait pas eu la même gêné* rosité à son égard : « Je ne suis pas le seul Montmorin^ » avait-il répondu. Ce mot, sans lui sauver la vie, avait été Tarrêt de mort de celui que je regrette.

Ce jour-là, je vis aussi M. de Sombreuil et quelques autres prisonniers. Après le diner, je m'étais retirée dans la chambre que le concierge me destinait ; il vint me chercher pour me dire de passer dans le salon, où j'allais recevoir la visite de M. Manuel. Pendant une demi-heure que dura cet entretien, il me témoigna tout l'intérêt possible, me fit raconter avec détail tous les événements qui avaient précédé mon arrivée à l'Abbaye, chercha à me faire entendre que je n'y serais pas longtemps, et me parla de manière à m'encourager. (En prison, on devient confiant, il ne faut pas grand'chose pour être satis* fait.) Lorsque sa curiosité l'eut été sur tout ce qu'il savait aussi bien que moi, mais qu'il eut alors l'air d'apprendre, enhardie par ses manières qui m'a* valent semblé obligeantes, j'osai lui demander des

nouvelles du Roi et de la Reine. Il me répondit qu'il les avait vus la veille et qu'ils se portaient bien. — « Serait-il possible qu'ils fussent privés de tout secours domestique ? Je ne peux pas le croire ; ridée d'une chose aussi barbare est trop révoltante ; mais s'il était vrai, Monsieur, ah ! pourquoi, puisqu'on m'a condamnée à la prison, ne m'avoir pas conduite au Temple ! J'y aurais servi la Reine. — Gardez-vous bien. Madame, de témoigner autant d'intérêt au sort du Roi et de la Reine ; cet intérêt pourrait vous perdre. — Eh! que m'importe!

lui répondis-je ; pensez-vous que la crainte puisse jamais me faire déguiser les sentiments dont je m'honore ?» — Il eut l'air alors de rentrer un peu dans mon avis, et me dit que le sien n'avait pas été qu'on trait&t le Roi et la Reine avec tant de rigueur ; puis, avec une manière ironique, il ajouta, en fermant un œil (ce qui donne à sa physionomie quelque chose de farouche), « qu'il n'aurait pas même voulu de tour, un traitement si dur pouvant changer les sentiments que le Roi et la Reine doivent inspirer et peut-être y faire succéder la pitié ; d'ailleurs. Madame, une tour, vous le savez, fait des Blondel. » Pendant qu'il parlait, mon àme se soulevait d'indignation ; j^étais honteuse d'avoir pu me tromper sur cet homme, dont l'hypocrisie m'avait un moment

aveuglée sur sa scélératesse. J'aurais dû me rappeler ce qu'il avait été coostammenty depuis la révolution ; * mais il était alors mal avec le Comité de surveillance et c'était peut-être ce qui m'avait affaibli mes anciennes préventions contre lui. Je cherchai à abréger. Malheureusement, je n'étais pas quitte de tout entretien pénible : deux membres du Comité de surveillance, M. Langeon et M. Martin, mon éternel persécuteur, étaient entrés pendant la visite de M. Manuel, et mon tourment recommença.

Il fallut d'abord faire lire à M. Langeon une lettre qne j'écrivais à ma mère. La manière dont j'y parlais de ma prison le surprit : on avait espéré que l'ennui et le chagrin produiraient sur moi une impression différente, et ce fut à regret qu^il ordoqna de la faire partir. Ce M. Langeon est aussi une de ces figures à laquelle on ne peut refuser le coup de pinceau : il a le regard tors ; il est coiffé en véritable Jacobin ; ses cheveux courts, noirs et crépus grossissent encore sa tète et lui impriment quelque chose du monstre.

M. Martin, plus radouci, me pria de passer dans l'autre chambre. Jamais ordre ne fut plus pénible à exécuter; mais il fallait obéir. J'étais troublée, tremblante et très en colère. C'était certainement le sentiment qui me dominait; cependant je m'affermissais dans la résolution de ne rien dire, de ne céder

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sur aucun objet, et de continuer à le traiter comme j'avais déjà fait. Il avait pris un visage moins sombre ; il s'était presque donné celui de l'intérêt ; il venait, disait-il, me supplier de réfléchir sur ma situation ; de songer que de ce seul moment pouvait dépendre mon salut ou ma perte; que, dans une heure, je pouvais être rendue à ma famille, mais qu'il fallait pour cela avouer les complots formés contre le peuple au château des Tuileries.

« Je n'ai rien à répondre. Monsieur, à de pareils propos : j'ai dit à la Mairie tout ce que j'avais à dire. » J'ajoutai avec hauteur qu'une femme comme moi ne revenait pas sur ce qu'elle avait dit et signé ; je finis par l'assurer que les vils moyens de crainte et de séduction n'avaient pas de prise sur moi, que je saurais lutter de courage contre la scélératesse et qu'il pouvait se dispenser de m'interroger davantage ; car je ne daignerais pas lui répondre. »

Le rouge lui était monté au visage.

« Madame, vous en avez trop dit le premier jour, pour en dire si peu le second.

— Je sais, Monsieur, que tout ce que j'ai dit est à la décharge de ceux que vous voulez trouver coupables.

— Vous voulez donc rester éternellement dans cette prison ?

— Vous m'avez entendu parler à M. Manuel ; vous voyez que je n^ai aucune impatience d*en sortir.

— Oui, Madame, j'ai entendu et je sais que vous perdez M. Manuel, et que vous vous perdez avec lui.

— Vous cherchez en vain à m'inlimider, vous n'y parviendrez pas ; je voudrais bien savoir ce qu'a de commun M. Manuel et moi ?

— Encore une fois, Madame/songez que, dans une heure, vous pouvez être hors d'ici. Votre obstination... » Je l'interrompis avec emportement : j'étais tellement indignée, que j'en pleurais et j'étouffais tout à la fois, et je lui dis, avec un mouvement de fureur qui m'était inconnu :

« Je ne crains rien de vous, pas même la mort ! »

Il s'arrêta un moment et reprit :

« Au reste, Madame, que nous importent vos dépositions? C'est en vain que vous voulez ménager vos amies : aucunes preuves ne nous manquent, nous en avons contre la Reine plus qu'il ne nous en faut pour la faire périr. »

Oh ! comment rendre l'impression que fit sur moi le blasphème de ce scélérat? J'étais restée anéantie, prête à mourir; le désespoir me rendit des forces, je les recueillis toutes pour lui dire : « Sortez, Monsieur, vous me faites horreur ! Si jamais un pareil forfait souillait la France, c'est alors que vous me verriez

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fléchir devant vous. Je vous demanderais la gr&ce de partager son échafaud ! et finir ainsi ma vie, qui lui fut toujours consacrée, serait ma plus belle récompense ! )>

Cet homme, interdit, me regarda sans me répondre. Alors M. Langeoii le joignit et voulut ainsi m'engager à penser à mes intérêts.

« On nMgnore pas, me dit-il, que vous étiez sans cesse avec la Reine, et nous savons parfaitement ce qui se passait au château.

— Non, Monsieur, vous ne le savez pas, lui répliquai-je en l'interrompant, si vous croyez que j'étais sans cesse avec la Reine. Sans doute, c'eût été ma place, si je n^avais consulté que mon cœur, et qu'elle eût voulu me permettre de rester auprès d'elle ; mais je n'y étais que pour mon service pendant ma semaine, et elle ne se répète pas. Au reste, je ne veux pas m'ahaisser jusqu'à vous faire ces détails. »

M"® de Sombreuil, qui était restée dans la chambre voisine, me dit que M. Martin, en sortant de la mienne, lui dit, avec une colère très marquée : « Cette femme est intraitable, on n'en peut rien obtenir ! »

Il voulait que j'accusasse la Reine.

Ce soir-là même, le concierge eut encore besoin de la chambre qu'il m'avait donnée ! il me fit rester

pendant une heure dans une autre qu'il destinait à M. et à M"' de Sombreuil. Celle-là était une véritable chambre de prison ; une porte épaisse et ferrée était garnie de gros verrous qui se fermaient en dehors. Le jour de la fenêtre était intercepté par une double grille^ au travers de laquelle, en se donnant beaucoup de peine, on ne pouvait aperce^ voir qu'une petite partie de la rue.

J'enlevai M"' de Sombreuil à son père, qui fut le premier à la presser d'accepter, et, la nuit^ nous nous trouvâmes ensemble, comme nous y avions été depuis mon arrivée. Le matin, nous travaillions à refaire nos lits, et le temps que durait cette occupation était autant de pris sur l'emploi de nos journées. J'arrangeais moi-même la table pour le diner et je n'en étais pas plus importunée. La vie de la prison change les manières et les habitudes, et c'est là que tout naturellement se trouve établie l'égalité. Je n'avais plus autour de moi des gens pour me servir, et lorsque M. La Yacquerie m'avait amené le matin mon laquais, qui ne put me dire un seul mot (tant il était consterné), je pris le soin moi-même de l'encourager, en lui montrant que j'étais bien, et surtout tranquille.

Jeudi, 30 Août.

