Mort de la princesse de Lam1>alle
bréuil. Nous ne pouvions, Tune et Tautre, assez nous regarder. Après une aussi périlleuse captivité, nous avions peine à croire que nous nous retrouvions ensemble en liberté.
- Je passais les matinées chez moi; j'y voyais peu de monde; je ne sortais qu'à la nuit, en fiacre, pour aller souper chez ma grand*mère. On m'avait recommandé la plus grande circonspection.
C'était, disait-on, sous un autre nom que le mien que j'avais été sauvée, et des rapports inquiétants sur ma réputation d'aristocrate me faisaient mourir de peur. Combien de fois me suis-je réveillée, saisie de terreur et tremblant au point d'en imprimer le mouvement à mon lit ! On m'avait offert de me cacher dans Paris ; mais aurais-je pu y exister ailleurs qu'auprès de ma mère ?
M. Chancy était venu me revoir ; il m'engageait à la prudence, et cependant il me demandait de ne pas m'en aller. Je n'y pensais pas alors. C'était le troisième jour après ma sortie de prison. II me vit fondre en larmes en lui parlant de M'^' la princesse de Lamballe. Je le priai de me faire rendre son billet et je lui demandai ce qu'on ferait de nion interrogatoire ; il éluda la première question et répondit à la seconde que mon interrogatoire serait brûlé et que ce serait une affaire finie.
CepenUant mon beau-frère commençait à me tour* ménter pour ûie faire quitter la France ; et moi, malgré ma peur, qui s*augmentait chaque jour et me rendait très malheureuse, je ne pouvais me décider à rien. Un jour, qu'il était venu me parler de ses projets et qu'il me trouva encore plus alarmée par le compte que m'avait rendu le suisse de ma mère, qu^un Marseillais, qui m'avait vue dans la prison^ était venu, disait-il, pour m'embrasser avant son départ et qu'il reviendrait le lendemain, il me pressa plus fortement encore. Fatiguée du poids d'une existence à chaque instant troublée par la peur ou la contradiction : « Eh bien ! lui dis-je, je consens à partir, mais à une condition : c'est que vous ne m'en parlerez plus que pour me dire : « Tout est prêt. » Et je vous promets de vous suivre. »
Le Marseillais qui s'était annoncé ne manqua pas de venir. Je n'aurais pas osé le faire renvoyer. Je le reconnus pour l'avoir vu dans la prison s'attacher à M"* de La Fosse-Landry. Il me raconta qu'il avait aussi sauvé un homme qui n'avait contre lui que d'être dévoué au Roi (c'était M. de La Chapelle, premier commis des bureaux de la liste civile). Il me dit qu'il partait pour l'armée, mais qu'il avait voulu me voir auparavant. J'en fus quitte pour un adieu moins familier que celui dont j'étais menacée.
Cependant mon beau-frère avait fixé le jour de notre départ au jeudi 13 septembre, à 6 heures du matin. Ma mère n'avait pas approuvé ma résoTn^n, mais elle ne l'avait pas contredite. Je ne la quittai pas d^une seule minute, pendant le jour qui précéda notre séparation. Elle devenait plus déchirante par le souvenir du bonheur que je venais d'éprouver en me retrouvant auprès d'elle. Je me reprochais comme une faiblesse de me mettre en sûreté et de la laisser à Paris. J'étais, abîmée de douleur, d'inquiétude. — Enfin, le moment de partir arriva. Je m'arrachai de ses bras baignée de ses larmes et des miennes. Je sortis par la porte du jardin et traversant à pied une partie du faubourg Saint-Germain avec mon beau-frère, son valet de chambre et des gens de ma mère, nous arrivâmes au Pont-Royal, où je montai avec eux dans un véritable fiacre qui avait le numéro 6. Nous trouv&mes sur le boulevard mon homme d'affaires qui s'était proposé pour nous accompagner, et, lorsque nous eûmes dépassé la barrière, je renvoyai à ma mère celui de ses gens qui nous avait suivis. Je m'étais munie de l'extrait du décret qui dispensait des passeports jusqu'à 10 lieues en deçà des frontières. Dès le village de Sanoy, au-dessus de Saint- Denis, nous fûmes arrêtées. Le grand cachet de l'Assemblée, la
signature du président et notre air de misère favorisèrent notre passage. Nous arriv&mes à Luzarches pour dîner. Je faisais une route où j'étais si connue que je craignais d'y faire quelque fâcheuse rencontre. II était nuit, lorsque nous fûmes à Clermont, et le jour ne paraissait pas encore lorsque j'en repartis. Mon cœur se serra en passant devant le château de Fitz-James, où j'avais fait de fréquents voyages dans des temps si différents ! Les patriotes y avaient fait une incursion ; ils avaient couvert le chemin de Tar'rivée de tessons de bouteilles cassées. Nous nous arrèt&mes à Breteuil et nous arrivâmes d'assez bonne heure à Amiens, d'où nous renvoy&mes notre fiacre.
Il s'agissait de nous avoir des passeports pour nous rendre à Boulogne. Mon homme d'affaires travailla si bien qu'à 9 heures du soir^ il vint nous avertir pour aller les chercher à la municipalité où ils nous furent délivrés. De son câté, mon beaufrère nous avait déterré une espèce de cabriolet à quatre places qui avait appartenu à un moine. C'est dans cet équipage que nous partîmes le lendemain pour Abbeville et, après y avoir fait viser nos passeports, nous poussâmes jusqu'à Bemay, où nous couchâmes à la poste. La maltresse, qui était d'une stature colossale, avait une opinion très arrêtée sur