SECONDE BENTKEE DE LOUIS XVIII
- 8 juillet 1815. -
Les souvenirs de la seconde entrée des Bourbons à Paris ne nous reviennent point avec la même impression de joie que la première. On était heureux dans nos familles de les revoir ; mais à ce bonheur se mêlait un sentiment de tristesse, de colère et d'appréhension. On se défiait de ce bonheur qui, une première fois, avait duré si peu. On était irrité contre ceux qui avaient jeté la France dans une situation douloureuse et terrible d'où elle ne sortait que par un désastre. On était humilié et affligé du spectacle que venait de donner notre pays à TEurope par ces changements si rapides de gouvernement, se succédant comme des décorations de théâtre. Chaque parti, presque chaque homme pouvait répéter, pour son compte, le mot célèbre par lequel Louis XVIII se
iii précéder : « Moti gouvernement a fait des fautes. » Nous analysons aujourd'hui les sentiments généraux qui ne nous arrivaient, à cette époque, à nous autres enfants, que comme des sensations confuses. Le charme, rabandon,Ia confiance d'une première réconciliation avaient disparu. Une expérience si récente alarmait tous les esprits pour l'avenir : on s'entreregardait avec des yeux pleins de rancune, d'indignation et de soupçons.
Sans doute ces pénibles sentiments s'effaçaient, pour un moment, à la vue des Bourbons. La rentrée de madame la duchesse d'Angoulême, surtout, produisit une ivresse qui rappela les scènes de la première Restauration. On lui savait gré de la grandeur avec laquelle elle avait porté, à Bordeaux, le nom de Marie-Thérèse. Son courage, sa fermeté, sa présence d'esprit, vivaient dans toutes les mémoires, et, en même temps qu'on était heureux de la revoir, on était fier de pouvoir s'honorer des vertus politiques qu'elle avait déployées dans la crise d'où presque tous les caractères étaient sortis diminués. Aussi sa rentrée est-elle celle qui a laissé dans notre mémoire la trace la plus profonde.
Louis XVIII était rentré à Paris le 8 juillet 1815; madame la duchesse d'Angoulême, débarquée à Dieppe le 26 du même mois, se rendit à Paris en traversant Rouen, et y arriva le 27 juillet, à trois
heures de raprès-midi. Celle date devait se retrouver avec une autre signification, avec d'autres souvenirs dans l'histoire de sa famille et dans la sienne ; c'est la destinée des vies qui se prolongent de rencontrer souvent flans le même jour un anniversaire de joie et un anniversaire de deuil. Dans la soirée même. du jour de son arrivée, une multitude immense se porta dans le jardin des Tuileries, sur la terrasse parallèle au château qui, à cette époque, n'était point séparé du reste du jardin. Nous croyons entendre encore ces acclamations, vibrantes comme un cri du cœur, puissantes comme la voix d'un peuple, qui portaient au loin le nom de madame la duchesse d'Angoulême. Nous voyons ces mains étendues, ces femmes, ces enfants qu'on élevait dans les bras pour leur faire apercevoir la princesse qui parut bientôt à la croisée. Elle salua delà main avec émotion la foule émue. Elle paraissait triste, mais profondément touchée.
C'était encore un de ces jours où les innombrables individus dont se forme cet être multiple qu'on appelle Paris vivent de la même vie. Chacun apportait son émotion dans ratteiidrissement général, son cri dans la clameur publique ; les barrières des rangs tombaient devant la communauté des sentiments ; tous se sentaient rapprochés, confondus dans l'admiration et la tendresse qu'ils avaient pour la fille de Louis XVI, revenue une seconde fois au palais des
Tuileries, où avaient tant souffert son père le roi Louis XVI, sa mère la reine Marie- Antoinette, de sainte et douloureuse mémoire. Ces manifestations accroissant Fenthousiasme, les mains s'enlacèrent par un mouvement électrique, des rondes s*e formèrent au bruit des chansons populaires de Tépoque ; les plus lestes franchirent les grilles des parterres de fleurs dont le jardin des Tuileries est orné, et comme la foule, cet enfant robuste, a toujours quelque chose de destructeur dans ses joies comme dans ses colères, on célébra, aux dépens des gazons foulés et des arbustes brisés, le retour de celle qu'on n'appelait plus la prisonnière du Temple, mais Théroïne de Bordeaux. Cette fête improvisée, dont l'enthousiasme général avait fait tous les frais, se prolongea jusqu'à dix heures du soir.
