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LE PÈRE RAUZAN AVANT LA RESTAURATION

Dans l'esprit de beaucoup de gens, un nuage est resté sur Tœuvre des missions de France, et, par conséquent, sur le nom du père Rauzan, leur fondateur. 11 ne faut ni s'en étonner ni s'en irriter. Ce nuage, qui plane encore à Thorizon intellectuel de notre temps, s'est formé des grossières vapeurs sorties de tant d'attaques et de tant de préventions accréditées par l'opposition de quinze ans contre les mis-^

* Écrit à l'occasion de la Vie du trép-rétféfend père ^Éan-ÈaptiHe Rauzarit fondateur de la Société des Missions de France, aujourd'hui Société des Prêtres de la Miséricorde, par le R. P. A. Delapôrte, prêtre de la lliséricorde. (Paris, iS57.)

sionnaires. Les esprits les plus sains et les plus honnêtes ont été accessibles à ces préventions. L'auteur dç la Vie du Père Rauzan en donne une preuve remarquable. Le fondateur de sa société, prêchait, en 1826, une mission aux Invalides. Après avoir débuté par des entretiens simples et familiers, il demanda au gouverneur la permission de faire chanter des cantiques. L'autorisation demandée fut refusée; cependant le gouverneur des Invalides, à cette époque, était un héros et un saint, le général de LatourMaubourg. A quelques jours de là, le gouverneur des Invalides, mieux informé, se présenta devant le père Rauzan et lui dit : « Monsieur Tabbé, j'ai des excuses à vous faire. — Vous, monsieur le gouverneur! et de quoi? — J*ai refusé d'acquiescer à vos demandes : je vous regardais comme un brouillon ; je vous en fais mes excuses. — Oh! dit le père Rauzan attendri, il n'y a qu'un Latour-Maubourg au monde pour donner un tel exemple! » Puis il ajouta : « Monsieur le gouverneur, vous étiez en droit de nous juger ainsi, après tout ce qu'on s'est plu à répandre sur notre compte. »

Ce qu'un Latour-Maubourg a cru un moment, d'autres ont pu le croire , et, comme tout le monde n'a pas mis le même zèle à découvrir la vérité, et, une fois découverte, la même loyauté à la dire, il n'est pas surprenant que le nuage qui couvrait Tœuvre des

missions et la vie du père Rauzan ne soit pas encore dissipé pour beaucoup d'intelligences.

II y avait d'abord des préventions générales contre l'œuvre des niissions dont il faut tenir compte et dont M. Charles Lenormant retraçait, en 1845, le souvenir dans ces lignes à la fois si modestes et si sages. « En prononçant le nom des missionnaires, dit le célèbre professeur, ma pensée se reporte sur l'époque encore récente où leur apparition était pour la politique un sujet d'émotion et de scandale. J'ai quelques droits de parler de ces étranges inquiétudes, car je les ai docilement partagées. Notre ignorance des choses religieuses était telle, sous la Restauration, que nous n'hésitions pas à considérer les congrégations de missionnaires comme une invention de l'ancien régime. On nous aurait alors fort étonnés en nous rappelant l'origine de ces congrégations. La philanthropie nous permettait de vénérer dans saint Vincent de Paul le père des enfants trouvés : nous aurions lapidé celui des missionnaires. Dans les variétés de la réprobation presque universelle dont ils étaient l'objet, il y avait place pour des sentiments presque catholiques; ceux d'entre nous chez lesquels ne s'était pas effacée toute trace de l'éducation chrétienne étaient disposés à plaindre les pauvres curés que les fougueux apôtres venaient ainsi troubler dans Taccomplissement de leur tâche. »

Il est évident que la Vie du père Rauzan doit jeter une vive lumière sur la question des missions de France, de 1814 à 1830. Était-ce un homme ambitieux, opiniâtre, avide, fougueux, intolérant, hautain, tracassier, qui cherchait Finfluence, Téclat et le bruit? Alors les défauts de son caractère et de«son esprit se seront reproduits dans son œuvre. Etait-ce au contraire un homme modeste, humble, prudent, généreux, bienveillant, dévoué, d'une piété sincère, solide et profonde ? Alors ses vertus se seront reflétées dans ses actes. L'arbre, comme le dit TÈcriture, se sera fait connaître par ses fruits.

