SOI YKNÏUS
nouvellement arrivé d'Angleterre, vînt avec une simplicité et une humilité toute chrétienne, apporter à son successeur les lumières dont il avait besoin. Nous ne connaissons rien de plus admirable dans l'histoire de l'Église que la rencontre de ces deux évoques conversant avec un esprit de douceur et de paix des besoins et des ressources de ce diocèse, que Tun cesse de gouverner par soumission pour le chef de l'Église, que l'autre va gouverner par soumission à la même autorité, tous deux également désintéressés de toute pensée personnelle, et ne songeant qu'à la gloire de Dieu et au salut des âmes.
Dans cette espèce de testament spirituel où monseigneur de Cicé léguait à monseigneur d'Aviau le soin de faire le bien qu'il ne pouvait plus faire luimême, et les auxiliaires les plus propres à l'aider dans son œuvre, Jean-Baptiste Rauzan ne fut point oublié. L'ancien archevêque parla de lui au nouveau avec une telle estime, que Tabbé Rauzan fut choisi pour lire la bulle pontificale d'institution, le jour où monseigneur d'Aviau prit possession de l'église Notre- Dame, métropole provisoire, et pour prêcher le sermon dont le sujet, naturellement indiqué par de si merveilleux événements, était le triomphe de la religion. Ce sermon fut lui -même un triomphe pour l'orateur, et l'archevêque, pour lui marquer sa satisfaction , voulait le mettre au nombre de ses
DK LA UESTAURATION. 225
grands vicaires, l.e gouvernement s'opposa à cette nomination qui , selon lui , aurait donné dans le conseil épiscopal une trop grande influence au clergé réfractaire , comme on l'appelait encore, c'est-à-dire à celui qui avait préféré obéir à Dieu plutôt que d'obéir aux hommes, et aurait trop laissé dans Tombre le clergé constitutionnel, c'est-à dire celui qui avait préféré obéir aux hommes plutôt qu'à Dieu. Une des tendances du gouvemenient consulaire était, en effet, de tenir la balance égale entre la fidélité des uns et l'infidélité des autres. Monseigneur d'Aviau nomma du moins l'abbé Rauzan vicaire général honoraire, et c'est avec ce titre qu'il coopéra à toutes les œuvres de son vénérable archevêque, œuvres si difficiles, si nombreuses et si délicates au moment du rétablissement du culte. Pour lui assurer un traitement, l'archevêque de Bordeaux lui conféra, trois ans après, le titre de chanoine; mais le désintéressement de l'abbé Rauzan devait suspendre l'effet de cette mesure. On s'aperçut, lorsque tous les postes importants se trouvaient déjà remplis, qu'un prêtre vénérable, mais pauvre, avait été oublié. M. Rauzan apprit l'embarras de son archevêque. « Donnez à ce prêtre mon canonicat, lui dit-il, je le reprendrai après sa mort. » Cette offre simplement faite fut simplement acceptée, et l'abbé Rauzan continua à vivre comme par le passé. Rientôt sa réputation sermonnaire
s'étendit. On le demanda pour prêcher les avents et les carêmes à Tours, à Agen, à Paris, à Lyon. Docile comme un enfant, il allait là où son archevêque l'envoyait ou lui permettait d'aller.
Ce ftit à Lyon que le cardinal Fesch Tentendit. Chose singulière! cette idée des missions intérieures de France qu'on a tant reprochées à la Restauration est une idée du cardinal Fesch, oncle de l'empereur Napoléon. 11 écrivait d'Italie à son grand vicaire, M. Courbon, le 18 février 1806 : « Mon projet est vaste : c est une maison de missions intérieures, avec un séminaire ou noviciat, alimenté par les petits séminaires et par des sujets étrangers à notre diocèse. J'ai beaucoup de courage; ayez-en autant et allez en avant. C'est un homme, me dites-vous, qui nous manque : Dieu nous le donnera. »
L'abbé Courbon proposa M. Rauzan, dont la piété l'avait édifié, et dont l'éloquence le ravissait. Le cardinal Fesch, qui avait entendu l'éloquent orateur à Paris, accueillit avec empressement cette indication, et, tout aussitôt, il écrivit à monseigneur d'Aviau pour obtenir son assentiment ; puis bientôt après il avertissait Tabbé Rauzan de son dessein par une lettre dont nous reproduisons quelques passages : « Je connaissais déjà votre amour pour l'Église, lui écrivait-il, et le bien que vous êtes en étal de faire; j'en ai remercié Dieu, et je l'ai prié de Vous appeler à
la direction d'une maison de missions intérieures, qui deviennent d'autant plus nécessaires à TÉglise de France, qu'elle ne trouve plus dans son sein les anciens moyens que Dieu avait établis pour la régénération des principes et des mœurs. M. Courbon vous a sans doute instruit du projet que J'ai formé d'établir aux Chartreux un séminaire de missionnaires, une école de perfectionnement des sciences ecclésiastiques. Mon diocèse recueillerait sans doute les fruits les plus précoces de cette pépinière, mais l'Église de France y trouverait en outre des prêtres qui porteraient, partout où ils seraient appelés, l'esprit dont ils seraient pénétrés pour fonder des maisons semblables. . . Je vous déclare que je ne trouve que vous seul pour mettre à la tête de cette maison. Réunisse2-vous donc à mol ; faisons tout le bien qui est en notre pouvoir. L'esprit de l'Église est patient, prudent et confiant en Dieu ; mais il est laborieux, zélé et attentif à profiter des occasions que la Providence lui présente. Agréez meà sentiments de reconnaissance pour ce que vous avez fait à Lyon, et soyez persuadé qu'ils seront éternels si vous voulez bien concourir avec moi à une œuvre qui peut faire la consolation des amis de la religion. »
La lettre du cardinal Fesch à monseigneur d'Aviau était pressante : « Monseigneur, lui disait -il après lui avoir exposé la grandeur et lutilité de son des-
2i'8 SOUVENIIIS
sein, j'ose le dire, rétablissement serait fonné si vous vouliez lui accorder l'homme qui l'assurerait et commencerait à relever l'espérance de l'Eglise. Dès le mois d'octobre prochain, cet établissement serait en plein exercice, si vous me cédiez l'abbé Rauzan ; plusieurs prêtres de ses amis se réuniraient à lui. Je lai fait sonder, et cet homme de Dieu se déciderait pour cette grande entreprise, si vous y adhériez. »
La résistance de monseigneur d'Aviau fut vive et d'abord inflexible. « 11 m*est de toute impossibilité, écrivait-il au cardinal, de vous céder le bon abbé Rauzan ; c'est pour moi un devoir et un besoin de le garder. » Le cardinal insista ; il supplia son vénérable collègue de lui prêter au moins le sujet précieux qu'il refusait de lui donner. 11 fallut céder, mais ce ne fut pas sans déchirement de cœur, et l'archevêque de Bordeaux exprima lui-même sa douleur à son bienaimé grand vicaire.
