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DEUX PORTRAITS DE M. DECAZES

M. de VitroUes raconte dans ses Mémoires qu'il rencontra pour la première fois M. Decazeschez M. de Talleyrand avant la seconde rentrée du roi a Paris, dans le commencement du mois de juillet 1815. Fouché venait de prêter serment à Saint-Denis entre les mains de Louis XVIII, comme ministre de la police. M. de Talleyrand et le duc de Wellington avaient eu la principale part au scandale de cette nomination. Le premier se moquait de toute chose, et d'ailleurs il avait la singulière pensée que le duc d'Otrante, venant faire une tache plus foncée sur le cabinet dont il était lui-même membre, empêcherait de remarquer celle qu'un évêque marié, assis dans les conseils du roi très-chrétien, y avait laissée. C'était comme un commentaire de cette réponse si connue de Maury à quelqu'un qui lui demandait s'il s'estimait beaucoup :

SCS SOUVENIRS

« Très-peu quand je méjuge, beaucoup quand je me compare. » Le prince de Talleyrand éprouvait sans doute le besoin de se comparer au duc d'Olrante pour s'estimer. Quant au duc de Wellington, il n'était pas chargé, comme on l'a très-bien dit, de sauvegarder l'honneur de la couronne de France. Fouché avait joué le principal rôle dans les derniers événements ; le généralissime anglais trouvait commode de préparer la rentrée du roi par les mains du chef du gouvernement provisoire devenu ministre royal. Tout fut sacrifié à cette considération de la commodité et de la facilité du dénoûment.

I^e lendemain de la nomination de Fouché, le prince de Talleyrand voulut donner un grand diner à l'hôtel qu'il allait occuper, place Vendôme. Cet hôtel était sous le séquestre, et, d'après la loi, les scellés auraient dû être levés judiciairement. Mais il y a des instants où la loi fait silence. Quand on est vainqueur, on fait ce que Ton veut, disait Fouché à un de ses secrétaires. On brisa donc sans façon le scel impérial naguère encore si respecté; la fortune avait brisé mieux. Après diner, et quand on fut au salon, on vit entrer un homme jeune encore, beau, mais dont M. de VitroUes trouva la tournure gauche et guindée. L'abbé Louis, qui était son patron, fit quelques pas au-devant de lui et alla le présenter à M. de falleyrand; c'était M. Decazes, d'abord attaché aii

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cabinet de Madame-Mère, puis conseiller à la cour impériale. Il avait entretenu avec Tabbé Louis, alors que celui-ci était à Gand, une cx)rre8pondance qui avait passé sous les yeux du roi. Ce fut le point de départ de sa fortune.

Pendant que la conversation s'engageait, quelqu'un vint annoncer que le génie prussien voulait faire sauter le pont d'Iéna. M. de Talleyrand écouta cette nouvelle sans mot dire, impassible, silencieux et distrait; ce n'était point là pour lui les affaires : si le pont venait à manquer, on établirait un bac, et tout serait dit. M deVitrolles, plus prompt, et dont la fibre était plus facile à émouvoir, éclata. « Si l'on fait sauter le pont, s'écria-t-il, ses débris retomberont en opprobre sur le ministère et le roi lui-même. Il faut faire à l'instant les représentations les plus énergiques au comte de Goltz, ministre de Prusse, accrédité auprès du roi. » Cette proposition fut adoptée par acclamation, et M. de VitroUes, chargé de porter la parole, s'adjoignit 31. Alexis de Nôaille, pour aller présenter au comte de Goltz et au duc de Wellington les observations du gouvernement français.

Les affaires n'entravaient en rien les plaisirs au milieu de ces circonstances terribles; après une longue poursuite, MM. de Vitrolles et de Noaille ne purent rejoindre le comte de Goltz et le duc de Wellington qu'à rOpéra. Le baron de Vitrolles aborda la question avec

son impétuosité accoutumée dans le petit salon situé demère la logé. — Il dit que Tarmée avait été vaincue sans doute, mais que la France n'avait pas combattu. Elle était restée l'alliée de T Europe dans la personne du roi ; si on lui faisait une pareille injure, des torrentsde sang couleraient dans Paris, et ce ne seraient pas les ministres du roi qui voudraient ou pourraient les arrêter.

La réponse du comte de Goltz se ressentit de Taigreur de son caractère et des ressentiments des Prussiens. I^e duc de Wellington se montra plus conciliant et plus modéré. Cependant les deux ambassadeurs n'obtinrent pas de paroles décisives. Il était réservé au roi Louis XVIU d'emporter la question par la noble résolution qu'il exprima dans une lettre digne d'un roi de France, et qu'il adressa aux souverains coalisés.

