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SUITE

Le mot que Massillon prononçait devant la mort de Louis XIV : « Dieu seul est grand, mes frères, » peut être répété devant la vie de tous les hommes célèbres. La grandeur humaine est toujours courte par quelque endroit, comme parle Bossuet. M. Villemain, dont Tesprit caustique et malin n'admire guère ses héros que sous bénéfice d'inventaire, n'a garde de l'oublier, et il se repose un peu de Tadmiration qu'il a témoignée au génie littéraire de M. de Chateaubriand dans la première partie de son livre, en le peignant, à un point de vue moins flatteur, comme secrétaire d'ambassade à Rome sous le cardinal Fésch .

Que de choses à dire, en effet, sur l'attitude de M. de Chateaubriand, sur ses plaintes, ses susceptibilités, ses ajgitations, et surtout sur sa correspondance, peu respectueuse pour le saint-siège, pendant qu^il occupait ce poste que l'amitié de Fontanes, aidée du succès du Génie du Christianisme, lui avait fait obtenir du premier consul, séduit aussi par l'idée d'envoyer comme représentant dans la capitale de la chré-

tienté lapologiste de la religion chrétienne qu'il venait de rétablir en France ! Dans ce caractère de poète, il y avait des parties qui n'étaient pas à la hauteur du génie de Técrivain. L'amour*propre, qui diminue les hommes de valeur, lui faisait dire et quelquefois faire des choses qui étonnent chez un si » puissant esprit. Quand il se trouvait dans des situations ordinaires suilout, on eût dit que le ressort de son caractère se détendait; son esprit descendait et devenait accessible aux puérilités de la vanité, cet enfantillage de lorgueil. Mais, que la situation redevint forte et grande, il se retrouvait, par un élan naturel, au niveau des actes de courage et de dévouement qu'elle demandait. Ce fut là la véritable grandeur de Chateaubriand.

Après avoir inquiété un peu Tamitié de H. de Fontanes par ses continuels démêlés avec le cardinal Fesch, dont il jalousait Tinfluence prépondérante à Rome et la faveur à Paris, et qui se vengeait à son tour de la supériorité littéraire et des dénonciations diplomatiques de son secrétaire d'ambassade, qui l'accusait d'être la dupe de la cour de Rome, en l'accusant d'être un royaliste et un intrigant, Chateaubriand revient en France, précédé par son admi* rable lettre sur l'aspect désolé de la campagne ro maine. 11 a la promesse d'un poste où il sera chef d'emploi, c'est la légation du Valais. M. de Fontanes

a si bien agi et tant insisté auprès du premier consul, qu'il a neutralisé les plaintes du cardinal-oncle, et le mécontentement excité parce qu'il appelait, dans une lettre familière, « les étourderies de son ami Chateaubriand. » Celui-ci trouve à Paris les idées comme les intérêts se précipitant vers l'Empire qui se fait proche. Peut-être va-t il être entraîné dans ce mouvement ; mais, le 20 mars 1804, il entend crier près des Tuileries le jugement de la commission militaire spéciale siégeant à Vincennes, et la condamnation à mort « du nommé Louis-Henri de Bourbon. » C'était ainsi, en effet, qu'il se nommait, ce noble et infortuné jeune homme, du chef de son glorieux aïeul, dont il avait la généreuse passion pour les armes et pour la gloire, le vainqueur de Rocroy, de Nordlingen, de Fribourg, de Senef et de Lens. « Ce cri tomba sur moi comme la foudre, dit Chateaubriand dans ses Mémoires; il changea ma vie, de même qu'il changea celle de Napoléon. Rentré chez moi, je dis à madame de Chateaubriand : ft Le duc d'Enghien vient d'être fusillé; » et je me mis à écrire ma démission sans qu'elle fit aucun effort pour m'en empêcher. »

Certes, M. de Chateaubriand a écrit dans sa vie de bien belles pages, mais nous les donnerions toutes pour cette simple lettre de démission. Qu*est-ce, en eflfet, que le génie, à côté de l'honneur et de la vertu ? C'était un acte d'honneur et de vertu que d'oser dire

à ce conquérant, dans tout Téclat non-seulement de sa toute-puissance, mais de son génie et de sa gloire : « La fosse que vous venez de creuser à Vincennes sera désormais un obstacle infranchissable entre vous et moi. Vous qui pouvez tout, il y a une chose que vous ne pouvez pas : c'est de me compter au nombre des serviteurs de votre fortune. Vous êtes tout, je ne suis rien, et c'est moi qui vous quitte. Vous vous appelez le génie, le bonheur, la victoire ; je suis plus fort que vous, car je m'appelle la conscience humaine, et le cri de protestation que je viens de faire retentir a un écho dans tous les cœurs, dans le vôtre même, et, quand nous ne serons plus, il trouvera un écho immortel dans le cœur de la postérité et dans la conscience du genre humain. »

C'était là la beauté de l'action de M. de Chateaubriand. Je ne conteste en rien les justes éloges que M. Villemain donne à la conduite de M. de Fontanes, son maître aimable et vénéré, et à celle de M. Suard, qui ne voulurent point accepter, dans cette occasion, le rôle d'apologistes d'un acte injustifiable. Mais, tout en repoussant la solidarité morale de l'acte, ils demeurèrent soumis à celui qui en était l'auteur, attachés à sa fortune. M. de Chateaubriand, et c'est là sa supériorité, brisa avec le gouvernement consulaire ; ce fut une rupture publique après un acte public. Le saciiûce, cette dernière sanction qui consomme la beauté

des aclions humaines, venait s'ajouter au courage dans cette démission hautement signifiée au maître actuel de la France, au maître futur de TEurope, par un homme qui, en satisfaisant sa conscience, donnait à la conscience générale Tunique satisfaction qu'elle pût alors obtenir.

Dieu paye quelquefois, dès ce monde même, les belles actions à ceux qui les font. M. de Châteaubriand venait de renoncer à la carrière diplomatique, à toutes les carrières, pour obéir à la loi de Thonneur. Au lieu d'aller dans le Valais suivre d'obscures intrigues pour préparer l'assujettissement de la Suisse au gouvernement impérial au moment de s'établir, il se trouva ramené .à ses nobles études littéraires et revint à la pensée de son épopée des Martyrs^ dont le sujet lui était apparu au milieu des ruines du Colisée, ce ciiamp de bataille si souvent arrosé du sang des premiers soldats de Jésus-Christ. Ainsi la France dut le livre des Martyrs à la démission de Al. de Chateaubriand^ si honorablement donnée après l'exécution du duc d'Enghien. Ce beau livre sortit d'une belle action.

De méçie que le voyage de M. de Chateaubriand au Nouveau-Monde avait précédé et préparé le Génie du Christianisme, son voyage en Grèce et en Orient précéda et prépara son livre des Martyrs, Le peintre, avant de se mettre à l'œuvre, enrichissait sa palette

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de toutes les couleurs qui devaient briller d'un \if éclat dans son tableau. Il écrivait en même temps le journal de son voyage, et ce journal est devenu l'ftinéraire de Paris à iérusalem^ admirable ouvrage qui restera, avec René^ « un des titres immortels de M. de Chateaubriand à la gloire d'écrivain original. » L'empereur, car le premier consul était devenu l'empereur Napoléon, vit avec une joie assez mal déguisée ce départ. Le démissionnaire du 20 mars 1804 le gênait sur le sol de France. « Voyez-vous toujours ce cerveau brûlé de Chateaubriand? demanda un jour le maître à M. de Fontanes. — Oui, il m'a fait l'honneur de dîner hier avec moi, avant son départ pour l'Orient. — Ah! il part. » Exclamation de soulagement plutôt que d'étonnement.

M. de Chateaubriand partait en effet, en laissant déjà bien des tombeaux derrière lui, entre autres celui de sa sœur Lucile, qui l'avait tant aimé. On comprend l'iniluence qu'exerça sur ce génie, alors dans toute sa vigueur et dans tout son éclat, ce voyage plein de souvenirs et d'émotions qui allait réveiller, sous les pas de l'illustre écrivain, tous les grands échos de l'histoire, ceux de l'antiquité classique et païenne, comme ceux de l'antiquité biblique et chrétienne. . '

Cette vie d'indépendance, de voyage, de libre appréciation, n'était pas propre à préparer M. de Cha-

teaubriand à prendre le niveau de soumission et de respect silencieux qu'il trouva établi en France loi*squ'il y reparut après trois ans d'absence, au mois de juin 1807, précisément à Tépoque où M. de Villèle revenait de l'île Bourbon. 11 crat, comme un nouveau venu qui sait encore mal la langue du pays, que la liberté littéraire pouvait encore exister en présence de cette omnipotence glorieuse qui, appuyée sur la victoire au dehors, gouvernait au dedans sans contrôle. 11 acheta donc, avec le produit des nombreuses éditions du Génie du Christianisme, qui se succédèrent sans lasser l'intérêt public, le journal le Mercure^ auquel le nom d'un pareil rédacteur devait donner une vogue extraordinaire. Mais, dès le premier numéro, l'antagonisme naturel qui existait entre l'indépendance de la pensée et la souveraineté de l'épée vint s'exprimer sous sa plume, et puis les courtisans de la fortune, et nous ajouterons les calomniateurs de la gloire de Napoléon, lui dénoncèrent un morceau dans lequel Chateaubriand disait, en parlant de la lutte du génie contre la force : « C'est en vain que Néron prospère; Tacite est déjà né dans l'empire; il croit inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence livre à un enfant obscur la gloire du maître du monde. » Nous comprenons mieux que les lignes suivantes, sur Sertorius, aient choqué les échos des nouvelles Tuileries. « Il y a des

autels œmme celui de l'honneur, qui, bien qu abandonnés, réclament encore des sacrifices. Le Dieu n'est pas anéanti, quoique le temple soit désert. Après tout, qu*importçnt les revers si notre nom, prononcé dans la postérité, va faire battre un cœur généreux deux mille ans après notre mort? Nous ne doutons pas que, du temps de Sertorius, les âmes pusillanimes, qui prennent leur bassesse pour de la raison, ne trouvassent ridicule qu'un citoyen obscur osât lutter seul contre toute la puissance de Sylla. »

Les âmes pusillanimes s'émurent et s'irritèrent, les courtisans, qui font faire plus de fautes aux princes que ceux-ci n'en feraient d'eux-mêmes, remplirent les Tuileries de leurs plaintes, et, les passions subalternes échauffant l'atmosphère enivrante dans laquelle vivait l'empereur, il dit un jour à M. de Fontanes, devant le grand maréchal Duroc : « Chateaubriand croit-il que je suis un imbécile, que je ne le comprends pas? Je le ferai sabrer sur les marches de mon palais. » Heureusement Fontanes, cet ami de Chateaubriand, qui était aussi Tami de la gloire de Napoléon, ne craignit pas de répondre toutes les fois que Napoléon parla de prendre contre le grand écrivain des mesures de violence ou de rigueur : « Après tout, son nom illustre votre règne; il sera cité dans l'avenir au-dessous du vôtre. Quant à lui, il ne conspire pas, il ne peut rien contre vous, il n'a

que son talent ; mais, à ce titre, il est immortel dans le siècle de Napoléon. Voulez-vous qu'on dise un jour que Napoléon Ta tué ou emprisonné pendant dix ans ?»

Napoléon eut le bon sens de ne pas le vouloir, et

il se contenta de supprimer le Mercure, que Chateaubriand venait de racheter' des quelques* deniers économisés sur ses premiers succès ; il lui ôta la parole dans la presse, le frappa dans sa propriété, et le laissa dans risolement de la pauvreté, de la disgrâce et d'une opposition solitaire menacée plus d nne fois par des bruits de persécutions que les échos lui apportaient. Chateaubriand tomba, à cette époque, dans un état de tristesse et de maladie morale et physique facile à comprendre. Quelles que soient la fermeté du cœur et la vigueur de l'esprit, il y a des moments où la pensée de l'écrivain consciencieux, dans son duel contre le pouvoir matériel, se replie avec découragement sur elle-même, en mesurant la faiblesse de ses moyens d'attaque avec les forces immenses de son formidable ennemi, et se prend à douter, nonseulement de l'issue du combat, mais de Futilité de la lutte. Quand le succès répond à toutes les entreprises d'un pouvoir ; quand le courant des inléréls est pour lui; quand la Fortune, fixant sa mobilité en sa faveur, lui sourit, et que les innombrables courtisans de la fortune applaudissent à tous ses actes,

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l'écrivain autour duquel le vide et le silence se font peu à peu vient à se demander si cette indépendance, si précieusement gardée, si chèrement payée, au milieu de Tacquiescement universel, ne serait pas une misanthropie orgueilleuse, un besoin de se singulariser qui fait préférer les épreuves d*un apostolat équivoque aux doux loisirs de la vie commode oflerte par le pouvoir à ses adhérents. S'il ne se le demande pa$« ses proches, ses amis le lui demandent. Pourquoi se poser en réformateur de son temps et de son pays? Pourquoi vouloir être plus pur et phis scrupuleux que tout le monde? Pourquoi ne* pas céder au courant, au lieu de le remonter ? Ce n'est qu'en descendant au plus profond de sa conscience, érigée en tribunal, en examinant loyalement, devant ce juge intérieur, les mobiles les plus secrets de sa conduite, en pesant devant lui les actes du pouvoir qu'on attaque, les motifs intéressés de l'acquiescement général, les motifs désintéressés de sa propre résistance, qu'on retrouve la paix et la force, et qu'on remonte, armé pour la lutte et contre la persécution, vers le champ de bataille où l'on n'est pas sûr de vaincre, mais où Ton est sûr de combattre pour la cause de la vérité et de la justice.