Nous avons cru devoir reproduire quelques fragments de cette correspondance curieuse qui conserve le souvenir de cette lutte si honorable pour Tabbé Rauzan et qui atteste Testime que Ton faisait dès lors de son caractère et de son talent dans le clergé de France. Elle établit en outre d'une manière irréfragable que les missions intérieures de France, qu'on a présentées comme une œuvre de parti, entreprise sous la Restauration avec des vues purement
DE LA UESTAIIKATION. 22:>
politiques, furent au contraire une œuvre religieuse dont ridée, antérieure à la Restauration, appartient au cardinal Fesch. Quanta Tabbé Rauzan, voici la seule condition qu'il mit à son consentement dans une lettre datée du 26 juillet 1806, et écrite à son ami M . Jauffret, alors vicaire général de Lyon : « Je voudrais que vous eussiez la bonté de me mander tout ce que vous sauriez des vues de monseigneur le cardinal. Dès qu'elles me seront parfaitement connues, je partirai pour Lyon, sans même attendre que les bâtiments soient prêts. Grâce à Dieu, je ne songerai qu'au succès de l'œuvre ; mais faites en sorte que tout ce qui peut lui être utile lui soit accordé : surtout qu'il ne soit question d'aucune sorte d'émoluments, d'aucun avantage temporel pour moi; ce sera le seul point sur lequel on me trouvera indocile.» L'œuvre est fondée. M. Rauzan a groupé autour de lui un certain nombre d'ouvriers apostoliques : M. Guyon, dont la parole devait avoir un si grand retentissement ; MM. Fauvet, Paraudier, Montanier, Rodet et d'autres encore. L'empereur Napoléon, qui avait placé sous la direction du cardinal grand aumônier tous les établissements consacrés aux missions, et accordé à ses instances le rétablissement des lazaristes, du séminaire du Saint-Esprit et de celui des Missions-Étrangères, voit avec faveur ce nouvel établissement ; il fait féliciter en 1809 parle ministre
des cultes l'abbé Rauzan de ses premiers succès. Quelle est donc la pierre d'achoppement qui vient briser Fœuvre des missions heureusement commencée ? La date du décret qui supprima les missions suffit pour répondre à cette question. Il fut rendu à Schœnbrunn, le 26 septembre 1809, c'est-à-dire à Tépoque où l'Empereur venait de rompre définitivement avec le pape qui lui avait adressé cette réponse d'une invincible douceur, contre laquelle viennent s'émousser les volontés et les menaces du monde : « Non possumus. » Ne pas devoir faire une chose, en effet, c'est pour l'Église, douée de l'heureuse impuissance du mal par son divin fondateur, ne pas pouvoir la faire.
Alors l'Empereur, par ce décret où se trahit une colère qui frappe partout comme pour se venger de Fimpossibilité où elle est d'atteindre cette sainte résistance dans son principe, le sentiment du devoir, accable TÉglise de ses coups. « Les missions de l'intérieur sont défendues, dit le décret, et en conséquence nous révoquons tous décrets concernant lesdiles missions, et notamment celui du deuxième jour complémentaire an Xlîî, qui confirme les trois associations d* ecclésiastiques établies à Gênes sous le nom de missionnaires urbains ^ d'ouvriers évangéliques et de missionnaires de la campagne. Nous révoquons aussi tous les décrets par nous précédemment ren-
DE LA RESTAÎIUATION. 251
dus, portant établissement ou confirmation de prêtres pour les missions étrangères, et notamment celui du 7 prairial an XII, portant établissement d'une association de prêtres séculiers qui, sous le nom de prêtres des missions étrangères, seraient chargés de missions hors de France. »
Vous le voyez, tout est frappé, rien n'est épargné ; ceux qui vont porter la foi aux sauvages, comme ceux qui vont en rallumer le flambeau parmi les chrétiens. Le séminaire du Saint-Esprit est atteint comme les autres établissements dans le dernier paragraphe.
Le conquérant, mécontent de TÉglise, retire d'un seul coup les autorisations de faire le bien qu'il lui a données une à une ; et, pour achever de caractériser ce décret rendu abiratOy il le termine en en confiant l'exécution au ministre de la police comme au ministre des cultes, et en arrêtant qu*i/ ne sera pas imprimé.
Le cardinal Fesch recueillit, dans son hôtel de la rue du Mont-Blanc, les principaux débris de cette société de prêtres qui s'étaient dévoués au pénible ministère des missions. Son historien, approuvé en cela par le révérend père Delaporte, l'admire a de n'avoir pas craint de se compromettre aux yeux de la philosophie du siècle et de la sagesse du monde, en leur témoignant son amitié. » Que le révérend père Delaporte, doîit nous avons lu le remarquable ouvrage
avec un intérêt mêlé de respect, nous permette ici une observation motivée plus encore par un autre passage de son livre. Est-ce que ce mot d*admiration n'est pas bien fort pour un acte aussi naturel et dicté par un devoir étroit? Est-ce qy'un homme aussi élevé dans la hiérarchie de l'Église, archevêque et cardinal de la sainte Église romaine, c*est-à-dire investi de cette noblesse sacrée qui oblige encore bien plus que l'autre noblesse, doit être admiré « pour ne pas avoir craint de se compromettre aux yeux de la philosophie du siècle? » Mais, s'il eût cédé par crainte de cette philosophie, il eût été le dernier des hommes I S'il avait abandonné ces missionnaires qu'il avait appelés lui-même, il eût manqué à l'honneur selon le monde, comme au devoir de son ministère ! Nous dirons toute notre pensée. Quand il s'agit du cardinal Fesch, le pieux et éloquent historien du révérend père Rauzan nous semble pousser trop loin l'indulgence : « Notre siècle est sévère dans ses jugements, dit-il en répondant d'avance à une objection qu'il a sans doute prévue, il se souvient plus du mal que du bien ; c'est là une faute contre la charité et contre \o patriotisme ; si on nous enlève une à une toutes nos illustrations, où seront pour la génération présentr les nobles exemples? »
Il nous semble que ce qu'il faut redouter, dans notre temps, c'est moins l'excès de la sévérité que l'excès
HE LA RESTArUATlON. 200
de rindulgence. L'histoire, qui pèse dans ses balances impartiales les hommes et leurs actions, doit, avant tout, ne surfaire ni les uns ni les autres, et ni la charité ni le patriotisme n'obligent à accorder des louanges exagérées à des demi-courages, à des demi-caractères et à des demi-vertus. On s'exposerait par là à faire baisser le niveau des âmes, et, en se montrant trop indulgents envers les hommes de la génération précédente, on tendrait un piège aux hommes des générations qui la suivent, et qui, prenant trop bas leurs modèles, se trouveraient exposés à ne point s'élever au niveau des efforts et des sacrifices que l'Église aura peut-être h leur demander. Nous ne voulons contester ni les qualités personnelles, ni l'esprit de piété, ni les intentions du cardinal Fesch; mais il se montra faible quand la lutte s'éleva entre la puissance impériale et là puissance spirituelle dont il devait être, en qualité de cardinal, le premier défenseur, et le révérend père Delaporte est obligé de reconnaître lui-même cette faiblesse quand il le montre « se laissant aller au désir immodéré de la paix, et s'écriant, après avoir prêté une oreille trop confiante aux raisonnements captieux de l'évêque de Nantes dans le concile de Paris : « Tout est sauvé ! » Ce n'est pas après une pareille faiblesse qu'on peut être mis au nombre des nobles exemples sur lesquels la généiration présente doit avoir les yeux fixés. L'abbé Emery,
Tabbé d'Astros et M. Rauzan, qui s'écria en répondant au cardinal Fesch : « Tout est perdu ! » nous paraissent de plud dignes modèles, et surtout des modèles plus utiles à citer.