Le lendemain de cette alerte, M. de VilroUes, que M . de Talleyrand avait prié de venir chez lui, le trouva avec le baron Louis, MM. Mounier et d'Angles, qui arrivaient de Gand, et enfin M. Decazes. Il s'agissait de donner la préfecture de police, car l'on se hâtait de constituer l'administration. Le baron Louis, qui était l'homme d'action de la bande, alla successivement de M. Mounier à M. Angles. — « Eh bien ! en voulez-vous? leur disait-il; c'est à prendre ou à laisser. Oui ou non. wMM. Mounier et Angles hésitèrent.

Alors le baron Louis alla à M. Decazes, et lui dit : « C'est vous qui Têtes. » Le prince de Talleyrand le laissait dire et faire en regardant d'en haut et sans s'en mêler, comme si la création d'un préfet de polioe eût été au-dessous de sa grandeur. Le baron de VitroUes, quittant en ce moment le salon, entra dans la chambre du prince de Talleyrand et y trouva Fouché. « On vous fait un préfet de police sans vous, » lui dit- il. « Sans doute, répondit celui-ci avec son cynisme spirituel, cela va de droit, puisqu'il est destiné à me surveiller. » Dans ce moment MM. de Talleyrand et Jaucourt entrèrent dans la chambre, et bientôt après eux M. Decazes, qui avait oublié son chapeau dans la pièce précédente. « Messieurs, dit-il aux membres du ministère, je vous remercie de la confiance que vous m'avez témoignée, et je vous prie rie croire que je m'en rendrai digne. » Pendant que M. Decazes faisait cette petite harangue de remerciment, le prince de Talleyrand le considérait avec cet air impassible et cet imperceptible sourire qui précédait ordinairement ses épigrammes. Il se pencha vers M. de VitroUes, qui regardait l'orateur dont les bras ballants et l'air embarrassé ne dénonçaient pas précisément l'intelligence, et il lui dit sans presque desserrer les lèvres: « Savez-vous que ce monsieur a tout à fait les allures d'un assez beau garçon perruquier. » Le mot fit fortune, et les ennemis de M. De-

eazes ne l'oublièrent pas. Le nouveau préfet de police ne Toublia pas non plus. Un peu plus tard, le prince de Talleyrand eut à se plaindre de lui, il parla assez nigrement de ses menées au baron de VitroUes. « Vous auriez dû le prévoir, lui dit celui-cî. Commetit n'avez vous pas placé à la préfecture de police un homme à vous, Bourienne, par exemple, qui y était le 20 mars, au lieu d'y laisser mettre un inconnu? » — « Que voulez-vous, reprit le prince de Talleyrand, Bourienne n'était pas là. Il revenait de Hambourg dans une mauvaise calèche dont la roue s'est cassée, et il a passé vingt-qualre heures à la faire réparer, tandis qu'il eût été si simple d'en acheter une neuve, s'il avait eu comme tout le monde trois ou quatre cents louis dans sa bourse. Pourquoi ne les avait-il pas? la première condition pour arriver à quelque chose,, c'est d'arriver. Voilà ce que c'est, mon cher Vilrolles, que d'être un pauvre diable. Souvenez-vous de cela : pour réussir dans cette vie il ne faut jamais i>tre un pauvre diable. »

Ceux qui aiment à faire sortir les grands événements des petites causes trouveront dans ce récit des arguments pour leur système. Si la roue de la calèche de Bourienne ne s'était pas brisée, ou si Bourienne, au lieu d'être un pauvre diable, comme le disait M. de Talleyrand, eût pu acheter une calèche neuve, ce n'est pas M. Decazes qui aurait obtenu la

préfecture de police. Partant, il n'aurait point eu de rapports avec le roi, et n'aurait point obtenu sa faveur, il n'aurait point été ministre, il n'aurait point fait prévaloir une politique contraire à la droite. Le début de la Restauration se trouvait donc changé, cl souvent le dénoûment change avec le début.

