CHATEAUBRIAND SOUS LES MINISTÈRES MARTIGNAC ET POLIGNAC
Après la chute de M. de Villèle, le rôle actif de M. de Chateaubriand dans la politique est fini. 11 a obtenu satisfaction de ses rivaux de pouvoir, mais à quel prix! M. de Villèle avait dit à M. Bertin de Vaux, lorsque celui-ci le menaçait, à la sortie de M. de Chateaubriand, de l'opposition du
Journal des Débats qui pourrait bien le renverser, ajoutait-il, comme elle avait renversé M. Decazes : « Vous avez renversé son ministère en faisant du royalisme; pour renverser le mien, il vous faudra faire de la révolution. » C^était une parole prophétique, et, lorsque M. de Villèle tomba, en janvier 1828, la révolution que le Journal des Débats avait contribué à préparer n'était pas loin. M. Bertin de Vaux, alors sous le coup de la passion politique, n*en convenait pas, et peut-être ne s'en apercevait-il pas lui-même. Mais l'événement, en justifiant la parole de M. de Villèle, Tavait fait entrer profondément dans l'esprit du directeur du Journal des Débats. M. Guizot vient de raconter comment, bien des années plus tard, lorsqu'en 1837 M. Guizot lui-même crut devoir se séparer de M. Mole, M. Bertin de Vaux lui dit avec franchise : « J'ai pour vous, à coup sûr, bien autant d'amitié que j'en ai jamais eu pour Chateaubriand, mais je ne vous suivrai pas dans l'opposition, je ne recommencerai pas à saper le gouvernement que je veux fonder. C'est assez d'une fois. »
Dans ces trente mois qui séparèrent la chute du ministère de M. de Villèle de la chute de la monarchie, M. Villemain suit la vie, la pensée, l'activité intellectuelle de M. de Chateaubriand, mêlée à toutes les questions. 11 n'a pu être ministre, son opposition a été trop violente, et le roi lui a gardé rancune. Le
gouvernement, qui le craint^ cherche à le satisfaire en Téloignant, on l'envoie comme ambassadeur à Rome. 11 a dit à ce sujet dans ses Mémoires ; <( Ce niot de Rome a sur moi un effet magique. Je me sentis saisi du désir de fixer mes jours, de Tenvie de disparaître, même par calcul de renommée, dans la ville des funérailles, au moment de mon triomphe politique. » Cette fantaisie de solitude inspire à M. Villemain des réflexions sévères, mais justes et sensées, autant que graves et éloquentes : « L'auteur de la Monarchie selon la Charte n'était plus un artiste, dit-il, un penseur mélancolique. Il avait lutté pour le pouvoir; il avait ébranlé ce qu'il voulait affermir; son œuvre était maintenant de rester près de la brèche, de surveiller les suites de la victoire et de les tourner au bien du pays. Par la liberté même et le succès de ses attaques, M. de Chateaubriand avait contracté une dette plus étroite envers la monarchie. »
Rien de plus vrai, rien de mieux dit. C'était peu, en effet, d'avoir renversé M. de Villèle, il fallait le remplacer. Le gouvernement représentatif est à ce prix, et Ton ne peut que partager les sentiments de M. Villemain et qu'adopter son jugement quand il ajoute : « Le départ de M. de Chateaubriand pour Rome était peu politique, et les souvenirs gracieux qu'il y mêle dans ses Mémoires, le plaisir qu'il prend
à placer tout un épisode sur une femme charmante, indique de sa part une interruption volontaire dans la vie sérieuse qu'il s'était proposée, dans cette ambition du service public qui, si elle est élevée et sincère, n'a pas de meilleure apologie que sa propre persévérance et sa ténacité. »