Cette journée fut celle qui s'écoula avec -moins d'amertume : j'avais obtenu la facilité de correspondre avec ma famille, comme je voulais, sans que les commissaires de la section lussent mes lettres. C'était pour moi une douce consolation d'écrire tous les matins, et souvent tous les soirs à ma mère ; mais pour me ménager ce bonheur et ne rien faire soupçonner, je n'en écrivais pas moins que des choses indifférentes. Ce jour-là même, pendant que l'un des commissaires lisait une de ces sortes de lettres, je cherchais à me rappeler dans ses traits une physionomie qui ne m'était pas inconnue ; il s'en aperçut et me dit qu'il était joueur de violon, qu'il m'avait vue souvent au concert de l'hôtel de Rochechouart ; et voilà l'homme qui avait le droit de lire mes lettres^ de le3 juger, d'y retrancher, d'y changer ce qu'il voulait, de les faire partir ou de les arrêter. La veille, c'était de la fantaisie d'un histrion ; le lendemain, c'était de celle d'un homme de l'orchestre que je dépendais.

Il nous passa par la tète de donner à dîner à M. La Yacquerie. Sa femme n'en était pas plus contente. C'était pourtant la meilleure créature, toujours

de boDne humeur, faisant à elle seule Fouvrage de cinq ou six, et ne 3e plaignant jamais ; mais elle disait très raisonnablement à son mari : « On te surprendra dînant avec les prisonniers et tu verras ce qui t'en arrivera. »

J'avais, gr&ce aux complaisances de ce concierge, toutes les douceurs qu'on peut se procurer en prison. Je faisais venir de chez moi tout ce que je voulais, il ne s'opposait à rien de ce que je paraissais désirer. Mes portes n'étaient jamais fermées que par ma volonté. J'en avais deux à ma chambre. Par une je pouvais aller dans le corridor et à la cuisine (on ne sait pas de quelle valeur est pour un prisonnier ce petit essai d'une sorte de liberté) ; mais j'étais attentive à regarder, avant de sortir, si je ne serais aperçtie de personne pour éviter de le compromettre* Un soir, que j'avais fait ma ronde ordinaire, pendant que M"* de Sombreuil avait été reconduire son père, ayeç qui j'avais joué au trictrac tout Taprèsdlner, et que ma femme de chambre était dehors pour des commissions, je m'étais mise à dévider de la soie. Assise devant une table à laquelle étaient attachés mes dévidoirs, j'avais le visage tourné du côté du mur auquel elle était appuyée. M. La Vacquerie entra doucement par la porte qui était à ma gauche, fit le tour de ma personne sans me dire

DE hk PRINCESSE DE TARENTE 135

an seul mot, et s'inclina si près de moi que je ne doutai pas quil ne voulût me parler à Toreille. Je la rapprochai de lui pour mieux entendre, lorsqu'il m'embi*assa la joue droite, — « Pourquoi^ lui dis-je, M. La Vacquerie ? un peu étonnée de cette fami* liarité. — Princesse, me répondit41« c*est une commission dont je me suis chargé. — Et il dis* parut aussitôt. En prison^ tout fait événement. Aussi, quand M"' de Sombreuil revint, je n'eus rien de plus pressé que de lui raconter ma petite aven<* ture ; elle voulut aller savoir de M. La Vacquerie qui Tavait * chargé de cette commission; elle n'en apprit pas davantage.

Le soir, après souper^ comme j'allais fermer ma porte, il entra dans ma chambre et me dit : — « Je vous demande pardon, princesse, mais il faut que vous sachiez que je me suis fait un droit d*embrasser toutes mes prisonnières ; je ne pouvais pas en agir avec vous comme avec tout le monde, j'ai pris une petite tournure, et j^espère que vous aurez la bonté de m'excuser« » — 11 fallut bien prendre le parti d'en rire, car la dignité n'a pas sa mesure ordinaire entre les quatre murailles d'une prison.

Notre société s'était augmentée d'une dame, qui vint aussi habiter le salon du concierge « C'était W"^ de La Fosse-Landry, femme fort respectable.

136 (1789-1792) souvenias

mais dont les éternelles lamentations ajoutaient quelques teintes de plus aux sombres idées dont nous cherchions à nous distraire. Tous les aristocrates malheureux étaient ses amis (et elle en avait beaucoup). Sa pitié s'étendait à Tiofini et, lorsqu'elle avait décrit ce grand cercle^ elle avait une manière de particulariser les événements, d'en retracer les plus atroces détails et de fixer ainsi notre tristesse sur les malheureux qui en avaient été les victimes ; mais elle parlait aussi du Temple, et surtout de la Reine, avec une vénération qui m'inspirait de l'estime et de l'intérêt, et me rendait plus tolérante sur ses ennuyeuses jérémiades.

La nuit était arrivée et nous voyions de la fenêtre les visites domiciliaires qui se faisaient. C'était tout ce qu'on peut imaginer de plus effrayant. Des soldats armés fermaient la rue, tandis que d'autres, avec des cris féroces et une joie insultante, violaient les asiles, fouillaient partout et arrêtaient au gré de leur caprice tout ce qui leur paraissait suspect. Ma malheureuse compagne^ M"* de Sombreuil, tremblait pour son frère, qu'elle savait caché dans Paris^ et nous craignions à tout instant de le voir amener dans cette prison, qui se remplissait de prêtres fidèles à leur Dieu et de gentilshommes restés fidèles à leur Roi.

DE Lk PfiINCeSSK DE TARENTE 137

Vendredi, 31 Août,

La caisiniëre importune qui ressemblait à une vieille fée, mais pourtant bonne et obligeante, s'était prise pour moi de la plus belle affection; elle me donnait des fleurs et m'apportait toujours les plus belles du marché. Je les voyais et j'aurais pu les choisir de ma fenêtre. Un jour, elle me donna trois roses, les plus belles que j'aie jamais vues. Je ne les avais pas encore touchées que mon cœur les destinait déjà ; je priai le concierge de les faire porter tout de suite à ma mère. Je ne raconte ceci, qui ne peut pas avoir beaucoup d'intérêt pour les autres, que pour faire remarquer que j'avais aussi mes plaisirs. Ma mère aime les roses et j'étais bien sûre qu'elle me saurait gré de m'en être souvenue.

On vint enfin chercher M. de Mon tmorin, après l'avoir remis pendant trois jours, du matin au soir et du soir au lendemain. C'était dans sa position une barbarie de plus, mais les égards dus au malheur étaient méconnus dans un pareil tribunal et l'on cessera d'en être étonné, quand on saura que son accusateur public, celui qui devait rapporter l'affaire et donner ses conclusions (c'est-à-dire l'absoudre ou le condamner à

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mort), était un cordonnier. Il vint me dire adieu, et me fit entendre qu'il serait éternel.

J'employai mon couragpe à lui cacher l'impression qu'il me faisait. Il sortit de la prison, parut au tribunal avec sang-froid, s'y défendit avec présence d'esprit, enfin, il gagna sa cause.

J*éiais enfermée dans ma chambre, pendant que plusieurs personnes se promenaient dans le salon, lorsque lé mot : « Absous » se fit entendre distinc* teinent. Je me précipitai, plutôt que je ne sortis, au milieu des prisonniers, qui étaient dans une joie dont j'aurais désiré qu'il eût été lui-même le témoin. Hélas! le malheureux aurait joui encore de quelques instants de bonheur, en voyant l'intérêt qu'il inspirait à tant de gens, incertains sur leur propre sort et qui semblaient l'oublier pour ne s'occuper que du sien. Je priai le concierge d'envoyer au tribunal prendre des informations et savoir s'il avait été reconduit chez lui. On nous rapporta qu'après le jugement rendu, le peuple av9,it paru mécontent, qu'il murmurait et qu'on avait entendu des cris qui demandaient sa tète; que, pour sa propre sûreté, on Tavait conduit à la Conciergerie, sous une forte escorte. Cette précaution nous parut d'un sinistre augure et la consternation succéda à un quart d^heure d'espérance.

DE hk PaUlCKSSE DE TARENTE 139

Vers les 7 heares du soir, U. Gébé, notaire de la Liste civile, emprisonné pour cette raison, reçut un billet de M. de Uontmorin, qui lui mandait : « Soyez plus heureux que moi et, si vous sortez de TAbbaye, ne vous laissez pas écrouer dans une autre prison. Je le suis de nouveau à la Concierge* rie. Envoyez-y mes effets pour le peu de temps.., » Le surlendemain, il fut le premier demandé par le peuple et tomba sous le fer des assassins.

On s'était retiré, j'étais restée dans le salon, lorsque le concierge le traversa, avec un petit monsieur habillé de noir, pour aller dans la chambre voisine. Il était suivi de M* Chancy, qui s'arrêta et fut s'asseoir assez loin, mais en face de moi, me regardant sans cesse, pendant que Fhomme d'affiaiires de ma mère, qui était entré en troisième et que j'étais tout étonnée de voir là, venait prendre place assez près de moi pour pouvoir me parler bas. Il me priait de lui confier ce que je désirais^ de lui donner des commissions pour ma famille et de lui dire si je ne souhaiterais pas de voir M. d'Anleizy. A peine osais-je lui répondre; j'étais sur les épines. Cet homme que j'avais devant moi, ce secrétaire du Comité, ce M. Chàncy^ dont les questions avaient été si pressantes à mon interrogatoire, me jetait dans un embarras dont je ne pouvais sortir ; il s'en

aperçut et, avec Tair de craindre qu*oii ne Tenten* dit, il me dit entre haut et bas : « Parlez-lui donc sans vous gêner. » — L'homme d'affaires de ma mère m'apprit alors que la personne qui avait passé dans Tautre chambre avec le concierge était le secrétaire de M. Pétion; que c'était lui qui l'avait fait entrer dans la prison et qu'il allait le rejoindre. Ils n'avaient pas tout à fait mais un peu l'air de s'entendre. Pour moi, qui ne comprenais rien à ce que je voyais, j'observais avec inquiétude ; la défiance me fermait la bouche ; je ne voulais rien répondre. Alors M. Chancy se rapprocha de moi et me dit tout bas : — « J'ai dîné avec M. de la TrémoïIIe; voilà une lettre qu'il m'a chargé de vous remettre. » (Il me la donna mystérieusement, avec assez d'adresse.) « Il vous prie, ajouta-t-il, de la lire avec la plus grande attention, et de faire tout ce qu'elle prescrit, le plus tôt possible. » — (J'avais reconnu sur l'adresse l'écriture de mon beau-frère, mais je n'en devinai pas davantage le mot de l'énigme.) — « Je reviendrai demain vous voir, sur les 3 heures. Point d'indiscrétion; songez que vous pouvez me perdre, » me dit encore M. Chancy, et il retourna à sa place. Cependant, malgré tout ce qu'il disait et faisait, je restais sur la réserve et ma confiance avait peine à s'établir. Je voyais toujours en lui

rhomme du Comité et je ne pouvais concilier Fidée que celui qui avait cherché à me nuire songeât alors à me servir. Us se retirèrent tous les trois et me laissèrent dans le plus terrible état d'indécision.