Chateaubriand connut ces anxiétés, ces troubles et ces angoisses. Fatigué de cette lutte dans laquelle l'air et la lumière lui manquaient, il songea même à

quitter la France. La biem cillante amitié de Fontanes le soutint dans ces heures difficiles, et les heureuses indiscrétions de M. Villemain ont levé les voiles qui cachaient le service rendu dans cette occasion par cet homme excellent à M. de Chateaubriand et aux lettres françaises. — « Quoi! disait-il à son ami qui venait de lui confier son projet de se retirer aux États-Unis, voulez-vous aller rejoindre le général Moreau? Ne voyez- vous de place au monde pour vous que dans cette colonie anglaise plus mercantile, plus rude, plus insouciante des arts que sa métropole? Songez à votre livre. Vous ne pouvez le finir et le publier qu'ici. Votre livre et le bruit qu'il fera, c'est là votre patrie, votre avenir, votre refuge. Tâchons qu'il puisse paraître seulement, et relisons ces admirables fragments dont j'ai vu le brouillon, la peinture de Rome et des catacombes, Naples, la bataille des Francs, le grand débat dans le sénat romain sur la conservation de l'autel de la Victoire. H y a bien là quelque anachronisme, mais il n'importe ; cela est plein de génie. Je ne suis inquiet que de quelques passages à revoir sur Dioclétien, Galérius peut-être. Point de petites allusions quand on écrit pour l'immortalité. Ce serait encore l'affaire du Mercure. Il ne faut point agacer les dents du lion. »

Ces belles et sages paroles ranimaient et soutenaient M. de Chateaubriand dans son grand travail.

Enfin les Martyrs^ revus parla censure, qui, en 1809, ne laissait point paraître d'ouvrage sans son visa, et qui demanda des retranchements de mots et de phrases, firent leur apparition. La force matérielle est moins puissante qu'elle ne le croit contre les œuvres de l'esprit. La censure s'en prend à quelques détails, à quelques nuances, mais elle ne peut rien contre l'ensemble et contre la couleur générale. Pour effacer l'esprit d'un livre, c'est le livre même qu'il faudrait supprimer, car l'âme de l'auteur devient l'âme de son ouvrage ; sa respiration intellectuelle se fait sentir dans chaque sentiment, dans chaque idée. Le pouvoir absolu aurait pu, sans doute, supprimer le livre, comme il aurait pu supprimer l'auteur, mais le pouvoir absolu ne fait jamais tout ce qu'il peut faire. Il sent instinctivement qu'il épuise son omnipotence en l'exerçant sans une nécessité évidente pour tous. C'est ainsi que le gouvernement impérial supporta la publication des Martyrs; un de ces livres désagréables aux tout-puissants par le sujet même qu'il traitait, la lutte de l'idée contre le fait ; par le nom de son auteur engagé dans les voies de l'opposition et par les tendances générales d'un talent sympathique aux pensées d'indépendance, contraire aux gouvernements sans contrôle-

M. Villemain explique, avec sa clairvoyance ordinaire, les raisons qui empêchèrent les Martyrs à' ohic-

nir le même succès'que le Génie du Christianisme. Les temps et les circonstances n'étaient plus les mêmes. Le premier ouvrage allait dans le même sens que la politique du consul Bonaparte, bienveillant pour l'auteur, favorable auliVre; la presse, jouissant encore d'une assez grande liberté, pouvait favoriser son succès. Le second ouvrage allait dans un sens opposé à la politique de Tempereur, malveillant pour M. de Chateaubriand, défavorable à son livre ; la presse, confisquée administrativement, recevait le mol d'ordre des bureaux de la police, et ce mot d*ordre était une consigne d'attaque, d'épigrammes et de blâme. Les admirateurs de M. de Chateaubriand, Fontanes lui-même, étaient condamnés au silence. Un jeune homme alors ignoré, M. Guizot, prit à peu près seul parti dans le Publiciste pour M. de Chateaubriand contre ses détracteurs. M. Suard, « quoiqu'il trouvât dans le talent de M. de Chateaubriand plus à critiquer qu'à louer, » se prêta à cette généreuse fantaisie d'un jeune écrivain qu'il aimait. M. de Chateaubriand remercia M. Guizot dans une lettre qui témoigne à la fois de la vivacité de sa reconnaissance pour son jeune critique, et de la violence de son indignation contre les insulteurs littéraires auxquels on l'avait livré ! « Vous connaissez, monsieur, lui disait-il à la fin de sa lettre, les tempêtes soulevées contre mon ouvrage, et d*où elles partent. Il y a

une autre plaie cachée qu'on ne montre pas et qui au fond est la source de la colère; c'est cet Hiéroclès qui égorge les chrétiens au nom de la philosophie et de la liberté; montrez-moi mes fautes, monsieur, je les corrigerai. Je ne méprise que les critiques, aussi bas dans leur langage que dans les raisons qui les font parier. Je i^ puis trouver la rai$on et Thonneurdans la bouche de ces saltimbanques littéraires aux gages de la police et qui dansent dans le ruisseau pour amuser les laquais ^ » Il est a croira que oes rudes paroles s'adressaient à HofAnan, écrivain d'un talent réel, à la fois érudit et caustique, mais sans intelligence des beautés poétiques dont cet ouvrage était rempli, et sans sympathie pour le grand écrivain : Hoffmann avait seul, dans le Journal des Débats, enlevé aux frères Bertin la parole contre le livre. Les Martyrs étaient donc encore une fois livrés à l'exécuteur du cirque impérial. M. de Chateaubriand ajoute à ces causes qui militaient contre le succès de ses Martyrs^ cette disposition malveillante de l'esprit humain qui l'empêche de consentir à admirer deux fois de suite le môme écrivain et lui feit volontiers payer l'éclat d'un premier succès par un revers. M. Villemain fait observer à ce sujet que le Téléwiflr/tt^de Pénelon, « œuvre suspecte d'un autre dis»

* M (^moires pour servir à Vlnstoirede mon temps, par M. Guizot.

gracié, » fui mieux accueilli en France. Cette différence s'explique par la différence des circonstances. Les Martyrs parurent en France en 1809, avant la bataille de Wagram, c'est-à-dire quand Napoléon était encore à Tapogée de la grandeur, et que son opinion faisait,* pour ainsi dire, l'opinion publique. Le Télémaque fut imprimé à l'étranger, pour la première fois, en 1699, sans Taveu de Fénelon, à la veille de la guerre de succession, et ne fut connu en France qu'à l'époque où la fortune de Louis XIV et sa puissance étaient sur leur déclin. En outre, le siècle de Louis XIV avait été un siècle bien plus littéraire que répoque de Napoléon, et le goût des jouissances de l'esprit était bien plus vif et bien plus répandu en France dans les dernières années du dix septième siècle qu'au début du dix-neuvième.

Le chagrin que cet échec relatif causa à M. de Chateaubriand disparut dans un chagrin plus amer. Son cousin, Armand de Chateaubriand, avait été arrêté sur nos côtes, où il était descendu chargé d'une de ces correspondances royalistes qui compromettaient de braves gens, sans beaucoup servir la cause royale, et surtout sans nuire à la formidable autocratie qui dominait la France. M. de Chateaubriand éciivit à Napoléon, pour lui demander la vie de son cousin, une lettre que madame de Rémusat, cette femme d'un grand et noble cœur, se chargea de remettre à

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r impératrice Joséphine, qui la plaça elle-même sous les yeux de l'empereur. M. de Chateaubriand s'est reproché dans ses Mémoires le ton trop fier de cette lettre. Ce qu'il y a de sûr, c'est que Napoléon la parcourut avec impatience, et, la jetant au feu, laissa la condamnation à mort, prononcée, comme d'ordinaire, par la commission militaire, suivre son cours. M. de Chateaubriand, averti trop tard de l'exécution, n'arriva à la plaine de Grenelle que pour reconnaître le corps de son malheureux cousin, mutilé par les balles qui venaient de le frapper, ainsi que ses deux compagnons. Cette inexorable et inutile exécution d'un parent qu'il aimait laissa dans la mémoire et dans le cœur du grand écrivain un long souvenir et une blessure profonde, qui expliquent en partie le sentiment amer de sa brochure de 1814. Armand de Chateaubriand, fusillé dans la plaine de Grenelle, le vendredi saint de Tannée 1809, un mois après Tapparition des Martyrs^ dans ce jour de miséricorde et de pardon où le Moyen-Age, si souvent accusé de barbarie, amnistiait les véritables criminels, se dressa, comme un obstacle de plus, entre le trône impérial et le grand écrivain, qui avait doimé sa démission le jour de l'exécution du duc d'Enghien. Le souvenir de la plaine de Grenelle répondit dans son âme comme un funèbre écho au souvenir des fossés de Vincennes. Cependant, et nous éprouvons une souffrance mo-

raie en étant obligé d'en convenir, il y eut, un an plus tard, une espérance et une tentative de rapprochement du côté du gouvernement impérial. L'empereur Napoléon, dont Tesprit était si grand, ne méconnaissait Tinfluence de la grandeur de l'esprit sous aucune de ses formes. Il aurait donc voulu trouver un terrain sur lequel il pût se rapprocher de Chateaubriand, et ridée de feire décerner au Génie (lu Christianisme par la classe des lettres de l'Institut le grand prix décennal semble avoir répondu, dans la pensée de Napoléon, à ce désir d'un rapprochement. Mais ce désir vint se heurter contre deux obstacles : la passion philosophique et révolutionnaire dont une partie des examinateurs littéraires étaient animés contre Tauteur du Génie du Christianisme^ et la servilité inintelligente de quelques courtisans, plus empressés à servir la pensée du maître qu'habiles à la deviner. La tentative échoua donc. 11 est probable que Fontanes, qui avait eu le noble courage de se déclarer, dans ses belles stances sur le Tasse enant de ville en ville^ l'ami et l'admirateur du grand écrivain persécuté par le pouvoir, et presque abandonné par le public, contribua à pousser Napoléon dans cette voie, et nous ne craindrons pas d'ajouter qu'en agissant ainsi M. de Fontanes se montrait l'ami plutôt de la fortune que de la gloire de Chateaubiiand. Toujours est il que Ton ne saurait expliquer le vole

qui, le 20 février 1811 , quarante jours après la mort de Joseph Chénier, ouvrit à Chateaubriand les portes de TAcadémie, si Ton n'admet pas l'action toute puissante de l'empereur, qui, en faisant ainsi le premiei' pas sur le terrain dé la conciliation, conviait l'auteur du Génie du Christianisme et des Martyrs à faire le second.

Que ceux qui n'ont jamais éprouvé au fond de leur cœur le sentiment de la faiblesse humaine, et ces éblouissements que Ton éprouve malgré soi devant l'éclat prolongé de ces fortunes auxquelles rien ne résiste et surtout devant le rayonnement du génie, jugent avec une implacable sévérité cette défaillance d'un moment que suppose le demi-consentement obtenu de Chateaubriand pour son entrée à TAcadémie. Pour nous, nous nous contenterons de plaindre ce grand esprit qui pliait quelquefois sous le poids accablant des persécutions d'un pouvoir si craint et si obéi et de l'abandon de la faveur publique, et nous chercherons la cause des éclipses momentanées de sa volonté dans les profondeurs de son caractère. Le mobile ordinaire de la conduite de (Ihateaubriand, c'était, si nous ne nous trompons, plutôt encore le sentiment si français de l'honneur que le sentiment chrétien du devoir. Il voulait pouvoir lever les yeux devant tout le monde, il tenait à sa propre estime, à celle des contemporains et de la postérité» c'était

avant tout un homme d'honneur. Certes, Thonneur est le plus noble et le plus beau des orgueils, mais c est encore un orgueil, et, à ce titre, il est moins fort et moins inébranlable que le sentiment du devoir. Le sentiment du devoir enfonce ses racines dans les profondeurs de la conscience, et rien ne peut le détourner de l'efTort généreux qu'il fait pour mettre l'action humaine en conformité avec la volonté divine. Tandis que l'honneur peut céder à des illusions humaines, aux enchantements de la gloire, à l'enivrement de la popularité, se laisser influencer par le courant de l'opinion, arrêter par le respect humain, séduire aux séductions de Tadmiration et de la louange, l'austère devoir qui n* aspire qu'à obéir à Dieu échappe à toutes les séductions et à tous les pièges. Il brave les humiliations, les injures, il résiste aux entraînements de Tamour-propre offensé, à l'abandon, à la calomnie, au mépris, à la honte, si elle pouvait atteindre la vertu ; les yeux fixés sur son iramortel idéal attaché au divin gibet du Calvaire, il va où sa conscience le pousse, où Dieu l'appelle, Dieu son témoin dans ce monde, son juge dans Tautre, Dieu, ce spectateur subhme sans le regard duquel le monde moral serait vide et la conscience humaine obscure comme une terre sans soleil.

Chateaubriand ne s*éleva point à cette grandeur chrétienne dont Lescure et Calhelineau, le saint du

Poitou et le saint de l'Anjou, furent le type dans les luttes héroïques de la Vendée. Il fut grand cependant parmi les hommes de son temps, gran(J malgré les parties faibles et étroites de son caractère , par ce sentiment élevé de l'honneur qui fut le mobile de sa conduite dans les circonstances les plus importantes de sa vie. au milieu d'une génération dominée par les mobiles moins nobles de l'ambition, de l'intérêt et du bien-être. Vous allez encore trouver ici un nouvel exemple de la promptitude et de la vigueur avec lesquelles ce sentiment de l'honneur réagissait dans son âme contre, les défaillances passagères de son caractère. Il vient d'être nommé membre de l'Académie française, à la presque unanimité des vingt -cinq membres présents. L'empereur, informé, selon l'usage d'alors, a approuvé le choix par un décret. Le soir même, à son cercle, en félicitant M. de Fontanes du choix de son nouveau collègue, il a dit avec son grave et malin sourire : « Eh bien, vous éludez la question, messieurs de TAcadémie, vous avez joué de finesse avec moi, vous prenez l'homme au lieu du livre; je verrai s'il n'y a pas moyen de donner au nouvel élu quelque grande place littéraire, une direction générale des bibliothèques de l'empire. » Le rapprochement parait donc consommé. Mais il y a encore une épreuve à traverser, celle du discours pubhc que le récipiendaire à l'Académie française doit prononcer.

