‹ Souvenirs de la restaurationChapitre 12 sur 16 · M. DE VILLKLE AVANT SON ENTRÉE A LA CHAMBRE · texte numérisé non relu

M. DE VILLKLE AVANT SON ENTRÉE A LA CHAMBRE

M. de Villèle, né en 1773, et sorti d'une ancienne famille de Languedoc, était, en 1789, officier de la marine royale. Pendant que les mauvaises journées de la Révolution , se succédant rapidement, couraient à un dénoûment fatal, il naviguait dans les mers des Indes en qualité d'aide-major du vice amiral de Saint- Félix, ami de sa famille, et commandant la division navale envoyée dans ces parages. Les événements de 1 793 le surprirent à Tîle de France; ils enlevèrent à son chef, k son protecteur, le commandement de l'escadre, mirent le trouble dans la colonie et obligèrent M. de Saint-Félix, menacé paï les passions révolutionnaires, à se réfugier à l'île Bourbon. M. de Villèle, qui avait donné sa démission, l'y suivit, désormais

Kcrit à l'occasion de la Vie de M, de Villèle, par M. de Neurille.

exclusivement préoccupé du soin de préserver la vie de son chef et de son ami.

La révolution éclata bientôt à Tile Bourbon, comme à l'ile de France, et l'amiral royaliste, de nouveau menacé, fut réduit, pour sauver sa tête, à chercher un asile dans les montagnes boisées et presque impraticables qui couronnent la partie centrale de File. M. de Villèle, aidé par un colon dévoué et courageux, M. Désorchères, lui porta, pendant plusieurs semaines, avec un dévouement filial, les vivres et les secours nécessaires à son existence. La têle de M. de Saint-Félix avait été mise à prix, une prime de vingt mille francs était promise à celui qui la livrerait ; quiconque lui donnerait asile, ou, connaissant le lieu de sa retraite, ne le dénoncerait pas, était passible de la peine de mort. La cupidité ou la peur détermina un mulâtre à commettre cette lâcheté. L'amiral, averti à temps, se sauva à travers les bois; MM. de Villèle et Désorchères furent arrêtés et coururent les plus grands dangers.

Les commissaires du parti jacobin, fondant leur confiance sur Textrême jeunesse de M- de Villèle, qui avait alors vingt ans, espéraient lui arracher, en Tintimidant, des renseignements sur le lieu de relraite de Tamiral. Leurs menaces furent vaines. M. de Villèle leur déclara qu'il avait tout fait, comme il ferait tout encore, pour sauver la vie de son chef, de son

ami, et qu*ils n'obtiendraient pas de lui un mot de nature à le compromettre. « Depuis que j'ai quitté la France, dit-il, j'ai été confié à M. de Saint-Félix, qui m'a servi de père. Si je pouvais lui donner aujourd'hui ma force et ma jeunesse pour échapper à vos recherches, si je pouvais assumer sur moi tous les dangers qui le menacent, je devrais le faire, je le ferais. C'est vous dire l'inutilité de vos efforts pour obtenir de moi un seul renseignement de nature à le faire tomber dans vos mains. » Tant de courage uni à tant de jeunesse intéressa au sort de M. de Villèle un certain nombre de gardes nationaux ; ils Varrachèrent aux mains des hommes furieux qui le menaçaient et le reconduisirent en prison. 11 en sortit trois mois plus tard, après avoir été jugé et acquitté.

Ainsi, dès les premiers temps de sa vie, M. de Villèle s'était trouvé en face de la révolution. 11 avait éprouvé ses violences, résisté à ses menaces, il avait appris à la connaître par des excès qui lui laissèrent un long souvenir. Au sortir de prison, il acheta une propriété, devint colon, se fixa provisoirement dans l'île Bourbon, et, en s'alliantpar un mariage avec là famille Panon Desbassyns, il y forma des liens étroits qui lui créèrent de nouveaux droits et de nouveaux devoirs dans cette colonie, et lui firent faire l'apprentissage des qualités qu'il devait porler plus tard sur un plus grand théâtre.

« L'île de Bourbon, dit M. de Neuville, se trouvait à cette époque, comme toutes les colonies françaises, exposée à un double danger : menacée du sort de Saint-Domingue par les lois de la métropole, elle courait encore le risque d'être livrée aux Anglais, dont les escadres l'environnaient et entravaient son commerce. La chute du parti jacobin, à laquelle M. de Villèle contribua par l'énergie qu'il montra en poursuivant l'annulation d'une élection entachée de violence, et en marchant avec un corps de gardes nationaux pour réprimer une insurrection , laissa un pouvoir politique presque illimité à l'assemblée coloniale. La fermeté de caractère, la droiture, la loyauté de M. de Villèle le firent choisir par les honnêtes gens de la colonie poui* les représenter dans cette assemblée, dont il ne tarda pas à devenir un des membres les plus influents. Il eut bientôt à lutter contre des dangers d'un nouveau genre. Une faction s'était formée dont le but était de livrer File aux Anglais, et qui, pour y parvenir, avait proposé de la déclarer indépendante de la métropole. M, de Villèle, nommé rapporteur de la commission chargée d'examiner la proposition d'indépendance, la fit rejeter après une grave et lumineuse discussion. Ses adversaires avant eu recours à l'insurrection, il marcha contre eux à la tête de la garde nationale et rétablit la tranquillisé dans la colonie. Ce fut ainsi qu'avec

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Tassistance de plusieurs de ses amis, principalement de son beaû-frère, M. Desbassyns, il parvint, au roilieu des circonstances les plus difficiles, à conserver la colonie à la France jusqu'à la paix d'Amiens, et à y établir, pendant cette époque où elle était livrée à elle-même, une des meilleures administrations dont elle ait joui. » :