Je courus m*enfermer dans ma chambre. J'ouvre la lettre de mon beau-frère et je lis « qu'il compte sur rhomme qu'il a chargé de me la remettre ; qu'il ne m'en dira pas autre chose; qu'il parait dévoué à mes intérêts et qu'il me prie de le bien traiter ; que la colère du Comité porte sur l'obstination de mon refus à nommer les personnes qui dînaient chez M*^" la princesse de Lamballe; que M. Panis est furieux contre moi ; que c*était lui plus particulièrement qui m'avait fait conduire et me retenait en prison; que, pour faire finir cette persécution, il faudrait pourtant dire une chose quelconque. » (Je ne fus déjà pas trop contente du début de cette lettre.) Je poursuis et j'achève de lire fif qu'il n'y a pas un moment à perdre; qu'il faut travailler à sortir de l'Abbaye; que, pour y réussir, il faut écrire à M. Pétion, pour lui demander justice de son Comité de surveillance; à M. Manuel, comme premier magistrat du peuple, pour qu'il oblige le Comité à se dessaisir de mon affaire, et^ enfin, au Comité lui-même^ pour lui rappeler que je suis en prison, et que je demande à être renvoyée au tribu-

nal, pour être jugée. Je fus teHement révoltée de la seule idée d^avoir à traiter avec de pareilles gens, que le premier parti auquel je m^arrèlai fut de ne point écrire ; mais, ramenée bientôt à celui dé mes devoirs par ma tendresse pour ma mère, songeant qu'aucun sacrifice ne devait me coûter pour faire cesser ses inquiétudes, et conseillée par M^^° de Sombreuil, dans le meilleur parti que j^eusse à prendre, j'écrivis» dès le soir même, à ma mère la lettre qui lui fut portée secrètement, le lendemain matin. Je ne voulais pas faire de démarches qui ne fussent appuyées de son consentement et il n'y avait qu'un ordre d'elle qui pût vaincre ma répugnance sur celles qu'on exigeait de moi. Je nue sentis soulagée après avoir écrite mais il me restait de Tinquiétude sur la réponse que je recevrais et sur ce qu'elle me prescrirait. J'étais tombée dans une sombre rêverie. M"® de Som-* breuil, qui s'en était aperçue^ employa toute sa gaieté pour m'en distraire^ et je dois dire, à la louange de son bon cœur et à la honte de ma légèreté, qu'elle y réussit si bien que nous veillâmes jusqu'à 2 heures du matin, et je crois que de ma vie je n'ai tant ri... De quoi? — Je serais bien embarrassée de le dire. J'en étais honteuse, mais M"° de La Fosse-Landry, que nos éclats de rire

empêchaient de dormir, nous crut devenues folles, et elle passa une partie de la nuit à prier le Ciel de nous préserver de ce nouveau malheur.

Samedi, 1" Septembre.

Quoique je me fusse couchée tard, l'inquiétude m^éveilla de bonne heure. Je désirais me fortifier de l'autorité de ma mère, pour ne pas me soumettre aux démarches qu'on exigeait de moi. Elle pensa différemment et sa réponse me prescrivit la mùme conduite qui m'avait été tracée par mon beau-frère. Mais quel style employer? De quelle manière s'y prendre ? Je m'y trouvais si embarrassée qu'il fallut encore recourir à ma mère. Je lui mandais que j'avais besoin du secours d'une autre plume pour écrire à tous ces personnages, et elle me renvoya, dans la matinée même, les lettres toutes faites. Je n'eus qu'à les copier, mais d'une main si tremblante qu'à peine étaient-elles lisibles. Elles furent portées à leur destination.

Ma femme de chambre, qui n'avait pas plus que moi l'habitude des prisons^ s'était donné un coup à

la tète en passant le guichet et elle y sentait une douleur qui me donnait beaucoup d'inquiétude. Je demandai comme une grâce, et elle me fut accordée, de faire venir le chirurgien de la maison, qui la saigna, et elle ne tarda pas à s'en trouver soulagée. M. Ghancy vint à 3 heures, comme il Favait promis. Il me reprocha mon peu de confiance. Je lui répondis qu'il ne devait pas en être étonné ; qu'un membre de ce même Comité qui m'avait envoyé en prison ne pouvait pas m'en inspirer, et que la perfidie étudiée avec laquelle il m'avait interrogée luimême était trop fortement gravée dans ma mémoire, pour en perdre si aisément le souvenir. — « Ne confondez pas, Madame, me dit-il ; j'étais à l'interrogatoire, rhomme du Comité, forcé de vous faire toutes les questions qui m'étaient prescrites ; mais, si vous aviez voulu me regarder plus attentivement, je vous aurais épargné bien des chagrins. » 11 ajouta que ma bonne foi et ma simplicité l'avaient touché, et qu'il avait été convaincu que je ne savais rien (il croyait aux complots); que, si son avis avait prévalu, j'aurais été renvoyée chez moi avec un garde ; que tout provenait du diner de M"''' de Lamballe, dont je n'aurais pas dû convenir que j'étais ; mais, puisque la faute était faite, il faudrait cependant chercher à dire quelque chose de plus positif sur ce

dîner. « Je vous nommerai, ajouta-t-il, une personne qui en était aussi. » En effet il ]a nomma : c'était la princesse de Luynes ; elle avait été interrogée comme moi, et je savais que ce qu'elle avait dit était à peu près conforme à mes dépositions. — « J'espère, me dit-il encore, que vous avez plus de confiance. Je me suis mis en votre pouvoir, et mon intérêt doit vous répondre de moi. Demain, je reviendrai à 2 heures ; écrivez et je me chargerai de vos lettres pour vos parents et vos amis. »

Dimanche, 2 Septembre

Quelles affreuses journées ai-je encore à retracer ici ? Il semble que ce soit en prolonger Thorreur que de rappeler les événements qui ont souillé la France et qu'on voudrait voir à jamais effacés du souvenir des hommes ; mais je m'y suis condamnée; la reconnaissance et Tadmiratiou m'imposent également cette pénible tâche. J'ai éprouvé pour moi des traits de dévouement^ j'ai vu la piété filiale de ma respectable compagne s'élever au plus haut degré de l'héroïsme, et j'ai voulu, s'il était possible,

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adoucir Tatrocîté de tant de ci;imes par le contraste de quelques actions sublimes.

J'éprouvais une agitation extraordinaire. Je m'étais rapprochée de la fenêtre pour écrire, lorsque je vis dans la rue un mouvement dont je fus épouvantée. Pressé par la terreur et la curiosité tout à la fois, le peuple courait et se précipitait, pendant que six officiers municipaux à cheval s'avançaient par une des rues aboutissant au carrefour. Là^ au son de la trompette, on publia la prise de Yerdun. Le peuple s'agitait visiblement d'une manière alarmante ; il s'ouvrait et se rangeait devant les écharpes des députés de la Commune qui s'arrêtèrent à l'endroit où la place s'élargit. Je les vis, je les entendis proclamer la patrie dans le plus grand danger, et demander cent cinquante mille hommes pour marcher à l'ennemi dans les plaines de la Champagne. On avait entendu tirer le canon d'alarme ; le tocsin sonnait de tous côtés. Mon coup d'œil se prolongeait très loin dans la rue, d'où je voyais les bourgeois sortir de leurs maisons, armés de sabres et de fusils. Leur marche était incertaine : les uns allaient à leurs sections, d'autres se portaient à la prison ; l'espace s'encombrait ; on avait peine à se faire passage ; l'irrégularité de ces différents mouvements en augmentait le désordre. Il y avait un tel caractère de violence imprimé sur tout

ce qui s'était mis en mouvement que j'en fus effrayée, et ridée de ne pouvoir me sauver, si le peuple menaçait TÂbbaye, acheva de me glacer d'épouvante. Cependant, M. Chancy arriva ; il me parut tranquille, mais il était bien loin de Têtre autant qu'il affectait de le paraître. 11 y avait deux jours qu'on avait commencé à travailler sous ma fenêtre, pour la construction d'un nouveau corps de garde. Les propos des maçons contre les prisonniers étaient atroces, et je voyais l'agitation du dehors s'accroître au lieu de diminuer. Vers 2 heures, il arriva cinq voitures remplies de prisonniers (ecclésiastiques, pour la plupart). Il y avait des hommes armés montés derrière, sur le siège et sur 1 impériale. Plusieurs de ces malheureux, destinés à la mort, étaient déjà blessés avant de descendre. On les conduisit au couvent de l'Abbaye ; ils n allèrent pas plus loin que la cour : ils y furent tous massacrés. C'est ainsi que commencèrent ces affreuses journées.