Il a à parler de Chénier, le philosophe du dix-huitième siècle et le démocrate de la Révolution, de son théâtre, de s^bs écrits, de ses opinions, de ses actes politiques sous la Convention. Sacrifiera-t-il la liberté de ses propres opinions, la consciencieuse indépendance de son jugement, son droit et son devoir, et, comme le dit éloquemment M. Villemain, l'honneur de sa vie, pour respecter cette espèce de trêve silencieuse que l'Empire a ordonnée entre ses serviteurs venus des régimes précédents, et pour ménager les régicides casernes dans les grandes charges de TEmpire et contre lesquels ricochera le blâme jeté contre les crimes de la Convention? Chateaubriand n'hésite pas. Il ne fait pas son discours pour l'Académie, pour l'empereur, pour son entourage révolutionnaire, il le fait pour sa conscience, pour la conscience publique. Il n'énerve point le blâme encouru par les grands crimes de la Convention, il établit que les lettres ne sont pas un art industriel, qu'on ne peut séparer le style de la pensée, et le talent du caractère de l'homme et de l'emploi de sa vie. il juge Chénier, ses actes, sa vie, son temps. « Si le discours avait élé prononcé devant l'auditoire en instance depuis deux mois, écrivait Suard, jamais pareil tonnerre d'applaudissements n'eût fait trembler une salle. »

Le discours ne fut pas prononcé. La commission chargée d'en entendre la lecture n'osa prendre sur

elle ni de Tapprouver ni de le rejeter ; elle en référa à r Académie, qui ne crut pas pouvoir autoriser le nouvel académicien à prononcer une pareille harangue. L'empereur voulut lire lui-même le manuscrit; il en barra la plus grande partie et ne laissa guère subsister que Téloge final du conquérant, et l'appel à la clémence qui s'y mêlait. Quand M. Daru vint aux Tuileries chercher l'arrêt définitif du discours, il trouva l'empereur qui tenait en main le manuscrit, et qui se livra à un de ces monologues dans lesquels sa colère réelle ou simulée s'épanchait de manière à produire les effets d'opinion qui entraient dans ses vues. « Je ne puis souffrir rien de tout cela, disait-il, ni ces souvenirs imprudents, ni ces reproches du passé, ni ce blâme secret du présent, malgré quel* ques louanges. Je dirais à l'auteur, s'il était là devant moi : Vous n'êtes pas de ce pays, monsieur. Votre admiration, vos vœux, sont ailleurs. Vous ne comprenez ni mes intentions ni mes actes. Eh bien! si vous êtes mal à Taise en France, sortez de France; sortez, monsieur, car nous ne nous entendons pas, et c'est moi qui suis le maître ici. Vous n'appréciez pas mon œuvre, et vous la gâteriez si je vous laissais faire; sortez, monsieur, passez la frontière, et laissez la France en paix et en union sous un pouvoir dont elle a besoin. »

Ainsi parlait Tempereur, et sa voix tonnante, fai-

saiil retentir sans cesse ces mots : « Sortez, monsieur! )) au delà de son cabinet et jusque dans la grande galerie où se trouvaient des dignitaires de sa cour et plusieurs sénateurs, produisit une singulière méprise. On crut qu*il les adressait à M. Dam, et, quand celui-ci sortit du cabinet impérial, le flot des' courtisans s'écarta de lui, comme s'il eût été atteint de la lèpre de la disgrâce. Il eut de la peine à s'expliquer ce mouvement auquel il n'était pas accoutumé, et, quand il en connut la cause, il ne put réprimer un accès de gaieté qui rassura ses amis. Toutes les cours se ressemblent sur ce point, et celles des dynasties nouvelles sont loin d'être plus désintéressées et plus stoïques que celles des anciennes dynasties. On sut bientôt que ce n'était pas de M. Daru, mais de M. de Chateaubriand qu'il fallait s'éloigner.

La rupture entre lui et Napoléon était cette fois irrévocable. Au fond, en lui offrant sa faveur, Napoléon lui demandait quelque chose de plus précieux encore ; il aurait fallu que Chateaubriand abdiquât ses sentiments, ses idées, ses souvenirs, ses atrections, tout ce qui constituait sa vie morale, l'honneur de sa vie. Chateaubriand n'y consentit pas. 11 avertit l'Acacadémie par un simple billet, daté du 29 avril 1811, que, « ses affaires et le mauvais état de sa santé ne lui permettant pas de se livrer au travail, il lui était irapossible de fixer Tépoque à laquelle il désirerait être

reçu à l'Académie. » Mais il ne quitta pas la France, il attendit. L'horizon s'assombrissait. La lutte engagée en Espagne contre la nationalité d'un peuple, en Italie contre l'autorité spirituelle du Pape, et les préparatifs de l'expédition de Russie, commençaient à décourager les amis et à encourager les adversairt'S de la fortune de Napoléon. Les obstacles s'accumulaient sans qu'il semblât s'en apercevoir. La lassitude commençait à gagner la France épuisée de sang. M. Villemain a merveilleusement décrit cette période d'attente et de détachement qui précéda et prépara la crise finale, et il a montré Chateaubriand désigné par la disgrâce impériale à tous les éléments de l'opposition qui se formait, surveillant de l'œil ces nouveaux symptômes et prévoyant de loin la catastrophe contenue dans ce nuage noir qui se levait à l'horizon. Ce fut, en effet, à l'époque du départ de l'empereur pour la Uussie qu'il prononça cette parole dont Tévénemenl devait faire une prophétie : « C'est Crassus chez les Parthes I »

Quand cette situation approcha de son terme, que l'Europe en armes eut envahi notre territoire, que la chute de l'Empire, vraisemblable depuis quelque temps pour les esprits perspicaces, devint à leurs yeux inévitable, Chateaubriand se recueillit dans sa clairvoyance, dans son génie et dans sa haine, et se mit à composer son redoutable pamphlet, qui donnait le

coup de grâce au présent et préparait l'avenir : Buonaparte et le$ Bourbofài. M. Villemain- apprécie avec une rare et véritable sagacité cet écrit, où certes il ne faut pas chercher la froide et scrupuleuse impartialité d'un jugement historique, mais qui, selon la remarque judicieuse de l'éminent critique, ne produisit une sensation si vive et si extraordinaire que parce qu'il ne dépassait point la passion publique du temps. Du reste, l'écrit de Benjamin Constant sur Y Esprit de Conquête et d' [usurpation n'était pas moins violent. La vivacité de l'explosion de l'opposition était proportionnée à la durée et à la pesanteur de la compression,

Quant à Chateaubriand, il payait, en un seul jour, l'arriéré de ses longues et cuisantes injures. Les trésors de colère, d'indignation et de haine amassés dans son cœur depuis l'exécution du duc d'Enghien et celle d'Armand de Chateaubriand, et augmentés par dix ans d'une persécution latente ou publique, se précipitaient sous sa plume comme un torrent de laves, et, le souvenir de la monarchie se rencontrant avec l'espérance de la liberté politique, il écrivait cette terrible et éloquente philippique dont Louis XVIII a dit que, « pour sa cause, la brodiure de Chateaubriand avait mieux valu qu'une armée. »

CHATEAUfiUlAND SOUS LE MINISTERE DECAZES.

Lorsque, dans le livre de Fénelon, Télémaque descend au séjour des morts et pénètre dans les champs Elysées, son bisaïeul Arcésius lui dit, en lui montrant Ajax qui s'est tué de désespoir et d'indignation parce que les Grecs ont décerné à Ulysse les armes d'Achille : c( N'approche point de lui, mon fils, car il croirait que tu voudrais Tinsulter dans son malheur, et il est juste de le plaindre : ne remarques-tu pas qu'il nous regarde avec peine, et qu'il entre brusquement dans ce sombre bocage parce que nous lui sommes odieux? » Si ces i*essentiments se perpétuent jusque dans TÉlysée, et si les ombres mêmes gardent, suivant Fénelon, devant lequel le cœur humain n'avait pas de secrets, ces lointaines rancunes, qu'y a-t-il d'étonnant à ce que les vivants ne soient pas plus oublieux que les morts?

Les sympathies de M. Villemain, on le sait, son concours le plus actif, ont appartenu à la politique de M. Decazes. C'est pour lui un souvenir de jeunesse, chose toujours si puissante; c'est, en outre, une question personnelle. Quand il parcourt de l'œil ce champ de bataille du passé, il peut dire : « Là était planté

notre drapeau, ici était rennemi. » Aussi nous crierions volontiers, s* il était temps encore, à M. de Chateaubriand, cet ardent adversaire de M. Decazes, à la Chambre de 1815, à M. de Villèle, le chef habile, prudent et énergique de la majorité de cette Chambre, à l'opposition de droite de 1816 à 1820, qui fiîàit par renverser l'ami politique de M. Villemain : « N'approchez pas; ne remarquez- vous pas qu'il vous regarde avec peine, et que vous lui êtes odieux? »

Je prévois la réponse. On peut dire : « Mais, si M. de Chateaubriand, dans son ardente opposition de 1815 à 1820, si la Chambre de 1815, l'opposition de 1816, en un mot si la droite de cette époque ne sauraient être agréables à l'ingénieux et éloquent auxiliaire, au spirituel ami de M. Decazes, M. Decazes lui-même et sa politique vous sont ils plus agréables à vous-même? Ne verriez- vous pas le ministère de ce temps-là à travers vos rancunes, comme vous croyez que M. Villemain voit M. de Chateaubriand et la droite à travers les siennes? Entre ces préventions contradictoires, quel sera le juge? 11 ne sera nulle part, tant que le temps, dont le souffle glacé refroidit toutes les laves, n'aura pas fait succéder à cette époque, dont les passions sont vivantes encore, une époque complètement désintéressée de leurs débats. Jusque-là le litige continuera sans qu'il y ait d'arrêt possible. »

Je pourrais bien répondre que je n'ai point été personnellement engagé dans ces luttes, que M. Decazes et M. de Chateaubriand sont à mon égard dans cette position qui, suivant l'historien romain, était une condition comme une garantie d'impartialité, nec injuria, nec beneficio noti. Mais je n^ignore pas ce qu'on peut objecter. Les passions politiques sont parfois aussi puissantes que les intérêts pour influencer les jugements de l'esprit et les mouvements du cœur. On appartient à un parti, on épouse ses prédilections et ses antipathies. Il y a des traditions de blâme comme de louange qu'on reçoit toutes faites. Par la filiation des idées, il. est aussi naturel que je sois favorable à M. de Chateaubriand, à M. de Villèle, à M. de Montmorency et aux royalistes de 1815, qu'il peut l'être que M. Villemain soit partial en faveur de M. Decazes, de sa politique et de son ministère.

Je n'admets pas complètement cette assimilation, car c'est beaucoup, pour juger impartialement une époque, que de n'avoir pas été personnellement engagé dans ses luttes. Mais cette assimilation peut être admise, il suffit; nous voulons prévenir tout soupçon. Notre moyen sera simple. Nous accepterons M, Villemain lui-même pour juge; seulement nous lui demanderons la permission de dépayser la question en la transplantant pour un moment en Angleterre, et nous

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déduirons son jugement de ses opinions bien connues. M. de Talleyrand, que réminent écrivain cite souvent, avait coutume de dire : « Je pardonne toujours à mon interlocuteur de ne pas être de mon avis, mais je ne saurais lui pardonner de ne pas être du sien. » L'avis de M. de Villemain, qui ne le connaît? U est un des plus fervents amis de la liberté politique; Tidéal des gouvernements à ses yeux, c'est le gouvernement parlementaire, c'est-à-dire cette espèce de gouvernement dans lequel les chambres ont le dernier mot. Un ministre, pour arriver au pouvoir et pour y demeurer, doit, selon lui, avoir une majorité et gouverner avec elle. La chambre élective, formée d'hommes indépendaRts envoyés par l'élection, doit avoir la principale part dans les affaires du gouvernement. L'admirateur éclairé de la constitution britannique ne saurait accepter, il n'accepte pas, dans une monarchie représentative, l'idée d'un ministre arrivant par la faveur royale, et gouvernant par cette faveur au rebours de l'opinion de la chambre élue, encore moins accepte-t-il les ordonnances substituées aux lois et la volonté solitaire du monarque, qu'on appelle dans la langue constitutionnelle l'arbitraire, à cette volonté collective du roi et de la législature qu'on appelle la loi. L'ascendant de la tribune, l'omnipotence des majorités, la liberté de la presse, voilà lavis de M. Villemain.

DE LA RESTAURATION. 35t

Ces principes admis, et nous les croyons incontestés et incontestables, nous demanderons à M. Villemain la permission de lui raconter un épisode de Thistoire d'Angleterre peu corlnu, et que des documents nouvellement découTerts viennent de mettre en lumière.

Au moment où le roi Charles II remonta sur le trône d'Angleterre, il eut la faiblesse et le malheur d'admettre dans ses conseils un des juges, un des meurtriers du roi son père. Ce régicide, uni d'intérêt avec un autre membre du cabinet, dont Fhabileté peu scrupuleuse avait été mêlée à tous les manèges et à toutes les intrigues de la révolution, espéra dominer les élections nouvelles qui se faisaient en Angleterre, et obtenir une chambre à son gré. Dans cet espoir, il fit annoncer dafns une ordonnance que plusieurs articles de la grande Charte seraient revisés d'un commun accord par la chambre et par le roi. Son attente fut déçue. Le mouvement de Topinion fut plus fort que toutes les influences ministérielles, et le pays envoya à Charles II une chambre ardemment royaliste. Cette chambre était animée de la passion politique très- vive qui régnait alors dans le payscontre les auteurs de ses malheurs, mais elle était dévouée au roi , prête à marcher avec le ministère nouveau qui, au seul brtiit de sa venue, avait remplacé le ministère impossible qui contenait dans son

sein, selon une admirable expression, « la flèche empoisonnée du régicide », pourvu que ce nouveau cabinet voulût agir dans l'intérêt monarchique. Cette chambre composée d*hommes indépendants par leur position et par leur fortune, trop passionnés sans doute, mais honnêtes; inexpérimentés, mais pleins de bonnes intentions, avait en outre un sentiment très-vif de sa dignité; elle prenait au sérieux les prérogatives qui lui appartenaient d'après la Constitution. Elle voulait sauvegarder les intérêts des contribuables comme ceux du roi. Elle était à la fois royaliste et parlementaire.

En présence d'une pareille chambre que le roi avait déclarée le phénix des chambres, cet oiseau introuvable de l'antiquité, quelle devait être la conduite d'un ministère franchement monarchique, constitutionnel et national? Il aurait dû, n'est-il pas vrai? calmer les passions politiques qu'apportait cette chambre, leur résister quand elles demandaient quelque chose d'injuste ou d'impolitique, mais en satisfaisant ses sollicitudes monarchiques, et en respectant ses prérogatives parlementaires. 11 y avait là pour un ministre habile et loyal une occasion précieuse que certainement M. Villemain, cet intelligent admirateur du gouvernement parlementaire, n'aurait pas laissée échapper s'il avait vécu en Angleterre à cette époque, et si son âge lui, avait permis de s'asseoir

dans les conseils du roi Charles 11 : l'occasion de faire entrer complètement le parti des anciens Cavaliers dans les voies du gouvernement parlementaire, de les confondre avec la fraction bourgeoise du parti royaliste, de réunir les royalistes d'inclination aux royalistes de raison, et d'asseoir le gouvernement sur ses véritables bases , l'indépendance de la propriété foncière. Réunir ceux qui, à des titres divers, voulaient rétablissement monarchique, acquérir le droit et la faculté de résister aux passions en donnant satisfaction aux intérêts légitimes de la monarchie, rapprocher le parti persévérant des Stuart, des autres classes de leurs sujets, et fonder en même temps la liberté politique sur la base de la monarchie traditionnelle, telle était la tâche qui se présentait devant ce nouveau cabinet.