M. de YiUéle se trouvait donc initié, dès sa plus tendre jeunesse, aux luttes des assemblées, au maniement des esprits et des caractères, à la discussion des intérêts. U s était trouvé dans ces circonstances difficiles où Ion gouverne par la supériorité du conseil et par l'énergie de l'action. Il avait appris comment on conduit un pouvoir délibérant. Contre-révolutionnaire et bon Français, il avait disputé une colonie à la révolution et aux Anglais et l'avait conservée à la France. Il avait tour à tour discuté, combattu, administré; l'apprentissage était bon, quoique le théâtre fût petit. Qu'importe l'étendue de la scène pour un esprit supérieur? Qu'il s'agisse de la république romaine ou de celle de San-Marino,il apprend partout à connaître les hommes, qui sont partout les mêmes. A Lilliput comme dans le pays des géants, c'est toujours le même choc d'intérêts, la même lutte des vanités, le même clavier de passions. M. de Villèle revint en France en 1807, avec une expérience acquise que peu d'hommes de son temps, surtout de son parti, pou--

vaieiit uYoir. Jusqu'en 1814, il habita, dans le département de la Haute-Garonne, sa terre de Morvilles, se contentant d être propriétaire et agriculteur, noble métier pour qui sait le comprendre et le faire. Il donna , pendant les derniers temps de l'Empire, deux preuves de la fermeté de son caractère : On faisait, à cette époque, dans le département de la Haute-Garonne, comme partout ailleurs, des visites domiciliaires pour surprendre les conscrits réfractaires, qui étaient nombreux. A la pointe du jour, les gendarmes se dirigèrent vers Morvilles, afin de surprendre un réfractaire qu'ils croyaient caché dans le château. Le garde-chasse de M. de Villèle aperçut de sa fenêtre, à la lueur des premiers rayons du jour, des fusils reluire dans le crépuscule. 11 crut que c'étaient des brigands qui venaient attaquer le château ; et, s'avançant à pas furtifs, il leur cria, quand il fut à dix pas : Qui vive? Les gendarmes, dont il n'apercevait pas les uniformes, ne dirent mot et abaissèrent leurs fusils. Le garde-chasse, de plus en plus persuadé qu'il avait devant lui des brigands, fit feu et tua un gendarme. 11 fut à l'instant arrêté, et comparut devant la cour d'assises comme prévenu de rébellion à main armée. Le gouvernement mettait un prix extrême à le faire condamner, pour imprimer la terreur aux esprits qui commençaient à s'agiter. M. de Villèle n'abandonna pas son fidèle serviteur. 11 alla voir les juges, il eau*

tionna hautement T honnêteté, la moralité du prévenu. Il n'épargna ni démarches ni dépenses; il prit, pour le défendre, le premier avocat de la ville, et devant le jury lui rendit un témoignage public d'estime et de sympathie. Le prévenu , au grand étonnement du parquet, fut acquitté. Quelques années plus tard, au commencement de 1815, M. de Villèle fut mandé à la préfecture avec les principaux propriétaires du département, pour s'entendre signifier le chiffre deFemprunt forcé qu'on exigeait de lui. Le préfet fit attendre quelque temps à sa porte les contribuables convoqués. La conversation s'étant engagée entre eux, iM. de Villèle leur dit fermement : a Je ne sais ce que vous voulez faire; quant à moi, je suis très-résolu à ne pas acquitter un denier d'une contribution complètement illégale, et je vais signifier ma résolution à M. le préfet. » La résolution de M. de Villèle fut adoptée à l'unanimité, et le préfet, étonné d'une résistance si nouvelle sous l'Empire, n'osa employer la force pour la vaincre. Peu de temps après cet incident, l'excès des malheurs de la France i^amenait le gouvernement traditionnel, dernière panacée ménagée en 1814 aux blessures de la France, après la chute de l'Empire. C'est ici que l'initiation de M. de Villèle à la vie politique va commencer.

Son premier actenefutpoint, comme on l'a souvent répété, une protestation contre la Charte, mais une

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protestation contre le projet de constitution que le gouvernement provisoire et le Sénat voulaient imposer à L'ouis XVIII. La date seule de ces observations, publiées à Toulouse le 24 mai 1 81 4, suffit pour établir l'exactitude de notre assertion à cet égard. La Charte, en effet, ne fut communiquée aux Chambres que le 5 juin de la même année. Qui avait donné au gouvernement provisoire et au Sénat conservateur, ce débris d un édifice tombé, si faible devant la fortune de l'Em* pereur, si dur pour ses adversités, le droit de constituer la France ? Quel était leur titre 9 Quelle cotmais-

sance, quel souci avaient-ils des besoins réels de la nation? Comment, d'ailleurs, improviser, au milieu de la crise où l'on se trouvait, quelque chose de définitif? N'était-il pas à craindre que Ton ne consultât plus les intérêts transitoires des constituants que les intérêts permanents de la France? N'y avait-il pas d'ailleurs un danger grave à faire de l'irrévocable avant de savoir ce qu'était le pays, ce qu'il voulait, et surtout ce qu'il pouvait être ?

Telles furent les ' principales considérations qui semblent avoir agi sur l'esprit de M. de Villèle, et dicté le premifer acte de sa vie politique.

Autant qu'on peut en juger par la teneur de cet écrit, homme de pays d'État, il aurait voulu qu'on cherchât dans les anciennes institutions de la France le point de départ d'une organisation pratique plutôt

que théorique, qui aurait donné des garanties aux justiciables et aux contribuables pour le vote de Ja loi et de Timpôt. Il était surtout opposé à l'institution d'une Chambre des pairs, dont il déclarait tiê pas apercevoir les éléments en France, < Où trouver, s'écriait-il, ces hommes qu'il faut que nous consentions à voir élever^ eux et leurs enfants, à perpétuité, si fort au-dessus de nous et de nos enfants; ces hommes que le peuple doit apercevoir à peine sur les marches du trône par la distance qui sera entre eux et lui? S'ils n'existent point dans ce corps indiqué seul pour les fournir, s'ils ne peuvent remplir, soit envers le souverain, soit envers l'État, les conditions essentielles de leur institution; si la prudence oblige le roi à les surveiller au lieu de se confier à eux ; si le sentiment et la mémoire ne commandent point au peuple la considération dont il est indispensable qu'ils soient investis, la lassitude générale permettra peut-être de faire marcher quelque temps cette œuvre d'égoïsme et d'imprévoyance; mais, au premier choc, tout croulera,, et nous rentrerons en révolution. » M. de Yillèle ajoutait : « La Chambre des députés sera sans doute plus facile à composer dans l'esprit de son institution. »

Il y avait là, il faut en convenir, une intuition assez claire de l'avenir, des dangers et. des obstacles que M. de Villèle lui-même devait être appelé à combattre,

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de la difficulté de créer en France une chambre héréditaire qui eut une vie qui lui fût propre, qui fût un moyen au lieu d'être seulement un obstacle, de la facilité relative de trouver une chambre élective et temporaire qui représentât des intérêts réels et vivants.