Nous ignorions encore leur triste destinée, et je venais de me mettre à table avec M"° de Sombreuil, lorsque le concierge vint me dire de hâter mon diner, parce qu'il avait besoin de sa chambre pour les comnàissaires qui allaient venir examiner les lettres. (11 prétexta qu'il n^en était pas venu depuis deux jours et que les prisonniers se plaignaient.) Je ne lui

fis point d'objection et je me retirai chez moi avec M"* de Sombreuil. Son père vint nous y joindre. Peu de temps après, le concierge vint encore me prier de lui céder ma chambre et de passer dans une autre, située de Tautre côté. Celle-là ne donnait pas sur la rue, elle n'avait qu'une petite lucarne, haute, grillée et par laquelle on ne pouvait voir que le ciel. Il empêcha M. de Sombreuil de nous suivre ; sa fille ne s'en aperçut que lorsque nous fûmes entrées. Un mouvement, plus prompt que réclair, la fit disparaître. Elle avait été rejoindre son père et partager ses dangers avec un courage au-dessus de tout ce que j'en pourrais dire ; elle en a eu la récompense : elle lui a sauvé la vie.

J'étais restée seule avec ma femme de chambre dans cette nouvelle prison. J'avais pris machinalement mon ouvrage^ cherchant à me distraire par quelque occupation. J'étais effrayée, sans démêler ce que j'avais à redouter ; car j'étais encore loin de prévoir les horreurs et les massacres dont j'allais être témoin. Ma triste habitation devint aussi l'asile des autres femmes ; on nous y réunit, au nombre de huit. (J^aurai occasion de les faire connaître.) Cette chambre, qu'il faut appeler la chambre de sûreté, pouvait avoir 12 pieds de long sur 8 de large. Elle contenait un lit, une table et quelques chaises ; il

n'y avait pas possibilité d'y marcher (mouvement si nécessaire pour soulager un peu la tourmente de l'inquiétude) . Le besoin de marcher me faisait aller du lit à une chaise^ de la chaise à la table, sur laquelle je m'appuyais debout, et de la table au lit, sur lequel je ne pouvais rester ni assise, ni couchée, tant j'étais agitée. C'est ainsi que s'écoula le reste d'une affreuse journée et celte nuit éternelle, dont les heures ne marchaient pas. M"* de La Fosse-Landry s'était volontairement constituée prisonnière^ par attachement pour son oncle, l'abbé de Rastignac^ vieillard respectable, martyr de l'honneur et de la religion, massacré dans le jubé même de la chapelle. Cette malheureuse femme, plus gémissante que jamais, était tellement troublée que, lorsqu'il entrait une nouvelle figure de garde national (et ces apparitions étaient fréquentes), elle ne manquait pas de lui dire qu'elle n'était pas prisonnière, qu'elle était venue soigner son oncle, qu'elle était la nièce du général Biron, un des plus grands généraux du royaume (paroles perdues, car la pitié qu'elle cherchait à exciter ne croissait pas en proportion des peines qu*elle se donnait pour la faire naître).

M"® de Besse, écrouée sur le registre, était prisonnière ; son mari avait été soupçonné d'avoir tra-

vaille au journal de l'abbé Royou*. On avait été chez lui et, ne Tayant pas trouvé, on avait arrêté sa femme. Le caractère naturellement doux de celle-ci n'avait pas la force suffisante à soutenir une pareille épreuve, elle en était accablée, et je remarquais, au travers de son agitation, combien pourtant elle était occupée d'un petit chien qu*elle tenait continuellement sous son bras. La pauvre bète, haletante, était prête à mourir de chaud ; il fallait la mettre à terre et presque aussitôt la reprendre pour qu'un aboiement indiscret ne trahit pas le secret de notre retraite.

Parmi nos compagnes d'infortune^ nous avions vu arriver M'^' Gazotte, avec une mulâtresse, sa femme de chambre. Elle avait été renfermée dans la prison avec son père, pour avoir écrit sous sa dictée les lettres trouvées dans les bureaux de la liste civile, et qui, depuis, ont conduit à l'échafaud cette honorable victime du royalisme, échappée aux massacres de rAbbaye. Elle s'était justifiée à son interrogatoire, mais elle n'avait pas voulu quitter son père, et elle avait été arrachée d'auprès de lui pour être conduite parmi nous. Avec la même sensibilité que M"° de Sombreuilj elle en était bien loin pour cette sorte d'énergie qui force jusqu'à la volonté des bour-

1. Thomas-Maurice Royou, publiciste français, né à Quimper, vers 1741, mort à Paris, le 2! juin 1792.

reaux. Elle exprimait ses regrets de la vioIeDce qu^OQ lui avait faite pour la séparer de son père, et, pendant toute la nuit, s*adressant aux horribles figures qui venaient nous troubler, elle leur demandait des nouvelles d'un vieillard qu'elle désignait parfaitement. L'infortunée croyait les attendrir, en leur disant qu'elle était sa fille; mais Marie-Jeanne, aussi rude que sa maltresse était douce, lui disait avec aigreur : — « Pour cà, Mam'zelle, il faut que vous soyez ben bète ! Monsieur votre père est un vieillard auquel on ne pense pas ; vous le nommez ; vous voulez donc le faire tuer? » — La pauvre M"° Cazotte lui répondait avec douceur : — « Eh ! mon Dieu, Marie-Jeanne, je sais bien que vous avez raison ; alors, je ne parlerai plus de mon père. » — « Ah! ben oui, si vous pouvez vous taire, » répliquait la mulâtresse. — Il entrait quelqu'un et M^"' Cazotte, oubliant les remontrances et cédant à ses inquiétudes, recommençait toutes ses questions.

Des deux autres personnes qui partageaient notre prison^ l'une était une jeune femme d'une très jolie figure et qui passait pour être la garde d'un officier Suisse, blessé à la journée du 10 août. J'ai eu des raisons depuis pour croire qu'elle était son amie. Elle m'a intéressée singulièrement par sa modestie, par ses sentiments et sa manière de les exprimer. Je

lui dois personnellement de la reconnaissance , car elle m'avait offert un asile chez elle, dans un quartier très éloigné, fort peu connu, et où j'aurais été parfaitement en sûreté, en cas que j'eusse voulu rester cachée en sortant de prison. L'état dans lequel elle passa la nuit la trahit à mes yeux; cependant je m'interdis de lui faire aucune question et je ne voulus pas lui laisser voir que je soupçonnais qu'elle n'était pas ce qu'elle voulait paraître; mais au moment où elle apprit que l'officier Suisse qu'elle soignait (M. Reding, car pourquoi ne pas le nommer?) venait d^ètre assassiné, elle tomba dans un état affreux, elle perdit connaissance et ne revint à la vie que par une longue attaque de nerfs, à la suite de laquelle elle resta abîmée dans sa douleur, sans proférer une seule parole.

L'autre était la véritable garde-malade, une bonne paysanne qui se roulait par terre de douleur et se frappait la tète contre les murs. Elle regrettait les soins qu'elle avait donnés de si bon cœur; elle étouffait de sanglots ; elle pleurait à chaudes larmes ; rien ne pouvait la consoler. Ensuite, elle se mit à calculer le prix de ses journées; elle s'occupa de ses effets et finit par s'endormir profondément.

Voilà les personnes avec lesquelles je passai cette nuit effroyable. Ma femme de chambre ne m'avait

pas quittée. Touchée des marques de son attachemeut, je m'étais occupée de son sort, et j'avais demandé au concierge de la faire passer comme la domestique de la maison, mais elle sV refusa avec un courage qui ne me permit pas d'insister; elle voulut paraître au tribunal comme moi.

Au milieu de tant d'épouvante et d'horreur, c'était une consolation de pouvoir exprimer tout haut nos sentiments et nos pensées ; car il n'y avait parmi nous qu'une seule et même opinion. J'avais repris mon courage et je travaillais, entourée de toutes ces personnes^ qui étaient tout à fait bonnes pour moi. M"" de Sumbreuil m'apparut un moment pour venir me dire adieu. Presque aussitôt^ M. Chancy entra : « Madame de Tarente, me dit-il, en s'approchant de moi, me voilà. J'ai donné ma parole à votre famille de vous ramener à elle ou de périr avec vous, si tel est votre destin. Évitons tout air d'intelligence; je m'éloigne pour vous mieux servir. Vous voyez que je suis armé afin de ne pas paraître suspect. Ne vous alarmez pas, tâchez d'être tranquille; je retourne à la porte de la prison, d'où je viendrai souvent vous rendre compte de ce qui se passera. » La pensée que cet homme était là, et pour moi^ me rendit du courage et je me trouvai plus calme.