La vie du père Rauzan fut une des plus longues vies de notre temps. Né en 1757 et mort en 1847, il ne s'en fallut que de dix ans qu eUe embrassât tout le cours d'un siècle. Il vit les dernières années du règne de Louis XV, le règne de Louis XVI, la Révolution et ses difTérentes phases, la République, le Consulat, TEmpire, la Restauration, le gouvernement de Juillet, et mourut la veille de la Révolution de février 1848. En remontant aux premiers jours de cette longue vie, on découvre que ce fut le sentiment très-vif d'une vocation décidée qui le porta vers le sacerdoce. Il était né dans une famille pieuse et aisée, dont le chef occupait des fonctions honorables. Son père, après avoir été notaire à Rauzan, bourg aujourd'hui situé dans le déparlement de la Gironde, exerça plus tard

les mêmes fonctions à Bordeaux. M. Rauzan aurait voulu que son fils lui succédât dans sa charge, et il combattit ainsi sa vocation au début. Sans résistera son père, Jean-Baptiste Rauzan unit saintement à l'étude du droit celle de la théologie; il obéissait ainsi à la«fois à Tautorité paternelle qui le retenait dans les affaires du siècle, et à Tautorité divine qui l'appelait plus haut. Quand son père vit Tardeur et la sincérité de cette vocation, son opposition tomba, et Jean-Baptiste Rauzan reçut les ordres le 25 mai 1782.

Tous les documents de cette époque représentent le jeune prêtre comme faisant partie de cette majorité saine du clergé qui continuait la noble tradition des vertus évangéliques. En effet, ainsi que le fait remarquer avec raison le révérend père Delaporte, on a beaucoup trop généralisé le blâme encouru par une petite minorité du clergé de cette époque, minorité qui se laissa entraîner au courant des idées du siècle ou au relâchement des mœurs. Le grand nombre demeura pur. L'auteur cite, à ce propos, le témoignage important du célèbre orateur protestant Burke, qui fit un voyage en France peu avant la Révolution de 1789, et qui paye un tribut d'hommages aux vertus et aux lumières du clergé français de cette époque. Il ajoute à ce témoignage les lignes remarquables que M. A. de Tocqueville a écrites dans son dernier ouvrage : « Je ne sais si, à tout prendre, il y

DE LA RESTAURATION. ?il

eut jamais dans le monde un clergé plus remarquable que le clergé catholique de France au moment où la Révolution le surprit, plus éclairé, plus national, moins retranché dans les seules vertus privées, mieux pourvu de vertus politiques, et en même temps de plus de foi; la persécution Ta bien prouvé. J'ai commencé Tétùde de l'ancienne société plein de prévention contre lui, je Tai terminée plein de respect, »

Jean-Baptiste Rauzan fait donc partie, pendant les dernières années de Tancien régime, de cette majorité saine et édifiante du clergé, qui conservait le dépôt des plus pures traditions. On le voit, à Bordeaux, réunir chez son père Télite des jeunes gens qui faisaient leurs classes au collège de Guienne, leur faire un cours de philosophie dans lequel il réfute avec beaucoup de talent Voltaire, Rousseau, Diderot, et leur donner un règlement qui assure la solidité de leur piété et la modestie de leurs mœurs. « Leur règlement, dit un contemporain, portait en substance qu'ils devaient assister tous les jours à la sainte messe, communier tous les mois, se confesser plus souvent, ne jamais lire de comédies ni les ouvrages contraires à la religion. Ils ne se poudraient pas, ils n'avaient pas de frisure, ils ne portaient pas de ceinture de soie, ils n'avaient à leurs souliers que des boucles de fer poli. » Dès lors le jeune Rauzan,

nommé vicaire a Saint-Projet, commence à prêcher avec succès, et le concours qu'attirent ses prédications semble présager l'avenir. Mais pour lui les paroles n'étaient pas séparées des œuvres. L'auteur de sa vie cite un trait charmant de sa charité pour les enfants. c( Il s'occupait beaucoup des pauvres, de leurs enfants surtout. Il avait pour ces derniers une collection de vêtements tout confectionnés, et, quand il en rencontrait un couvert de haillons, il l'appelait, l'emmenait avec lui, et, après l'avoir doucement exhorté à l'amour du Père qui est dans les cieux, il lui donnait les habits qui lui manquaient et le renvoyait, fier de sa nouvelle paiure, se montrer à ses parents. C'étaient là les joies de son ministère. » Un moment il est directeur du petit séminaire de Saint-Raphaél, puis les réclamations des paroissiens de Saint -Projet sont si vives, que Mgr de Cicé, archevêque de Bordeaux, le fait rentrer dans cette paroisse avec le titre de bénéficier qui le laisse libre de suivre son penchant pour la chaire.