La joie publique venait, à cette époque, chercher dans la présence des Bourbons aux Tuileries le seul objet qui pût l'exciter, car les Bourbons étaient la seule assurance pour le présent, le seul espoir d'un moins fâcheux avenir. Louis XVIII, en se dépêchant de venir voler son trône, comme l'a dit énergiquement M. de Chateaubriand, sauvegardait la nationalité française menacée par les rancunes et les ambitions de l'étranger. En sortant de ces lieux, il fallait voiler ses yeux pour ne pas pleurer sur la capitale de la France, occupée par l'Kurope irritée et maîtresse,
et au milieu de laquelle flottaient les couleurs des Anglais et des Prussiens que nous avions tant de fois vaincus.
Les Cent-Jours avaient fait un mal immense à la Restauration. Ils avaient changé les conditions dans lesquelles elle s'était accomplie la première fois, et créé des ombrages entre elle et un grand nombre d'individus; nous dirons plus, entre elle et des classes tout entières. Quand on étudie les obstacles qu'elle eut à combattre et qui finirent par l'écraser, les passions qu'elle excita, les inimitiés qui l'assaillirent, les torts quon eut contre elle, la plupart des fautes qu'elle commit, les injustices de ses adversaires, les erreurs, les préventions et les passions de ses amis; c'est toujours à cette origine qu'il faut remonter. Ce trait empoisonné demeura toujours dans la plaie, et, s'enfonçant de plus en plus, finit par atteindre le cœur.
Étudiez, par exemple, les dispositions de f armée sous la première et sous la seconde Restauration, et vous demeurerez frappé de la différence. La première fois que la Restauration s'accomplit, il n'y a aucun ombrage entre elle et l'armée. Comment pouvait-il y en avoir? L'Europe,' que l'empereur Napoléon a tant de fois vaincue en détail, coalisée par le désespoir contre lui, a écrasé sous une avalanche d'hommes notre armée déjà décimée par la désastreuse retraite
de Moscou. L'armée a défendu jusqu'au dernier moment Thonneur du drapeau. Dégagée de son serment par l'Empereur, elle s'est rangée sous les lois du représentant de l'antique royauté française qui est venu étendre son sceptre entre la France épuisée et TEurope maîtresse de notre sol. Le roi est naturellement plein d'estime pour l'armée, qui ne peut avoir que des sentiments de respect pour le roi. Après les Cent- Jours, les choses ne sont plus ainsi. L'armée, en revoyant le grand capitaine qui Ta si souvent conduite à la victoire, a cédé, sauf de rares exceptions, à un entraînement militaire que l'histoire comprend, mais qu'elle ne peut justifier ; qui voudrait absoudre l'oubli du serment, cette base sacrée de toute chose? C'est elle qui, par entraînement pour l'Empereur, a fait les Cent-Jours. Elle s'en souviendra longtemps, et, comme elle s'en souvient, elle supposera que le roi ne pout pas l'oublier.
L'origine des conspirations militaires qui troublèrent les premières années de la Restauration est là : c'est le retentissement du divorce des Cent-Jours. Ce malaise se prolonge jusqu'à la guerre d'Espagne, où l'on voit encore un certain nombre de militaires français, au nombre desquels était Armand Carrel, paraître, sur les bords de la Bidassoa, dans les rangs de l'étranger. Ce n'est que par cette campagne qu'un rapprochement s'opère entre les Bourbons et l'armée.