A côté de ce portrait de M. Decazcs au levant de sa fortune, crayonné par la plume du baron deVitrolles. et qui n'exagère pas les proportions de l'original. plaçx)ns un portrait tracé par le baron d'Haijssez, qui a peint le même personnage au faîle de sa faveur cl au zénith de sa fortune :

« Ma position dans la Chambre de 1815, dil-il*, ne larda pas à me lier avec M. Decazes et avec M. le duc de Richelieu. Les manières engageantes du premiei* m'avaient séduit. A une belle figure, à une tournure aisée et qui démentait le parvenu, à une confiance très-marquée dans son pouvoir, à un air de favojitisme qui perçait partout et en toute occasion, sans s'accompagner d'insolence, et qui lui allait à merveille, il joignait une extrême affabilité, une habitude* de prévenance qui semblait de l'affection, un désir apparent d'obliger qui souvent était suivi d'effet, il avait l'air de n'accorder qu'à peu de personnes des témoignages d'amitié qu'il prodiguait à beaucoup.

' Notes manuscriles du baïun d'HiiUsseK.

Une maison somptueusement tenue lui donnait la faculté d'étendre ses moyens de eaptation à tous ces nouveaux débarqués de la province, dont l'ambition modérée se bornait à obtenir le droit d'entrer dans les salons et de s'asseoir à la table du ministre, et qui fondaient sur cette faveur, dont la perspective agrandit l'importance, leur crédit parmi leurs commettants. M. Decazes avait un mot pour chacun d eux, une promesse pour ceux qui lui présentaient une requête, une offre encourageante pour les timides qui n'osaient point formuler une demande. Tout cela était accompagné d'un certain air de préoccupation intérieure qui permettait de supposer que, pour adresser à ses hôtes ses gracieuses prévenances, le ministre descendait d'une sphère où s'agitaient 'des pensées d'un ordre plus important. Il faisait bon le voir parcourant ses salons encombrés, prenant sans bien savoir à qui elles appartenaient les mains qui venaient se placer dans les siennes, distribuant à droite, à gauche, et sans beaucoup s'embarrasser à qui ils s'adressaient, des petits signes d'intelligence qui disent tout ce qu'on veut, précisément parce qu'ils ne disent rien, des mots sans suite, toujours favorablement interprétés, et cette monnaie courante de demi-sourires, de clignements d'yeux, de gestes familiers, qui enrichissent les rêves des solliciteurs, au moins pour une nuit, sans ruiner le ministre. Puis,

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quand neuf heures sonnaient, il disparaissait pour aller chez le roi. Chez le roi ! à cette époque, ces trois monosyllabes avaient bien de la valeur. Ils eussent suffi pour donner la plus haute idée du crédit du ministre, lors même que des faits incontestables n'auraient pas fourni la preuve de ce crédit. Il semblait que le ministre qui revenait de chez le roi rapportait au front quelque chose qui ressemblait à une auréole, et ceux qui assistaient aux fêtes de Son Excellence n'étaient pas très-convaincus qu'ils n'en recevaient pas un reflet affaibli. « Je sors de chez « M. Decazes, qui sort de chez le roi, » c'était un mot qu'on aimait à dire en rentrant chez soi.

« Dans sa manière de conduire les affaires, M. Decazes cherchait plutôt le brillant et l'extraordinaire que le prudent et le solide. Il connaissait son pouvoir, il aimait à en faire parade. 11 était naturellement disposé à trancher les difficultés par des coups d'autorité, plutôt qu'à aplanir les obstacles par des combinaisons savamment calculées et par d'habiles transactions. 11 se portait en avant, sans prévoir d'obstacles, et, une fois engagé, il poursuivait sa route en emportant les obstacles de haute lutte.

« A la tribune, il parlait sans beaucoup de méthode et sans viser à la grande él(](quence, mais de manière à se faire écouter avec intérêt. 11 exprimait avec netteté sa pensée, et il lui arrivait même do

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produire de l'effet. Sa parole, d'ailleurs, était attendue avec curiosité par ceux qui connaissaient son pouvoir : derrière les discours qu'il prononçait, on cherchait les mesures qu'il allait prendre. La préparation de ces discours lui coûtait peu de peine. Il en écrivait les principales divisions sur des feuilles de papier, dont les intervalles en blanc devaient être remplis par Timprovisation. C'était comme une carte routière où Ton ne marque que les principaux points de repère. Çà et là il jetait une phrase saillante destinée à frapper l'attention et à donner de Télévation au discours. Il parlait les yeux attachés sur son cahier, qui lui servait à maintenir de l'ordre dans ses arguments. Cela lui donnait un peu Tair d'un général qui, peu sûr de son ordre de bataille, aurait toujours les yeux sur son plan, en commandant les divers mouvements.