Au lieu de cela, voilà ce qu'il fit. Avant même que le nouveau parlement fût réuni, il le fit attaquer, calomnier dans les feuilles étrangères par des correspondances privées, à la solde du ministre, qui représentèrent la nouvelle chambre comme une réunion d'esprits rétrogrades et fanatiques, qui voulaient restaurer dans le pays les abus des âges précédents. Il désespéra de ce nouveau parlement avant de l'avoir vu. Il faut expliquer cette énigme historique. 11 y avait à cette époque un jeune ministre, d'un esprit facile et prompt, mais sans profondeur, d'une physionomie

agréable, d*un caractère insinuant, d'un commerce plein de séduction, mais sans sûreté, plus expert dans les arts de l'intrigue que dans la science politique, et qui, venu du cabinet de la mère du Protecteur, avait fait ses études d'homme d*État dans les bureaux de la police. Charles II, avec plusieurs des qualités qui font les grands princes, avait un défait regrettable, le besoin d'avoir un favori. 11 en convenait lui-même de bonne grâce; lui si ferme devant le danger, il ne savait rien reftiser dans l'intimité à la créature que sa feveur avait élevée au-dessus de ses autres sujets. J'ose à peine articuler ce fait devant lepuritanisme parlementaire de M. Villemain : il arriva de là une chose inouïe sous un gouvernement représentatif : l'Angleterre se trouva gouvernée, malgré la majorité de son parlement, par un favori. Ce n'était pas le roi, ce n'était pas la chambre, c'était le favori qui gouvernait. Ce favori était jeune et ambitieux; il comprit de bonne heure que ses plus dangereux compétiteurs dans la faveur royale étaient les amis les plus dévoués du roi. Il agit donc de manière à rejeter dans l'opposition les royalistes, et se servit de l'autorité que le roi lui avait confiée pour les accuser devant le pays. De sorte qu'on assista à ce singulier et étrange spectacle : les royalistes attaquant le gouvernement royal placé dans les mains d'un favori, et le fSavori dépositaire du pouvoir royal dénonçant

les royalistes comme les ennemis de la prospérité et de la sécurité publiques.

La première question sur laquelle le pouvoir et la majorité du Parlement se heurtèrent fut la question d'amnistie. Les membres du Parlement étaient arrivés des comtés avec une indignation passionnée et des projets violents contre tous ceux qui avaient eu part aux nialheurs de l'Angleterre. Il ne s*agissait de rien moins que de déférer les plus coupables aux tribunaux, d'en éloigner un bien plus grand nombre par une mesure générale de bannissement, et de soumettre les biens de ceux qui se trouveraient atteints par ces mesures judiciaires ou politiques à une double ou une triple imposition pendant plusieurs années, pour combler le déficit laissé par la révolution. La majorité aurait voulu atteindre surtout le régicide qui avait un moment siégé dans les conseils du roi, et le placer sur la liste des bannis. Le ministère, au contraire, présentait à la majorité deux listes arrêtées par cet étrange ministre, et qui envoyaient un certain nombre d*hommes moins compromis que lui devant les tribunaux, et en bannissaient un certain nombre d'autres, la plupart inconnus. La commission, nommée par la majorité, objectait à cela qu'on faisait trop et pas assez. La mesure était insuffisante et elle n était pas motivée. C'était un exemple qu'il fallait donner; or cet exem-

pie n'aurait ni justice ni moralité, si Ton exceptait les chefs de la dernière révolution, et si l'on ne frappait que des coupables de troisième plan. Elle avouait en outre qu'elle éprouvait, à recevoir de la main d'un régicide la liste des ennemis du roi, une défiance profonde. Sa conscience ne lui permettait pas de voter le bannissement d'hommes arbitrairement choisis, et contre lesquels on ne produisait aucune charge.

Le ministère alléguait quMl ne pouvait en produire, puisque ce n'était pas lui qui avait rédigé les listes des bannis, et la commission, composée d'hommes honnêtes, répondait que cette impuissance du ministère ne tranquillisait pas sa conscience, et qu'elle n'avait aucune confiance dans le discernement ni dans l'équité du régicide qui avait rédigé la liste des bannis. Enfin, elle proposa, comme transaction, une mesure de bannissement contre les régicides qui avaient montré le plus d'obstination contre le retour du roi légitime, en réclamant cette mesure comme une satisfaction donnée à la conscience publique. Le ministre persista dans son refus.

J'ose à peine exposer devant M. Villemain la manière dont cet arrogant favori engagea la discussion devant le Parlement. « Les ministres, dit-il, parlent au nom de l'honneur, car ils parlent au nom du roi; ils parlent au nom de la nation, car ils parlent au

nom du roi; ils parlent au nom de la raison et de la sagesse, car ils parlent au nom du roi. » Il ajouta que, « la loi étant présentée au nom du roi, les ministres n'y étaient pour rien et n'encouraient aucune responsabilité personnelle. » Je demande pardon h Torthodoxie parlementaire de M. Villemain d'affliger ses oreilles délicates par le retentissement de cet épouvantable barbarisme constitutionnel. L'Angleterre, à cette époque, bégayait encore la langue du gouvernement représentatif, et notre favori, dont nous citons textuellement les paroles, n'en connaissait pas, on peut le voir, les premiers éléments. Cependant il termina son discours par ces mots : « Les ministres seront toujours prêts à offrir leurs têtes pour le service du roi, leure têtes qui ne peuvent être menacées que par ses ennemis. »

Je vois d'ici la figure du spirituel et éloquent auteur de la belle étude sur M. de Chateaubriand crispée par un malin et dédaigneux sourire. Quelle langue, mon Dieul quelles idées pour un ministre constitutionnel en face d'un parlement ! Quoi donc? ce n'est plus le ministère qui couvre le roi, c'est le roi qui couvre le ministère. Si le ministre parle au nom du roi, de la raison, de l'honneur et de la nation, au nom de qui la majorité parle-t-elle quand elle vote contre le ministère? Et puis que vient faire ici cette offre d'une tête que personne ne demande et

que Torateur place comme uu bouclier devant un portefeuille qu'il veut garder à tout prix? Eh ! l'ami, vous vous trompez de temps et d'auditoire. Strafford offrant sa tête aux ennemis de son roi et aux siens, en présence d un parlement révolutionnaire, était sublime ; mais vous, qui ne risquez rien et dont tout le monde, dans ce parlenient royaliste, trouve la tête souriante fort bien placée sur les épaules qui la portent, vous franchissez, en prenant mal à propos ce ton tragique, le pas fatal qui sépare le sublime d un voisin moins auguste.

Voilà ce qu'aurait certainement dit M. Villemain s'il avait siégé dans ce parlement d'Angleterre. Je le félicite, du reste, de n'y avoir pas siégé, car ses nerfs constitutionnels y eussent été singulièrement agacés dans cette même discussion par tous les orateurs du ministère : « Si veut le roi, si veut la loi, s'écriait un des plus éloquents d'entre eux; quant à moi, je vole pour le roi ; » nous continuons à citer textuellement the parlementary register. « Je vote pour le roil » Ainsi, quand on repoussait la loi qui amnistiait les régicides^ on votait contre le roi. Quel gâchis !

Le Parlement, qui s'était réduit à obtenir l'expulsion des régicides les plus compromis, introduisit cette mesure dans la loi malgré le ministère, et la loi fut votée aux cris de Vive le roi ! Mais le différend

recommença bientôt entre le favori et le Parlement à Toccasion de la loi d'élection. Le ministère avait proposé une loi d'élection dont on a fait un résumé exact en la formulant ainsi : « Les ministres nomment les électeurs, les électeurs nomment les députés. » Les députés des comtés, que leur dévouement envers le roi n'empêchait pas d'être les défenseurs vigilants des garanties des libertés publiques, objectaient qu'un pareil projet de loi constituait l'omnipotence ministérielle.

La révolution, disaient-ils, avait renversé les barrières qui bornaient autrefois l'autorité royale. Si celles que créait l'indépendance du Parlement se trouvaient détruites par une loi qui mettait la nomination des membres de ce parlement à la discrétion du ministère, l'Angleterre tomberait sous le plus intolérable des despotisnies, parce qu'il aurait l'apparence des formes représentatives. Ils proposaient donc de substituer au projet ministériel qui mettait les électeurs dans les mains du ministère, en déclarant électeurs de droit un nombre de fonctionnaires publics considérable, un projet qui rendit la représentation des intérêts sincère. Tout contribuable payant 50 fr. devait, dans leur système, être électeur du premier degré, et les électeurs librement nommés par ceux-ci devaient élire les députés. Je n'ai pas besoin de demander à M. Villemain son

avis sur œs deux projets, dont l'un mettait le droit électoral dans les mains des agents du gouvernement, tandis que Tautre le laissait aux contribuables indépendants. Je connais son avis. Il est pour le gouvernement parlementaire, par conséquent il est pour la loi électorale qui assure la représentation des intérêts nationaux, et non pour celle qui assure la représentation des intérêts des fonctionnaires.

(le fut sur cette loi électorale que la rupture du favori avec le Parlement acheva de se déclarer et devint irrévocable. 11 ne put faire voler sa loi, et il ne voulut pas accepter celle proposée par les communes. Alors leurs rapports s'envenimèrent de plus en plus. 11 avait accusé, au début de la session, la nouvelle Chambre de vouloir renverser le gouvernement représentatif, et maintenant il trouvait qu'elle allait trop loin dans les sérieuses garanties qu elle voulait lui donner. Les rôles se trouvaient intervertis. La chambre parlait des intérêts et des droits des contribuables ; le ministère invoquait à toute occasion les droits et Tautorité du roi, derrière laquelle se cachaient l'ambition et la vanité du jeune favori. Ce pendant il y avait une loi d élection à faire, il fallait qu'elle fût faite. La chambre commençait à prévoir que le ministère essayerait de se passer de sa coopération Elle eut la pensée de prévenir cette tentative

extra-constitutionnelle, ce coap d'État, car c'en était un, en déclarant qu'elle ne voterait le budget que lorsque le pays serait en possession d'une loi qui réglerait celte question fondamentale des élections, sur les assises de laquelle repose l'édifice du gouvernement représentatif. Puis ses sentiments royalistes la retinrent. Elle craignit de devenir factieuse en faisant violence au roi Charles 11 par cette mise en demeure financière. Elle se demandait, en outre, si les droits de la Chambre allaient, dans le cas d'une résistance opiniâtre du ministère, jusqu'à laisser en souffrance les grands services publics. Elle ne le crut pas. Elle surmonta donc cette tentation et vota loyalement le budget.

Voilà ce que fit la Chambre, et maintenant voici ce que fit le favori. Le budget voté, il se hâta de proroger la Chambre; puis, un mois avant le jour où il aurait dû la réunir, il prononça sa dissolution. 11 n'y avait pas de loi d'élection faite ; il décida de sa propre autorité d'après quels principes la nouvelle Chambre serait élue. Sous un régime où il y a trois volontés pour faire la loi, celle de la Chambre des lords, celle de la Chambre des communes, celle du roi , on faisait une loi avec une seiile volonté, car c'était faire une loi jque de prolonger le régime des ordonnances qu'on s'était excusé d'appliquer lors des élections de la nouvelle Chainbre, en alléguant une

impossibilité qui n'existait plus, puisque la Chambre avait été réunie. C'était un coup dËtat, et ce coup d'État avait pour objet d'écarter les amis les plus dévoués du roi, ceux qui venaient de lui donner une preuve de leur loyal respect en votant le budget, quoiqu'ils pressentissent qu'en assurant le payement de limpôt ils se désarmaient et se livraient au ministre, décidé à les traiter en ennemis.

Encore une fois, je ne demande pas l'opinion de M. Villemain; je la connais : ce mot seul de coup d'État lui fait horreur. Faire des élections sans loi d'élection, réduire le nombre des députés par ordonnance, voilà, n'est-ce pas, un ministre bien osé ! Eh bien, il ne s'en tint pas là. Cette loi d'élection, faite pour son usage, ne suffisait pas à sa sécurité. Tout le monde sait que, sous le régime parlementaire, il est de principe que l'on ne doit pas faire intervenir le nom du roi dans l'épreuve électorale. Que diriezvous donc, monsieur, si les lords gouverneurs des con)tés avaient écrit aux électeurs principaux des lettres dans lesquelles on aurait trouvé des expressions pareilles à celles-ci, textuellement citées, je vous en avertis : « Je suis autorisé à le dire, à lé répéter et à récrire, le roi verra avec mécontentement siéger dans la nouvelle Chambre ceux des députés qui se sont signalés dans la dernière session par un attache* ment prononcé à la majorité opposée au gouverne-

ment. » M. Villemain, car c est à lui que je m'adresse, répondrait sans doute que la liberté de la presse aurait fait justice d'une pareille énormité, s'il était possible qu elle eût été commise sous le régime parlementaire.