Du reste, M. de Villèle n'était point au nombre de ces esprits qui aiment mieux récriminer que senir. Avant que Louis XVIII eût donné la Charte, il déduisit les considérations qui devaient, selon lui, engager le roi à ne pas asseoir la monarchie sur les bases indiquées par le gouvernement provisoire et le Sénat conservateur. La Charte une fois promulguée, il l'accepta sans enthousiasme, mais sans arrière-pensée, et chercha quel était le meilleur parti qu'on pouvait en tirer dans l'intérêt de la France et de la rovauté.

Ce fut sur ces entrefaites qu'arriva la Chambre de 1815. Cette Chambre est nommée au milieu des émotions qui succèdent aux Cent- Jours, sous le ministère où siège Fouché et malgré ce ministère. Ce ne sont pas les influences de gouvernement qui l'ont fait élire; elle a été élue contre les influences gouvernementales; c'est une ardente protestation contre les Cent-Jours. Les Cent-Jours ont déchaîné, dans plusieurs départements du Midi, les passions révolutionnaires qui ont fait des victimes ; il faut malheureusement s'attendre, d'après la loi de l'action et de

la réaction, à voir les passions contraires exercer de sanglantes et funestes représailles. I.e spectacle des excès auquel on a assisté dans le Gard \a se retrouver dans la Haute-Garonne.

« Les fédérés, dit M. de Neuville, arrêtèrent un grand nombre de volontaires et en massacrèrent quelques-uns. Les vexations qui se succédèrent pendant la durée des Cent-Jours avaient porté au plus haut degré la passion qui se manifesta, lorsque, le 18juillet(1815), se répandit la nouvelledes événements qui venaient de se passer dans le Nord. Le drapeau blanc fut aussitôt arboré, en dépit des troupes et de Tautorité. L^enthousiasme et l'exaltation sont inhérents aux masses, et surtout aux populations méridionales. Un jeune homme, portant la cocarde blanche, ayant été tué le 18 juillet par les soldats irrités des démonstrations royalistes, il devint de plus en plus difficile de contenir la population et d'éviter de sanglantes représailles. Il fallut faire évacuer la ville par les troupes; le maréchal Pérignon, qui était venu reprendre à Toulouse le commandement, se trouva ainsi sans aucune force pour maintenir Tordre. M. de Villèle, nommé maire de la ville par M. le duc d'Ângoulême (24 juillet 1815), n'eut d'autre moyen de soustraire les fédérés et les auteurs des violences commises pendant les Cent-Jours aux dangers qui les menaçaient,que de les faire conduire en prison; la nuit, on

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les faisait sortir. Plusieurs se refusèrent à recouvrer leur liberté, se croyant plus en sûreté en prison que dans la ville. La désignation faite par le ministère Fouché de M. de Malaret, député et maire de I9 ville pendant les Cent-Jours, pour présider le collège électoral de la Haute-Garonne,'produisit le plus fâcheux effet sur Tesprit irrité de la pojiulation ; elle ne fut point calmée par la nomination de M. de Rémusat à la préfecture de la Haute-Garonne, en remplacement de M. de Limairac, désigné pour les fonctions dé préfet par M. le duc d'Angoulême. » . ;

Au nombre des personnes arrêtées^ était M.* Fonfrède, le chef principal des fédérés. Fouché ne cessait d'écrire de Paris pour prescrire la mise en liberté de ceux qui avaient été incarcérés; son délégué, M. Miegeville, commissaire général dé la police ^ qui écrivait dépêches sur dépêches, insistait pour leur élargissement. Maié ses instances échouèrent devant celles des prisonniers eux-mêmes, et en particulier de M. Fonfrède, qui regardait la prison où il était enfermé comme un asile qu'il ne retrouverait pas ailleurs. La ville était profondéiheht agitée. Les journéeis s'écoulaient sur les places publiques, où Ton dansait d'immenses farandoles. Pendant la nuit-même, une foule considérable stationnait dans les rues. Divers incidents contribuèrent à augmenter l'exaltation. Le 10 août, le bruit de l'arrivée du général Clausel dans

la ville produisit une vive irritation. On le chercha dans les maisons, mais sans le trouver. Le lendemain, M. de Malaret arriva; quand on sut qu'il venait de descendre à l'hôtel de la préfecture, une profonde indignation éclata dans la ville. On se demandait comment le règne des hommes des Cent-Jours se prolongeait sous le gouvernement du roi. Bonaparte était-il donc encore aux Tuileries? M. de Malaret, effrayé par des vociférations mêlées de menaces, comprit lui-même qu'il avait accepté une mission qu'il lui serait impossible de remplir ; il donna donc sa démission des fonctions de président du collège électoral. Le 14 août, deux régiments de l'armée de la Loire passèrent pour se rendre à un cantonnement plus éloigné; un d'eux cria Vive l'Empereur! dans un des faubourgs, ce qui ajouta à l'exaspération de la population \

Ces diverses circonstances précédèrent et préparèrent un événement déplorable qui contrista profondément tous les honnêtes gens, et fit succéder dans Toulouse la stupeur à l'exaltation. Le général Ramel avait été nommé commandant du département, il était, on le sait, commandant de la garde du Corps législatif à l'époque du coup d'État du 18 fructidor, et avait été déporté avec Lafond-Ladebat, Tronçon- Ducoudray, Barbé-Marbois, Barthélémy et Murinais à