« On ne peut refuser à M. Decazes de l'étendue dans ses vues administratives et politiques, et une grande force de volonté pour exécuter ce qu'il avait résolu. Mais on pouvait lui contester avec justice la réflexion nécessaire pour calculer la portée de seî? résolutions, et le sang-froid pour les amener à bien. Il s'engoue facilement d'une idée et se laisse emporter par cet engouement au delà du but. Il s'empare, avec une facilité qui tient de l'étourderic, des idées des autres, et sans calculer les circonstances, la dif*

férence des milieux; un exemple qu'on lui cite, une observation qu'il a faite lui-même en courant, suffisent pour l'entraîner à des actes dont il a mal calculé la portée. La faculté qui domine chez lui, c'est rimagirïation ; le besoin le plus impérieux de son ca ractêre, c'est le besoin d'agir. Par-dessus tout, c'est un homme d'action. Parmi les hommes politiques que je connais, M. Decazes est un de ceux qui m'au raient semblé le plus approcher de l'homme d'Etat, si ses brillantes facultés avaient été gouvernées par un esprit plus calme et moins prompt à se livrer aux conseils ardents, et soumises à une raison plus froide et tenant mieux les rênes. La faculté maîtresse lui manquait, le jugement. Il a commis des fautes graves, il s'est laissé entraîner à des erreurs d'une longue et funeste portée ; mais ses fautes ne doivent pas lui être exclusivement reprochées. L'antagonisme qui s'éleva entre lui et la droite fut la fataUté de sa politique. Par inclination, par conformité d'idées, par ambition, M. Decazes semblait» au début, porté vers les royalistes. Quand il se vit condamné, lui que Louis XVIII appelait son fils, à rester aux yeux de la France le lUs d'un obscur plébéien, l'allié d'une famille bonapartiste, un favori du roi désavoué par la cour, vil accepta la position qui lui était faite, et se jeta dans les rangs jusqu'alors ennemis, par les brèches que l'énergie des mesures qu'il avait prises y

avait ouvertes. Ces rangs se refermèrent sur lui, et, en supposant, ce qui n'est pas probable, qu il en ait eu la volonté, il n'eut plus la possibilité d'en sortir. Louis XVIIl se montrait généreux, prodigue même envers ses favoris, mais seulement pendant la durée de leur faveur. M. Decazes obtint beaucoup de lui, si l'on en juge par les acquisitions qu'il fit et les constructions qu'il ordonna dans le département de la Gironde. Une des terres qu'il acheta n'avait pas de château, le roi en fit bâtir un à ses frais et sur ses propres plans. En revanche, lorsqu'à son retour de Tambassade de Londres M. Decazes tenta d'obtenir du roi une audience et quelque argent dont il avait p^rand besoin, l'un et l'autre lui furent refusés.

a Je l'ai beaucoup connu dès le début de son ministère, et j'ai eu avec lui des liens assez étroits d'amitié. Mais je compris de bonne heure qu'il fallait défendre contre lui la dignité de son caractère et l'indépendance de ses convictions.

« Je saisis la première occasion de lui prouver que, si je pouvais être un auxiliaire convaincu dans les limites de mes idées, je ne voulais pas être un instrument obséquieux. Pendant la discussion de la loi électorale, sur les principes de laquelle personne n'était d'accord, même ceux qui marchaient sous le même drapeau politique, M. de Vaublanc, qui l'avait présentée, eut la naïveté d'avouer

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qu'après en avoir développé les avantages comme ministre il voulait, comme député, en faire ressortir les inconvénients; et il prouva, en efTet, sans beaucoup de peine, que la loi qu'il avait présentée ne valait rien. M. Decazes eut alors l'idée de modifier une des bases de cette loi. U avait besoin d'un intermédiaire, et ce fut sur moi qu'il jeta les yeux. J'étais peu connu dans la Chambre. Le changement que le ministre voulait introduire dans la loi ne me paraissait pas motivé. Je tenais d'ailleurs à ne point partager la réputation que leur complaisance pour les volontés ministérielles avait faite à plusieurs députés. Le rôle de poile-voix de M. Decazes ne me paraissait pas convenir à un homme désigné par le choix des électeurs pour défendre les intérêts du pays. Je déclinai donc la mission dont on voulait me charger, en alléguant rinsuffisance de mon talent, qui ne me permettrait pas de développer convenablement la proposition. Le ministre avait prévu l'objection ; il ouvrit son secrétaire, en tira un discours tout préparé, me força à le prendre, et m'assura qu'en échange de cet acte de bonne volonté il m'ouvrirait telle carrière que je voudrais parcourir. J'emportai le discours, je le lus, et, après en avoir pris copie, je le remis à Son Excellence, en la priant cette fois catégoriquement de demander à un autre un acte de complaisance que je ne voulais pas faire.