La liberté de la presse! Mais je ne vous ai donc pas dit que notre favori, craignant de ne pouvoir vivre avec la liberté de la presse, avait pris le parti de la tuer? 11 avait fait les élections avec la censure, et le premier vote qu'il demanda à la nouvelle Chambre fut la continuation de cette loi de silence dont il usa sans scrupule et sans retenue. Non-seulement il obligeait les journaux opposés à ses idées à se taire, mais il les contraignait à attaquer, contre leur opinion, la majorité du Parlement qu'il venait de dissoudre. 11 ne souffrait pas dans la presse périodique d'autre parole que la sienne, et il exigeait qu'elle fût partout. Pendant quatre ans à peu près qu'il gouverna, les journaux ne jouirent pas de quatre mois de liberté. Si je ne craignais pas de pousser à bout la patience et la longanimité de M. Villemain, cet intelligent ami de la liberté de la presse, je lui dirais jusqu'à quel point le scçindale de cette oppression fut poussé. On vit des hommes d'honneur, diffamés par les correspondances secrètes envoyées aux journaux étrangers, afin de les représenter comme des rebelles et des factieux, réclamant en vain l'insertion d'une

rectiflcation ou d'un démenti dans les journaux de leur pays. Les directeurs de ces journaux, leurs lettres existent encore, répondaient, en baissant la tête, qu'il ne leur était pas permis d'insérer de pareilles réclamations . Chose plus étonnante encore 1 il existe un jugement qui condamne à trois mois d'emprisonnement des journalistes qui avaient faussement accusé d* anciens Cavaliers d'avoir commis des désordres dans une ville d'Angleterre ; or ces journalistes, qui étaient des gens d'honneur, et qui par conséquent ne voulaient pas rester sous le coup d'une accusation de calomnie, produisirent les notes que leur avait adressées le secrétaire général du ministère, et d'après lesquelles avait été rédigé leur récit calomnieux, sans qu'ils le sussent. Yoilà comment notre favori entendait la liberté de la presse. C'était un écho qui accueillait les calomnies ministérielles contre des adversaires politiques et qui étouffait les rectifications et les démentis.

Ahl comme la plume incisive et mordante de M. Villemain eût fait justice de ce ministre antiparlementaire, si, continuant son intéressante histoire deCromwell, il l'eût poussée jusqu'au règne de Charles II 1 Un ministère qui gouverne sans parlement et contrelle parlement, qui conteste, au nom du roi, aux députés, le droit de rejeter la loi qu'il leur présente, qui fait intervenir le nom du roi dans les élections,

DE LA RESTAURATION. 36o

qui déclare que le roi sera mécontent si telle nuance d'opinion entre au parlement, qui met un bâillon aux journaux par la censure, et qui, dtant un moment ce bâillon, les oblige à pader sous sa dictée, qui transforme la presse en arme de calomnie; c'est là, d'après les opinions connues de M. Villemain, Tidéal d'un mauvais ministère, une espèce de monstre politique dont il faut reléguer l'existence dans ces temps antédiluviens que le régime parlementaire qu'il idolâtre laisse bien loin en arrière, dans les ténèbres primordiales du chaos. Eh bien, je n'ai pas encore tout dit. Haine de la liberté des électeurs, haine delà liberté du parlement, haine de la liberté des journaux, qu'y a-t-il donc au-delà?

11 y a l'emploi savant des ruses occultes et des roueries clandestines de la police. Le ministre dont nous partons ne démentit pas sur ce point son origine; sa principale habileté fut une habileté de police. Les tribunaux constatèrent plusieurs fois que les conspirations qu'il leur dénonçait, et dont il plaçait ordinairement le théâtre dans les provinces où le culte de la légitimité des Stuarts s'était conservé le plus fervent et le plus vif, ces complots, dans lesquels il cherchait à compromettre les hommes qui avaient donné des gages à la monarchie comme à la liberté politique, étaient des romans ministériels. Parmi ces procès, il y en eut un qui resta fameux dans les annales de

TAngleterre : ce fut celui qu'on intenta à des hommes qui avaient l'habitude de se promener sur les bords de la Tamise, au bord de Teau, comme on disait, en devisant de la chose publique. Il n'y avait presque aucun des inculpés qui n'appartint à une famille dont le sang avait coulé sur les échafauds de la révolution. Et de quoi le favori accusa-t-il les martyrs de la bonne cause? De conspiration contre le roi auquel ils avaient tout sacrifié ! L'homme de la faveur accusait les hommes du sacrifice; l'enfant gâté des prospérités royales traînait à la barre des tribunaux les serviteurs des adversités monarchiques. M. Decazes, son nom nous échappe enfin, car cette fiction qui nous avait un instant égayé finit par nous devenir importune, accusait M. de Chateaubriand, MM. de Villèle, Corbière et toute la droite de conspirer la ruine de la monarchie, et, pour tout couronner, il désarmait la Vendée dont toutes les veines avaient saigné pour les Bourbons, sous prétexte que la fidèle Vendée pouvait se lever contre eux M Ah ! je comprends que Chateaubriand se soit écrié à cette époque : « Vous réclamez les fusils des compagnons des Cathelineau, des StoflQet, des Bonchamps, des Lescure! Que ne demandez vous aussi l'épée des Charette et des Larochejacquelein? Ah! la main qui porta cette épée ne put être désarmée par

* li'arrété pris dans le déparlement des Deux-Sèvres porte la date du 25 mai 1819. Il est signé Paslureau.

quatre cent mille soldats; elle ne s'ouvrit pour céder le fer que lorsque la mort vint glacer le cœur qui guidait celte main fidèle ! On avait promis à cette épée la restauration de la monarchie; on lui avait >juré de laisser à sa garde le jeune roi Louis XVII et son auguste sœur. Le traité fut conclu à la vue des ruines de la Vendée, à la lueur des flammes qui dévoraient ce dernier asile de la monarchie. Quand on vous aura remis les armes vendéennes, qu'en ferez-vous? Elles ne sont point à votre usage : ce sont les armes des ^^eux Francs, trop pesantes pour vos bras ^ »

Il règne quelquefois dans les régions intellectuelles, comme dans le monde physique, des espèces de malaria qui exercent leur influence sur les santés les plus florissantes, je veux dire sur les esprits les plus distingués et les plus fins. Les médecins appellent cela la constitution de Tannée, de la saison, et toutes les maladies en affectent la forme. La constitution intellectuelle de cette année, c'est une tendance à la réhabilitation politique du ministère de M. Decazes. Dans une certaine école, les écrivains les plus distingués, les penseurs les plus ingénieux, les critiques les moins enthousiastes, n'échappent point à cette épidémie qui menace de prendre des proportions dangereuses. L'éloge de la politique de M. Decazes revient dans les

* Conservateur, tome IV, 44* livraison, page 231.

livres et dans les revues avec la monotonie taquine d'un refrain.

J'espère que l'espèce d'agacement que donne à ceux qui ont étudié cette époque dans les documents originaux cet enthousiasme factice ne me rendra pas injuste envers M. Decazes. A Tépoque où la lutte était très-vive, on a articulé contre lui les accusations les plus graves. Il conspirait,disait-on, contreLouisXVlII; passons, c'était la passion royaliste qui» accusée par lui, l'accusait à son tour de ce crime impossible, car M. Decazes, en conspirant contre Louis XVIII, nonseulement eût poussé l'ingratitude au delà des limites ordinaires, mais il eût commis un suicide politique; sous aucun gouvernement, en effet, il n'eût obtenu la faveur, le crédit, la puissance, la fortune, dont jouissait ce fortuné favori sous le roi son bienfaiteur. On l'a accusé d'avoir secrètement favorisé l'évasion de M. de la Valette, en 1815, crime beaucoup moins irrémissible, quoiqu'il eût été plus digne du gouvernement, disons-le en passant /de faire hautement grâce au condamné que de favoriser clandestinement sa fuite. En présence de la Chambre de 1815 et des passions politiques du temps violemment surexcitées, M. Decazes protestait très-haut contre cette calomnie. Maintenant il se défend moins énergiquement, ou du moins ses amis le défendent moins énergiquement d'une participation complaisante à Tévasion du di-

DE LA RESTAURATION. rCî»

recteur des postes des Cent-Jours. Us n'avouent rien, ils ne nient rien, ils consentent entre deux sourires à accepter pour leur ami cette responsabilité que le changement des temps et des situations change en titre aux faveurs contemporaines. L'intérêt politique du ministre qui dictait les protestations ayant disparu, rhomme ne serait point fâché d'être accusé rétroactivement d'indulgence et d'humanité.

Eh bien , je crois que cette accusation rétroactive n'est pas plus motivée que celles dont je viens de parler, et j'appuierai mon opinion de celle d'un témoin oculaire bien à portée de juger la question. « C'est dans le mois de décembre 1815 qu'eut lieu l'évasion de M. de la Valette, dit le baron d'HaussezS la nuit même du jour iixé pour l'exécution de l'arrêt qui le condamnait à mort. Je dînais, ce jour-là, chez M. Decazes. Sa sœur, lui, deux secrétaires et moi, étions les seuls convives. Pendant toute la première partie du dîner, le ministre fut très-grave. Il jouait avec une de ses nièces qu'il faisait sauter sur ses genoux, et la faisait ensuite courir sur la table en lui laissant prendre tout ce qui tentait sa gourmandise , lorsqu'un huissier vint l'avertir qu'on le demandait immédiatement dans son cabinet pour une affaire importante. Le ministre était dans une de ces dispositions d'es-

' Dans ses Notes manuscrites.

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prit OÙ l'on dit volontiers : « A demain les affaires î » il ne se pressait donc pas de sortir. L'huissier rentra et lui dit que le message pour lequel Son Excellence était appelée ne comportait pas de remise. M. Decazes sortit. Deux minutes après, il fit appeler son prender secrétaire, puis le second. A cette précipitation, à Tair effaré des huissiers, nous présumâmes, madame Princeleau et moi, qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Je me hasardai à pénétrer chez le ministre que je trouvai dans un désordre extrême, la figure altérée, hors de lui, donnant des ordres, dictant à droite, à gauche, parlant bas aux uns , haut aux autres, maugréant, pestant, donnant, en un mot, toutes les marques de la surprise, du trouble et de la colère. Sans avoir besoin de le questionner, j'appris que cette alerte était causée par l'évasion de M. de la Valette. Bien des personnes auxquelles j'ai raconté cette anecdote ont voulu me persuader que j*avais été le premier dupe d'une mystification; si dupe il y a, je le suis encore, car je persiste à croire qu'il n'y avait rien de joué dans cette gaieté et cet abandon à table dont j'étais seul témoin , moi convive de hasard; on ne se donne guère la peine, en effet, de faire de la mise en scène pour un spectateur solitaire : rien de joué dans cette inquiétude, ce trouble, cette colère, manifestés par les signes les moins équivoques , et dans tous les détails que j'ai vus se succéder pendant cette

soirée, et que j'ai soigneusement recueillis el écrits dans cette nuit même, dans la pensée qu'ils pourraient éclaircir un point historique. Plusieurs des amis de M. de la Valette m ont depuis affirmé qu'il était convaincu que le gouvernement était demeuré étranger à son évasion. Cette assertion m'a été confirmée à plusieurs reprises par Robert Wilson, l'un des trois Anglais qui avaient favorisé sa fuite. »

On a accusé aussi M. Decazes d'avoir sciemment cherché à rendre le gouvernement royal odieux à la France; les mêmes motifs nous portent à mettre au compte de la passion royaliste violemment surexcitée cette accusation aussi invraisemblable que la première. Enfin, dans le paroxysme de la douleur et de l'indignation que causa l'assassinat de monseigneur le duc de Berry, la passion royaliste fit remonter jusqu'au ministre la responsabilité du crime. Cet entraînement de la colère et de la douleur s'explique, mais l'impartiale histoire ne doit pas se faire l'écho de ces injustices passionnées de la polémique. Outre l'horreur de cette action, qu'on ne saurait attribuer à un homme dont les mœurs étaient douces et le caractère facile, il est évident que la mort de M. le duc de Berry allait devenir l'écueil où se briserait la fortune de M. Decazes; la fin tragique de ce noble et bon prince, qui fut un malheur pour la France entière, était un malheur politique pour le ministre dirigeant.

Après avoir fait la part des reproches injusles adressés à M. Decazes, il ne faut pas non plus se dissimuler ses. fautes et ses véritables torts. Je ne crois pas le calomnier en affirmant qu'il eut le caractère profondément égoïste des favoris qui sacrifient tout à leur fortune, et que sa politique essentiellement personnelle ne fut pas plus libérale que monarchique. A part l'évacuation du territoire, que M. Villemain lui attribue à tort, et qui fut Tœuvre de l'ami d'Alexandre, le loyal duc de Richelieu, auquel le docte historien n'aurait pas dû enlever ce titre de gloire qui est un patrimoine de famille, je n'aperçois dans la politique de M. Decazes qu'un mobile, son intérêt ministériel. Il sépare les royalistes du roi, il les dénonce au pays, en les représentant sous les couleurs les plus noires. Pour faciliter sa politique présente, il crée ainsi des embarras permanents pour l'avenir. Il empêche le rapprochement de l'école des royalistes rationnels avec ces royalistes de sentiment que les départements avaient envoyés à la (Ihambre de 181 5, après les Cent- Jours. Il détruit ainsi dans son germe l'union delà bourgeoisie avec les propriétaires terriens, indépendants par position et par caractère, qui fût devenue le fondement le plus sûr du gouvernement représentatif en France. Il cherche à se faire une majorité avec un petit nombre de ces royalistes rationnels dont M. Royer-CoUard était le chef, et les restes

de l'école administrative de l'Empire, des fonctionnaires dociles, et un petit nombre de révolutionnaires plus souples que les autres. C'est là une base bien peu solide pour la monarchie renaissante, une garantie bien peu sûre pour la liberté politique nouvelle, mais c'est un appui commode pour un pouvoir ministériel qui veut avant tout assurer son existence. Éloigner ses compétiteurs, ne se donner que des auxiliaires dépendants de sa fortune, voilà le résumé de la politique de M. Decazes. Il craint moins les révolutionnaires que les royalistes, parce que les premiers ne sont que les ennemis de la royauté et que les autres sont les compétiteurs du ministre.

Pour les éloigner, il fait des choses qui doivent avoir des conséquences fatales. D'abord il obtient du roi l'ordonnance du 5 septembre, qui montre la royauté faisant dictatorialement ce qu'elle a proposé aux Chambres de faire législativement : une loi d'élection, sinon permanente, au moins transitoire et pour les élections d'où sortira la Chambre qui sera chargée de créer des institutions électorales définitives. C'est un précédent qui ne sera pas perdu, et qui se retrouvera dans l'histoire le 26 juillet 1830. 11 gouverne ensuite par l'appât des emplois, l'intrigue, la censure et la police. Ce sont là des faits irréfragables. Il suffit de rappeler le procès Leguevel et Legall devant la cour d'assises du Morbihan, celui de Billard dans

la Mayenne, le procès de la terrasse du bord de Teau, dan3 lequel M. de Chateaubriand fut incriminé; les affaires de Grenoble et de Lyon, sur lesquelles plane eqcore un sombre nuage; le procès intenté à MM. Comte et Dunoyer, qui offrirent de fournir la preuve écrite que les notes insérées dans le tome II du Censeur européen, contre les missionnaires de Bordeaux, et celles qui étaient dirigées contre les officiers vendéens accusés d^avoir commis des désordres à Lille, avaient été fournies à leur journal par le ministère lui-même, devenu ainsi pamphlétaire anonyme.