*■ ?^ores manuscrites de M. de Yillèie

|a Guyane. Il était soili de la première révolution avec Testime publique, car, loin d'avoir été au nombre des bourreaux, il avait été au nombre des victimes. Mais il circulait sur plusieurs membres de sa famille une rumeur fâcheuse : on les accusait d avoir enfumé le propriétaire *d'un château dans une cheminée où il s'était réfugié, et de l'avoir égorgé lorsqu'il avait élé obligé d'en sortir. Qu'y avait-il de vrai dans cette légende révolutionnaire? Il est difficile de le dire. Mais on croit facilement au mal dans les journées de crises, et cette rumeur, accueillie par les populations, rendait le nom de Ramel peu populaire à Toulouse. Le général Ramel logeait sur Tune des places où l'on dansait la farandole. En rentrant chez lui, le soir, il fut insulté par quelques groupes qui lui barrèrent le chemin. Il mit répée à la main pour se faire jour ; un coup de pistolet fut tiré sur lui au moment où il allait alteindrc le seuil de la porte de son hôtel; quelques bras le soulevèrent, et il put, quoique grièvement atteint, se traîner jusqu'à la porte, qui se referma sur lui et fut barricadée à Tintérieur. Aussitôt le bruit se répandit, dans la foule qui couvrait la place des Carmes, que le général Ramel venait de tirer sur le peuple. Rien ne put détruire cette funeste erreur, et le siège de sa maison fut immédiatement entrepris par la population. Hommes, femmes, enfants, se ruèrent à l'assaut avec une fureur indicible. M. de Villèle assistait à

une réunion préparatoire des électeurs. Prévenu par les agents de police des troubles qui venaient d'éclater, et qui, disaient-ils, menaçaient surtout les prisonniers, il se rendit à l'hôtel de ville pour pourvoir à la sûreté de ceux qui y étaient renfermés. 11 y fit braquer deux canons sur le passage conduisant aux prisons, et bientôt, mieux renseigné, il se dirigea en toute hâte vers la place des Carmes avec un détachement de gardes nationaux, seule force dont il pouvait disposer, mais qui se dispersa bientôt pour se joindre aux assaillants, quand il entendit la foule qui faisait retentir son formidable cri : « 11 a tiré sur le peuple I » La foule était si compacte, qu'il fut impossible au maréchal de Pérignon, au préfet M . de Rémusat, à. M. de Villèle, de pénétrer jusqu'à l'hôtel du général Ramel, dont les portes finirent par être enfoncées. Il y a des moments où l'absurde devient une puissance. Mille rumeurs confuses et plus incroyables les unes que les autres couraient dans cette multitude ardente, comme l'électricité court dans les nuages dont le choc va produire la foudre. Les personnes qui étaient entrées à rhôtel pour protéger le général étaient, disait on, des soldats de la Loire déguisés ; c'étaient ceux qui, le matin môme, avaient insulté la ville aux cris de Vive r Empereur^ ! Ramel, qui entendait les clameurs furieuses qui menaçaient sa vie, dut se rappeler les

' Notes ma II 11 se ri les de M. de Villèle.

clameurs furieuses qui, bien des années auparavant, retentissaient autour de la charrette où l'on avait entassé les déportés du 18 fructidor, lorsqu'en arrivant à Blois avec ses compagnons d'infortune il avait été salué par ces cris : « Les voilà, ces scélérats qui ont tué le roi I Us nous ont accablés d'impôts I Us sont cause de la guerre M » La colère de la multitude devenait de la rage. Point de force publique pour Tarrêter. Quant à la garde nationale, comment se servir d'elle pour comprimer des passions qu'elle partageait? La foule a pénétré dans la chambre du général Ramel; elle le trouve étendu sur son lit. La gravité de sa blessure n'avait pas permis à des jeunes gens de la ville, qui s'étaient dévoués à son salut, de le transporter pardessus les murs dans une autre maison. La blessure du général Ramel prouvait évidemment qu'il avait été victime, et non pas agresseur; mais cette foule, aveugle et ignorante des faits, ne se donna pas le temps de les reconnaître ; il reçut plusieurs coups de sabre et succomba le lendemain à ses blessures. M. de Villèle lui fit rendre les honneurs dus à son rang; une grande partie de la population accompagna son cercueil, pour témoigner hautement de son horreur du crime et protester ainsi contre le meurtre. ' Ce crime était horrible en effet. Vous reconnaissez

* Journal de VadjwUxnt général Ramel, p. 23. Londres, 1799.

ici rinjustice sommaire de la multitude, à quelque drapeau qu'elle appartienne, et ces terribles passions des populations méridionales qui ont ensanglanté toutes les causes ; il fait gémir les hommes de bien de tous les partis, accusés de leur impuissance et prêts, dans leur désespoir, à s'en accuser eux-mêmes. Le meurtre du général Ramel, un des survivants du coup d'État du 18 fructidor, échappé aux marais pestilentiels de Sinnamary pour venir mourir de celte mort à Toulouse, est, avec le meurtre du maréchal Brtme, un des plus lamentables épisodes de ces temps de transition entre un gouvernement qui tombe et un gouvernement qui s'élève, temps presque fatalement dévolus à Tanarchie. Du moins l'autorité , armée par Tesprit public, put-elle commencer des informations judiciaires contre ceux qui avaient frappé le général étendu sur son lit. Quant à celui qui avait tiré un coup dé feu sur le général, il fut impossible de le découvrir.

Ce sont là des faits qui, mieux que toutes les paroles, peignent les difficultés, les embarras, les misères qui suivirent les Cent-Jours, dans cette époque critique où le gouvernement désemparé, ne pouvant s*appuyer sur l'armée à l'état de guerre civile avec les populations méridionales, cherchait, sans le trouver, un appui précaire dans ces populations pour résister à leurs entraînements. Les choix faits par le ministère

Fouché, et le nom même de ce ministre, maudit dans cette région de la France, achevaient de désarmer les autorités. Quand on ne dispose point de la force matérielle, il faut avoir au moins la force morale; c'était donc une provocation insensée, coupable, que d'envoyer à ces populations passionnées et terribles dans leurs colères des hommes des Cent-Jours. Le tauréador ne montre point le morceau de drap rouge au taureau quand il n'a pas dans la main l'épée tranchante avec laquelle il peut l'abattre. Peut-être qu'avec d'autres coopérateurs M. de Villèle eût réussi à contenir cette population furieuse et à prévenir le crime.