Cependant des cris de rage et de douleur se faisaient entendre et pénétraient sourdement j usque dans notre retraite. Lorsque M. Chancy revint, je lui en demandai la cause ; il n'eut pas de peine k me tromper ; j'avais besoin de croire à tout ce qui pouvait tranquilliser ma pauvre tète. Mais ces cris affreux se prolongeaient et me faisaient tressaillir, toutes les fois qu'ils arrivaient jusqu'à nous. Les autres femmes, à demi mortes de frayeur, se joignirent à moi. Nous insistâmes, et M. Chancy, à qui il en coûtait de m'enlever ma sécurité, fut forcé de nous dire que, la municipalité ayant fait différentes proclamations à la porte, le peuple ne voulant entendre à rien et devenant plus furieux, la prison avait été forcée ; qu'on avait été obligé de lui livrer les officiers Suisses, et que leur mort excitait ces cris prolongés. — Je ne puis exprimer quelle affreuse clarté cette nouvelle porta dans mon àme. Je me vis perdue. Mon nom^ ma figure, connue de tant de monde par mon assiduité auprès de la Reine , tout me disait que mon sort allait être le même que celui de ces malheureux ; mais la réflexion me rendit maltresse de moi^ je repris un air apparent de tranquillité et, toute préoccupée que j'étais, je n'en remarquai pas moins que j'inspirais par là plus d'intérêt à mes malheureuses compagnes^ dont la position n'était pas meilleure que la mienne ;

DR Lil PRINCESSE DE TARENTE 155

car je les regardais bien alors comme autant de victimes dévouées à la mort.

La prison était forcée^ mais une espèce d'ordre^ inconcevable au milieu de ce désordre, faisait qu'il y était entré peu de monde et empêchait qu'il ne se commit des meurtres au-dedans. On les réservait pour le peuple qui était resté en dehors, où il attendait ses victimes. Nous aurions pu compter celles qu'on immolait, au retour périodique des cris de mort qui se renouvelaient toutes les cinq minutes.

Vers minuit, on vint nous chercher pour nous confronter avec le registre de la prison, devant ce tribunal sans mission qui s'était érigé de sa propre autorité et avait déjà jugé à mort plus de cinquante personnes. Il avait établi sa séance dans la pièce même du guichet. C'est un carré, noir comme l'enfer, où des furies présidaient aux jugements sanguinaires qui s'y rendaient.

Je descendis, à travers la même obscurité, ce long escalier que j'avais monté huit jours auparavant. La porte par laquelle j'entrais faisait face à la table où s'étaient placés ces horribles juges. J'avais à ma droite celle de sortie. Une lampe obscure éclairait à demi le gouffre infect où l'on hurlait plutôt qu'on ne parlait. Mes genoux fléchissaient ; je m'approchai en tremblant de cette table, entourée de vingt personnes,

dont les figures étaient atroces. Une seule était assise, c'était le président ; il tenait le registre sur ses genoux. Il me demanda mon nom et depuis quand j'étais en prison. Il cherche au jour indiqué, trouve que ma réponse est exacte, et me dit de me retirer. En me retournant, j'aperçus encore mon amie, M"** de Sombreuil, qui ne quittait plus son père. Je lui tendis la main, et je mêlai mes vœux aux siens, pour la conservation de Tètre chéri sur lequel elle veillait avec tant de soins.

Les autres femmes, après avoir répondu aux mêmes questions que moi, avaient été également renvoyées et nous nous retrouvâmes dans cette même chambre, qui resta ouverte toute la nuit. Je crois que tout ce qui était dans la prison y passa successivement. Des hommes hideux, couverts de sueur, de poussière et de sang, venaient partager notre solitude, et nous faire les affreux récits des scènes de carnage dont ils avaient été les acteurs ou les témoins. Un d'eux tira son sabre (c'était un jeune homme), nous assura de son intérêt, nous dit qu'il était résolu d'épargner les femmes, et sur la lame ensanglantée, il jura de la manière la plus énergique, qu'il nous sauverait. Les cris du peuple n'étaient interrompus que pendant le simulacre du jugement rendu par le tribunal ; mais, bientôt renouvelés, ils nous appre-

naient qu'un nouveau massacre avait encore précédé le nôtre. Deux juges de paix avaient été amenés dans la prison ; on ne leur pardonnait pas d'avoir rempli le devoir de leurs fonctions en dressant le procès-verbal des dégâts faits au château le 20 juin. L*un d'eux, M. Bosquillon, avait cru trouver sa sûreté en allant se cacher dans une soupente sous le lit de la cuisinière. Le malheureux ne tarda pas à y être découvert. Les cannibales y accoururent eu foule, ils se le disputaient avec des cris féroces. — <r Je vois sa tète, disait l'un. Ah! le scélérat qui se cache! » — « Son affaire ne sera pas longue! » disait l'autre . A demi disloqué par ses bourreaux, dont Tun rentralnait par une jambe, tandis que l'autre le retenait par un bras, relevé à peine sous les coups que lui portait cette horde de sauvages que sa résistance rendait encore plus furieux, nous le vîmes passer devant notre porte et, bientôt après, les cris du dehors nous apprirent que son martyre était fini.

Les nouvelles que M. Chancy nous rapportait n'étaient nullement rassurantes ; mais je désirais sa présence ; elle me semblait une égide, et lorsque je le voyais revenir, je me croyais moins malheureuse.

La porte s'ouvrait et se fermait, à chaque instant. Un garde national ivre-mort entre, et posapt svlv la table une bouteille qu'il tenait dans la main : — « C'est

pour vous, nous dit-il, le peuple vous la donne. » — Il était à peine sorti que nous voyons entrer dans la chambre un homme, escorté par des gens armés et suivi d'un guichetier. Il avait son chapeau sur la tète; il Tôte et salue. Aussitôt la troupe lui tomba sur le corps : « C'est un aristocrate ; il faut le tuer ! » Le malheureux, plus tremblant que la feuille, se réclame d'un garde national de ses amis, dit qu'il est marchand évantailliste de la rue Saint-Honoré. Le guichetier, tremblant de peur, se montrait plus méchant que les autres pour gagner la bienveillance du peuple, et, pendant qu'on avait été chercher le garde national dont cet homme implorait l'assistance^ on le laissa au milieu de nous. Alors il m'adressa la parole et me dit : — « Je vous connaissais. Madame, pour vous avoir vue aux Tuileries avec la Reine. Vous ayant aperçue en entrant je n'ai pu m'empêcher de vous saluer; voilà tout mon crime. Peut-être il me coûtera la vie. » — Je le voyais pâle, eflfrayé; il m'avait communiqué sa peur. Le peu de mots qu'il venait de dire me faisaient trembler; car je ne doutais pas que, s'il venait à les répéter à son interrogatoire, sa déposition ne devint le préliminaire de mon jugement. Heureusement pour lui et pour moi, le garde national vint le reconnaître et il fut mis en liberté. L'importunité de cette rencontre fut suivie de vingt

coups de poignard, plus sensibles mille fois que ceux des assassins sous lesquels on expire. Mon souvenir repousse ce que j'ai entendu ; ma main se refuse à récrire ; mais il faut, malgré soi, consigner ici le dernier trait du délire et de la barbarie que la postérité des Français ne pourra jamais croire.

Un homme d'une figure atroce vomissait au dehors des imprécations ; il lui manquait de nous les faire entendre, et, poursuivant ses propos forcenés : — « Oui, dit-il, en s'avançant sur le seuil de la porte^ si on me disait d^aller au Temple et d^apporter la tête de Marie-Antoinette, j^irais tout à l'heure et de sa peau je couvrirais mon tambour! »

La nuit enveloppa de son ombre toutes ces horreurs; le jour ne paraissait point encore, il était 2 heures du matin, lorsque le concierge se montra tout à coup parmi nous. Cet homme, que j'avais toujours eu du plaisir à voir, dont j'avais tant éprouvé rhumanité, ne me parut plus, au premier moment, qu'un des bourreaux de la prison. Il était en habit de garde national, sa physionomie était décomposée, sa voix altérée, ses vêtements couverts de sang. . . Ah! ce n'était pas de celui qu'il avait fait couler! Le sang innocent avait rejailli sur lui^ et le malheureux homme avait couru les plus grands dangers, en essayant de sauver un de ses prisonniers. Il venait nous encou-

rager, nous assurer que nous sortirions sûrement, mais qu'il fallait attendre que le jour fût venu. Sa figure reprenait insensiblement son caractère de bonté ordinaire, et nous y lisions la satisfaction qu'il avait de nous revoir. Je lui demandai des nouvelles de M"* de Sombreuil ; il me dit qu'elle était toujours avec son père.

Je comptais les heures ; elles coulaient si lentement ! et mon impatience hâtait le moment de connaître enfin mon sort; mais, malgré toutes les apparences du danger qui me menaçait, je ne sais quel pressentiment m'assurait que je serais sauvée. Je le devais sans doute aux sentiments d'affection qui me rattachaient à la vie. L'espérance me replaçait au sein de ma famille; je me retrouvais dans les bras de ma mère, et le bonheur de faire cesser le tourment de son inquiétude devenait alors la plus douce de mes pensées. Je m'y abandonnais tout entière, je reprenais de la force, et c'était dans la vue consolante de lui être rendue que je calculais les moyens de m*arracher à mon horrible situation.

DE hk PRINCESSE DE TAEEKTE : 101

Lundi, 3 Septembre

A 7 heures du matin, M. Chancy vint me dire qu'il fallait descendre, que nous allions sortir,, que le peuple se montrait moins féroce et mieux disposé. Quelques hommes se mêlèrent parmi nous, entre autres, M. de Ghampl&treux et M. Rousseau, maître d'armes des Enfants de France. Je ne dépassai pas de beaucoup la porte qui entrait dans le guichet, je me trouvai à la hauteur de cette sortie; la partie supérieure en était grillée; malheureusement mes yeux s'y portèrent : je vis, au travers des barreaux, la rue teinte de sang; je le vis couler entre les pavés; mon cœur se souleva, je fus près de tomber. M. Chancy, qui n'était pas plus rassuré que moi, me soutint un moment, et, quand il me vit un peu remise, il se mit à me répéter tout ce que je devais dire au tribunal.