Nous laissons le père Ratizan, dans ces dët*nières années de l'Empire, faisant obscurément à Paris le bien possible, priant, étudiant, dirigeant les consciences et s'occupant de bonnes œuvres. Il aide de ses conseils madame de Carcado et madame de Saiseval dans les oeuvres que leur zèle venait de créer ; il encourage madame de Lézeatl dans k fondation de la congrégation de \A Mère de Dieu et de son OEuvre des Orphelines, adoptée ensuite par l'Empereur, et devenue la Maison des Orphelines de la Légion d'honneur. Le temps marche, la guerre élargit sa sphère de ftju ; l'Empereur court de l'Espagne à rAUemagnCj il revient de l'Allemagne à l'Espagne; le pape est prisonnier à Fontainebleau, l'Église est en deuil, Rome, ce patrimoine de Saint-Pierre, est donnée en apanage à Penfant qui vient de naitre à Napoléon. Enfin, il part pour la campagne de Russie, n II faut que les destinées s'accomplissent ! » c'est lui qui Pa dit. Fénelon avait dit , dans un pins beau et plus juste langage : « L'homme s'agite, et Dieu mène. »
lÉ PËRfe RAÙiAN t'ENpAWt LA fiËSTAUR AltO^
Là restau^^ition de la inaisoh de Bourbon fut accueillie par le clergé français et par tous les catholiques dé France comme une délivrance. Elle en était une éh effet. On a pu, dans d'autres temps, et pour les besoins d*iine autre situation, chercher a dissimulée celte vérité; mais Toubli, l'ingratitude ou le calcul et la tactique politique ne sauraient changer lés faits. Ils sont ce qu'ils sont, et, qUàrtd on remonte aux souvenirs et aui documents contemporains, on retrouve partout les traces de la joie profonde que manifesta TÉglise à l'époque de la Restauration.
Lés defhières années de l'Empire avaient lourdement pesé sur le clet-gé. Les cardinaux di Pietro, Gabriélll, Opplzonl, le prélat Grégoriô, le P. Fotttana et l'ëbbê d'Astros avaient été, comme le rappelle le P. flelaporte, enfermés au donjon de Vincennes. Lé cardinal Pacda, et plusieurs autres cat*dinaux, avaient été également arrêtés et incarcérés dans d'autres citadelles. Plusieurs membres du clergé belge étaient captifs. On avait emprisonhé jusqu'à des femmes. La Vénérable madame de Soyecourt, supérieure de là tommUiiaUté où résidait le P. Fontana, et par cela
"ITiG SOrVKMRS
seul devenue suspecte, avait été mise au secret le plus rigoureux, et, au bout d*un mois d'une captivité pendant laquelle il n'avait été permis à personne de pénétrer dans sa prison, elle écrivait au ministre de la police : « Veuillez me sortir, monsieur, d'un secret auquel je ne puis tenir plus longtemps. Il me cause un dérangement de santé pareil à celui que ma mère a éprouvé, et qui Ta conduite à la mort, après six semaines de prison. Voilà un mois que j'y suis ; et, si je dois succomber comme elle, je n'ai plus que quinze jours à vivre. Au nom de l'humanité, je vous le demande, que je puisse parler à quelqu'un, et savoir ce qui déplaît au gouvernement. Mon courage n'est pas abattu , mais mon faible corps suc* combe. »
C'est ainsi que, dans ses dernières années, le gouvernement impérial traitait de vénérables cardinaux, des évoques, des prêtres, de simples religieuses. Pour comble d'outrage, on soumettait les ministres de Jésus Christ aux mêmes précautions et au même régime que les malfaiteurs. L'historien du cardinal d'Astros a raconté comment, avant de l'installer dans son cachot, on le fouilla et on le dépouilla de tout, excepté de son linge de corps. On affecta de mettre une sollicitude particulière à lui enlever tous les instruments de fer ou d'acier qui auraient pu servir au suicide. Ayant été obligé de demander une aiguille
Dt LA UESTAI:RATI05. 257
pour recoudre un de ses vêtements, on délibéra plus d'une heure avant de la lui confier. « L'abbé d'Astros, dit le révérend père Caussette, impassible devant les autres humiliations de sa captivité, fut sensible à celle-ci. Ce soupçon était une injure à son honneur de prêtre et à sa foi de chrétien. »
Sait-on ce que répondait le ministre de la police impériale quand on se plaignait de ces traitements infligés à des prêtres coupables de leur fidélité au vicaire de Jésus-Christ? 11 écrivait ce qui suit : *< Dans tout autre pays qu'en France, on eût puni ces prêtres comme des ennemis du repos public; mais on se contenta de les enfermer commodes fous dangereux.»
Si l'on ajoute à cela la captivité du pape, détenu à Fontainebleau, violemment séparé de ses plus fidèles conseillers et soumis à une pression tyrannique par ceui qui youlaient lui arracher des concessions contraires à ses devoirs comme à ses droits, on aura une idée exacte de la situation lamentable de TÉglise à répoque où TEmpire tomba, et Ton comprendra la vive allégresse que lui fit éprouver le retour de la maison de Bourbon. Cette allégresse fut universelle. En Amérique même, Tévêque de Boston fit illuminer sa cathédrale et la croix qui la surmontait, en réjouissance du triomphe de la religion, de TÉglise et du Saint-Siège. On saisit en même temps ici la cause de la solidarité qui s'établit entre les royalistes et le
clergé, ou, comme on disait dans la langue du temps, entre l'autel et le trône. On avait souffert ensemble, on était délivré ensemble ; le même coup de la Providence qui ramenait la monarchie préservait TÉglisa, qui commençait h craindre un schisme.
La société des missionnaires, fondée par le cardinal Fesch et dissoute par l'Empereur à Tépoque de ses grandes colères contre le saint-siége, prit part à ce mouvement général. Ce n'était pais, on le sait, le seiil ordre religieux qui eût été frappé. Les trappistes à qui TEmpereur, dans un de ses bons jours, avait confié la chapelle et les bâtiments du mont Valérien, ces lieux vénérés, consacrés de temps immémorial à la prière, en avaient été, par ses ordres, outrageusement chassés ; un peu plus tard, dans les ténèbres de la nuit, la croix qui dominait la montagne avait été renversée, car le despotisme d'en haut est aussi aveugle et aussi violent que le despotisme d'en bas : le crime que l'on faisait ainsi expier aux trappistes et à la croix de Jésus-Christi c'était la lecture faite, dans un monastère de la Trappe à Génesi de la bulle d'excommunication lancée par le souverain pontife contre les auteurs et les fauteurs des persécutions et des usurpations dont l'Eglise était victime. Dans l'avénement de la Restauration, les missionnaires comme les trappistes, comme le clergé tout entier, comme l'Église universelle, avaient vu l'aurore d'un
meilleur temps. Le père Rauzan avait été nommé, dès la formation du personnel de. la grande aumônerie, chapelain du roi. Il jouissait delà confiance et de Festime du cardinal de Tailleyrand-Périgord, archevêque de Paris. Celui-ci Tavait appelé à prêcher à la cour la station de TAvent de 1814. L'éloquence du prédicateur produisit une profonde impression sur Tauditoire, et ce premier succès lui permettait d'aspirer aux plus hautes dignités ecclésiastiques, s'il continuait à suivre cette carrière. Mais ]e père Rauzan, comme Tannonçait assez la conduite qu'il avait tenue pendant les premières années de sa vie, préférait à tous les avantages personnels les services qu'il pouvait rendre à la cause de TÉglise. Il n'avait pas cessé de croire l'œuvre des missions utiles, il résolut de profiter des événements pour l'établir. Dieu lui amena en ce moment, pour l'aider dans son entre^ prise, un jeune prêtre qui, dédaignant la haute fortune à laquelle l'appelaient son illustre naissance et Finfluenee de sa famille, était dévoré de ce zèle que la ferveur de la piété, jointe à l'enthousiasme de la jeu* nesse, peut seule inspirer. L'abbé de Forbin-Janson s'associa aux idées, aux sentiments du père Rauzan, et devint son second dans l'œuvre des missions. Ce fut lui qui alla à Rome faire bénir par le saint pape Pie Vn cette pieuse entreprise.
Les commencements delà société furent modestes.