Peu de temps .après, les élections eurent lieu. La loi des élections n'étant pas faite, le ministère, composé de MM. Fouché, Talleyrand, Pasquier, Gouvion Saint-Cyr, Jaucourtet Louis, y avait suppléé en conservant les collèges électoraux de l'Empire, et en remplaçant les électeurs manquants par des adjonctions au choix de ses agents; le ministère avait, en outre, fait porter le nombre des députés de 262 à o93, et il avait abaissé l'âge de l'électorat de 30 à 21 ans, et celui de la députation de 40 à 25 ans. Ce fut pourtant des élections faites dans ces conditions que sortit la Chambre de 1815, « la Chambre introuvable, » selon l'expression de Louis XVIIL M. de Villèle, nommé le 25 août 1815, par le collège de Toulouse* en faisait partie. Le premier résultat de Tavénement de cette

Chambre fui la retraite du ministère de MM. de Talleyrand et Fouché, et l'avènement du ministère où siégeaient MM. de Richelieu, de Feltre, Dubouchage, de Vaublanc, Decazes, Barbé-Marbois et Corvctto. C'est dans cetteChambre, c'est en face de ce ministère, que M. de Villèle allait commencer sa vie parlementaire et politique.

M. DE CHATEAUBRIAND JUGÉ PAR M. VILLEMAIN DANS LES GRANDES PHASES DE SA VIE «.

CHATRAUBr.IANn AVANT 1814.

Reste-t-il encore quelque chose à dire de M. de Chateaubriand, dont on a tant parlé, qui a tant parlé de lui-même ; hélas I nous allions dire, malgré notre admiration pour ce grand écrivain que nous avons connu et aimé, qui a trop parlé de lui dans ses Mémoires? Oui, répond avec raison M. Villemain, il y a encore quelque chose à dire sur M. de Chateaubriand, c'est ce que dira la postérité. Il y avait encore quelque chose à dire sur J. J. Rousseau, après les confessions de J. J. Rousseau; quelque chose à dire, ce

* Écrit à Tuccasion de l'ouvrage pablié par M. Villemain sous ce litre : M. de Chateaubriand^ sa vie, ses écritSj son influence littéraire et politique sur son temps.

rapprochement n'est pas une comparaison, sur saint Augustin^ après les confessions de saint Augustin. Un homme ne se voit pas toujours tel qu*il est ; Thu^ milité du saint, l'orgueil du philosophe, les illusions du poêle peuvent troubler la clairvoyance du regard. Un homme, à moins qu'il ne soit un saint, ne se peint pas même toujours tel qu'il se voit. Il pose quelquefois devant la postérité ; il éclaire les ombres de son caractère, il en exagère les lumières. Jl est donc utile qu'une main plus impartiale et phis sûre contrôle ces confessions, ces mémoires, qui deviennent un des éléments du jugement de la postédrité, sans être ce ju* gement môme. Voilà Fœuvre qu'a entrepris M. Villemain. Il a voulu parler de M. de<]!hateaubriand comme en parlera l'histoire, et c'est à ce point de vue de haute impartialité qu'il a. cherché quelle a été l'intluence politique et littéraire de cette grande intelligence sur le temps où elle a paru. Nous trouverons, en acceptant ce cadre, l'occasion naturelle de rectifier par des documents authentiques bien des idées erronées gè» nérailement admises sur les hommes et les choses de lai Restauration. M. de Chateaubriand touche à tout dans celte période de quinze ans : au ministèt*e de M. Decâzes par son opposition; au ministère dé M . de Villèle, d'abord par son concours actif comme ambassadeur, puis par sa coopération comme ministre des affaires étrangères ; enfin, par son ardente et inexo-

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rable opposition ; au ministère de M. de Martignac^ par son adhésion sympathique ; au ministère de M. de Polignac, par la guerre qu'il lui déclara. L'histoire générale de ce temps tient à Taise dans cette large biographie. La lutte des hommes de la droite et du ministère de M. Decazes, le congrès de Vérone, la part qu'eurent MM. de Villèle, de Montmorency, de Chateaubriand, à la guerre d'Espagne, Tamitié puis l'antagonisme de M. de Villèle et de M. de (Ihateaubriand, les causes delà chute de M. de Villèle, deravénemeot de M. deMartignac, de la courte durée de son ministère, de Tavénement du ministère de M. de Polignac, de la Révolution de 1850; il est impossible de parler de M. de Chateaubriand sans remuer tous ces sujets. Comme écrivain, nul homme n'était mieux préparé, plus autorisé à juger M. de Chateaubriand, quel'émvain éminent qui, selon une expression d'Augustin Thierry, a élevé la critique à la dignité de l'histoire. A cette habitude de ne jamais séparer l'étude d'une intelligence de l'histoire intellectuelle du temps, et l'étude de celle-ci de celle de l'histoire générale, il joint le rare avantage d'avoir été le contemporain sagace de la plupart des œuvres qu'il juge, le témoin attentif et compétent de l'impression, qu'elles ont produite. Il faut ajouter qu'il a vu par les yeux de M. de Fontanes, cet exellent juge et cet ami intime de l'auteur du Génie du Chisiianisme, la partie de la

vie littéraire de M. de Chateaubriand à laquelle il n'a pas assisté lui-même. Au point de vue politique, M. Villemain est loin d'être dans d'aussi bonnes conditions d'impartialité. Non que nous prétendions dire que rimpaiiialité lui soit impossible, à Dieu ne plaise ! Si nous interdisions à tout homme qui n'a pas marché dans les voies de M. de Chateaubriand le droit de le juger, nous nous interdirions par contrecoup à nous-même celui d'apprécier sainement le jugement de M. Villemain.