Lorsque M. Rousseau , qui était le premier et le

plus avancé dans le guichet, se présenta à ses juges,

sa taille manqua de lui coûter la vie. — « Au garde

du Roi I » cria-t-on tout de suite. M. Chancy eut une

telle frayeur qu'il nous fit rentrer, moi et les autres

femmes, et remonter au plus vite dans cette chambre

que nous venions de quitter.

it

En repassant par mon premier logement, j'y retrouvai M"" de Sombreuil : sa figure était effrayante. — Ses yeux, naturellement doux^ étaient devenus fixes et ardents. Elle environnait son père ; elle Tavait enlacé dans ses bras; elle le couvrait de son corps. Jamais, non jamais, on ne verra rien de si touchant!

Je courus à elle ; maison ne voulut pas m'y laisser, et Ton me força de rentrer dans notre triste asile, dont on referma la porte sur nous. Comme elle ouvrait en dedans, et que je m'étais familiarisée avec ces horribles figures, qui, pendant toute la nuit, y avaient passé comme des ombres, j'allais l'ouvrir de temps en temps, pour les regarder encore. Mais quel fut mon étonnement ! je crus que c'était une illusion et que mes yeux me trompaient. J'aperçois le valet de chambre de ma mère. Incertaine, tremblante, je m'approche de lui; mes questions se précipitent* — « Comment ètes-vous entré?... Quand avez-vous quitté ma pauvre mère ?. . . Dans quel état l'avezvous laissée?... Sait-elle que j'existe encore? — Je vous réponds que vous la verrez, répondit-il. Elle se portait bien, hier, à 5 heures du soir, quand je Tai quittée sans qu'elle le sût, pour venir m'enfermer ici. Prenez courage, tout va bien. Mais gardez-vous d'avoir l'air de me reconnaître. »

Je remerciai le Ciel de la protection visible qu'il m'accordait. Je repris confiance : j'étais secourue, et les soins qu'on prenait de moi semblaient me présager que je ne trouverais pas mon tombeau & la porte de l'Abbaye.

Pour témoigner à mes compagnes ma reconnaissance de l'intérêt qu'elles me marquaient et les tranquilliser isur leur propre sort, moins hasardé que le mien^ puisqu'aucune n'ayant approché de la Cour, elles n'avaient pas à expier ce crime impardonnable, je leur promis, et elles m'en surent gré, de me présenter la première à cet affreux tribunal , mon sort, quel qu'il fût, devant favorablement influer sur le leur.

On avait permis à M"* Cazotte d'aller passer une heure avec son père ; le bon vieillard en avait dormi huit sans se réveiller.

J'étais assise sur le lit, plus livrée à mes réflexions qu'à la lecture de quelques journaux que j'avais devant moi, lorsqu'un Marseillais hideux vint se placer à mes côtés. Il me fit très grand'peur, car il était ivre. Il s'empara familièrement de mes papiers qui étaient bien dans son sens. . . un Brissot. . . un Corsas. . . Il voulut lire ; il n'était pas en état de distinguer une lettre. Alors, pour adoucir cet homme féroce je lui proposai de lui faire la lecture du journal.

164 (1789-1792) sodvenirs

Il me fit un signe d'approbation, et moi, respectueusement debout devant lui, j'eus la patience de lui lire une page, qu'il n'écouta seulement pas. Puis, se levant brusquement, il m'arracha mes papiers, qu'il mit dans sa poche et se retira.

Les mêmes cris lugubres de la veille avaient recommencé, et Thorreur de notre situation était Vedevenue la même. Le devoir d'en sortir d'une manière quelconque me tenait dans une agitation insupportable. Cependant la matinée s'avançait et .on n'osait pas nous faire descendre.

L'état dans lequel j'avais laissé M"*^ de Sombreuil pesait affreusement sur mon cœur; j'en demandai des nouvelles à M. Chancy ; je le suppliai d'employer tous ses soins à la sauver^ elle et son père. Il me le promettait, mais il ne pensait pas alors que ce que je lui demandais fût possible.

M"*" La Vacquerie, qui avait passé la nuit hors de la prison, y rentra sur les 10 heures. Elle nous rapportait, la pauvre femme, du pain bien sec et du bouillon aigre; mais elle nous le donnait de si boa cœur, que pour moi j^avalai le pain et je bus le bouillon, tout comme si c'eût été la meilleure chose du monde.

M. Chancy était venu me dire qu'il n'osait pas •encore m'emmener, qu'il fallait prendre patience. —

€ Eh bien I Monsieur, employez donc cet intervalle : sauvez, je vous en conjure, M. et M^^ de Sombreui]» Vous aurez déjà beaucoup fait pour moi, et le reste suivra, j'en suis sûre. »

Je saisis aussi le moment de faire les mêmes instances auprès du valet de chambre de ma mère. Cet excellent homme avait pris , pour m'ètre utile , le costume et le langage de tous ces scélérats. Il était parvenu à obtenir leur confiance^ et lorsqu'il s'en fut assuré, il leur avait demandé s'il y avait des femme?, dans la prison. « Oui^ lui avàit-on répondu. — Eh bien ! jurons tous qu'elles seront épargnées et sauvées par le peuple ; c'est une action digne de lui. » — Les brigands le jurèrent, et, en effets aucune des prisonnières de l'Abbaye n'est tombée sous leurs coups.

11 fallut faire un peu de toilette. M"^"* La Yacquerie me prêta un bonnet de linon, pour me présenter devant mes juges, mes assassins ou mes sauveurs. Chacune de nous se soigna du mieux qu'il lui fut possible, parce que nous étions toutes dans notre habillement de prison ou dans notre déshabillé du soir, et l'un ne valait pas mieux que l'autre.

Vers 11 heures, M. Manuel vint encora nous visiter. Il était pâle, abattu et n'osait pas nous regarder. Il se voyait entouré de femmes, et il pensait

sans doute qu'elles allaient être assassinées^ Ce n'étaii plus cet homme triomphant, s'applaudissant deS' crimes qu'il faisait et laissait commettre; il n'était plus le maître d'arrêter les fureurs qu'il avait excitées^, et lui-même^ à la porte de la prison^ avait pensé en être la victime.

Soil inquiétude du danger que nous courions^ ou plutôt terreur de celui auquel il venait d'échapper, il ne put balbutier que quelques mots. Sa visite m'avait laissé des idées pénibles ; je cherchais à en effacer l'impression, lorsqu'un gendarme national, fumant sa pipe^ ouvre la porte et vient par ses récits nous gla* cer d'un nouvel effroi. — « C'est pour vous, Mesdames, que je suis ici, nous dit-il; j'y suis venu pour vous sauver, mais il est bien malheureux de n'être paa double, car je voudrais être tout à la fois à l'Abbaye et à la Force. » Il nous raconta qu*il y avait laissé M""* de Lamballe, M""" de Tourzel et sa fille, qu'elles couraient le plus grand danger^ que le peuple était furieux et qu'il était vraisemblable qu'à cette heure même elles étaient massacrées. Mes yeux se remplirent de larmes, je n'osai plus lui faire de questions; j'étais au supplice. Oh! qu'alors il m'en aurait peu coûté pour aller me jeter au milieu de ce peuple d'assassins ! Écrasée sous ce surcroît de mal* heur, pauvre Pauline, je vous voyais sans cesse ! A.

quoi donc avaient servi les soins que'je m'étais donnés pour lui conserver une vie qu'elle était destinée à perdre si peu de temps après? Quelle constante fata* lité poursuivait encore, dans sa respectable mère, la gouvernante des Enfants de France!... et vous, la plus infortunée de toutes, princesse, si tendrement attachée à la Reine, que nous aimions à l'envi les unes des autres. En entendant ce récit, je vous ai crues toutes perdues; un faible rayon d*espérance pénétrait à peine dans mon imagination troublée.

J'étais dans cet abandon et ce découragement, lorsque vers 2 heures nous entendîmes des cris qui se prolongeaient d'une manière horrible ; je cherchais toujours à démêler si c'étaient des cris de fureur ou de joie ; car la joie et la fureur de ces sauvages avaient à peu près la même expression. Tout à coup je vis accourir M. Chancy . A peine pouvait-il parler, tant il était ému; des larmes coulaient sur ses joues. 11 me cria de loin : « Ils sont sauvés ! Ces cris que vous entendez, me dit-il, sont des cris de joie : on les recon*' duit eu triomphe aux Invalides. » Le peuple demandait la tète de M. de Sombreuil ; on éloignait en vain le moment de le livrer; toute résistance devenant inutile, le tribunal allait prononcer le fatal arrêt, lorsque sa fille s'est avancée. Elle a dit que c'était trop attendre; que son père mourrait mille fois avant de

iBg (1789-1792) soDvsnnls

subir la mort ; qu'un loyal gentilhomme comme lui ne la craignait pas ; qu'il la demandait ; mais qu'elle suppliait en grâce de la faire mourir avant lui, et que ce fût sur son corps qu^on immolât son père. — Elle a dit si bien et d'un ton si imposant, que tous ceux qui l'entendirent furent pénétrés d'intérêt et de respect (tant il est vrai que la vertu retrouve toujours ses .droits^ et que les scélérats eux-mêmes sont forcés de reconnaître son empire !) On a vu des larmes couler de leurs yeux. « Grâce ! grâce pour M. de Sombreuil I » répétait-on de tous cAtés... « Grâce, ont dit les juges^ et qu'on annonce au peuple que nous répondons de lui. » Et le peuple, prévenu, passe en un instant de l'ivresse de la rage à celle de la joie en apprenant qu^il est absous. Le père est sauvé par sa fille et c^est elle qui le devance encore en se présentant la première aux assassins désarmés qui les félicitent et les embrassent. — On les élève en l'air, et, posés sur les épaules, aux acclamations générales, deux portent le père et deux autres la fille en triomphe, tandis qu'on a joint leurs mains enlacées par nn ruban pour qu'ils ne soient plus séparés. J'ai su, depuis, qu'après une marche fort longue, ils arrivèrent aux Invalides ; que les malheureux vieillards, dont on avait égaré la tête, n'avaient témoigné aucun plaisir à revoir leur gouverneur^ qu'avant la

révolution ils regardaient comme leur père, et que même, en se retrouvant parmi eux, il avait couru quelque danger.