^IVJ SOIVKMRS
Elle s'établit rue Nolre-Dame-des-Champs , n"* 8 , dans une petite maison à peine meublée. M. Frayssinous fut le premier protecteur de Tœuvre. Quelques pieuses femmes, la princesse de Montmorency- Tancarville, la comtesse de Montmorency, la comtesse de la Bouillerie, la marquise de Ooisy, la marquise de Vibraye et la vicomtesse de Vaudreuil, commencèrent à quêter afin de soutenir les missionnaires. Dans Tétat de pauvreté où était tombée l'Église de France, il fallait que l'œuvre des missions fut gratuite pour qu'elle fût utile. Dès que les anciens coopérateurs du père Rauzan apprirent que l'œuvre s'établissait, ils accoururent pour se mettre à sa disposition. C'est ainsi que l'œuvre des missions commença.
Pour peu qu*on étudie avec attention la situation de la France à cette époque, on pressent les contradictions et les obstacles que devait rencontrer l'œuvre des missions. Qu'était-ce, au fond, que cette pieuse entreprise? C'était un effort tenté pour faire des conquêtes sur l'indifférence et sur l'impiété au profit de la religion. Les missionnaires ne se contentaient pas de parler à des gens convaincus, ils voulaient convaincre ceux qui ne l'étaient pas. Ils employaient tous les moyens licites ; ils s'adressaient au cœur, à l'imagination, comme à la raison. C'étaient des évangélistes qui apportaient la bonne nou-
I)K LA KESTArilATlO.N t>41
velle à ceux qui ne la connaissaient pas ou qui Tavaient oubliée. Ils cherchaient à réveiller ces louches mystérieuses que Dieu a placées dans l'âme humaine, et qui, tout endormies qu elles soient, rendent souvent un son sous une parole ardente et convaincue. Or le parti qui faisait à cette époque une opposition systématique à la Restauration n'était pas moins antichrétien que révolutionnaire. Il regardait comme des soldats dérobés à son drapeau toutes les conquêtes opérées par la parole évangélique. Il y avait là, pour lui, non-seulement une lutte de principes, mais une lutte d'influence. Il était donc indiqué que les missionnaires rencontreraient, chez les hommes de ce parti, une vive opposition. ,
Ce chapitre de l'histoire contemporaine deviendrait incompréhensible si on ne Tétudiait pas à la lumière de ces idées. L'opposition des doctrines ne suffirait pas pour expliquer la violence de cette guerre systématique qui fut faite aux missionnaires ; la tactique politique y eut sa part. Cette part fut d'autant plus grande, que l'espèce de solidarité qui s'était établie entre l'Église et la monarchie par la date commune de leur délivrance, comme nous l'avons expliqué plus haut, autorisait le parti révolutionnaire à regarder comme des recrues faites au profit de la monarchie toutes les recrues faites par l'Église. Que parmi ceux qui suivirent les missions il y eût, au milieu de
beaiiçoup de pœur^ Yraim^^l tquchés, quelques fonetionp^ir^s qi|i affichèFant m^ dëvotioa qu'ils n'ar valent pqs, ^^iis Te^poir d^ faire leur coup aux princ^s, dont on connaissait la piété 9 cela n'est pas impossible, cela est probable même : on spécule sur la vertu des princes quand on no peut pas spéculer sur leurs vices. ^'M^ ce ne furent là que de rares exceptions. I^a vérital^le cause de rbostiUté que r^n^ contrèrent les mis^ipnnsiir^s fut biBU celle que nous avons signalée : la propagande antichrétienqe et ré^ volutipnnairc s^ soulevait contre la propagande ca* tholique, dans laquellp elle soupçonnait des tendances favorables ^ la monarchie, On ne saurait dire que cette hostilité ait été provoquée par les imprudences des missionnaire^ : dès qu'ils paraissent, elle com^ mence.
A la fm de 1815, le père R^uzan était allé prêcher une mission à Orléans. 1} ^vait annoncé une confë^ rence pour les hommes. Le clergé de la ville disait : a II n'y aura personne ou il y ^ura du bruits » U y a un point d'honneur pour les soldats de JésusrChrisl comme pour les soldats des princes de la tprre : Us ne recnlent ni devant le bruit ni Rêvant )e péril. I^père Rauzan ne recula donc pas. U se rendit à l'église de SaintrPierre le jour marqué pour la conférence. Bien des années après cette mission, un docte prélat, Orléanais de naissance, monseigneur Parisis, maintenant
évèque d'Arras, r&contait ainisi la scène, dont il avait été témoin» à un prêtre de la Miséricorde, Orléanais comme lui : « Quand le père RauÉah arriva à Saint- Pierrei Téglisè était remplie, mais (l*hommes réunis en gfroupes dans la nef, la plupttH lé chapeau stir la tète et conversant à haute voix. Ub bien petit nombre annonçait, par une tenue plus respectueuse, dès dispositionë amioalesi Le supériëut* de là mission monte eii ohaii^e , tnais sa Voix est couverte par le bruit des conversations (jui ne cessent poitit. Il continue avec calme ; le silence tie se fait pas. Alors il jette au milieu de l'assemblée ce mot accentué avec énergie j « L'enfer I » — Les datneurs redoublent. — « L'enfer I » reprend avec plus de force le tnissidnriaire. Et ces homtaieS) étonnés, se taisent et se regardent. Profitant de ce siletice, le prédicateur commence à développer, avec une vigueur de logi(}ue incomparable, devant son auditoire enfin maîtrisé, les pensées suivantes : Il suffit d'avoir entendu nommer Tenfer pour concevoir quelques doutes sur Texislence de ce lieu de châtiment; il suffit de douter pour examiner; il suffit d'examiner pour être convaincu; une fois convaincu) il faut se convertir. Alors, s'arrêtant, il pose la grande question : « Pour se convertir, que a faut^-il? » Cette fois on icoutait d*une oreille avide. Le prêtre se penche vers Taudlloire et laisse tomber une parole que peuvent entendre seulement les audi-
SOI YEN IH s
voisins de la chaire; Chacun demande :
? » Et ces hommes se redisent les uns il a dit qu*il faut se confesser. Ce soirpénitents entourèrent les confessionirs prêtres passèrent une partie de la *e les confessions des auditeurs du père
ote, que nous avions déjà entendu raconnérable ecclésiastique, M. Duthuilé, en inville, qui avait été aussi témoin de cette une idée du caractère de Féloquence du C'était un talent hardi, plein de saillies, et d'à-propos, intrépide à Tattaque, ne la contradiction , qui l'inspirait au lieu de r. Monseigneur Parisis disait avec raison ivoir raconté le trait que nous venons de n'ai rien vu dans l'antiquité qui soit mx tours de force du père Rauzan. »
tel un de ces évangélistes à qui Jésusdans la personne de saint Pierre : « Je lêcheur d'hommes. » Que la mer fût ibléei, il n'en jetait pas moins ses filets, tion de celui qui fit faire aux apôtres la lieuse.
fi d'Orléans fut le point de départ des eligieuses des missionnaires. De là on à Angers, où le parli révolutionnaire.