Il arrive un moment, nous le croyons, où, les passions qui ont agité et divisé les esprits venant à tomber, le jugement peut planer dans des régions plus sereines, et, renonçant à la polémique, élever ses appréciations à la dignité d'un arrêt. Nous avons donc voulu seulement faire remarquer qu'il y a des époques de la vie de M. de Chateaubriand dans l'appréciation desquelles l'impartialité, sans être impossible à M. Villemain, lui devient plus difficile. Quand la Restauration commence, en effet, M. Villemain se trouve engagé dans le camp contraire à celui où se trouve M. de Chateaubriand. Tandis que ce dernier marche avec la majorité de la Chambre de 1815 et la minorité de la Chambre de 1816, en un mot, avec la majorité, puis avec l'opposition de droite, jusqu'à l'année 185J1, M. Villemain marche avec le ministère de M. de Decazes. 11 faudra donc que l'historien, non-

seulement juge M. de Chateaubriand, mais, chose toujours délicate, qu'il juge ses propres amis, qu'il se juge lui-même. Il devra s'élever au-dessus de ces anciennes impressions, des antipathies comme des sym* pathies de sa jeunesse, pour les contrôler; au-dessus de ses anciennes préventions, pour les rectifier. Il aura à oublier qu'il a été avocat de la partie adverse, pour ne plus se souvenir que d'une chose, c'est qu'il siège sur le tribunal de l'histoire. Il renoncera à présenter l'apologie de son parti pour prononcer un arrêt. A Tépoque de la chute du ministère de M. Decazes, M. Villemain se trouve un moment dans l'opposition contre M. de Chateaubriand uni alors à M. de Villèle, d'abord comme ambassadeur à Londx^, puis comme ministre des affaires étrangères. Mais cette union dura peu, et bientôt, et pour toute la dernière partie de l'histoire de la Restauration, M. de Chateaubriand et M. Villemain se rencontrent dans une opposition commune et presque continue, d'abord contre toute la fin du ministère de M. de Villèle, ensuite contre le ministère du prince de Polignac. Après la Révolution de 1830, l'accord cesse* M. de Villemain sert le gouver* nement que M. de Chateaubriand attaque. Le brillant talent de l'ancien élève de M. de Fontanes l'appelle aux premières fonctions de l'Ëtat; M. de Chateaubriand, pour maintenir l'unité des grandes lignes de sa vie, demeure dans l'hostilité, la retraite, ou va

fouler les routes lointaines et peu fréquentées de Texil.

Nous avons dû rappeler ces souvenirs, non pour révoquer en doute Timpartialité de Thistorien, mais pourThonorer davantage là où elle se montre, et pour expliquer et excuser son absence, si elle vient quelquefois à faire défaut. De même que M. Yillemain, dont les exemples sont aussi bons à suivre que les préceptes, n'a pas oublié de rechercher dans quelles conditions Chateaubriand a écrit ses ouvrages, nous avons dû rechercher dans quelles conditions s'est trouvé réminent écrivain , qui a publié cette belle étude sur M. de Chateaubriand.

Toute la première partie de l'histoire de la vie et des œuvres de M. de Chateaubriand qui commence à sanaissance pour ilnir à la chute del'Empire, est écrite avec un sentiment d'impartialité bienveillante et d'équitable et clairvoyante sympathie, joint à ce sens de fine et exquise critique qui permet au docte écrivain de porter le flambeau sur toutes les parties de son sujet» Si M. Yillemain admire avec raison les poétiques pages dans lesquelles Chateaubriand a tracé la description d'un printemps en Bretagne, descrip^ tion toute vivante et comme embaumée de brises parfumées» on ne doit pas moins admirer la description qu'il a tracée lui-même du printemps de cette grande intelligence s'ouvrant à la vie, à la lumière, au sen-

timent, à la pensée, à la poésie, sous le regard froid et sévère de son père, entre sa mère si pieuse, sa sœur F^ucile si tendre, en face des landes fleuries de la Bretagne, sous les allées séculaires du vieux et triste château de Combourg, ou sur la grève de Saint-Malo mordue par la vague de l'Océan. On voit poindre dans cette belle étude psychologique cette âme plus fière que tendre, plus haute peut-être encore que grande, et où il y avait moins de sensibilité naïve que de mélancolie rêveuse, cette imagination puissante et si prompte à se teindre aux couleurs de tous les objets qui Tentourent, ce besoin d*aliments que les jeunes gens prennent quelquefois pour la satiété, et cette ardeur de vivre qu'ils confondent avec le désir de mourir, quand la vie n'ouvre pas assez vite ses routes et ses perspectives devant leur dévorante activité. Chateaubriand, on le sait, éprouva ces impatiences trop facilement confondues avec la lassitude; il commença un suicide qu'heureusement pour lui, heureusement pour nous, il n'acheva pas : René avait deviné Werther. Son ingénieux historien a démêlé avec une rare sagacité le mélange d'audace et de timidité un peu farouche, d'ardeur et de mélancolie qui tourmentaient Tintelligence de Chateaubriand quand il vint à Paris assister aux dernières pompes de la monarchie et aux premières scènes de la révolution qui commençait, les tendances de son esprit

qui le portaient vers les idées nouvelles, les traditions de race et le sentiment d'honneur, si puissant sur son âme, qui le rattachaient aux institutions de l'ancienne société. Il n'y avait pas de place pour lui dans cette situation tiraillée en sens contraires. 11 aurait voulu marcher, et il aurait voulu s'arrêter; il ressentait dès lors dans les profondeurs de son intelligence les convulsions qui allaient déchirer le sein de la France. Ce lut à cette époque qu'après de longues conversations avec le vertueux Malesherbes, dont son frère aine avait épousé la petite-fille, il résolut de mettre à exécution l'idée déjà ancienne d'un voyage de découverte dans le nouveau monde pour chercher un passage au nord-ouest des États-Unis d'Amérique. 11 s'agissait autant dans sa pensée de fuir Tancien monde, où il n'y avait pas de place pour lui, que de chercher le nouveau.