DE LA RESTAURATION. Gl
Les Cent-Jours suggérèrent à une fraction d'hommes, qu'on désigna plus tard sous le nom de parli constitutionnel, une idée plus fâcheuse encore, parce qu'elle fut plus durable, et qu'on pourrait appeler la seconde fatalité de la Restauration comme de la liberté politique. Ils crurent, à cause de l'essai de la chambre des Cent-Jours, qu'on pourrait faire un gouvernement représentatif en France, sans avoir besoin de la maison de Bourbon et de son principe. Son que le général de Lafayelte, malgré ses illusions, ait eu une grande foi dans l'acte additionnel aux constitutions de l'Empire : il n'avait pas sur ce point l'amour-propre d'auteur de M. Benjamin Constant et la naïveté crédule de M. Simonde de Sismondi, qui croyaient garrotter le lion impérial dans les lilets d'une phraséologie libérale; — mais M. de la Fayette et d'autres avec lui espérèrent que le gouvernement constitutionnel, qui n'est qu'une forme, et qui a besoin de s'appuyer sur un principe, d'autorité fortement établi, capable de donner des garanties solides à l'ordre, pourrait exister par lui-môme et devenir le principe même d'un gouvernement, indépendamment de toute dynastie. On sait que les ambassadeurs du gouvernement provisoire poursuivirent, à la fin des Cent-Jours , les plénipotentiaires des puissances étrangères, afin d'obtenir un établissement politique qui aurait à la fois exclu une régence napoléonienne
et la royauté des Bourbons. « Ces gens-là, disait spirituellement le Journal des Débats à cette époque, offraient la couronne de France à qui voudrait l'accepter; ils l'auraient offerte au Grand Mogol, peu leur importait, pourvu que ce ne fût pas un Bourbon. »
Sans doute le parti constitutionnel était loin d'être tout entier dans ces dispositions. 11 y eut même plusieurs de ses membres qui refusèrent avec une fermeté honorable et intelligente d'entrer dans aucune combinaison pendant le régime des Cent-Jours. Mais le souvenir de la tentative faite parla Fayette, Simonde de Sismondi, Bedoch, Dumolard, et tant d'autres pour fonder un empire constitutionnel, resta et devint à la fois la source des ombrages de quelques-uns des princes de la maison de Bourbon et d'un grand nombre de ses amis contre le parti constitutionnel, et la tentation permanente qui séduisit bientôt les esprits les plus ardents de ce qu'on appela le parti libéral. Ils crurent que, sans Fouché, leur combinaison favorite aurait réussi. Au lieu de voir dans le retour de Louis XVIII et dans le principe qu'il représentait le moyen du gouvernement représentatif naissant, ils y virent l'obstacle. Manuel, qui avait plus de faconde que d'éloquence, et dont la parole retentissante allait plus loin que le regard, fut le type le plus prononcé de cette opinion. De là un second élément de conspiration qui agit tantôt à côté de Télé-
ment militaire, tantôt de concert avec lui, l'élément uttra-libéral. Sans les Cent-Jours, ce rapprochement n'aurait pas été possible; après Tacte additionnel, il devint réalisable.
Les Cent-Jours favorisèrent un autre revirement qui contribua à accroître les défiances entre la droite royaliste et le parti constitutionnel proprement dit. La prompte et éclatante palinodie de Benjamin Constant, qui passa si rapidement du camp des Bourbons au camp impérialiste, qu'il écrivit, peut-être avec la même plume, la foudroyante malédiction fulminée dans le Journal des Débats contre le retour de TEmpereur, et l'acte additionnel aux constitutions de TEmpire, ne pouvait être oubliée ; elle ne le fut pas. Le tort des écrivains qui abusent ainsi de la parole humaine, c'est de la compromettre. Après une affirmation si solennelle, démentie d'une manière si étrange et si prompte, on devint incrédule à toutes les protestations du parti qui ouvrait ses rangs à un homme dont la conscience facile se pliait à ces brusques revirements. Benjamin Constant fit, dans les Cent-Jours, deux choses également contraires à la Restauration : il jeta une teinte de libéralisme sur le camp bonapartiste, et une teinte de bonapartisme sur le camp libéral. Ceci facilita une confusion à la faveur de laquelle un grand nombre d'écrivains, employés dans les bureaux de VEsprit public, sous le
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ministère de Fouché, accomplirent une évolution imprévue et se firent, dans la presse renaissant à la liberté, les défenseurs, souvent excessifs, des principes les plus libéraux. Cela rendit la liberté suspecte à bien des gens, lui donna un air de conspiration, et produisit en même temps une opposition à la fois très-inconséquente et très-puissante, parce qu'elle prenait ses armes dans deux ordres de sentiments populaires, la gloire et la liberté.