r>E LA r.KSTAUHATION. W^
qui avait reçu le mol d'ordre de ses chefs, les trouble par ses clameurs. Ils triomphent par leur fermeté et leur patience. A Nantes, le directeur du théâtre, voyant la salle déserte pendant la mission, a la singulière idée d'appeler Talma pour faire concurrence aux missionnaires. Ce fut en vain que le grand tragédien arriva : la salle demeura vide. « Atterré par ce coup, dit le père Delaporte, le directeur va trouver un magistrat de la ville, lui explique qu*il a contracté avec le célèbre tragédien des engagements onéreux, et que, si on ne vient pas à son secours, il est ruiné. « Qu'y faire? répond le magistrat, chacun est libre d'aller où bon lui semble. — Mais, monsieur, répond ingénument le directeur, est-ce qu'il ny aurait pas moyen de s'arranger? MM. les missionnaires font leurs instructions à la même heure que le spectacle ; qu'ils aient la complaisance de les avancer de quelques heures : de cette manière on pourra venir chez nous en sortant de l'église, et toul le monde sera content . »
Le même fait se reproduit à Bordeaux. Pendant la mission qu'à la demande de monseigneur d'Aviau le père Rauzan lit dans cette ville, on fît venir madeimoiselle Mars, comme on avait fait venir Talma ii Nantes, et sans plus de succès. De 1817 R 1818, les missionnaires parcourent le Midi ; ils vont à Tarascon, à Avignon, où ils rnpprochenl les esprils
divisés par les passions politiques et les souvenirs des luttes civiles. Partout la calomnie les précède. Les pamphlets circulent à leur arrivée, et les regrets lés suivent. Ces attaques diffamatoires vont si loin à Bayonne, qu'il y a des poursuites ordonnées d*office contre les pamphlétaires; mais ces poursuites tombent devant le refus des missionnaires de déposer une plainte. Les missionnaires sont à Marseille au moment où la nouvelle de l'assassinat de monseigneur le duc de Berry y arrive, et il ne faut rien moins que leur puissante intervention pour empêcher la population ardente de cette ville de se porter à des excès contre les personnes notoirement connues comme révolutionnaires.
Plus les missionnaires faisaient d'efforts, plus ils rendaient de services , plus aussi les clameurs du parti qui attaquait à la fois la religion et la royauté s'élevaient contre eux. La presse libérale retentissait de dénonciations; de nombreuses pétitions arrivaient aux chambres. C'était une manière de faire retentir la question à la tribune et de produire un plus grand scandale dans le pays. Partout où Ton trouvait des éléments de perturbation, on excitait des troubles à Tarrivée des missionnaires. Puis, selon la tactique ordinaire de la révolution, on les accusait des désordres que Ton dirigeait contre eux. On répétait dans les journaux, à la tribune, clans les salons, qu*en
faisant cesser les missions on ferait cesser les troubles. Étrange logique d'après laquelle, en troublant quelqu'un dans Texercice d'un droit, on se trouverait autorisé à lui dénier Tusagë de ce droit! Au fait, que faisaient les missionnaires? Us allaient prêcher dans les églises la parole de Dieu. Y venait qui voulait. Us ne contraignaient personne à les entendre. Si Ton voulait leur faire de l'opposition, montrer qu'on désapprouvait Tœuvre ou qu*on ne partageait pas les doctrines des missionnaires, il y avait un moyen tout à la fois légal et facile d'atteindre ce but î c'était de rester chez soi et de faire le vide autour d'eux. De quel droit venait-on tes troubler dans Texercice de leur ministère, insulter par des clameurs indécentes la croyance de ceux qui voulaient les entendre et profaner les églises par des scènes scandaleuses? Ce n'était point là de la liberté, c'était de la tyrannie. D'après le principe qu'on inaugurait, U aurait faUu^ par respect pour la liberté de la presse, aUer casser à coups dé pierres les vitres des journaux qui développaient des opinions qu'on ne partageait pas ; il aurait fallu ensuite que le gouvernement les supprimât pour empêcher les émeutiers de recommencer, tel est l'esprit de la révolution : violent, impérieux, despotique, plein d'intolérance, exigeant tout et né voulant rien accorder.
Des voiï éloquentes s'élevèrent pour défendre les
i>48 SOUVEMUS
missions elles missionnaires. M. de Lamennais, alors dans tout Téclat de son talent et dans toute Tardeur de sa foi, s'écriait : « On a demandé si la France était peuplée d'idolâtres pour qu'il fût nécessaire d'envoyer de villes en villes des missionnaires annoncer la foi. Celui qui a fait celte question aurait pu y répondre mieux que personne. 11 sait que la France renfermé en son sein une race d'hommes qui, rejetant avec mépris la religion des ancêtres ou la tenant dans l'indifférence, se croient plus sages parce qu'ils doutent, ou éclairés parce qu'ils nient. 11 sait que parmi ces hommes il en est qui languissent dans une indigence intellectuelle si profonde, qu'on chercherait en vain dans leur esprit la vérité première d'où dérivent toutes les autres; esprits ruinés qui ont perdu Dieu. Certes, si l'on ne s'étonne pas que le zèle conduise les missionnaires au delà des mers pour convertir quelques idolâtres, on doit encore moins être surpris qu'ils s'occupent parmi nous de soulager une misère plus extrême et plus déplorable. Chose étrange ! on répète sans cesse que le christianisme est mort, qu'on ne le ranimera jamais; et, dès qu'un prêtre ouvre la bouche pour l'annoncer au peuple, on s'écrie : A quoi bon? il n'y a que des chrétiens! Les missionnaires, ajoute- t-on, troublent les consciences. D'abord ils ne peuvent troubler la conscience que de ceux qui viennent les écouter, et personne, assurément, n'est forcé d'y venir. El c^m-
ment troublent-ils les consciences ? En préchant la justice, le pardon des injures, le respect des devoirs, lobéissance à F autorité. Voudrait-on par hasard que les hommes se tranquillisassent dans des sentiments
et dans des habitudes contraires? Si Ton le veut,
Tordre ne le veut pas, et Tordre, c'est Dieu même. Et les tribunaux troublent aussi la conscience ; ils ôtent au méchant sa sécurité; et toute la difTérence est que la justice humaine le trouble pour le punir, et la religion pour pardonner. Au reste, que les ennemis des missions disent et pensent ce qui leur plaira; la loi existe, elle garantit le libre exercice de la religion catholique, et la prédication en forme une des parties les plus essentielles. Les missionnaires n'ont besoin de Tautorisation de personne que de Tévéque dont ils vont évangéliser le diocèse. 11 serait trop étrange, quand les doctrines antisociales ont partout des organes, que le christianisme seul fût contraint d'être muet. Il ne le sera pas, je le dis sans crainte, et, le repoussât^n dans les catacombes, là encore il trouverait des voûtes pour y faire retentir sa voix et des fidèles pour Técouter. »
Ainsi parlait M. de Lamennais, et, en citant ces éloquentes paroles sur la nécessité de faire des missions pour «ces esprits ruinés qui ont perdu Dieu, » on ne peut s'empêcher de faire un pénible retour sur les dernières années de cet illustre écrivain et sur sa
déplorable mort. Quel étrange mystèi^e est-ce donc que rhomme ? Quelle énigme ! Voilà une tombe d'où sortent de* paroles contradictoires : témoignages éclatants rendus à la vérité, indignes suffrages prostitués à Terreur ! Le noble témoin de la vérité et le faux témoin de Terreur, c'est le même homme 1 Qu'importe? Le second ne saurait infirmei* Tauloritè du premier. L'œil qui se ferme à 16 clarté du soleil ne détruit pas la lumière en cessant de la voir. Heureux le clairvoyant qui Tadirmel mâlheureul Taveugle qui la nie! La lumière élerrtellë ne cesse point de brillet* parce qu'un œil se ferme et qu'un esprit s'enléuèbre.