Peu de temps après^ M"* Calotte eut aussi le bonheur de contribuer à la bienveillance qu'éprouva son père ; mais le destin ne fit que suspendre ses coups, et le malheureux vieillard n'échappa au fer des assassins que pour aller tomber sous celui des bour* reaux.

M. de Cbamplàtreux avait été absous et ramené chez lui par des canonniers, auxquels il eut la gênérosité de demander le même service pour moi, en les priant de ne pas m'abandonner jusqu'à ce que j'eusse été remise à ma famille^ et de lui rapporter alors un billet de moi pour le tranquilliser sur mon sort. Ils le lui promirent et tinrent parole^ car les deux hommes ne me quittèrent plus. L'un d*eux ne cessait de me répéter : « Gardez-vous bien de vous nommer. » — J'en sentais le danger comme lui, mais je voyais la chose impossible, puisque mon nom était écrit sur le registre que le président avait sous les yeux. Cepeudant, il tenait à son idée avec une telle obstination qu*il fallut lui promettre que je ne me nommerais pas^ et il parut plus tranquille.

La journée s'avançait et je ne voyais rien encore se préparer pour notre sortie; j'étais avec mes

compagnes, lorsque de nouveaux cm se firent entendre autour de nous. C'était le jeune et malheareux- H. de Maussabré, aide de camp du loyal duc de. BrissaCy non moins infortuné que lui. Il avait espéré trouver son salut en montant dans une cheminée ; mais il y fut découvert; on lui tira des coups de fusil. Atteint mortellement, il eut encore le courage de résister à la douleur et de ne pas descendre ; on prit alors le parti de brûler de la paille mouillée, la fumée le suffoqua^ il tomba, blessé, brûlé, à demi mort, fut entraîné et livré au peuple, qui acheva de le massacrer.

Enfin, à 5 heures, M. Chancy vint me dire qu'il fallait me préparer à paraître ; il mit la plus grande attention à m'indiquer, à me répéter les réponses qu'il faudrait faire à mes juges^; il me priait surtout de les bien retenir, et son intérêt pour moi lui suggéra tout ce qui pouvait contribuer à me tranquilliser. 11 faut Tavoûer, j'avais besoin d'être encouragé^ : jamais je ne m'étais sentie si troublée. Enfin, je descendis, accompagnée de M. Chancy, de Mentel (c'est le nom du valet de chambre de ma mère), des deux canonniers et de ma femme de chambre. M""" de La Fossa* Landry et M""* de Besse nous suivaient.

Arrivées au bas de l'escalier^ on nous y fit rester quelque temps. Ensuite, nous avançâmes dans le

DE LA PBINGE8SE f^E TÀRENTE 171

guichet. Là il fallat encore attendre, parce qu'on jugeait un prisonnier. Il se défendait à haute voix, mais toutes celles qui couvraient la sienne Tempechaient d*ètre entendu. « A la Force ! » dit le pré* sident, et Ton sait que ce mot voulait dire : « A la mort ! » Il passa devant moi ; ma femme de chambre, de la place où elle était, lui vit arracher son habit avant de le livrer au peuple, et des cris de douleur ne nous laissèrent plus d'incertitude sur son sort.

J^avançais avec peine au milieu de la foule qui remplissait la chambre; il y régnait une chaleur suffocante, et, quoiqu'il fit très grand jour, Tobscurite y était presque entière. Je m'approche en tremblant de cette table, qu'entouraient les juges ; elle était couverte de papiers, de bouteilles, de verres, de pipes et de sabres. Parmi ceux qui rendaient les arrêts de mort^ les uns étaient assis, les autres debout. Plusieurs, ivres ou assouvis de sang, s'étaient endormis. A une fenêtre grillée qui donnait sur une cour, étaient suspendus des hommes qui en interceptaient la lumière et qui applaudissaient ou improuvaient les jugements.

J'avais comparu devant ce tribunal et j'attendais... quoi?... Peut-être la mort... En regardant ces affreux personnages dont mon sort dépendait, un seul^ mé disais-je, n'a qu'à prononcer un mot, et deux cents

Î72 (1789-1792) souvenirs

bras, obéissant â leur rage^ vont tout à Theure me mettre en morceaux ! Leur regard sinistre était fixé sur leur victime. Le président fait faire silence. — Il me demande mon nom. -r- Je me trouble ; mais il n^y avait pas à balancer, la nécessité côtnmandait, il fallait obéir. — Je répondis : « Madame Tarente. » On m'avait bien prescrit de retrancher le de afin de me déguiser davantage. Je regardais avec inquiétude Teffet que mon nom allait produire. Je n'aperçus aucune impression défavorable, et, comme j^avais touj^ours craint d'être condamnée sur mon nom seul^ je commençai à me sentir soulagée. — « Depuis combien de temps ètes-vous en prison ? » me dît le président. — Je m'enhardissais^ je m'avançai et, feuilletant avec lui le registre, je lui indiquai la feuille qui constatait que j*y étais depuis le 27 août. — « Pourquoi y avez-vous été conduite ? Qu'est-ce que dit Técrou? » Il lit et, n'y trouvant pas le motif de mon arrestation : « Dites, vous-même, continue-t-il, la raison pour laquelle vous êtes ici. » — Plusieurs voix s'élevèrent de l'auditoire pour donner aussi leur avis ; on les pria de se taire et d'attendre que j'eusse répondu. Je pris la parole, mais ma prononciation se ressentait de Tagitàtion de mon àme et^ me bornant au simple exposé des faits^ je dis : « J'ai été arrêtée le 26 aoM ; on

DE LA PBIMCESSE DE TÀAENTE 173

a mis le scellé sur mes papiers ; on m^a conduite à la mairie ; j'y ai été interrog^ée pendant deux heures ; on a été content de mes réponses. J'ai été ramenée chez moi, où deux membres du Comité ont fait la levée des scellés, n'y ayant rien, trouvé qui fût à ma charge ; on m'y a laissée sous la garde d*un gendarme natiotaal, pour retourner le lendemain à la mairie, où j'ai subi un second interrogatoire ; après quoiy pour ma propre sûreté, on m'a envoyée ici, sous la protection de la loi. — Madame, dit alors le président, est ici par ordre du Comité de surveillance ; il faut qu*elle remonte dans sa chambre, jusqu'à ce qu'on ait eu des éclaircissements sur le sujet de sa détention.' » Rien n*était plus conséquent sans doute que cette opinion, mais elle fut un coup de foudre pour moi. — « Non, Monsieur, j'y suis toute décidée. Je ne remonterai pas ; il faut que ceci finisse d'une manière où d'une autre. Ou périr sous cette porte, ou retourner à ma famille. » — Ma vivacité fit trembler M. Chancy, il me conjura de me calmer, et, s'adressant au président : — « Monsieur, voulez-vous bien, je vous prie, continuer les questions? >> — Alors, on me demanda si j'étais mariée. — Je réponds oui. — Où était mon mari. — M. Chancy, qui n'avait pas une distraction et veillait attentivement sur m^, me-souffla dans l'oreille, avant que le président eût achevé la

174 (1789-1792) socvenirs

question : « Séparée. » C'était me redonner la vie, car je n'avais plus assez de tète, pour rien inventer nî rien taire, et je répétai : « Séparée. — Mais quoique vous en soyez séparée, me dit le président, vous devez savoir où il est, — Quand on est séparée de son mari, on ne s'inquiète plus de ce qu'il devient. » — On se contenta de cette réponse et je fus congédiée.

Je me retirai plus morte que vive et très incertaine sur mon sort, lorsqu'on appela ma femme de chambre. Sans lui faire aucune question, on lui annonça qu'elle était libre. — « Madame Test-elle ? — Non. — Je ne le suis donc pas et je ne sortirai d'ici qu'avec elle. » — Elle fut couverte d'applaudissements; quelques voix crièrent que j'étais libre aussi; d'autres s'y opposèrent. Ce même Marseillais que j'avais voulu désarmer par ma complaisance en lui Usant le journal, s'éleva contre, moi, mais on lui imposa silence.