« Le lendemain, je fus abordé par M. de G. qui me pria de lui dire mon opinion sur un amendement qii*il devait proposer à la loi qui se discutait. Il me lut et l/amendement et le discours destiné à le faire admettre. Le manuscrit présentait de nombreuses ratures et toute l'incorrection d'un premier jet. Il ne me fut pas difficile cependant de reconnaître le travail qui m'avait été confié la veille par le ministre de la police, et de présumer que la mise au net le reproduirait dans toute sa pureté. J'en fis quelques copies, je les mis entre les mains de députés de mes amis. Le lendemain on se groupa autour d'eux pour suivre sur les manuscrits qu'ils tenaient le discours que M. de G... prononçait du haut de la tribune. Quand il se trompait sur une expression, on rectifiait à haute voix ce lapsus linguœ; quand il hésitait, on lui soufftait méchamment le mot. Il termina son discours au milieu de l'hilarité générale. L'orateur échoua coraplélement, et l'amendement combattu par moi fut rejeté. Pour dédommager son malencontreux compère de cette mésaventure, M. Decazes le nomma peu de temps après préfet du Lot, et, sans qu'il eût jamais paru dans son département, il le transféra quelques mois plus tard dans la préfecture de l'Oise. Ce ne fut pas tout, en 1819, il le fit pair de France. Cette succession de faveurs prouva à toute la France que M. Decazes tenait plus compte du dévouement môme

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malheureux que du mérite, et qu*il appréciait plus dans ses amis le zèle que la dignité.

« Plusieurs années après, au mois de février 1820, sans avoir été consulté le moins du monde, je fus nommé préfet de Tlsère. M. Decazes, que je ne voyais plus que dans son salon depuis qu'il m'avait rappelé du Gard, sans cependant me destituer, me fit appeler dans son cabinet le jour où ma nomination fut insérée au Moniteur. Il voulait s'excuser d'avoir cédé à ce qu'il appelait une irrésistible obsession, en m'é* loignant d'un département où j'avais fait du bien, il le reconnaissait, où j'aurais pu en faire davantage, ajoutait-il, si mon administration s'y était prolongée : mais où des hommes' qu'il était obligé de ménager ne pouvaient consentir à me voir plus longtemps. Le département de Tlsère était de même classe que le département du Gard, les difficultés qui m'y attendaient semblaient devoir être aussi grandes. A part mon amour-propre, qui me conseillait de me roidir contre l'opposition que j'avais rencontrée, je ne voyais rien qui pût me faire regretter le Gard. Je me résignai donc de bonne grâce, et je fis mes préparatifs de départ.

« M. le duc de Berry, qui, après une explication qui avait fait tomber les ombrages qu'on avait élevés dans son esprit contre moi, m'avait rendu ses bonnes grâces, me témoigna quelque mécontentement 4ece retour

de faveur de la part d'un ministre qu'il n'aimait pas. Les explications que je lui donnai le satisfaisant, il me demanda un service que je m'empressai de lui rendre, c'était de servir d'interprète à quelques griefs qu'il avait contre M. Decazes et dont il voulait que celui-ci fût informé. Ces griefs avaient pour objet une surveillance minutieuse exercée sur toutes ses démarches, et certaines contrariétés suscitées à l'occasion du placement des voilures des personnes de sa suite qui l'accompagnaient au spectacle. Le ministre uie chargea de dire au prince que le fait de la surveillance était exact, mais que le but était la sûreté de sa personne, et non une curieuse et malveillante investigation de ses démarches. La surveillance des routes qui conduisent à Bagatelle, circonstance sur laquelle le prince m'avait ordonné d'insister, n'avait jamais existé, mais la rencontre répétée aux environs du parc d'un individu que le prince avait pris pour un espion (c'était Louvel !), et qui n'était certainement pas attaché à la police, paraissait nécessiter une surveillance qui serait établie dès le lendemain. Le préfet de police recevrait Tordre deneplus contrarier le placement des voitures des personnes de la cour, à la suite de celle du prince, malgré les inconvénients graves qui pouîraient en résulter.