Ainsi parlait M; de Lamennais, et M. Frâyssinous, ee caractère si honnête et cette intelligence si modérée, M. de Chateaubriatid, M. de Bonald, M. ClaUsel de Montais, prenaient comme lui la défense des missions, et tous les évéques des diocèses dans lesquels les missionnaires avaient prêché leur rendaient témoignage. Le père RaUïan lui-même, dans une lettre qu'il adressait, en 1 839, à deux jeunes ecclésiastiques alors à Rome, exposait avec autant de simplicité que de vérité le but et le caractère de Tœuvre des missions : « Les missions, leur disait^il, on ne saurait en disconvenir, ont produit en France un effet extraordinaire, et je n'en suis pas moins surpris que tout autre. On y a fait réellement dés miracles, c'est-àdire Dieu seul les a faits, et nous étions, nous en par-
ticulier, bien incapables, bien indignes d'y ceopérer. Les autorités se trouvent quelquefois, pendant nos glissions, d^^is une situation pénible. Nous le sentons et qous voudrions de tout coBur leur épargner ees perplexités; nous voudrions les adoucir et, pour Tordu^aire, quelque prévention qu'on leur ait inspirée contre nous, elle3 nous ont rendu justice, du moins à la fin de nos travaux. Les missionnaires, en arrivant dans une ville, apprennent qu'on a répandu d'avance des bruits, des imputations, qui doivent indigner le peuple contre eux. Les esprits y sont remplis de fâcheux préjugés. Huit jours de missions les dissipent. Unjeuue missionnaire a-t-il des manières choquantes, nous le reprenons sévèrement. Lorsqu'on nous attaque, lorsqu'on nous calomriie dans les feuilles publiques, nous ne répondons jamais rien, nous ne conservons aueun sentiment d'aigreur contre nos ennemis. Ce serait pour nous une bien douce consolation de pouvoir obliger oeux qui nous persécutent davantage, et nous l'avons quelquefois goûtée. Voilà tous nos secrets. )>
Ces paroles, d'une mansuétude tout évangélique, aetièvent d'expliquer l'œuvre des missions^ Elles firent beaucoup de bien au point de vue religieux parmi les populations qui les suivirent; mais l'esprit de parti s'en servit pour faire beaucoup de mal au point de vue politique comme au point de vue religieux.
parmi les populations beaucoup plus nombreuses qui ne les suivirent pas. Dans tous les temps, le mal est plus facile à faire que le bien ; mais, dans ces temps surtout où la passion politique amplifiait la moindre faute et supposait Tabus là où il n'existait pas, il suffit de ces manières choquantes de quelque jeune missionnaire, aussitôt réprimées par le supérieur, comme parle le père Rauzan, de quelque démonstration de zèle outré échappée à un auditeur passionné, pour autoriser contre les missions toutes les calomnies et tous les outrages.
Eh quoi ! dira-t-on, ces troubles dans les églises, ces manifestations tumultueuses de Notre-Dame-des- Victoires,dé Sainl-Étienne-du-Monl, de Saint-Jacquesdu-Haut-Pas, n'auraient pas eu d'autres motifs ? Ces motifs-là même leur manquaient. La passion politique, qui obscurcissait alors les intelligences et pervertissait les notions de la justice et du droit dans les consciences, suffisait pour pousser une jeunesse lettrée, des hommes appartenant aux classes libérales, le dirons-nous ? des pères de famille, des vieillards en cheveux blancs, à ces indignes manifestations contre la liberté des cultes et la vérité catholique. Ce que nous avons vu suffit ici pour nous expliquer ce que nous ne savons que par ouï-dire. N'avonsnous pas vu, sous le gouvernement de Louis-Philippe, un journal de l'opposition de gauche mo-
déi'ée publier un roman diflamatoire, dans lequel les jésuites étaient dénoncés par M. Sue comme des voleurs, des meurtriers et des empoisonneurs?
Cela ne nous a pas empêchés de voir, à quelques mois de là, le chef de la gauche modérée, l'honorable M. Thiers, demander la liberté pour tous, môme pour les jésuites, dans la discussion de la loi d'enseignement. Nous nous en souvenons comme si c'était hier. La Montagne était stupéfaite, éperdue, indignée; elle n'en croyait ni ses oreilles ni ses yeux. M. Thiers demander la liberté d'enseignement,, même pour les jésuites ! était-ce bien possible? Ne serait-ce pas un songe, une chimère ? Était-on sûr d'être bien éveillé? Cette stupeur dura quelques minutes; puis une voix tonnante, venant à retentir sur la Montagne, jeta h 31. Thiers ces terribles mots : « Vous êtes un jésuite ! » Nous entendons encore l'accent de M. Thiers, nous voyons son geste, son attitude inimitable, quand se tournant vers l'interrupteur : « Vous avez bien raison, mon cher collègue ; je m'y attendais, et vous ne me surprenez en rien ; voilà qui est dit et ce que tout le monde sai( : je suis un jésuite. » Ainsi, à quelques mois de distance, on signalait les jésuites comme les derniers des hommes, et on leur ouvrait les portes dç la France comme à des maîtres dignes et capables de former la jeunesse française ! Qu'y avait-il donc de changé? étaient-ce les jésuites? Non, ce qu'ils étaient
'JM SOUVENIRS
la veille, ils l'étaient le lendemain, savants, pleins de zèle, dévoués à l'Eglise, amis de la jeunesse. Ce qu'il y avait de changé, c était la situation, et tout changeait avec elle, l/épouvantail des jésuites, du clergé ultramontain, de Tintolérance catholique, comme on avait dit si longtemps, était tombé devant un péril plus certain. Le socialisme, le hideux socialisme, pour emprunter le langage de Mirabeau parlant de la banqueroute, était à nos portes! La société française, dans les transes de la peur, appelait tout le monde à son aide contre ce redoutable ennemi, les évêques, le clergé séculier et le clergé régulier, tout, même les jésuites. Les fausses* peurs, les craintes chimériques, les terreurs de tactique, étaient dévorées par cette terreur réelle, et nous nous souvenons d'avoir entendu des esprits forts s'écrier à cette époque que, c< si le clçrgé ne voulait pas se charger de l'éducation primaire, on la donnerait aux sacristains. »
On comprend maintenant de quelle nature était ce soulèvement d'opinion qu'on avait excité contre les missionnaires. Il tenait à la situation morale et politique des esprits. Quand on les vit s'établir au Mont- Valérien, les colères redoublèrent. 11 semblait que, .du haut de cette montagne où s'élève aujourd'hui une forteresse, la croix du Christ menaçât cette grande ville, où tant de gens à cette époque voulaient faire régner Voltaire. N'y a-t-il pas, qu'on nous permette
DE LA HKSTAUKATION. 255
de le dire en passant, un beau symbole et une haute leçon dans cette substitution d'une redoutable citadelle à un monastère surmonté de la croix dans ces lieux élevés? Il n'y a que deux puissances qui puissent gouverner le monde, la force du droit ou le droit de la force. Quand Tune tombe, l'autre s'élève. Il n'y avait rien d'étonnant à ce que la Restauration assignât ces lieux aux missionnaires. Elle ne les donnait pas à la religion, elle les lui rendait. De temps immémorial, le Mont-Valérien avait été un lieu consacré. Dès Tan 1400, la tradition nous y montre des ermites. Sous Louis Xlll un saint prêtre, nommé Hubert Charpentier, y avait érigé un calvaire et bâti une chapelle, où il établit une société de prêtres destinés au ministère des missions. C'est dans cette chapelle qu'à la fin d'une belle journée Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, comme le dernier l'a raconté, entrèrent au retour d'une longue promenade, et entendirent avec attendrissement les litanies de la Providence, récitées par les ermites. « Après que nous eûmes prié dans une petite chapeUe, continue Bernardin de Saint-Pierre, Jean- Jacques me dit avec attendrissement : « — Maintenant j'éprouve ce qui est dit dans l'Évangile, Quaml plusieurs de vous seront rassemblés en mon nom, je me trouverai au milieu d'eux. Il y a ici un sentiment de bonheur qui pénètre l'âme. » La Révolution
de 93, qui profana tout, avait placé une idole de Vénus dans le sanctuaire où Jean-Jacques avait prié Jésus-Christ. Le premier consul, au moment où Tordre se rétablit, fit renverser l'idole et appela sur le Mont-Valérien les trappistes; puis l'empereur les chassa nuitamment, nous l'avons dit, quand le clergé refusa de le suivre dans la guerre qu'il avait déclarée au Sainl-Siége.