L'historien a raison; mais, pour avoir cette persévérance et cette ténacité, il faut avoir combattu dans l'opposition pour un système d'idées dans lequel on a assez de foi pour l'appliquer au pouvoir, et non pour une rivalité personnelle ou une vanité blessée. Ce fut là ce qui manqua à M. de Chateaubriand. 11 ambitionnait plus l'éclat du pouvoir que le pouvoir môme, et, une fois sa passion satisfaite, il se dégoûtait vile avec cette légèreté d'esprit et cette espèce de scepticisme dédaigneux qui lui ont fait tant de tort dans ses Mémoires, où il a laissé paraître ce côté défectueux de son caractère. Sa correspondance àe Rome, comme ambassadeur, ne fut guère plus grave et plus édifiante, sous le gouvernement de Charles X, qu'elle ne l'avait été à l'époque où il était secrétaire d'ambassade du cardipal Fesch, sous le Consulat. « Je crois, écrivait-il au comte Portalis, le cardinal Albani sincère. 11 est d'une indifférence profonde en matière religieuse; il n'est pas prêtre; il a môme songé à quitter la pourpre et à se marier. 11 n'aime pas les jésuites : ils le fatiguent par le bruit qu'ils
font. 11 est paresseux, gourmand, grand amateur de toutes sortes de plaisirs. » Ce n'est pas dans ce style que l'auteur du Génie du Christianisme aurait dû écrire au gouvernement du roi très-chrétien, et nous n'avons pas de peine à croire M. Villemain quand il ajoute : « Ces lettres, communiquées au conseil par le minisire encore chargé de l'intérim^ n'édifiaient pas la pieuse sévérité de Charles X, elles nuisaient à toute idée de rappel au ministère. »
En outre, M. de Chateaubriand se montrait d'une humeur intraitable avec un cabinet dont il était l'agent, et M. Villemain cite uue de ses dépèches au comte Portails qui dépasse tout ce qu'il est possible d'imaginer. Bonaparte n'écrivait pas d'un autre style au Directoire. Aussi l'un des ministres, M. de Saint- (iricq, répondait à un de ses collègues, M. Hyde de Neuville, lorsque celui-ci faisait retentir dans le conseil un écho de ses conversations avec M. Bertin de Vaux qui ne cessait de demander le retour de M. de Chateaubriand aux affaires : « Que veux-tu, mon cher ami? Cet homme-là est intraitable : il nous fait peur et nous briserait. Nous Taimons mieux dehors que dedans, et le roi est de cet avis. » Cependant M. Bertin de Vaux avait raison, et son sens politique si rare ne le trompait pas quand il répétait : « Vous vous perdez, et qui, pis est, la monarchie. Sans Villèle, il vous faut Chateaubriand, puisque malhcureu-
sèment ils n ont pas pu tenir ensemble. » Mais comment M. de Chateaubriand serait-il entré au pouvoir où le roi craignait de Tintroduire et dont il ne se frayait pas lui-même l'entrée par cette ambition intelligente et forte qui se rend possible en se montrant nécessaire ?
Le ministère Martignac, tel qu'il était constitué, était insuffisant pour la situation. 11 ne rassurait pas la Chambre, exigeante comme le succès, et il ne couvrait pas le roi contre Tentraînement des esprits vers la révolution. Le faible et aimable chef de ce ministère l'avait senti lui-même le jour où de sa voix de sirène, que la Chambre écoutait toujours avec plaisir, même quand elle ne se laissait pas convaincre, il s'était écrié douloureusement : « Nous allons à l'anarchie !» M. Villemain dit une chose incontestable en rappelant que le roi Charles X, qui avait plutôt subi que choisi le ministère Martignac, éprouva une espèce de soulagement le jour où il put le congédier; mais il aurait fallu ajouter, pour être entièrement exact, que la Chambre manqua à ce cabinet avant le roi. Ce ministère était une concession de la prérogative royale à la prérogative parlementaire. Il semble que la sagesse politique eût consisté à le soutenir et à le fortifier, pour encourager la royauté à faire un nouveau pas dans la voie où elle était entrée. Tout au contraire, on multiplia devant ses ef-
forts les difficultés et les obstacles, jusqu'à ce qu'enfin une coalition de la droite et de la gauche le mît en minorité dans la loi départementale. L'histoire doit dire que la Chambre contribua ainsi à Tavénement du ministère qui eut le malheur de voir sombrer la monarchie.