« Par une étrange coïncidence, ce fut le 13 février, veille du jour fixé pour mon départ, que j'allai rendre

compte au prince du résultat de la mission qu'il m'avait confiée. Il me donna audience dans Tembrasure d*une des fenêtres de la salle de billard. Pendant la durée de notre conversation, qui eut lieu à voix basse et se prolongea pendant plus d'une demi-heure, madame la duchesse de Berry se tint en fac^ d'une cheminée où elle causait avec quelques personnes. Au moment où j'allais me retirer, M. le ducd'Angoulême entra. Il me retint, se joignit à son frère et à moi, et me park du département que j'allais administrer. Il me recommanda beaucoup de prudence dans mes démarches, et de grands ménagements à l'égard des opinions contraires au gouvernement et de ceux qui les professaient. M. le duc de Berry, qui goûtait peu ce genre de conversation, l'interrompit pour me dire qu'il viendrait l'été prochain pour chasser le chamois et les ours dans les Alpes, et il me recommanda en riant de suivre les conseils de son frère, afin d'éviter une destitution, au moins jusqu'à ce qu'il eût réalisé son projet. Je pris congé d'eux. »

M. le baron d'Haussez raconle ainsi les derniers rapports qu'il eut bien des années plus lard avec M. Decazes. On était en 1830. La Restauration penchait vers sa ruine. Le baron d'Haussez était depuis le mois de mai 1824 préfet de la Gironde, et il avait porté dans l'administration de ce grand département cette activité intelligente qui avait signalé sa présence

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dans tous les départements qui lui avaient été confiés. On était arrivé au mois d'août. « Je m'attendais si peu à rhonneur qui m'était réservé, dit M. d'Haussez, que j'étais absent de Bordeaux lorsqu'on y reçut la dépêche télégraphique destinée à m'informer de ma nomination au ministère de la marine. Je m'étais proposé de parcourir la ligne d'une route dont j'avais ordonné l'ouverture, et de visiter deux ponts suspendus dont l'un venait d'être achevé, et dont l'autre allait l'être. Je me trouvais à peu de distance du château du duc Decazes, qui, informé de ma présence dans son voisinage, vint à ma rencontre et insista pour m'attirer chez lui. Je venais de lui faire agréer une excuse fondée sur des engagements contractés depuis longtemps envers un de ses voisins, lorsque je reçus un courrier qui m'apportait la dépêche dont je viens de parler. Ma détermination dut changer, et j'informai M. Decazes que, forcé de partir immédiatement pour Bordeaux, je profiterais du diner qu'il était venu m'offrir, et lui demanderais une voiture pour suppléer à mes chevaux qui avaient déjà fait une trop longue traite pour qu'il me fût possible de leur demander davantage. Pendant la route, M. Decazes me pressa avec peu de discrétion de lui faire connaître le contenu de la dépêche qui déterminait un changement aussi brusque dans mes projets. Je me refusai à ses instances. « Je ne vous demande, dit-il, que la

confirmation de ce que je saiè, vous êtes nommé à la direction générale des ponts et chaussées. On m'a mandé que cela était décidé. Plus communicatif que vous, j'ajouterai que, selon toutes les probabilités, je vais être appelé à la marine dont Rigny ne veut pas. Ainsi, mon cher, nous nous retrouverons, et je vous ferai voir que j'ai de la rancune contre les amis qui me refusent leur confiance . »

u Cette communication me donnait, malgré la gravité des circonstances, une envie de rire que j'avais de la peine à comprimer. Je n'ai jamais rencontré d'homme travaillé du besoin d'être ministre au même degré que M. Decazes. C'est une maladie, une sorte d'idée fixe, qui lui a fait commettre des actes et tenir des propos fort au-dessous des qualités d'esprit qu'il montre sur d'autres sujets. Pour combattre cette maladie et occuper une activité fébrile qui s'agite dans le vide, il a cherché des distractions dans des entreprises agricoles qui lui ont coûté beaucoup d'argent, dans un patronage empressé qui cherche partout des clients. Il réunit ses voisins chez lui, donne des fêles pastorales aux fermiers de son canton et distribue des primes à ceux qui présentent les plus beaux bestiaux. Je Tai surpris un jour présidant au repas d'une centaine de cochons et veillant très-gravement à ce que les pommes de terre dont il avait surveillé la cuisson fussent impartialement distribuées. Rien de tout cela

ne pouvait chasser l'idée importune. Il voyait sans cesse devant lui un portefeuille après lequel il courait, et qui lui échappait au moment où il croyait le saisir. Par un singulier mirage, ce portefeuille qu'il laissait derrière lui se reflétait à Thorizon, de sorte qu'en s'en éloignant il croyait s'en approcher. Sa vie devait se consumer dans cette poursuite. »

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