Tous ceux qui ont encore le goût des jouissances littéraires liront avec charme et avec fruit le chapitre dans lequel M. Villemain explique comment les nouveaux spectacles qui allaient se dérouler sous les yeux de M. de Chateaubriand devaient, en impressionnant sa vive intelligence, rajeunir la littérature française. Les considérations sur le renouvellement des lettres qu'on lit en tète de ce chapitre sont au nombre des plus beaux morceaux qu'ait écrits l'éminent auteur. Rien de mieux décrit que ce retour de lima-:

gination à la nature dont Uousseau avait donné le signal ; rien de plus vrai que cette espèce de parenté littéraire qui s* établit ainsi entre Rousseau et Chateaubriand par Bernardin de Saint-Pierre^ disciple du premier, précurseur du second : seulement les perspectives qui s'ouvraient devant le voyageur au nouveau monde étaient plus vastes et plus variées. Dans toute la verdeur de sa première jeunesse, ce voyageur de vingt-trois ans parlait ainsi au retour : <x Si je ne rencontrai pas en Amérique ce que j'y cherchais, le monde polaire; j'y rencontrai une nouvelle muse ; » et plus loin : « C'est dans ces nuits que m'apparut une muse inconnue ; je recueillis quelques-uns de ses accents, je les marquai sur mon livre à la clarté des étoiles. » M. Yillemain, appréciant avec sa sagacité ordinaire T influence de ce voyage en Amérique sur le talent de Chateaubriand, ajoute, après avoir cité ses paroles : « A vrai dire, ce que le génie de M. de Chateaubriand parait avoir retiré de ce parcours d'une portion de TAmérique, c'est moins la vérité des détails qu'une impression générale de pittoresque et de grandeur, une variété d'images, une étrangeté de couleurs qui, rajeunissant la pensée et le langage , ajoutait un reflet moral, un mélange de tristesse et de rêverie plus puissant encore sur Tâme que sur les yeux, et qui semble unir le sérieux mélancolique de Tancien monde à l'éblouissante nature du nouveau. »»

M. Villemain n'a pas peint avec moins d'exactitude les années tourmentées et agitées qui s'écoulèrent pour M . de Chateaubriand entre son retour en France (janvier 1792) et le Génie du Christianisme, cette date si grande dans la vie de Tauteur et dans le dix-neuvième siècle, qu'elle ouvre comme un de ces glorieux portiques construits à Ventrée d'une longue avenue. Son émigration, sa présence à l'armée de Condé, sa maladie, son séjour à Jersey, puis en Angleterre, ses misères et ses humiliations, ses souffrances, alors qu'il montait l'escalier si roide de l'étranger, et qu'il mangeait le pain amer de l'exil, revivent dans les pages rapides derhistoriographequi, comme les abeil* les de THymette, butine avec une sobriété pleine de goût les fleurs les plus exquises des Mémoires. On assiste à cette espèce de maladie intellectuelle et morale d'où sortit YEssai sur les Révolutions, ouvragé incohérent, violent, bizarre, excessif, semé de grandes erreurs, de doutes poignants, mais traversé par d'assez beaux éclairs. C'est dans ces huit années de sa vie que Chateaubriand, encore admirateur passionné de Jean-Jacques Rousseau, fait quelques connaissances, Malouet, Montlosier, le chevalier de Panât, Delille; après le 18 fructidor il se lie avec M. de Fontanes de cette amitié destinée à ne finir qu'avec la vie de ce der^ nier, qui, dans ce commerce intime de deux caractères si différents, apporta peut-être plus qu'il ne reçut..

Ce fut peu de temps après, en 1798, que Tâme de l'auteur, encore indécise dans ses voies, reçut ce coup terrible qui décida sa destinée. Il apprend la mort de sa mère, ce doux génie assis au foyer de Conibourg pour tempérer Taustérité de l'autorité paternelle, et sa sœur, madame de Pontfarcy, en annonçant à son jeune frère ce deuil de famille, ne lui cachait pas combien les égarements de sa plume éloignée de la foi de ses jeunes années, dans V Essai sur les Révolutions, avaient ajouté de douleurs aux amertumes dont la Révolution avait abreuvé les dernières années de cette mère vénérée : « Si tu savais, disait-elle, combien de pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre respectable mère,combien elles paraissent déplorables à tout ce qui fait profession, non pas de piété, mais de raison, si tu le savais, peut-être cela contribueraitil à l'ouvrir les yeux et à te faire renoncer à écrire» »

La douleur, cette messagère d'en haut, car c'est par la crèche et la croix que la vérité éternelle a conquis la terre, ouvrit à M. de Chateaubriand le monde de la croyance. 11 a dit lui-même, avec une brièveté pleine de sens : « Je pleurai et je crus. » M. Yillemain ajoute, avec non moins de sens et avec une noble intelligence de ces grandes révolutions de l'âme qui éclairent Fesprit en le terrassant, comme cette lumière qui précipita Saul de son char et changea le persécuteur de l'Église naissante en apôtre : « Cha-

teaubriand ne renonça pas à écrire, mais il écrivit pour d'autres lecteurs, pour une passion plus noble,; et cela, par une de ces impressions de Fâme qui sont aussi des coups de la grâce dans l'ordre moral ; sa douleur fut extrême, et de la perte de sa mère, et du remords de lui avoir coûté des larmes. Rien de plus vraisemblable que ce qu'il ajoute au sujet des exemplaires jetés au feu par lui-même dans cette révolution soudaine qui bouleverse son âme et change tous; ses sentiments un peu confus encore, et, comme il arrive dans la jeunesse, à la fois indécis et violents. C'est ainsi que s'explique naturellement et noblement le Génie du Clirisiianisme^ écrit deux ou- trois ans après V Essai sur les Révolutions, Ce n'est pas une rétractation par circonstance, un changement par calcul ; c'est la même âme frappée d'un coup inattendu; et inclinée plus fortement où elle penchait déjà. VEssai n'était pas un livre de sceptique opiniâtre, mais de chercheur agité; un livre de doute et de douleur où perçaient les instincts d'une àme généreuse.

et les vues d'un grand esprit. Le Gmie du Christia'

, ■ Il

nisme allait être le développement de cette âme et de cet esprit sous la vive impression que le contre-coup des doctrines irreligieuses et tics actes révolutionnaires devait donner aux intelligences les plus élevées et les plus droites. »