L'éloquence de la chaire était à cette époque en décadence. M. Poujoulat, dans sa Vie du cardinal Maury, a peint d'une manière exacte l'influence que le dixhuitième siècle exerçait même sur les prédicateurs. On ne prêchait plus guère le dogme dans la chaire chrétienne, au moins à Paris; la morale était le sujet presque exclusif des sermons. C'est à peine si l'on osait

prononcer le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de peur d'offenser les oreilles. Il y avait des exceptions cependant, car c'est à cette époque que prêchait le père Beauregard, cet éloquent jésuite dont la voix prophétique annonça, du haut de la chaire de Notre- Dame, que « rimpure Vénus viendrait bientôt s'asseoir sur les tabernacles profanés du Dieu vivant. » Le jeune prêtre voulut l'entendre. Il vint tout exprès à Paris pour admirer , pour étudier celte grande éloquence qui frappait les esprits et remuait les cœurs ; après l'avoir entendu à Paris, il le suivit à Blois, où le célèbre jésuite donnait une retraite ecclésiastique. « Jusque dans sa vieillesse, dit l'auteur de sa vie, le père Rauzan racontait avec admiration le silence, les émotions, les larmes des auditoires subjugués par cette parole toute-puissante. Cette éloquence pleine de feu et d'onction, cette manière apostolique, lavaient ravi. Il fit plus, il vit Tillustre orateur, le consulta, écouta avec respect ses avis; il étudia ce type si parfait que la Providence lui présentait, et profita tellement des conseils qu'il reçut et des observations qu'il put faire, que plus tard les vieillards qui avaient assisté aux prédications du père Beauregard croyaient le retrouver en entendant l'abbé Rauzan. »

C'est un beau et nouvel exemple de la perpétuité du talent comme de la foi dans l'Église que le rap-

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prochement de ces deux noms et de ces deux hommes. On peut dire que le père Rauzan recevait du père Beauregard le dépôt de Téloquence sacrée, comme un flambeau reçoit la lumière d'un flambeau. C'est ainsi que les hommes passent et que renseignement de rÉglise est éternel.

Jean-Baptiste Rauzan eut aussi l'occasion de consulter Mgr de Roquelaure, évêque de Senlis, qui avait eu pour maître Massillon. L'évèque de Senlis adressa au jeune Bordelais la même question que Massillon lui avait jadis adressée à lui-même : « Jeune homme, avez-vous des entrailles? » — C'était le pectus est quod facit disertum de l'antiquité appliqué avec plus de raison encore à l'éloquence chrétienne, car le principe de cette éloquence, comme le principe du catholicisme même, c'est l'amour. Le bon prédicateur, comme le bon pasteur, doit être prêt à donner sa vie pour ses brebis.

Bientôt après, la Révolution éclate. Le mouvement antireligieux du dix-huitième siècle ne tarde pas à se traduire dans les faits. Les assemblées révolutionnaires atteignent le clergé et la religion parleurs décrets, par la constitution civile et les lois qui suivent; puis bientôt la multitude, excitée par les chefs du mouvement, se rue contre les églises et contre les prêtres. L'autel semble au moment de s'écrouler en même temps que la monarchie. Il faut choisir entre

l'apostasie, le supplice et l'exil. On est en 1792. Sur les instances de ses parents, sur les ordres de ses supérieurs, Tabbé Rauzan se décide à quitter la France, et, le 22 juillet de cette année, moins de trois semaines avant la journée du 10 août, il s'embarque pour l'Angleterre. Pour échapper aux recherches des révolutionnaires, qui visitaient tous les navires au départ, afin de découvrir si quelques prêtres n'y étaient pas cachés, l'abbé Rauzan dut se déguiser en soldat, car la Révolution ordonnait l'apostasie et ne permettait plus même l'exil ; elle avait inventé, dans ces derniers temps, un crime d'un nouveau genre : l'émigration, c'est-à-dire la fuite de la victime qui se dérobe au couteau.