Cette courte monographie du Mont-Valérien suffit pour démontrer la convenance de la mesure prise par la Restauration en appelant les missionnaires dans ces lieux consacrés à la religion. Elle n'innovait pas, elle continuait une tradition interrompue par les mauvais jours de la Révolution, reprise par le Consulat, brisée un instant par l'Empire dans un jour de colère, mais qui était celle de la France. Pfous ajouterons que la Restauration avait pris cette mesure à une époque où l'on ne saurait soupçonner ceux qui conduisaient ses affaires d'un zèle outré pour le catholicisme. C'est sous le ministère de Richelieu et Decazes, en 1816, que Louis XVIIl donna aux missionnaires la jouissance du Mont-Valérien.
Mais qu'importent la raison, la vérité, la justice, quand la passion politique domine? Elle ne raisonne pas, elle s^rrite ; elle ne discute pas, elle fiiit la guerre. Ce spectacle des pompes de la religion aux portes de Paris, ces stations pieuses auxquelles la
DE LA RESTAllUATIOX. 257
foule accourait, irritaient profondément le parti voltairien. Et puis, il faut tout dire : Les princes trèschrétiens de la maison de Bourbon contre lesquels s'élevait alors une opposition constitutionnelle chez les uns et ne voulant pas arriver aux extrémités, mais systématique et révolutionnaire chez les autres, assistaient quelquefois à ces pieuses cérémonies. Madame la Dauphine y venait régulièrement, le roi Charles X aimait à entendre le père Rauzan prêcher du pied de la croix qui s'élevait sur le calvaire du Mont-Valérien. Le révérend père Delaporte raconte ([u'il y vint le lundi de la Pentecôte de Tannée 1830, pour mettre sous la protection du dieu des batailles sa flotte et son armée qui partaient pour la conquête d'Alger. Il se passa même ce jour-là une scène dont le souvenir est resté ineffaçable dans l'esprit de ceux qui y assistaient. I^e père Rauzan avait commencé à prêcher, du pied de la croix, comme à son ordinaire, lorsque tout à coup le ciel s'obscurcit, des nuages sombres et profonds montaient le long des flancs de la montagne ; le tonnerre commençait à gronder. Alors le cœur du missionnaire s'émut, son esprit se troubla. A la vue de cet orage physique qui troublait l'atmosphère, il songea à cet autre orage qui menaçait la France et la royauté, et il pria Dieu de leur épargner une nouvelle révolution.
11 n'en fallait pas tant pour irriter profondément le
parti révolutionnaire contre les missions et les missionnaii'es, et ce souvenir, ajouté aux colères qu'ils avaient excitées en combattant les doctrines irréligieuses fut si vif, qu'au moment de la révolution de 183(J une troupe d'émeutiers monta au Mont-Valérieii pour dévaster le calvaire, au moment où Ton dévastait les Tuileries. Nous sommes demeuré à la fois attristé et surpris, en gravissant depuis ces pentes escarpées, de cette puissance de la passion politique et de la rage humaine qui avaient pu se conserver intactes pendant ce long et pénible trajet, sans que la réflexion vînt les calmer, sans que le temps les aflaiblit* sans que le spectacle du cimetière qu'il faut traverser et l'atmosphère glacée de cette région sépulcrale parvinssent à les refroidir, de telle sorte qu'en aiTivant sur le sommet de la montagne ces vandales avaient assez de colère pour briser les chapelles et abattre la croix: c>es meurtriers, sinon de fait, au moins d'intention, * assez de fureur pour faire feu sur le révérend père Hauzan, qui leur disait: « Mes enfants, que nous voulez-vous *^ »
PORTRAIT DE M. LE DUC D'ORLEANS PAR LOUIS XVlil.
— Avril 18i1. -
Sous le règne de Louis XVIII, les gentilshommes de la Chambre, quand ils étaient de service, avaient Thonneur de déjeuner à la table du roi.
Un jour, c'était au mois d'avril 1821, que le baron d*Haussez était de service, la conversation roula pendant le déjeuner sur le duc d'Orléans. Quel était le fond de sa pensée? que voulait-il ? Pourquoi voyait-on au Palais-Royal tous les gens qui ne venaient pas aux Tuileries? Comment se faisait-il que, parmi les gens qui allaient au Palais-Royal , un si petit nombre vinssent au château ? Le baron d'Haussez^ qui appartenait par ses idées politiques au centre droit, par ses sentiments à la droite la plus prononcée et la plus vive, et qui avait pris une part active
aux conspirations royalistes qui agitèrent les derniers temps du Directoire, éprouvait pour le premier prince du sang peu de sympathie. Le roi Louis XVIII le savait. Jamais M. d'Haussez n'allait faire sa cour au Palais-Royal, et M. le duc d'Orléans, qui Tavait remarqué, s'en plaignit lui-même obligeamment à ce royaliste réfractaire, un jour qu'il le rencontra au château, en ajoutant : « Si maintenant vous ne venez pas me voir, je croirai que c'est chez vous un parti pris de me bouder. »
Louis XVIII, qui, surtout depuis les Cent-Jours pendant lesquels la conduite de M. le duc d'Orléans lui avait paru très-équivoque, le surveillait du regard, savait combien l'opinion de M. d^Haussez était sur ce point conforme à la sienne ; il lui dît donc avec une confiance et un laisser aller qui ne lui étaient pas ordinaires : «( Par une assez singulière coïncidence, je me suis amusé hier à tracer le portrait du duc d'Orléans. Après le déjeuner, je vous le montrerai. »
Cet usage de faire des portraits était une des traditions de l'ancienne société française. On le retrouve, au dix-septième siècle, dans la société de madame de Longueville, de madame de Sablé, de madame de Laftiyette et du duc de la Rochefoucauld ; à l'hôtel de Rambouillet et jusque dans le Cyrns de mademoiselle de Scudéry. Louis XVIII, prince lettré et dont Tesprit cultivé était habile à saisir les nuances, avait conser\é
sur ce point la tradilion des salons du dix-septième siècle, et il réussissait à merveille dans ce genre.
M. d'Haussez, pour remercier le roi de la gracieuse communication que celui-ci avait bien voulu lui faire, et pour louer convenablement ce petit morceau où l'on ne saurait blâmer qu'un éloge excessif accordé à madame de Genlis, n'eut donc pas besoin de se souvenir des devoirs du courtisan : la reconnaissance de l'homme de goût et l'enthousiasme sincère de l'homme d'esprit lui suffirent.
Comme il exprima vivement une impression vivement ressentie, ses louanges, énoncées en bons termes, furent agréables. 11 se trouva alors encouragé par les dispositions manifestement bienveillantes du roi à exprimer un souhait qui ne déplut pas non plus à Sa Majesté. Daignerait-elle lui accorder l'autorisation de prendre copie de ce petit chef-d'œuvre, aussi précieux par la finesse des vues que par les grâces spirituelles du style'* Le roi, qui était en belle humeur, permit que la copie demandée fût prise. Cette copie, la voici :
« Le duc d'Orléans a reçu une éducation excellente. On l'a élevé en homme, et il le doit à une femme : c'est le chef-d'œuvre de madame de Genlis.