Nous avons voulu reproduire dans son intégrité ce

beau jugement rendu par M . Villemain sur une ques-^ lion qui , sans être à nos yeux controversable, a été souvent controversée. Il est impossible d'expliquer d une manière plus lucide et plus satisfaisante un changement si grand et si rapide. L'éminent critique, devenu moraliste, lit ici dans la conscience humaine, à des profondeurs oïi ne jpénètre pas le regard du simple littérateur. Presque toujours, c'est du cœur que vient l'obstacle qui s'élève entre l'intelligence et la vérité. C'est pour cela que Tintelligence change dès que le cœur est changé. Le cœur de M. de Chateaubriand était changé par cette voix d'une mère chérie qui semblait sortir de son tombeau pour le rappeler à la foi de ses jeunes années. Le sujet de son grand ouvrage, le Génie du Christianisme^ lui apparut, (tétait une réparation individuelle qui allait devenir une réparation publique; car, par une de ces coïncidences qui, centuplant la puissance du talent littéraire, donnent à un ouvrage la valeur d'un événement, la France revenait au catholicisme par ce besoin de croire et de prier que Dieu a imprimé dans le cœur de l'homme, et que le philosophisme n'avait pu satisfaire; Napoléon y revenait par génie politique et par intelligence de besoins sociaux, au moment où Chateaubriand allait donner aux esprits égarés de leurs voies et aux cœurs altérés de croyance la plus éclatante des satisfections.

DE LA HESTAtRATION. 319

On peut dire que M. Villemain a jeté 5 pleines mains la lumière sur cette époque si importante et si intéressante de la vie de M. de Chateaubriand. A l'aide de la correspondance inédite de M. de Fontanes, il a pu donner des détails nouveaux sur la rentrée de M. de Chateaubriand en France et sur la part qu'eut à ce retour l'ami tendre et dévoué qui, revenu lui-même la veille de Fémigration, avait prononcé pai» les ordres du premier consul, Bonaparte, tout prél à saisir l'Empire, l'éloge de Washington, ce fondateur delà liberté américaine. L'attente du monde littéraire renaissant, pendant que M. de Chateaubriand soumet son ouvrage à une entière retouche, d'âpres les conseils de Fontanes, de Joiibert et de quelques autrtes amis, l'intérêt qu excite aux Tuileries même la nôiîvelle de la publication prochaine de cet ouvrage que le premier consul considère comme un auxiliaire dé ses grands desseins, la censure officieuse et amicale de Lucien Bonaparte offerte à l'auteur, la dédicace de l'ouvrage en vain souhaitée par son glorieux frère, l'espoir des hommes religieux, les angoisses, lès craintes, les colères du parti sensuâliste et sceptique, l'anxiété de M. de Chateaubriand qui comprend là grandeur des intérêts déposés en ses mains, tout ce tableau est tracé avec une vigueur de lignes, une vérité d'expression et une fraîcheur de coloris dont il est impossible de ne pas être frappé.

Une ardente polémique s'éleva autour du succès du Génie du Christianisme. Les sophistes du dix-huitième siècle ont senti le coup qui vient de leur être porté, et ils veulent le rendre. Mais Fontanes, Laharpe et tous les polémistes de Técole religieuse sont à leur poste. D'ailleurs, on n'arrête pas plus le flux des idées que le flux de l'Océan. Le Génie du Christianisme^ qui répond à une situation intellectuelle et sociale, va aux nues. Les vaines critiques qu'on lui oppose s& perdent dans les applaudissements de la France ravie et augmentent encore le bruit que fait l'ouvrage. « Comme la Jérmalem délivrée du Tasse, dit excellemment M. Yillemain, l'ouvrage, achevé par l'auteur dans sa trentième année, était plein de défauts, mais charmant, attaquable sur mille points, mais séduisant sur presque tous. Probablement Técrivain français n'aurait pas plus gagné que le Tasse à vouloir de sang-froid refaire son livre, à prétendre assagir sa manière pour la rendre plus grave, plus forte, plus convaincante. Je ne sais quelle influence cette tenta* tive aurait eue sur quelques âmes. Mais l'effet généi*al, le respect et l'attrait substitués à la dérision, les nobles sentiments, les passions délicates armées contre le scepticisme, la poésie redevenant religieuse après Voltaire et Parny, une révolution tout à la fois de croyance et de goût, appelant un renouvellement delà philosophie, tout cela se rencontrait surtout dans

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le premier cadre qu'avait choisi Tauteur, et dans les peintures saisissantes dont il l'avait rempli. »

Noble succès dans lequel la reconnaissance se mêlait à l'admiration ! M. de Chateaubriand but alors la coupe de cette grande et sainte popularité qui s'obtient par des services rendus à la cause du vrai, du beau et du bon. Pour que rien ne manquât à cette popularité, le premier consul Bonaparte, dont je moindre regard était alors fort envié, chercha l'auteur dans la foule accourue à une fête donnée par son frère Lucien, alors ministre de l'intérieur, et Tabordant de niveau : « Quand j'étais en Egypte, lui dit-il, j'élais frappé de voir dans le désert les cheiks s^agenouillant pour adorer quelque chose dans l'Orient ; c'est partout la tendance de l'homme, parce que c'est la vérité ; voilà ce que n'ont pas compris les idéologues Dupuis et les autres qui ont cru qu'on pouvait se passer de Dieu. »

Ainsi Chateaubriand était populaire aux Tuileries comme sous le toit de l'humble presbytère à demi, ruiné dans lequel le prêtre revenu de l'émigration, ou sorti des bois où il s'était caché, recommençait à prier. C'était le printemps du Consulat. Il y avait tant de choses d'une utilité générale à faire qu'on ne pensait pas encore aux choses d'un intérêt personnel. Le grand politique et le grand écrivain se rencontraient dans le sauvetage de la société, cette naufragée de la dévolution. C'est la plus belle époque^ de la vie de

Napoléon ; c'est aussi la plus belle de la vie de Chateaubriand.

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