Pendant ses années d'émigration, l'abbé Rauzan visite tour à tour l'Angleterre et la Relgique. Il commence dès lors à trouver l'accent de cette grande éloquence qui doit ramener tant d'âmes à Dieu. A Anvers, il prêche devant l'évêque et devant un auditoire d'émigrés français, épaves du grand naufrage de la Révolution, un sermon sur la Providence, dont la péroraison prophétique semble être la contre-partie de celle du père Reauregard à Notre-Dame, et annoncer la réparation comme l'éloquent jésuite a annoncé la riiine : « Prêtres français! s'écrie-t-il, me permettrez-vous d'être l'organe et l'interprète de vos sentiments? Ah ! je lis dans vos yeux l'impatience

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d'entendre raconter ce que la Providence a fait pour vous. En pressant mon cœur contre le vôtre, je le sens palpiter de reconnaissance. Mes frères, plus de soixante mille personnes consacrées à Dieu, placées par leurs ennemis entre Tapostasie et l'indigence, entre le parjure et la mort, se dévouent et préfèrent la mort dans la justice à la tranquillité achetée par le crime. Au même instant, arrachées de leurs foyers, pillées et dépouillées, elles quittent leur patrie, elles partent; où iront-elles? Ah! qu'importe? Chez les nations amies, dans les pays ennemis, dans les royaumes où leur religion est en honneur, dans ceux où on la persécute. Ces chrétiens ont compté sur la Providence, elle ne peut leur manquer. Dieu, dont la Providence a toujours si richement récompensé ceux qui se font ses instruments et ses ministres, jetez les yeux sur nos bienfaiteurs et daignez éternellement vous souvenir qu'ils ont essuyé nos larmes, partagé nos peines, soutenu notre découragement. Voyez, Seigneur, comme ils nous ont couverts de leurs vêtements, alimentés de leur nourriture, réchauffés dans le sein de leur charité. Rendez-leur tout le bien qu'ils nous ont fait en votre nom. Seigneur, que l'astre de la foi se lève sur ces nations, dignes, ce semble, par leur générosité, de recevoir enfin la lumière. mon Dieul enhardi par vos bontés, je vous demande en finissant d'ajouter une dernière faveur à tant d'au-

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très, celle de jeter un regard de miséricorde sur notre malheureuse patrie. Ah ! Seigneur, si vous nous accordiez de voir les autels de notre religion sainte relevés, si nos mains étaient destinées à réparer leurs ruines; si le jeune Français, ramené bientôt, comme autrefois le jeune Tobie dans sa famille, par l'ange tutélaire de son pays, arrivait à temps encore pour revoir son vieux père et recueillir son dernier soupir; si sa mère, comme autrefois celle du jeune Israélite, oubliait dans ses embrassements de longs jours de souffrance... hélas! si je partageais ce bonheur, ô Providence, je repasserais dans une longue extase de reconnaissance vos bienfaits et mon bonheur, et, n'ayant plus rien à désirer sur la terre, j'attendrais, je crois, avec une sorte d'impatience, l'éternité pour vous y bénir I »

On comprend Feffet de semblables paroles prononcées sous la tente de l'exil par un proscrit devant un auditoire de proscrits . Jean-Baptiste Rauzan avait dès lors répondu à la question que l'évêque de Senlis avait prise sur les lèvres de Massillon pour la lui adresser : il avait des entrailles. Ses paroles arrivaient au cœur, parce qu'elles sortaient du cœur toutes vibrantes de l'émotion qui les avait inspirées. L'évêque d'Anvers, ravi de cette jeune éloquence, voulut être rhôte et la providence terrestre de celui qui parlait si bien de la Providence d en haut. Mais il ne put

ir,

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longtemps lui donner asile; la Révoluliori française, ,qui débordait sur l'Europe comme un torrent grossi par la fonte des idées, plus terrible que la fonte des neiges, envahit bientôt la Belgique, et Tabbé Rauzan fut obligé de chercher plus loin un refpge.