« Il débuta prince, puis il se fit jacobin; ensuite soldat, citoyen des États-Unis d'Amérique, maître de mathématiques, voyageur pédestre, plus lard hôte de |'Apgletp,rre , naturalisé Sicilien , sollicitant en
Espagne un rôle quelconque, et, en définitive, redevenu prince du sang, il porta successivement les noms de duc de Valois, de duc de Chartres, d'Égalité €t de duc d'Orléans.
« C*est un prince sage, si économe qu'il semble être avare : il n'en est rien. Son seul désir, c'est que sa nombreuse famille soit riche. Je ne l'ai jamais aperçu où je l'aurais voulu. Est-ce sa faute ou la mienne ?
« Depuis sa rentrée, il est chef de parti, et il n'en fait mine. Son nom est un drapeau de menaces, son palais un point de ralliement. Il ne se remue pas, et cependant je m'aperçois qu'il chemine. Cette activité sans mouvement m'inquiète. Comment s'y prendre pour empêcher de marcher un homme qui ne fait aucun pas ? C'est un problème qu'il me reste à résoudre. Je voudrais bien n'avoir pas à en laisser la solution à mon successeur. »
l^ouis XVIII ne changeait pas facilement d'opinion. Plusieurs années après, en 1824, il était dans la dernière phase de la maladie qui devait le conduire au tombeau. Cependant, fidèle à sa maxime « qu'un roi peut mourir, mais qu'il ne lui est pas permis d'être malade, » il avait prescrit à M. de Villèle de contiimer à venir au château aux heures fixées pour le travailaccoutumé.0nétaitaumoisdeseptembrel824, et chaque jour M. de Villèle trouvait le roi plus
DE LA HEST v PI ON. <2fir»
affaissé par les progrès toujours croissants du mal. Evidemment sa tin était proche Cependant Louis XVIII luttait encore ; sa respiration était gênée, son accablement si profond et sa faiblesse si grande, qu'il ne pouvait plus maintenir sa tète appesantie, et que, la laissant tomber malgré lui, il se meurtrissait le front sur le tranchant de son bureau; mais, dès qu'il voyait paraître M. de Villèle, il la redressait à demi, avec effort; ses yeux se ranimaient et témoignaient que, malgré la décadence de ses forcées physiques, son intelligence demeurait entière.
Un jour, M. de Villèle, en entrant dans le cabinet du roi, le trouva ainsi, appuyant sur son bureau sa tête alourdie et meurtrie qu'il n'avait plus la force de porter. Le président du conseil s'approcha respectueusement du monarque et lui dit qu'il avait une affaire de quelque intérêt à lui soumettre. Le roi lui fit signe de parler. Alors M. de Villèle lui exposa l'affaire dont il s'agissait. Le duc d'Orléans, dont le fils aine entrait le lendemain dans sa quinzième année, prétendait qu'à cet âge le cordon bleu était acquis au jeune prince et réclamait pour lui celte faveur du roi. Tous les jeunes princes dans sa situation, ajoutait Son Altesse Sérénissime, en avaient été décorés à cet âge ; elle citait notamment le duc d'Enghien.
Le roi souleva péniblement sa tête, mais il était si faible, qu'il ne put achever de la redresser, et M. de
2a SOUVENIIIS
Villéle fut obligé d'incliner la sienne et de placer son oreille au niveau du bureau pour ne rien perdre de la réponse du roi, presque moribond. Le roi répondit sur-le-champ d'un ton assuré et sans plus hésiter que s'il avait été en parfaite santé : « Vous direz à M. le duc d'Orléans qu'il se trompe, que ce qu'il demande n'est dû qu'à quinze ans accomplis, et que je ne ferai jamais pour lui rien qui ne lui soit dû. L'exemple qu'il cite condamne sa prétention. Le duc d'Enghien était né tel jour, tel mois de telle année, il n'a eu le cordon bleu que tel jour, tel mois, dans telle année, juste quinze ans écoulés après sa naissance. M. le duc de Chartres ne l'aura de moi que de demain en un an !»
M. de Villèle demeura confondu de cette présence et de cette force desprit qui dominait là force du mal, de celte fermeté de caractère qui persistait malgré la défaillance physique, et de cette lucidité de pensée, de mémoire et de raison qui rendait les faits, les règlements et les dates présents à Tesprit du roi , comme s'il avait été en parfaite santé. Jamais on ne vit d'une manière plus frappante combien Tâme, soutenue par la volonté de remplir jusqu'au bout un devoir, devient maîtresse du corps. Le soir même, le président du conseil rendit compte de cette conversation à M. le duc d'Orléans, qui convint qu'il avait tort et que le roi avait raison.
Quant à M. d-Haussez, le portrait dont le roi lui
DE LA UESTAIIUATION. 2C5
avait permis de prendre copie n élait pas de nature ù changer, et ne changea pas ses dispositions envers le Palais-Royal, mais il ne rencontra pas toujours les mêmes dispositions aux Tuileries.
Un soir, c'était à la fin de Tannée 1827, il se trouvait au château dans le salon de Madame laDauphino. I^e roi Charles X lui dit tout haut et de manière* ù être entendu par les assistants : « D'Haussez, le duc d'Orléans m'a parlé de vous aujourd'hui. Il se plaint de ce que vous n'allez pas au Palais-Royal. » M. d'Haussez exprima sa surprise et la gratitude que devait lui faire éprouver l'attention que le premier prince du sang avait bien voulu faire à son absence.
La conversation s'arrêta là pour le moment; mais, après son whist, le roi prit le baron d'Haussez par le bras, le conduisit dans l'embrasure d'une croisée, et insista pour connaître le motif de sa répugnance à aller chez un prince de sa famille.
« Sire, ce motif est bien simple, dit M. d'Haussez, c'est la certitude de ne rencontrer chez ce prince de votre famille que des gens d'une opinion contraire à la mienne et des ennemis de votre maison.
— Allons, dit le roi en souriant, vous êtes de ces ultras incorrigibles qui croient que l'on conspire contre nioi au Palais-Royal.
— Je ne suis pas ultra, sire; mais je suis certain
t>Or, SOUVENIRS DE LA RESTAURATION
que, parmi les gens qui vont au Palais-Royal, beaucoup conspirent contre Votre Majesté.
— Bast I ce sont là des contes à dormir debout ! Mon cousin est en dehors de tous ces manèges. D'à-
bord, il m'est sincèrement dévoué; et puis, pour conspirer, illui faudrait dépenser de Targent, et il est trop bon administrateur de sa fortune pour sacrifier le sien à un pareil jeu, qui lui coûterait cher de tonte façon. Voulez-vous aller chez lui ?
— J'irai, sire, si le roi l'ordonne.
— Je n'ordonne rien de pareil, vous ferez ce que vous voudrez. Je vous parle seulement de ce dont il m'a entretenu. Par exemple, s'il devient votre roi. prenez garde à vous I
— Alors, comme aujourd'hui, sire, je n'irai pas au Palais-Royal. »
Le roi se mit à rire et quitta M. d'Haussez sans insister davantage. 11 gardait sur M. le duc d'Orléans son opinion favorable, mais il laissait au baron d'Haussez la liberté de l'opinion contraire. Celui-ci relut eh rentrant chez lui le portrait du premier prince du sang tracé par Louis XVIII, et s'arrêta longtemps sur les dernières lignes :
« Comment s'y prendre pour empêcher de marcher un homme qui ne fait aucun pas? (^'est un problème qui me reste à résoudre. Je voudrais bien ne pas avoir à en laisser la solution à mon successeur! >»