Quand, par cette marche qui le séparait de plus en plus des hommes de droite, et même du centre, et l'obligeait ainsi à descendre de plus en plus vers la révolution, M. Decazes a suscité des craintes jusque dans la Chambre des pairs, composée d'hommes jusque -ià favorables à sa politique, mais alarmés pour Tordre, qu'ils préfèrent à tout, quand M. le marquis de Barthélémy, cet esprit sage et modéré, a proposé au nom de la Chambre haute de changer cette loi d'élection qui amène dans la Chambre des députés jusqu'à des régicides, M. Decazes, décidé à tout sacrifier h sa fortune miûistérielle, fait contre cette Chambre un coup d'État, analogue à celui qu'il avait fait contre la Chambré des députés en 1 815 ; il crée d'un seul coup soixante pairs, en comprenant

parmi eux la plupart des personnages qui ont joué un rôle dans les Cent-Jours. Pour en avoir seulement créé douze, le comte d'Oxford fut condamné la première année du règne de George 1*', « attendu, disaient les Communes dans 1 acte d'accusation, qu'il avait enfreint les droits et l'honneur des seigneurs en faisant créer douze pairs pour s'en servir à ses fins. » De bonne foi, est-ce là la conduite, nous ne disons pas d'un royaliste dévoué, mais d'un politique sage, d'un ministre libéral et vraiment parlementaire? Estce ainsi qu'on, rasseoit une monarchie restaurée sur ses bases? Est-ce ainsi qu'on crée un gouvernement représentatif dans un pays sillonné par les révolutions? N'est-ce pas au contraire la conduite d'un politique égoïste et téméraire qui gouverne à l'heure, et qui sacrifice l'avenir au présent, l'année à la journée, la monarchie et la liberté politique au ministère? Est-ce là l'idéal que l'école libérale, éclairée par tant d'expériences, éprouvée par tant d'adversités, prétend nous donner? Sarons-nous condamnés à subir l'apothéose de M. Decazes dont les torts envers la liberté politique furent aussi gran|4^ que ses torts envers la monarchie, et qui essaya de gouverner la France en dehors de tous les principes, «vec des habiletés de main? Qu'on y prenne garde, ce n'est point seulement M. de Chateaubriand, MM. de Villèle, Corbière et toute la droite qui ont attaqué

M. Decazes. A mesure qu'il descendait la pente, il a laissé derrière lui tous ceux qui marchaient avec lui au début. Le loyal duc de Richelieu, M. Laine, cette âme fière et candide, M. de Serre, ce serviteur dévoué de la monarchie et de la liberté politique, M. Roy, qu'on n'accusera certainement pas de passion, M. Mole, auquel on ne reprochera pas d'être animé des sentiments de la réaction de 1815, se sont successivement séparés du favori. M. Decazes eut -il raison contre le duc de Richelieu, contre MM. Laine et de Serre, contre MM. Mole et Roy, comme il avait eu raison contre MM. de Chateaubriand, de Villèle et Corbière? Eut-il raison, en 1819, contre la majorité de la chambre des pairs, comme il avait eu raison en 1815 contre la majorité de la chambre des députés? Représenta-t-il, sous la Restauration, rinfaillibilité politique et la raison pure? Poser ces questions, c'est les résoudre. C'est le cas de répéter le mot de M. de Talleyrand : « Si M. Villemain n'était pas de cet avis, il cesserait d'être de son avis. »

Le ministère de M . Decazes nuisit au pays et à la royauté, parce que, au lieu d'opérer la fusion des diverses nuances de la société qui voulaient la monarchie légitime et la liberté politique, il les divisa. Il obligea les royaliste-s de la nuance la plus nombreuse à se constituer en opposition sous le gouvernement

du roi, et leur fit prendre ainsi des habitudes de chicane et d'indiscipline qui devaient se retrouver plus tard . Il ne cessa de dénoncer au pays, au nom du gouvernement du roi, comme les adversaires de la liberté politique et de Tégalitë devant la loi, ceux que le pays connaissait comme ayant été dévoués à la royauté dans toutes ses fortunes, et il excita contre eux la défiance générale, rendit ainsi très-difficile, même dans l'avenir, le rapprochement des hommes des centres avec la droite, union nécessaire pour fonder un gouvernement représentatif en France : lorsqu'une opinion est abandonnée à elle-même, en effet, elle est trop faible dans ce pays pour gouverner, et en outre elle cesse de se contrôler et descend la pente de ses passions, tandis que, lorsqu'elle est obligée de compter avec une autre nuance, elle se modère et se surveille. Enfin, pour remplir les vides que cette politique faisait dans le parti ministériel, il descendit jusqu'au parti vraiment révolutionnaire, dont il cautionna les hommes devant la France, au nom du gouvernement royal, sans voir que ces hommes ne voulaient ni du gouvernement royal ni de la liberté politique réglée par la loi, et qu'ils abusaient des institutions pour pousser à un nouveau renversement. Si l'on ajoute à ces fautes de M. Decazes celle d'avoir assis l'édifice de la monarchie et de la liberté politique sur la base étroite do

Toligarchie des électeurs à c^t écus, aussi peu capable de gouverner que d'être gouvernée, et impuissante à soutenir l'édifice de la monarchie représentative, Tabus des moyens de police, Farbitraire administratif, enfin cette promotion si nombreuse qui énerva l'institution de la pairie^ si nouvelle en France, et en altéra profondément l'esprit au moment même où M. Decazes allait disparaître; en nécessitant ainsi de nouvelles promotions dans l'av^r, oii aura l'idée d'un ministère plus occupé à disputer sa vie à la difliculté du mom^it qu'à fonder quelque chose de durable pour l'avoir, et d'une politique d'expédients substituée à la grande polique qui trouve les solutions des problèmes posés.

On ne saurait donc accepter les jugements sévères, et, nous ne craindrons pas de le dire, involontairement injustes, que M. Villemain porte sur cette partie de la carrière de M. de Chateaubriand. Cet homme illustre ne fut pas plus infidèle aux sentiments qu'il avait voués à la liberté politique qu'à ceux qu'il avait voués à la royëulé en attaquant le système de M. Decazes, funeste à toutes deux. Qu'on allègue les difficultés de la situation, les embarras de tout genre, la confusion des choses, le pêle-mêle des hommes, à l'époque où ce ministre prit les rênes des affaires, à la bonne heure. Qu'on explique ses fautes, qu'on excuse ses torts, nous le voulons bien.

Qu'on se plaigne de la passion royaliste alors surexcitée par la situation déplorable dans laquelle se trouvait la France, de ce besoin de sévices et de rigueurs qui tourmentait les âmes enfiévrées de colère après Téchauffourée des Cent -Jours ; qu'on dise qu'il y eut des fautes de leur côté, rien de mieux. Mais qu'on ne propose point à notre admiration un ministre qui a besoin de notre indulgence, et qu'on ne substitue point à l'arrêt de l'histoire un plaidoyer rétrospectif. La chute de la monarchie des Bourbons et celle du gouvernement représentatif remontent au ministère de M. Decazes, qui en dispersa les éléments et en faussa les ressorts. Nous sommes donc convaincu que, sauf la violence de la forme et les exagérations de la polémique, l'histoire approuvera les sévérités de M. de Chateaubriand contre la politique de M. Decazes, et qu'elle n'acceptera pas le jugement de M. Villemain sur la conduite et les écrits de M. de Chateaubriand, à cette époque de sa carrière. C'est un chapitre de polémique rétrospective égaré dans un beau livre d'histoire.

CHATEAUBRIAND l'KNDAKT LE MINISTERE VILLKLE.

M. Decazes tomba devant une situation déjà difficile, rendue impossible pour lui par l'assassinat de

M. le duc de Berry. M. Villemain traite, à ce sujet, avec une grande sévérité, un homme honorable que nous avons connu dans les premières années de notre jeunesse, M. Clausel de Coussergues, qui déposa, le lendemain de la mort du prince, un acte d'accusation contre le ministre, comme complice de cet attentat. Nous avons déjà exprimé notre opinion sur ce point d'histoire. Certes, à la distance où nous sommes de l'événement, il ne peut y avoir de doute pour personne. Mais le lendemain de l'événement, dans cette situation ardente et troublée que le docte historien a si bien décrite, quand les âmes étaient ébranlées par une profonde affliction, et les imaginations assiégées par tous les fantômes, les idées les plus sinistres trouvaient accès dans les intelligences, et le meurtre du duc de Berry, venant après l'élection du régicide Grégoire, paraissait le dernier terme d'une progression fatale. C'était le moment où Nodier, qui n^était pas animé au môme point que M. Clausel de Coussergues de la passion royaliste, écrivait dans le Journal des Débats cette phrase célèbre : « J'ai vu le manche du couteau, c'est une idée libérale. » Ce coup effroyable, frappé par la passion révolutionnaire surexcitée dans une nature scélérate jusqu'à enfanter le meurtre, avait, par une réaction naturelle, exalté la passion royaliste. Elle était disposée à accueillir avec la triple crédulité de la douleur, de la crainte

DE LA RESTAURATION. 38i

et de la haine, les soupçons les plus sinistres. Cette situation des esprits ne justifie pas l'accusation de M. Clausel deCoussergues, mais elle l'explique. Pour apprécier l'action d'un homme, il ne faut pas la séparer du milieu dans laquelle elle s'est produite. Qu'elle ait contribué à la chute de M. Decazes, nous ne le nions pas; que la démarche faite auprès du roi par madame la duchesse d'Angoulême ait été l'occasion de cette chute, cela est vrai aussi; mais il faut la préoccupation amicale du spirituel écrivain pour ne pas voir que la cause était plus haut et ailleurs, et qu'il ne dépendait de personne, pas même du roi, de faire vivre le ministère de M. Decazes après le meurtre du duc de Berry. Il vint se heurter contre r impossibilité, et Louis XVIII, qui avait le sentiment de l'impossible, ne disputa pas beaucoup son favori à la force des choses qui le renversait.

Le savant historien a peint avec son art ordinaire l'époque de transition qui s^écoula entre la chute du ministère de M . Decazes et l'avènement du ministère royaliste. Il montre l'ambition de M. de Chateaubriand affriandée par un premier succès et en convoitant un second. Mais, en politique, il faut savoir attendre. M. de Chateaubriand ira donc attendre dans l'ambassade de Berlin que la situation qui a fait un premier pas vers lui en fasse un second. Son isolement et l'absence de grandes affaires disposent,

à cette époque de sa vie, son intelligence inoccupée à accueillir des idées moins sérieuses et des sentiments peu en harmonie avec la gravité de son âge, car il avait déjà dépassé sa cinquantième année. Ses Mémoires contiennent à ce sujet des confidences dont M. de Villemain fait justice avec une raillerie contenue, en critiquant des réticences qui sont une fatuité de plus, car elles laissent aller Timagination du lecteur beaucoup au delà de la vérité. La fille de Char- Icmagne et Eginhard, comme l'historien le fait observer avec beaucoup de raison, n'avaient que faire dans cette histoire; et la postérité n'aurait pas dû être mise dans la confidence de Tadmiration exaltée qu'une jeune tête allemande éprouva, sur les marches du trône du grand Frédéric, pour le génie de l'écrivain, et que la vanité de Thomme qui n'était indifférente à aucun genre de succès confondit avec un autre sentiment.

Quand le mouvement politique qui avait ramené le duc de Richelieu aux affaires, prenant son dernier développement, motiva, par le cours régulier des idées et des choses, Tavénement d'un ministère de droite, M. de Chateaubriand n'était pas encore en ligne pour prendre place dans le nouveau cabinet. La guerre violente et personnelle qu'il avait faite à M. Decazes l'avait rendu désagréable à Louis XVIII, qui avait besoin d'un peu de temps pour s'accoutu-

mer à Tidée de voir siéger dans son conseil celui qui avait annoncé la chute de son favori par une phrase qui, dans son laconisme offensant, résumait tout Tacte d'accusation dressé par M. Clausel de Coussergues : « Le pied lui a glissé dans le sang. » En outre, il était naturel, dans un gouvernement représentatif, que les chefs de la majorité arrivassent au pouvoir. Nous le ferons observer en passant, il n'y eut sous la Restauration qu un ministère dont Tavénement fut vraiment parlementaire, ce fut celui de M. de Villèle. De concert avec M. de Corbière, il avait conduit l'opposition de la droite pendant quatre ans dans la Chambre ^ective et s'était toujours tenu dans les limites d'une fermeté intelligente et modérée, sans vouloir suivre les passions de la droite dans leurs écarts, lorsque, à la fin du dernier ministère de M. le duc de Richelieu, elles avaient entrepris de forcer la main au roi. 11 recueillait le fruit de sa sagesse, de sa modération et de sa bonne conduite, et il lui appartenait, d'après les principes du gouvernement parlementaire, de diriger son parti comme ministre, après lavoir dirigé comme dief d'opposition. L'heure n'était pas encore venue pour M. de Chateaubriand d'entrer au ministère; il alla l'attendre à l'ambassade de Londres.

Nous allons nous trouver encore une fois en dissentiment avec M. Villemain. 11 préfère évidemment

beaucoup M. de Chateaubriand à M. de Yillèle, et il s*accoutume difficilement à Tidée que, dans un ministère où siégeaient à la fois M. de Chateaubriand et M. de Montmorency, M. de Villèle ait pu occuper la première place. Chez un homme aussi préoccupé de la forme et aussi sensible à l'éclat du génie et au charme de Tesprit que doit l'être M. Villemain, cette préférence et cet étonnement sont faciles à comprendre. Certes, s'il s'était agi d'écrire un beau livre, M. de Villèle aurait dû passer après M. de Chateaubriand. S'il se fût agi de soutenir dans les salons de la grande aristocratie européenne la renommée de haute politesse et de causerie spirituelle et élevée de l'ancienne société française, M. de Villèle aurait dû céder la place au vicomte Matthieu de Montmorency. Il le comprenait lui-même avec ce bon sens qui le suivait partout et qui était sa force, et, quand le roi Louis XVIII voulut renvoyer à Vérone, il lui déclara sur-le-champ que ces fonctions appartenaient à M. de Montmorency, et qu'il ne voulait à aucun prix les usurper. A chacun son rôle. Le sien était de demeurer en France et de préparer les forces et les finances du pays, afin de faire face aux éventualités dangereuses qui lui paraissaient devoir sortir de la question d'Espagne, dont le congrès de Vérone allait s'occuper.