C'était de cette source que devait sortir, armée en guerre et portant le bonnet phrygien, la chanson militaire et libérale de Béranger, qui, volant de bouche en bouche, devait exciter tant de passion contre la monarchie. Avant les Cent-Jours, il avait fait le Roi d'Yvetot; après les Cent-Jours, qui avaient vu le fédéré parisien fraterniser avec le soldat des armées impériales, et l'acte additionnel fondre la Charte avec les Constitutions de l'Empire, il fit tous ces chants mi-républicains, mi-impériaux, qui commencèrent cette grande confusion d'idées et de sentiments à laquelle tant d'historiens, tant de poètes, tant de dramaturges, devaient prêter leur concours. La chanson politique de Béranger, qui rappelle assez Théroigne de Mèricourt à cheval sur un canon, est donc une fille des Cent-Jours.
Il faut ajouter que ce terrible épisode laissait dans les âmes populaires des impressions qui les ren-
daient accessibles à ces pamphlets ardents, portés d'un bout de la France à l'autre sur les ailes rapides de leurs refrains. Sans doute, pour l'équitable histoire qui, jugeant les événements de haut et de loin, rattache les effets à leurs véritables causes, 1 Europe n'avait pas plus, en 1815 qu'en 1814, pris les armes pour rétablir les Bourbons. Elle n'avait pas agi dans l'intérêt moral de la légitimité, mais dans un intérêt exclusif de préservation européenne. Elle comprenait très-bien que l'empereur Napoléon, rencontrant à son retour en France des obstacles considérables et nouveaux dans le développement des idées libérales, ne trouverait la faculté de surmonter l'opposition du dedans que par des victoires au dehors, et qu'il fallait qu'il allât chercher sur les champs de bataille de glorieux moyens de gouvernement. La guerre sortait de la situation. L'Europe sentait qu'on la lui ferait si elle ne la faisait pas. Elle profita donc du moment où elle était réunie dans le congrès de Vienne, où ses armées étaient debout, où son grand adversaire n'avait pu rassembler toutes ses forces, pour lui porter un coup décisif.
C'est ainsi que tous les historiens jugent maintenant les choses, pourvu que leur coup d'oeil soit clairvoyant et leur esprit impartial. Mais alors, si près des événements, dans le tumulte et la passion d'une journée de combat et de désastre, les masses
étaient disposées^ à ne \èir que la coïncidence de deux faits matériels : Tinvasion des étrangers et la rentrée des Bourbons. Pour peu que l'esprit de parti s'emparât de cette fâcheuse disposition, il était indiqué qu'on verrait naître une confusion fatale. Au lieu de se dire qu'innocents des maux de la patrie les Bourbons étaient venus auprès de son lit de douleur pour l'entourer de leurs soins, la soutenir et la défendre dans cette crise, et la ressusciter enfin à la vie et à la gloire, on se disait avec colère : « Hier les uniformes étrangers, aujourd'hui les Bourbons; en 1844 d'abord, en 1815 encore; c'est donc une fatalité ! »
C'en était une que ce rapprochement. Comme ceux qui voient lés choses avec les yeux du corps sont bien plus nombreux que ceux qui les jugent avec les yeux de l'esprit, il rendait la tâche de la Restauration pénible et ardue. Quand la passion et la calomnie versèrent leurs poisons dans cette plaie, elle s'envenima promptement. Les Cent-Jours condamnaient en outre la Restauration à des mesures qui aggravaient ces dispositions des âmes populaires. Elle allait être obligée de licencier l'armée campée sur la Loire. Il était politiquement bien difficile d'éviter cette extrémité après le mouvement militaire qui avait amené le 20 mars. On pouvait cependant le tenter, mais les puissances étrangères, militaire-
ment maîtresses du sol, l'exigèrent. « 11 fut notifié au roi de France, disait lord Castlereagh à la Chambre des communes, dans la séance du 20 février 1816, que, s*il ne voulait pas, ou ne pouvait licen* cier l'armée de la Loire, les alliés se chargeraient de cette tâche, et Ion mit en état d'agir une force de trois cent mille hommes pour attaquer l'armée de la Loire dès que l'armistice serait expiré. » En faisant licencier l'armée de la Loire par le maréchal Mac- " donald, Louis XVIII subissait donc un cas de force majeure; il ménageait le sang français qui aurait inutilement coulé dans une lutte disproportionnée. Demander pourquoi il ne conserva pas la force militaire de la France, c'est demander pourquoi, roi désarmé d'un royaume envahi, il ne fut pas plus fort que l'Europe maîtresse de notre sol. On allait le demander pourtant.