La Providence, qui n'abandonne point ceux qui mettent en elle leur espoir, lui fit trouver de nouveaux protecteurs. Le prêtre émigré usa de leurs secours sans jamais en abuser. C'est ainsi qu'en Prusse, madame la comtesse de B... l'ayant choisi pour aumônier, il ne voulut accepter la pension qu'elle lui offrait que plusieurs années après le jour où elle lui en fit l'offre, et lorsqu'elle eut achevé l'œuvre de sa réconciliation avec Dieu. Alors il accepta le brevet d'une pension de douze cents francs, secours qui lui était bien nécessaire pour vivre pendant l'émigration. Plus lard, cette famille honorable ayant été ruiqée, il renvoya aussitôt au fUs de la comtesse de B... le brevet de la pension. Cet esprit de justice et de générosité éclata dans diverses circonstances. A Liège, une pieuse femme voulut lui faire accepter un don pécuniaire : il refusa d'une manière absolue, en faisant observer que, pour le moiinent, il n'était pas complètement dénué de ressources, Tout ce qu'on put obte-r nir de luij ce fut la promesse d'écrire s'il se trouvait dans la détresse. Dans le cours ordinaire des choses, ce sont ceux qui donnent dont on a besoin d'enregis-

irer les promesses. La charité chrétienne intervertis sait ici Tordre des situations comme des sentiments ; avide de donner, cette pieuse femme s'élojgna riche de la promesse qu'avait faite le saint prêtre de recevoir.

Quoique émigré, il ne recevait pas toujours, il donnait quelquefois, soU par lui-même, soit aii moyen de ceux qui, pleins de confiance en ses lumières, le choisissaient comme intermédiaire de leurs bienfaits. Le fils d'un ancien émigré, depuis riche propriétaire et conseiller général de la Dordogne en 1847, racontait à un des membres de la communauté du père Rauzan que, dès son enfance, on lui avait appris à prononcer avec reconnaissance et respect le nom de ce vénérable prêtre, a Pendant Témigration, ajoutaitil, mon père le connut à Berlin, dans les salons du ministre prussien, comte d'Engestroem. Us ne tardèrent point à se lier d une étroite amitié. Malgré le soin que mon père prenait de cacher son dénûment, le prêtre charitable le devina et vint à son secours avec une délicatesse qui eût désarmé la susceptibilité la plus ombrageuse. P'autres émigrés étaient en même temps redevables du même bienfait à M. Rauzan. Lui-même, privé de toute communication avec sa famille^ était sans ressources ; mais les vertus du prêtre et la noble intelligence de Thomme avaient fait concevoir pour lui une si haute estime, qu'il fut

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constamment Tintermédiaire dont la Providence se servit pour faire parvenir de nombreux secours à nos compatriotes malheureux. »

Nous recueillons ces détails, parce qu'ils servent à faire connaître l'âme du révérend père Rauzan, et que ce n'est pas seulement son talent que nous avons entrepris d'étudier, mais Thomme aussi bien que l'orateur. Il avait donc cette bonté que Bossuet appelle la marque que l'ouvrier divin a voulu laisser sur son ouvrage. Ce n'était point une cymbale retentissante, et sous cette éloquence il y avait un cœur. En Prusse,* comme en Belgique, comme dans toute l'Allemagne, il continuait à monter en chaire avec un succès toujours croissant. Ses discoui*s sur les maux de l'Église, qu'il prêcha à Berlin, produisirent autant d'impression que son sermon sur la Providence qu'il avait prêché à Anvers. L'élévation des idées, le pathétique des sentiments, l'à-propos du sujet, la véhémence de Taclion, tout contribuait à entraîner ses auditeurs. 11 reste encore un témoin vivant des succès de cette éloquence. Un Jeune gentilhomme, qui venait d'entrer dans le corps des cadets, à l'âge de quatorze ans, raconte ce qui suit : « On me conduisait avec mes camarades catholiques au catéchisme et à l'église. J'y entendis M. l'abbé Rauzan prêcher, devant un auditoire nombreux et brillant, un sermon sur l'enfant prodigue. II fut admirable, il semblait inspiré; sa mo-