M. Villemain a peint, avec son art ordinaire, je ne dirai pas les incertitudes de M. de Chateaubriand, car il n'en eut pas, mais ses pénibles regrets et ses tristes pressentiments en apprenant la nomination du ministère du 8 août. « Inquiet de l'opinion et de l'avenir, » comme le dit avec une heureuse concision son historien, « il se rappelait que, pour faire tomber M. de Villèle du poste où il était si bien ancré, bien des efforts et des secousses avaient été nécessaires, et que le défenseur de la place n'en avait pas été arraché sans quelque ébranlement du rempart. Aujourd'hui, l'effort ne serait-il pas plus rude encore, la secousse plus grave, la victoire plus dangereuse et moins limitée. » M. de Chateaubriand était trop engagé avec l'opinion pour reculer devant sa démission; il la donna. On ne peut s'en étonner; mais il aurait pu se dispenser de reprendre cette plume redoutable qui, conduisant la polémique contre le ministère, frappait plus haut et plus loin. 11 avait trop de clairvoyance pour ne point voir qu'aux flammes de cette polémique s'allumait la passion révolution-
naire qui allait bientôt dévorer la monarchie, puis la liberté politique; car la violence et Tinsurrection ne fondent rien de durable, et le respect du droit dans la sphère gouvernementale assure seul l'existence du droit dans la sphère de la liberté. C'est tout ce que nous dirons sur cette époque dans l'appréciation de laquelle notre opinion différerait de celle de M. Villemain, non quand il s'agit de signaler et de déplorer les fautes commises dans le gouvernement, et le coup de désespoir dans lequel il se jeta; mais le gouvernement ne fut pas seul à commettre des fautes, il y aurait à faire la part de celles commises par la Chambre, judiciairement irresponsable, mais responsable aujourd'hui devant Thistoire. J'aime mieux dire que M. Villemain, malgré sa vive et ardente opposition contre le dernier ministère de la monarchie, juge avec une noble liberté d'esprit et appi'écie avec une généreuse éloquence cette mémorable expédition d'Alger, qui allait au moins jeter un peu de gloire sur les funérailles de cette monarchie bien digne, après avoir tenu d'une main si vaillante l'épée de la France pendant tant de siècles, de mourir, comme l'a dit le poète, dans un jour de victoire. Loin de se faire Técho des murmures iniques qui retentirent contre cette grande entreprise, il s'élève au-dessus des injustices de l'opposition de cette époque, et il en parle comme en parlera désormais l'his-
loire. D'abord, il cite de belles paroles qu'il entendit prononcer par M. de Chateaubriand au sortir de la séance royale, où le roi Charles X annonça l'intention « de ne pas laisser plus longtemps impunie l'insulte faite par le dey d'Alger au pavillon français, et d'en retirer une réparation éclatante qui satisfit à l'honneur de la France et fût utile à toute la chrétienté. » M. Villemain se trouvait chez M. de Chateaubriand dans la soirée du jour de la séance, avec trois autres personnes, MM. Agier, Lacretelle et Lemoine. M. de Chateaubriand, nous aimons à reproduire ces détails pour l'honneur du vieux et illustre serviteur de la monarchie, avait rapporté une vive impression de la scène dont il venait d'être témoin. « Cet aspect solennel de la royauté, dit M. Villemain, qui, on le voit, avait partagé l'émotion qu'il décrit, et qui vibre dans son accent, cette voix du monarque, denûer frère de Louis XVI, l'avaient ému. Sous une impression de grandeur instinctive en lui, il s'arrêtait à cette annonce royale d'une prochaine expédition en Algérie.— Voilà, disait-il, de ces choses qui appartiennent à la tradition de l'ancienne France, à l'hérédité de saint Louis et de Louis XIV; voilà ce que fait la royauté légitime. Dans la crise actuelle avec ses misérables instruments, malgré ses peurs exagérées, je le veux, elle conçoit une entreprise généreuse et chrétienne, ce que je conseillais