C'est ici que parait la supériorité réelle de M. de

Villèle. M. de Chateaubriand était le grand écrivain du cabinet, M. de Montmorency en était le grand seigneur, M. de Villèle en était le politique. C'était donc lui qui, dans un gouvernement parlementaire, devait avoir la haute direction. Elle lui appartenait d'abord en raison de son ascendant sur la Chambre, puis en raison de la prééminence du jugement sur toutes les autres facultés intellectuelles, quand il s*agit de la conduite des affaires de gouvernement. M. de Villèle comprenait lui-même très-bien ses avantages sur ce point. Il répondait à quelqu'un qui semblait le soupçonner d'un sentiment de jalousie contre M. de Chateaubriand : c( Je ne suis point jaloux de Chateaubriand, il a bien plus d'esprit que moi, mais j'ai plus de jugement que lui, et ce n'est pas l'esprit qui emploie le jugement, c'est le jugement qui emploie l'esprit. » M. Villemain n'a donc pas rendu une entière justice à M. de Villèle. Cela ne nous surprend point; ce ministre avait ces qualités solides qui servent, et non ces avantages qui plaisent. On peut dire qu'il était le bon sens de la droite, et que M. de Chateaubriand en était l'imagination. Or, pour un esprit aussi lettré que M. Villemain, les séductions de l'imagination sont bien puissantes, et il faudrait un grand dèsintéi*Qssement personnel pour faire passer le talent après le jugement.

Ces trois noms, M. de Villèle, M. de Chateaubriand,

Wd SOUVENIUS

M. de Montmorency, se trouvent en présence devant une grave question, la question de l'intervention en Espagne. M. Villemain a envisagé l'ensemble de cette question avec une impartialité d'esprit que nous ne sommes pas habitué à rencontrer chez les historiens <[ui ont parlé de cette époque. Il n'a point accusé la Kestauration d'être allée en Espagne pour faire de la €ontre-révolution en France. Il a compris et signalé l'intérêt de sécurité politique qui la portait à empé- <iier Tanarchie de s'établir de l'autre côté des Pyrénées, dans la crainte qu'eOe ne les franchit, et cet autre intérêt plus important encore qui poussait le gouvernement royal à saisir l'à-propos de cette oc- <:asion pour montrer une armée française combattant sous le drapeau blanc, et reconquérir ainsi à la France sa place en Europe, qu'elle avait perdue par les désastres de TEmpire.

M . Villemain a-t-il été aussi bien inspiré quand il s'est agi de faire la part de chacun dans le succès ? Nous ne le croyons pas, et, dans tous les cas, nous ne pensons pas qu'on puisse beaucoup lui reprocher une erreur autorisée en quelque sorte par l'état des documents, et qui a été souvent commise dans le sein <le la droite elle-même. Pour que la vérité historique fût complètement connue, il faudrait que les trois versions qui existent sur le congrès de Vérone, celle de M. de Villèle, celle de M. le duc Matthieu de Mont-

morency et celle de M. de Chateaubriand, fussent sous les yeux du public. Or jusqu'ici le public ne connaît que la dernière. Le Congrès de Vérone, par M. de Chateaubriand, et Téorit intéressant publié sous le titre de Politique de la Restauration, par M. le comte de Marcellus, son élève, son ami et son premier secrétaire d'ambassade à Londres, voilà jusqu'ici les principales pièces du dossier diplomatique dans lequel on est allé puiser quand il s'est agi de cette affaire. Comme on le pense bieii, M. de Chateaubriand ne s'est pas donné le mauvais rôle, et l'historien du congrès de Vérone en est devenu le héros. M. de Marcellus, qui, dans la studieuse retraite où il acquiert de nouveaux titres à l'estime, après avoir servi son pays sur le grand théâtre des affaires, a conservé un culte filial pour la mémoire de M. de Chateaubriand, n'a pas écrit pour le démentir. Il dit les choses comme il les a vues; mais il les a vues au point d'optique le plus favorable à son illustre ami.

En attendant que l'histoire fasse la part de chacun, il y a une sorte de vraisemblance littéraire qui a pris la place de la vérité réelle, et il n'y a rien d'étonnant à ce que M. Villemain, naturellement bien disposé pour l'illustre écrivain dont il étudiait la vie, se soit laissé tromper par ce mirage historique. Dans son livre, M. de Chateaubriand a la grande part à la guerre d'Espagne. M. de Villèle n'est qu'un financier

qui voil partout des questions de budget, et qui, au lieu de discerner Fimportance des intérêts politiques, calcule tristement les écus qu'il faudra donner pour envoyer une armée de Tautre côté des Pyrénées. Ce portrait est tracé d'une manière piquante; il n'a guère qu'un défaut, assez grave, il est vrai, pour un portrait, celui de ne pas être ressemblant. Quand tous les documents seront connus, je crois que la postérité rendra à M. de Villèle ce titre de politique que M. Villemain, et bien d'autres avant lui, ont refusé à cet homme d'Etat.

Ce qui a contribué à tromper les écrivains qui sont tombés dans cette erreur, c'est que M. de Villèle, qui représentait la pensée du gouvernement comme chef du cabinet, était obligé à beaucoup de prudence et de discrétion dans ses paroles officielles ou publiques. Celui que nous avons appelé le bon sens de la droite avait autre chose à faire qu'à flatter sa passion et à satisfaire son imagination. 11 fallait qu'il préparât des* ressources nécessaires pour faire la guerre, mais qu'il n^avouât l'intention qu'il avait de la porter en Espagne, quand le moment serait venu, que lorsque les esprits impartiaux seraient convaincus en France que ce nétait pas un acte de passion royaliste, mais un acte de nécessité nationale, et lorsqu'on aurait pris toutes les précautions diplomatiques nécessaires pour assurer un concours euro-

péen à la France, dans le cas où la Grande-Bretagne, contraire dès rorigine à l'intervention française, unirait SCS armes à celles des Cortès pour y mettre obstacle. On voit donc que la politique de M. de Villèle devait être ce qu'elle fut, une politique de prévoyance, de modération, de tempérament, qui n'excluait ni la résolution ni la fermeté, mais qui ne devait dire son dernier mot qu'au moment d'arriver à l'action.

Elle rencontra pour antagoniste, non pas M. de Chateaubriand, qui, comme l'a entrevu M. Villemain, resta pendant toute la phase des négociations sur le second plan du tableau, mais M. Matthieu de Montmorency. Sur le fond de la question, il n'y avait pas de divergence entre le président du conseil et le ministre des affaires étrangères.

M. de Villèle, comme M. de Montmorency, croyait que la question d'Espagne finirait par la guerre, et il s'y préparait. La divergence commençait, quand il s'agissait de savoir si l'on manifesterait dès le premier moment Tintention de faire la guerre, ou si l'on attendrait, pour manifester cette résolution, qu'elle fût plus motivée par les événements. Le noble et chevaleresque Matthieu de Montmorency laissait surle-champ lire dans sa pensée; M. de Villèle croyait plus politique de ne laisser voir dans la sienne qu'au moment d'agir. C'était une différence de caractère

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et de position, plutôt encore qu*une différence d'opinion.

Cette différence continuait à se manifester quand il s'agissait de déclarer de quelle manière on ferait la guerre à la révolution espagnole. 11 y avait deux systèmes également honorables en présence. N. de Montmorency éprouvait le même penchant que l'empereur Alexandre pour l'application d'une politique européenne qui, remplaçant toutes les politiques particulières, ferait partout prévaloir les intérêts du droit, de la civilisation et de l'humanité. Le cœur généreux du digne héritier des premiers barons chrétiens était séduit par le noble désintéressement de cette politique qui deviendrait l'instrument de la Providence. Comme le fait observer avec un grand sens M. Yillemain, il ne s'agissait point, pour cette âme vraiment élevée et patriotique, de subordonner la politique de la France à la volonté des puissances étrangères, mais de mettre la France au rang des grandes puissances qui, sous l'œil de la Providence, gouvernaient les destinées générales de l'Europe et pourvoyaient à ses périls. M. de Villèle croyait que, dans l'état où étaient les esprits en France, et pour l'intérêt bien entendu de la royauté si nouvellement établie, il fallait conserver à l'intervention le caractère d'une action exclusivement nationale, sans y mêler en aucune façon l'action militaire des trois

autres grandes puissances continentales,, qui devait être tenue en réserve comme une menace contre l'Angleterre, si celle-ci tentait de se mêler à la lutte engagée par le gouvernement royal contre la révolution espagnole.

On se mit d'accord sur cette question dans le conseil avant l'ouverture du congrès de Vérone, et ce fut l'avis de M. de Villèle qui prévalut. Mais, comme il arrive toujours en ces sortes d'affaires, chacun resta de son opinion, et le vicomte Matthieu de Montmorency, dont la loyauté est non-seulement au-dessus du reproche, mais du soupçon, exprima plutôt ses idées et ses sentiments personnels, dans ses rapports avec le congrès, que les idées convenues en conseil. C'était là une chose d'autant plus inévitable, qu'il n'y avait, on l'a vu, entre lui et M. de Villèle, que des nuances, et qu'il est bien difficile que celui qui parle n'abonde pas toujours un peu dans son sens. Ce fut là Forigine du dissentiment qui entraîna la retraite du loyal vicomte de Montmorency. M. Villemain insJînue que la nomination de M. de Villèle à la présidence du conseil fut le point de départ de la rupture. D'abord il est inexact que le vicomte de Montmorency n'apprit cette nomination qu'à Vérone. I^e roi lui avait annoncé dans son audience de congé au moins Tintention qu'il avaît de donner un président à son conseil et d'appeler M. de Villèle à ces

hautes fonctions. Certainement cette résolution n avaitpas été agréable pour l'amour-propre de M. de Montmorency ; mais il s'y était résigné et n*avait fait aucune objection au roi. 11 avait une haute estime pour la capacité de M. de Villèle. Ce ministre avait contribué plus que tout autre à l'appeler aux affaires, et, sans être satisfait de la prééminence que le roi accordait à M. de Villèle, M. de Montmorency l'acceptaH comme l'expression de l'ascendant de cet homme d'État dans le conseil et dans la chambre. II semble que l'esprit de M. Yillemain, si fortement empreint des idées parlementaires, devrait comprendre que, sous un gouvernement représentatif , celui qui a l'influence réelle doit avoir le titre : c'est la chose qui emporte le nom, et non le nom qui emporte la chose.

Nous avons dit que, pendant toute cette première période, M. de Chateaubriand s'était tenu sur le second plan. Nous pouvons bien ajouter, puisque M. de Chateaubriand l'a écrit lui-même dans une lettre adressée au président du conseil, qu'il fut Vhomme de M. de Villèle. Ce ne fut que lorsque M. Matthieu de Montmorency fut rentré en France que M. de Chateaubriand commença à jouer un rôle plus important. Mais il faut se souvenir que les grandes affaires étaient faites depuis la fin de novembre 1822. Le vicomte Matthieu de Montmorencv était revenu à Paris.

Il y avait rapporté la note concertée avec les principaux ministres des grandes puissances, et dontFenvoi par la France, coïncidant avec celui des notes russe, prussienne et autrichienne à Madrid, devait mettre les Cortès en demeure de céder aux réclamations unanimes de l'Europe. C'est ici que le différend se posa entre M. de Montmorency que le roi venait d'élever à la dignité de duc et M. de Villèle. M. de Villèle avait toujours voulu que la France restât maîtresse de choisir le jour où elle ferait la guerre à la révolution espagnole. Dans les instructions générales remises à M. de Montmorency lors de son départ pour Vérone, il lui avait été formellement recommandé de réserver cette liberté de la France, et toutes les dépêches qu'il avait reçues pendant la durée du Congrès étaient rédigées dans ce sens. Or M. de Villèle exprimait la conviction, que, dansl'état où se trouvaient les affaires, au moment où la régence d'Urgel était obligée, après un grave échec, de chercher un asile sur le territoire français, l'envoi collectif des quatre notes concertées équivaudrait à une déclaration de guerre. La France se trouverait donc obligée de faire la guerre à l'heure choisie par le congrès, au lieu de la faire à son heure. C'était le contre-pied de la politique qu'on avait adoptée dès le début. Cette considération était naturellement moins importante pour le vicomte 3Iatthieu de Montmorency, qui, sous l'empire des mêmes

idées que l'empereur Alexandre, inclinait dès l'origine à régler les affairés de l'Espagne par l'action collective de l'Europe. Cependant, avec cette loyauté qui était un des traits distinctifs de son caractère, il avait eu soin d'avertir le congrès que la note dont il lui donnait communication ne pourrait être considérée comme engageant la France que lorsque, de retour à Paris, il l'aurait soumise au contrôle et à l'approbation de son gouvernement. Ainsi ce loyal ambassadeur, en aliénant sa propre liberté, avait réservé celle de son pays.

Autant qu'il est possible d'expliquer sommairement une affaire aussi compliquée, voilà, nous le croyons, le véritable motif de la retraite du duc Matthieu de Montmorency. M. Villemain semble croire qu'il y eut une entente entre M. de Villèle et M. de Chateaubriand pour ménager à ce dernier une place dans le conseil. Nous croyons que, sur ce point, l'historien est dans Terreur. Le duc Matthieu de Montmorency se retira le 25 décembre, non pas après deux mois d'hésitation, mais après vingt-cinq jours de pourparlers, pour dégager son gouvernement d'une promesse que l'ambassadeur avait personnellement souscrile sous la condition d'une approbation qu'il n'avait pas obtenue. Il se retirait, parce que cette chevalerie de sentiment, dont on s'est bien corrigé depuis, le portait à penser qu'il ne pouvait rester

DE LA RESTAUUATION. 3^5

honorablement à la tôte du ministère des affaires étrangères, puisque son cabinet n avait pas jugé à propos de faire honneur à sa parole conditionnellement d(»mée. Que M. de Chateaubriand se soit montré trop pressé de recueillir cette succession amie, M. YîUemain Tinsinue avec ces formes piquantes de langage dont il a le secret, et nous ne contesterons pas la justesse de son observation. Hélas I l'ambition comme F avarice laisse peu de place à la délicatesse dans les questions d'héritage.. On entre d'abord en possession de la succession, sauf à prendre plus tard le deuil. Comme le fait observer avec sa malice ordinaire M. Villemain, la lettre par laquelle M. de Chateaubriand semble repousser le portefeuille de son ami M. de Montmorency est une acceptation déguisée sous la forme d'un refus. Il étend la main comme pour l'éloigner, et il le prend. Malheureusement chez les plus grands esprits la fragilité humaine se retrouve et donne des spectacles de ce genre.