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destie impressionna fortement et concourut à refficacité de son éloquence. Il obtint le même succès dans les fréquents sermons qu'il prêcha à Berlin; on remarquait un grand empressement de la part des protestants, qui n*avaient, avec les catholiques, qu'un même sentiment sur son mérite. En 1799, je devins page de la princesse Ferdinand, belle-sœur de Frédéric II, et fus introduit chez M. Rauzan, qui réunissait les jeunes Français, Polonais et autres catholiques de Berlin. Ces assemblées avaient lieu le dimanche dans l'appartement attenant au temple des calvinistes français , mis à sa disposition par le respectable M. Erman, chef du consistoire, qui l'estimait et l'aimait. Pour attirer ces jeunes gens par une réception plus cordiale, le bon prêtre, de concert avec madame Guillaume de Charleville et sa sœur, se privait de café pendant la semaine, afin de le donner au déjeuner de ses jeunes amis le dimanche. Il nous servait lui-même avec une bonté, une amabilité ineffables, puis nous conduisait aux offices, à la promenade, nous confessait et nous prêtait de bons livres. »

Et quel est ce jeune officier au corps des cadets, quel est le page de la princesse Ferdinand qui nous donne ces détails touchants sur l'aménité et l'affabilité paternelle du père Rauzan ? Admirez les voies de Dieu, qui prend dans toutes les milices et dans toutes les positions les soldats de sa milice sainte I Cet

officier au corps des cadets, ce page de la princesse Ferdinand, est aujourd'hui le révérend père Magalon, de Votdtû de Saint-Jeân-de-Dîeu ! On dirait vraiment qu'il y â des i*egal*dS qui , eti se posant sut* un front, le sanctifient. C^est àittsi que iiôus nous souvenons d'avoir lu, dans un tioble él touchant récit écrit par M. de tîet'amb, alors ofBcier au service de 1* Autriche, plus tat*d appelé pàf Diëti à entrer dans I ordre de la Trappe, l'effet eitfaordlnai^e que produisit sur lui la vtië de la fille dé Louis XVl portant dans un bal du i*oi d'Angleterre, avec là côUrorlne dé sa beauté et dé sa jeutiessiB, le reflet de l'auréole du martyre du temple, figure entre la feiiimé et l*aîige, qui fait rêver au beëu tâbleaU de Paul Delaroché sur la jeune martyre chrétienne entraînée par les eaux du Tibre. Après le 18 brumaire, quand le christianisme, dont les autels allaient bientôt êtt*e oftîciellement relevés, fut déjà au moins toléré dans cette France qU*ôU avait autrefois appelée le t*oyaume très-chrétien, Jean-Baptiste Rauzan reprit le chemin de sa patrie, dont les froUtièi*es s'entr^ouvralerit devant lés proscrits. Il Recommença à prêcher. Le voilà dans l'église dés Carmes, si récemment teinte du sang des martyrs. Malgré la faiblesse de son organe, qui devait devenir plus taM si clair et si mordant, il y a foUle à ses sermons. Il fait le catéchisme dans la partie inférieure de la Sainte-Chapelle de Paris; il assiste à cette

résurrection du culte qu*il avait prédite à Anvers, sous la forme d^un souhait , dans son sermon sur la Providence; il est au nombre de ceux qui entourent, avec des larmes de douleur et de reconnaissance, les autels si longtemps profanés et les consacrent de nouveau à Dieu , attristés par le passé, consolés dans le présent, et pleins d'espoir pour lavenir; timides encore dans leur joie, cependant, et mêlant les prières aux actions de grâces, car les nuages amoncelés par le terrible ouragan qui a fait tant de ravages assombrissent encore Thorizon .

Bientôt après, le pape, par un acte salutaire de cette dictature que TÉglise gallicane, malgré ses maximes, accepta en grande majorité avec une soumission respectueuse , érigea de nouveaux sièges épiscopaux, et renouvela, on peut le dire, TÉglise de France d*un coup de son autorité. Nous trouvons dans le livre du révérend père Delaporte une touchante anecdote qui se rattache à la prise de possession des sièges épiscopaux. Le pape avait nommé au siège de Bordeaux monseigneur d'Aviau du Bois de Sanzay, un saint, comme le dit avec raison le pieux auteur. Sait-on qui donna au nouvel archevêque les renseignements sur le diocèse qu*il allait gouverner? Ce fut Tancien titulaire de l'archevêché de Bordeaux, monseigneur de Gicé, qui n*avait pas cessé de suivre son troupeau de l'œil du fond de son exil, et qui ,

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