dès 1816, ce qu'elle aurait fait plus tard avec moi, si elle avait eu le bon sens de me garder. Oui, Alger, que Bossuet nous montre foudroyé par nos galiotes à bombes, et qui ne sauva son port qu'en nous rendant ses captifs chrétiens, peut tomber dans nos mains cet été. Nous ferons mieux que lord Exmouth. Rien ne m'étonne de la valeur française. Seulement cela me ravit sans me rassurer. Qui connaît les abîmes de la Providence ? elle peut du même coup abattre le vainqueur à côté du vaincu, agrandir un royaume et renverser une dynastie. »
Admirables paroles que nous remercions M. Villemain, au nom de la mémoire de Chateaubriand, d'avoir conservées à la postérité. C'est là le noble côté de cette âme remplie de contrastes. Quand elle se trouvait en face du beau et du grand, elle se relevait et reprenait son niveau naturel. Puis, à la vue de cette antique royauté qu'il avait servie et aimée, le vieux sang des Chateaubriand qui, à l'époque des croisades, « avait teint les armes de France, » comme le disait son blason, et plus tard s'était mêlé, sur l'échafaud des révolutions, au sang même de Louis XVI, lui refluait au cœur, et, quoi qu'il en eût, malgré son indifférence et son scepticisme affecté, il se sentait royaliste.
M. Villemain ne s'est pas contenté de citer les belles paroles de Chateaubriand sur l'expédition
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d'Alger, la contagion de l'enthousiasme du grand écrivain l'a gagné, et il a écrit sur cette conquête, qui fut comme le testament de la Restauration, quelques lignes qui ne sont pas moins éloquentes : « Le 4 juillet 1830! s*écrie-t-il, après avoir caractérisé, avec une heureuse précision la rapidité de la campagne, arrêtons-nous quelque peu à cette date mémorable dans l'histoire du monde civilisé. Jamais expédition de guerre n'aura été plus juste et plus heureuse. Il ne s'agit pas ici d'une de ces grandes effusions de sang qui parfois ont satisfait un calcul passager, un intérêt de personne ou de race, en demeurant stériles pour l'humanité. La prise d'Alger, conçue et exécutée avec tant de prestesse guerrière, tant d'énergie prudente dans les chefs, tant d'ardeur dans les troupes, la prise d'Alger, apportant au trésor français plus que l'indemnité de tous les frais de guerre, marquait, en même temps, une époque nouvelle et trop longtemps différée dans la politique européenne. Elle supprimait cette honte et ce dommage qui, durant des siècles polis, laissaient subsister, à trois journées des ports de France et d'Italie, la piraterie, la barbarie féroce et l'esclavage. Elle renouvelait, pour la côte septentrionale de l'Afrique, cette colonisation civile et chrétienne qui, de la fin du premier siècle au commencement du cinquième, avait donné de si grands hommes à l'empire et à l'É-
glise, un Septime Sévère, un Cyprien, un Augustin. Elle rendait au génie et aux arts de l'Europe une terre si féconde et si voisine, où s'était appuyée la décadence de Rome, et où la France, après tant de pertes, allait retrouver une école intérieure de guerre et une source de puissance. Le général de Bourmont, quelque souvenir qui pèse sur sa vie, obtint ce jour-là une vraie gloire chèrement payée. Homme d'une race ancienne et forte, il avait amené à l'œuvre ses quatre fils, d'âge militaire, et tous officiers dans la garde ou dans l'armée. 11 en laissait un parmi les morts, peu nombreux, de cette marche rapide, de ces combats pressés l'un sur l'autre et de ce siège enlevé si vite. »