Ma femme de chambre en se retirant du tribunal était venue s'asseoir à c6té de moi, sur un banc qui faisait face à la porte de sortie^ pendant que M> Chancy, dont je remarquai bien l'intention, se tenait debout devant moi pour me masquer l'horreur des massacres qui se commettaient en dehors. — « Reposons-nous, me disait-il, sur le valet de chambre de M"»« votre

DE lA PRINCESSK DE TAREifTE 175

mère ; il a plus de crédit que moi, et je vous sers mieux en le laissant agir. »

Cependant, j'étais dans la plus effroyable situation. Je voyais, j'entendais ces gens se disputer sur ce qu'on ferait de moi ; — si je rentrerais dans la prison ; — si on m'en laisserait sortir ; — si on me livrerait au peuple. M. Cbancy était là et me soutenait un peu daiis cette terrible crise, pendant que le bon Mentel, mourant d'inquiétude, affectait la tranquillité et revenait à chaque instant me dire : « Allons, du courage, tout va bien, vous allez sortir. »

J'avais presque perdu la faculté de penser. Dans cet état d'anéantissement, je revoyais ma mère, comme si elle m'avait apparu dans un songe. Tout à coup son nom prononcé par Mentel vint me rendre à la vie et me sortir de cette espèce d'égarement. — « Vous allez la revoir, me dit-il, vous êtes libre »... Il n'avait pas achevé de parler que j'étais debout et prête à m'élancer. — « Attendez quelques minutes encore, il faut que le peuple soit prévenu : le président écrit un billet que je vais afficher et proclamer au dehors pour que vous y soyez attendue. »

Le billet lui est enfin remis ; il le porte au peuple ; bientôt les cris se font entendre et, du même ton qu'on immolait des victimes, on célébrait mon innocence. Mentel était rentré. Il me remette papier qui

J76 (1789-1792) souvenirs

m^absout. Je Tai encore, bien chiffonné, bien sàle, taché de sang et de boue. — Il y avait écrit : — c Les deux dames que les citoyens mettent en liberté ne tiennent plus à rien dans la prison. — Signé: Maillard, président. »

« II est temps, dit Mentel à Chancy, voici le moment, il faut sortir. » Mentel précède, M. Chancy prend un de mes bras, un canonnier l'autre ; son camarade suivait avec ma femme de chambre. Nous perçons la foule qui remplissait le guichet. Plies jusqu'à terre pour passer sous la herse de la prison, nous revoyons le ciel, au sortir de ce gouffre, et nous sommes enfin dans la rue ! Là, les cris redoublent ; ils sont couverts par celui de « Vive la Nation ! » Je me trouve dans les bras de ces forcenés, armés de sabres et dégouttants de sang. Ils m'entourent, ils jn'embrassent. Au milieu de cette foule, j'aperçois un de mes gens ; j'en reconnais un de la duchesse de Maillé ; j'y vois aussi un bon jardinier, qui me vendait souvent des fleurs. Pendant que mon laquais s'était emparé de mon bras, que celui de M™^ de Maillé courait annoncer à sa maltresse qu'il m'avait vue et que le jardinier portait à ma mère la nouvelle de mon arrivée, le peuple m'entourait, me pressait jusqu'à m'étouffer en m'engageant à crier aussi : « Vive la Nation ! » mais ma bouche s'y

refusait et je faisais entendre par mes gestes qu il m'était impossible d'articuler aucun son.

Fatiguée par une si longue épreuve, étourdie des cris qui se prolongeaient et surprise par le grand air que je venais de respirer^ M. Chancy s'aperçut que mes genoux fléchissaient et que les forces allaient me manquer. Élevant alors la voix au-dessus du peuple : « Son innocence est reconnue, dit-il , il faut un triomphe à Madame ! » — Et deux cents voix répétèrent : (( Un triomphe à Madame ! » A rinstantmème, Mentel et le canonnier m'enlèvent dans leurs bras et me portent sur les épaules. M. Chancy marche en avant, mon laquais à côté de moi ; la foule nous entourait en criant : « Elle est innocente et c'est le peuple qui la sauve ! » — Ma femme de chambre suivait, portée par deux hommes (car elle avait aussi son triomphe]. Les bourgeois étaient sur leurs portes ou à leurs fenêtres, d'où ils nous félicitaient. J'allai ainsi, tout le long de la rue Sainte-Marguerite. Déjà beaucoup de monde avait abandonné le triomphe ; je demandai que l'on mit fin à tant d'honneurs et qu'on eût la bonté de me remettre à terre. Je continuai ma marche plus modestement et d'une manière qui me convenait mieux, mais les cris m'accompagnaient toujours et Timportunité d'être en spectacle me suivit jusque chez moi.

ils (1789-1792) SOUVENIRS

Arrivée à la Croix-Rouge, je moatai en fiacre avec ma femme de chambre, M. Cbaucy, Meutel ; un garde national et un canonnier s'y placèrent avec nous ; Faulre canonnier monta sur le siège. Devant, derrière et tant qu'il put en tenir, on surchargea la voiture. Je mourais d'impatience d'arriver ; j'avais prié qu'on allât vite, mais il n'y avait pas moyen, et le peuple, qui ordonnait, nous fit aller au petit pas. Nous tournons dans la rue du Bac ; j'arrive enfin à l'hôtel de Chàtillon, et, pendant que le fiacre avançait dans l'avenue, ma mère était déjà dans la cour. Je l'aperçois, je me. précipite et tombe à ses genoux. Ah! combien cet instant me paya de mes peines l

' Je me revoyais enfin dans l'appartement de ma mère, à côté d'elle, environnée des mêmes personnes que j'y avais laissées en m'arrachant de ses bras. Et de quelle émotion n'étais-je pas pénétrée auprès de M. d'Anlezy, au souvenir de ce qu'il avait fait pour moi ! — Le rapprochement du jour où il fallut nous séparer, à la porte de la prison, avec celui où je leur étais rendue, me mettait hors de moi. J'allais, je revenais, je parcourais les appartements ; j'éprouvais le besoin de me promener. La grandeur de cette maison, l'air qu'on y respire et dont j'avais été privée si longtemps, tout contribuait à me faire jouir d'une

nouvelle existence, dont un prisonnier seul peut sentir tout le prix.

Le peuple qui nous avait suivis remplissait la cour et le vestibule, et, dans son ivresse prolongée, buvait le vin qu'on lui prodiguait à volonté, pendafnt que M. Chancy, dont rien ne pouvait payer les bienfaits, et le bon Mentel, que je venais de présenter à ma mère comme mon sauveur, recevaient d^elIe et de nos amis les expressions de la plus sensible reconnaissance. « Vous avez besoin de repos et de vous voir plus à votre aise, dit M. Chancy ; je vais les emmener. » — Je crus convenable d'aller les voir avant quils ne se retirassent et nous convînmes qu'au milieu d'eux, je n'aurais pas l'air de le connaître plus particulièrement qu'un autre.

Lorsque je fus descendue pour prendre congé de mon cortège, Tun d^eux me reprocha d'avoir souvent regardé derrière moi dans la rue Sainte- Marguerite^ pour voir si Tautre dame suivait. « Vous ne savez donc pas qu'on n'est jamais plus en sûreté que quand on est entre les mains du peuple ? Vous avez montré une défiance que nous avons eu peine à pardonner. » J^étais trop contente pour n'être pas docile, et je ne répliquai pas.

^ J'écrivais, d'une main encore tremblante, le billet que le canonnier me demanda pour M. de Gbamplà-

treux. M. Chancy, après avoir reçu les remerciements de tout ce qui s'intéressait à moi, et Texpression bien prononcée de ma part pour tout ce que je lui devais, prit congé de nous^ en me promettant de m'envoyer un billet signé des membres du Comité de surveillance, pour attester que le peuple m'avait jugée et trouvée innocente. Il fut suivi, en se retirant, de tous ceux qui Pavaient accompagné. L'heure s'avançait et nous nous mimes en chemin pour nous rendre chez M"""^ la duchesse de La Vallière. Ma mère, très aimée des bourgeois et des marchands^ ses voisins, les trouva tous sur son passage, la félicitant sur mon retour.

C'était une joie générale dans la maison, où j'étais attendue. Je partageai bien vivement celle de ma grand^mère, à qui ou avait eu la prudence de laisser ignorer tout ce que j'avais souffert, et qui croyait tout simplement que j'étais sortie de prison sur un ordre du Comité.

On n'aura pas de peine à croire qu'au milieu du trouble et malgré le désordre de mes idées, elles se fixèrent avec le plus grand intérêt sur M. et M"' de Sombreuil. J'avais prié ma mère d'envoyer demander de leurs nouvelles et de leur faire savoir des miennes ; mais, comme il n'est pas dans la nature humaine d'éprouver de bonheur sans mélange, une sombre inquiétude me faisait désirer et craindre d'être

éclairée sur la destinée de mes amies, renfermées dans la prison de la Force. Le souvenir de ce que j'avais entendu me poursuivait sans cesse, et je n'osais interroger sur leur sort. J'étais tourmentée de cette idée, lorsqu'on me remit un billet. Je reconnus récriture de M"* de Tourzel et mon cœur tressaillit. Mon œil en parcourait les lignes avec la rapidité de l'éclair. Elle m'apprenait sa délivrance miraculeuse, celle de sa fille, . et j'allais respirer librement, lorsque j'achevai de lire : « Que n'en puis-je dii'e autant de mon infortunée compagne M >

Mardi, 4 Septembre

jusqu'au LUMD[ 17, JOUR DE MON ARRIVÉE

EN Angleterre.

Ma mère ne voulut plus me perdre de vue ; elle m'avait ramenée chez elle, où j'ai continué à loger jusqu*à mou départ de Paris. Je tombais de fatigue et de sommeil ; je dormis jusqu'au moment où je fus doucement éveillée, le lendemain, par M"" de Som-

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