Yoilà donc M. de Chateaubriand ministre. Il est enfin arrivé à la position qu'il a si longtemps désirée, et qu'il a poursuivie, disons-le, avec une ardeur légitime, car, sous le gouvernement représentatif, il est juste que les plus habiles arrivent au pouvoir, et les emplois sont faits pour les capacités, comme les capacités sont faites pour les emplois. Nous ne croyons

pas, comme M. Villemain, que ce soit lui qui ait déterminé r intervention en Espagne. Quand il entra au ministère, elle était inévitable. Elle est venue àTheure où elle devait venir, quand les événements ont été mûrs, et l'on ne saurait, ce me semble, refuser à l'homme d'État qui présidait alors les conseils du roi une grande part dans la gloire de Fexpédition. M. Villemain lui conteste la prévoyance, la hardiesse, le calcul, et il veut que M. de Villèle ait fait par expédient ce qu1l n'aurait jamais fait par principe. C'est juger un peu légèrement les hommes et les choses de ce temps. M. de Villèle prévoyait si bien la guerre, que, dans le budget qui fut voté avant le congrès de Vérone, il fit ajouter trente millions aux dépenses militaires; il manquait si peu de calcul, que, lorsque la fièvre jaune, qui avait motivé la formation d'un cordon sanitaire, vint à cesser, il fit sur-le-champ un pas vers le dénoûment en changeant ouvertement ce cordon sanitaire en armée d'observation. 11 fit plus, il insista pour que M. de Montmorency fût chargé de négocier un traité avec les puissances continentales pour assurer à la France leur concours éventuel, dans le cas où l'Angleterre prendrait parti pour la révolution espagnole. Enfin il ne manqua pas de hardiesse, car, avant même que le congrès de Vérone fût réuni, la situation du roi d'Espagne à Madrid étant devenue très-difficile et très-périlleuse, il proposa au conseil de fa ire entrer

immédiatement les trente mille hommes de l'armée d'observation, et de les diriger sur Madrid; proposition rejetée sur Tobservation de M. le duc de Bellune que le plan était inexécutable au point de vue militaire Il fautajouter que, pendant le congrès de Vérone la nouvelle étant arrivée que le cabinet de Saint-Ja mes se préparait à signer un traité de commerce avec les Codés, M. de Villèle expédia immédiatement un courrier à Londres avec une dépêche citée par M. de Chateaubriand, et dans laquelle il demandait à M. Canning une réponse prompte et péremptoire, en l'avertissant que, si elle n'était pas telle qu'il l'attendait, le gouvernement français aviserait immédiatement. Ce ne sont là ni les actes ni la politique d'un simple financier uniquement occupé de prévenir la baisse et d'amener la hausse, et reculant devant le prix de revient de la gloire et d'un succès politique propre à consolider la monarchie.

lia juste part de gloire faite à M. de Villèle dans l'expédition d'Espagne n'ôte rien à celle de M. de Chateaubriand. Cet écrivain illustre eut l'honneur de faire parler dignement la France dans ses rapports avec l'Angleterre. Sa correspondance avec M. Canning restera comme un modèle de patriotisme, de fermeté et de raison. Sa clairvoyance lui fit comprendre qu'il ne fallait pas mesurer la puissance de l'Angleterre, dans cette affaire, à son mauvais vouloir

contre la France. Il ne s'effraya pas de ses menaces, et il comprit que la Restauration pouvait réussir en Espagne malgré TAngleterre, quoique Napoléon eût échoué dans cette entreprise, parce que la Restauration n'allait pas imposer à l'Espagne un gouvernement étranger, mais l'aider à secouer le joug d'une révolution antipathique à sa foi religieuse et à ses mœurs politiques.

Dans toutes les questions qui eurent trait à l'Espagne, MM. de Villèle et Chateaubriand marchèrent d'accord, les dissidences ne vinrent qu'à la un de la campagne. Le spirituel historien énumère un à un tous les motifs qui, peu à peu, les séparèrent. Je crois que tous ces motifs peuvent être ramenés à une cause générale qui les domina. M. de Villèle, appuyé sur la contîance du roi et celle des chambres, voulait garder la direction supérieure des affaires; M. de Châteaubriand, enivré de sa renommée, voulait la prendre. Le bon sens et Timagination de la France, qui jus* que-là avaient marché de concert à son grand avantage, aspiraient, à son grand dommage, à se séparer. Les admirateurs du génie de M. de Chateaubriand contribuèrent, plus que ne le pense M. Yillemain , à cette rupture. Quand madame la duchesse de Duras, comme il le rapporte lui-même, disait en assez grande compagnie : « M. de Chateaubriand ne peut pas plus se passer de M. de Villèle que le cardinal de Riche-

lieu ne put renoncer au père Joseph, » on comprend que de pareils mots, charitablement rapportés comme il arrive toujours, ne devaient pas contribuer beaucoup à resserrer Funion des deux hommes d'État. Mais ce n'étaient là que les symptômes extérieurs; le mal était plus profond. 11 y avait une rivalité latente qui tendait à devenir une incompatibilité. On ne peut guère douter que M. de Chateaubriand n'eût noué au dehors des intelligences contre le cabinet dont il faisait partie, et la manière violente et soudaine dont le

roi le destitua tint à la découverte de ces intelligences. Ce ne fut pas, en effet, M. de Villèle qui provoqua cette destitution, il ne fit qu'obéir au roi en en donnant avis à son collègue.

Ce qu'on peut reprocher politiquement à M. de Villèle, dans cette circonstance, c'est de ne pas avoir assez compris toute l'importance et toute la force d'un talent comme celui de M. de Chateaubriand, sous un régime de libre discussion* Il faut prendre les hom* mes avec leurs défauts et avec leurs qualités* M. de Chateaubriand avait de grandes qualités comme de grands défauts. Certes, on ne pouvait pas exiger de M. de Villèle qu'il cédât la première place qu'il était digne d'occuper par la supériorité de son jugementi et que lui assignait la confiance des chambres comme celle du roi. Mais peut-être aut*ait-il pu faire plus qu'il ne fit pour satisfaire et retenir M. de Chateaubriand.

(le grand écrivain avait plus de vanité encore que d'ambition, et si, par des distinctions flatteuses, jointes à de magnifiques traitements, on avait pu contenter cette immense vanité dont il était travaillé, et ce besoin de recevoir qui n'était qu'un besoin de dépenser, on aurait fait une chose bien utile à la France, car on lui aurait peut-être épargné une révolution.

M. de Villèle, nous le croyons, n'estima pas assez tiaut la puissance de la presse. Qu'on Taime ou qu'on ne l'aime pas, peu importe. C'est une force. Dans la mécanique, on calcule les forces physiques; dans la politique, il faut tenir compte des forces intellectuelles et morales. M. de Villèle ne tint pas assez compte de la force dont disposait M. de Chateaubriand. M. Villemain raconte qu'après la sortie de ce dernier du ministère M. de Villèle lui fit ofï'rir l'ambassade de Naples, qui fut refusée. Je ne crois pas que les choses se soient passées ainsi. Ce fut M. Bertin de Vaux qui vint demander pour M. de Chateaubriand l'ambassade de Naples sans avoir, disait-il, consulté son ami. Et M. de Villèle répondit à cette ouverture que, dans l'état d'irritation où était le roi, il n'oserait pas lui proposer cette nomination. Il fallait avoir plus d'audace, car, dans celte occasion, la timidité de M. de Villèle était téméraire. Que ne devait-on pas tenter pour enchaîner avec des liens d'or et de soie cette redoutable plume dont Louis XVIII avait dit,

en 1814 : « Elle m'a valu plus qu'une armée! » Les sympathies de M. Villemain suivent naturellement dans l'opposition M. de Chateaubriand, quoique cependant il convienne que, dans les assauts qu'il livra pour s'emparer de la place, il ébranla les assises mêmes de la monarchie. Aux sympathies de M. Villemain, nous opposerons nos tristesses et nos regrets.* Chateaubriand a dit dans un de ses ouvrages : « Si un homme me donnait un soufflet, il aurait ma vie ou j'aurais la sienne; si c'était un roi...» Et sa phrase, restant interrompue, indique assez que, dans le cas où l'offense viendrait d'un roi , il lui faudrait la vie d'une monarchie. Qu'il soit content. Il l'a eue. Nous ne l'en félicitons pas, nous l'en plaignons. Le point d'honneur est satisfait, mais la conscience l'est-elle? C'est pour cela que nous avons pu dire de M. de Chateaubriand qu'il était un homme d'honneur, mais qu'il ne comprenait pas le sentiment chrétien du devoir. Le grand écrivain, dont le cœur n'avait pas cessé d'être royahste, dut regretter profondément ces paroles si dures et la conduite qu'elles expliquaient sans la justifier, lorsque, après avoir vu, en 1843, un jeune et royal exilé, il lui écrivit ces belles paroles : « Les marques de votre estime me consoleraient de toutes les disgrâces; mais, exprimées comme elles le sont, c'est un autre monde qu'elles découvrent, c'est un nouvel univers qui apparaît à la France. » Mais, en

1825, M. de Chateaubriand était tout entier à sa passion. Après trois ans d'une violente et implacable opposition, pendant laquelle il s'inquiéta peu de désemparer la monarchie, pourvu qu'il eût raison de son adversaire, il entra en jouissance de la vengeance. Il renversa M . de Villèle, mais il ne se rendit pas possible comme ministre, et la royauté ne fit plus que courir des bordées jusqu'à ce qu'elle allât se briser contre recueil.

Nous savons ce qu'on peut dire sur la seconde partie du ministère de M. de Villèle, à partir de Tavénement du roi Charles X. Elle ne fut pas à la hauteur de la première. On voit que cet homme d'État n'a plus la même confiance dans son ascendant; il sent qu'il y a des hommes plus près du cœur du roi. Il leur fait des concessions qui doivent coûter à son jugement si sage et si clairvoyant. La loi dite du sacrilège n'est pas une loi qui ait pu naître dans la pensée de l'homme d'État qui disait si sensément, pour exprimer le danger de faire violence aux idées, aux sentiments et aux mœurs d'une époque : « Il ne faut pas mettre la cérémonie avant Tidée. » La loi dite du droit d'aînesse n'est pas une loi qui ait pu naître dans la pensée de l'homme d'État qui déclarait, dans sa correspondance, avec M. de Polignac, que l'égalité des partages était passée dans nos mœurs, et qui, avantagé par le testament de ses père el mère, renonçait

aux avantages que lui assurait ce testament. M. de Villèle se laisse donc entraîner à des idées qui ne sont pas les siennes. Pourquoi ? Est-ce par le désir de rester à tout prix au pouvoir? Nous ne le croyons pas. On peut désirer le pouvoir quand on ne Ta pas encore; mais, quand on a approché pendant plusieurs années la coupe de ses lèvres, on sait qu'elle contient plus d'absinthe que de miel. D'ailleurs, M. de Villèle était un homme de famille et d'intérieur, plus heureux dans sa terre de Morvilles que dans l'hôtel ministériel de la rue de Rivoli. Quel aimant a donc pu le retenir? Nous allons dire une chose bien invraisemblable, et que cependant nous croyons très-vraie. Nos pères avaient pour le roi un dévouement et une affection dont notre époque indifférente et sceptique ne saurait se faire une idée. On aimait le roi, on craignait de lui nuire et de l'affliger. M. de Villèle, au commencement du règne de Charles X, eut la pensée de se retirer, mais il craignit d'affliger le roi, de lui nuire; il resta donc, et en restant il accepta une situation qui devait l'entraîner à commettre les fautes qui ont marqué la dernière partie de son administration. Eut-il raison, eut-il tort? Nous croyons qu'il eut tort. En politique il ne faut jamais se séparer de ses idées. 11 faut arriver avec elles^ et se retirer avec elles. Si M. de Villèle se fût retiré en 1825 du ministère, il aurait pu rendre de nouveaux services au roi et à la

France, et contribuer à prévenir une révolution quelques années plus tard. Sur ce point, il n'échappe pas à la critique.

Nous faisons, on le voit, la part du blâme, après avoir fait celle de la louange. Ce que nous reprochons à M. Villemain , c'est de ne pas avoir tenu la balance d'une main impartiale quand il s'agit de M. de Villèle. Son antipathie pour cet homme d'État est si vive, qu'elle le fait tomber dans une singulière distraction. Il a écrit, en parlant de M. de la Ferronnays, les phrases suivantes : « Ce généreux ministre avait pendant sa courte administration contribué plus que personne au nouvel esprit de l'Europe monarchique envers la Grèce, à la résolution de soutenir par les armes ce malheureux pays, aux transactions enfin qui rendaient possible l'expédition libératrice de la Morée et la bataille de Navarin. Le mémoire que M. de Chateaubriand avait envoyé à la consultation du ministre est digne du sujet. Il offre un monument mémorable de la politique généreuse qui devait, quelques mois plus tard, triompher à Navarin, pour être presque aussitôt désavouée par les Anglais en restant chère et glorieuse à la France. »

C'est pousser un peu trop loin l'antipathie contre M. de Villèle que de faire gagner sous le ministère de M. de la Ferronnays et préparer par un mémoire de M. de Chateaubriand la bataille de Navarin, qui, le

docte historien s'en convaincra en consultant son annuaire, fut gagnée en octobre 1827, sous le ministère de M. de Villèle, qui ne quitta le pouvoir qu'au mois de janvier 1828. A chacun sa part dans la gloire de Témancipation de la Grèce. Au ministère dans lequel siégea M. de la Ferronnays, l'honneur de Texpédition libératrice de la Morée; au ministère dont M. de Villèle fut le chef, la gloire de la bataille de Navarin ! A la royauté française servie par les deux ministères, la double gloire de cette bataille et de cette campagne qui émancipaient un peuple chrétien et frappaient la barbarie musulmane que la Restauration, avant de tomber, devait encore atteindre dans une de ses positions les plus fortes, en plantant le drapeau blanc sur les remparts d'Alger.

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