Ce n'était pas tout. Les puissances européennes n'arrivaient point à Paris avec les mêmes dispositions qu'à l'époque de la première invasion. Alors la France n'avait point subi de contributions de guerre. Elle avait gardé ses tableaux, ses statues, toutes ces richesses du génie, ornements de nos musées, conquêtes acquises pendant de longues années de vie* toires. Non-seulement elle avait conservé son ancien territoire intact, tel qu'il était avant 1789, mais on le lui avait laissé agrandi de la Savoie. Enfin les
troupes étrangères s'étaient retirées du sol national aussitôt la paix conclue. C'était comme une récpnciliation générale de TEurope civilisée dans laquelle les vainqueurs et les vaincus oubliaient, les uns l'orgueil du triomphe, les autres l'amertume de leurs revers ^ dans la joie commune que leur inspirait la conquête de ce bien inestimable alors parce qu'il était depuis longtemps perdu : la paix, que les anges souhaitent du haut du ciel aux hommes de bonne volonté, car la gloire appartient à Dieu.
Rien de pareil dans les conditions nouvelles qu'on imposait à notre pays après les Cent-Jours. L'Europe irritée nous faisait payer chèrement cette récidive de guerre. Elle sentait que le désastre de Waterloo avait fait couler des veines ouvertes du pays les dernières gouttes de son sang. Elle ne craignait plus de pousser au désespoir cette nation épuisée. Elle nous imposait donc sept cents millions de contributions de guerre. Elle exigeait en outre un sacrifice qui, il faut le dire à l'honneur de notre France, cette Athènes de la civilisation moderne, souvent peu sage, comme sa devancière, mais aussi aimable qu'elle, lui fut plus pénible encore que le sacrifice d'argent : la restitution de tous ces chefs-d'œuvre, hôtes sublimes de nos musées, qui semblaient en famille au milieu de nos chefs-d'œuvre nationaux. Puis il fallut encore se résoudre à voir plusieurs de nos places fortes occupées
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temporairement par des troupes étrangères jusqu'à lexécution de toutes les conventions. Enlin vint le traité de délimitation générale : non-seulement la France perdit la Savoie, mais, sur sa frontière allemande, elle fut privée de Landau et de plusieurs territoires qu'elle possédait depuis les conquêtes de Louis XIV, et vit démolir les fortifications de Huningue.
Elle faillit perdre plus. D'abord chacune des grandes puissances s'était mesuré sur la carte un territoire à sa convenance. L'Autriche s'était attribué l'Italie tout entière, Venise, Milan et la Lombardie à titre de sujettes, Rome et Naples à titre de protégées. L'Angleterre avait recouvré le Hanovre agrandi, s'était emparée des îles Ioniennes dans la Méditerranée, où elle avait Gibraltar et Malte, sans compter les possessions hollandaises, l'île de France, Helgoland, qu'elle garda, et toutes les îles qu'elle ramassa sur l'Océan. La Prusse, réalisant une combinaison imaginée par Pitt, notre grand ennemi, s'étendit dans les provinces rhénanes et devint notre voisine, tandis que, d'un autre côté, elle s'arrondissait aux dépens de la Saxe. La Russie acquit, dans la Pologne, un royaume qui fut comme 1* avant-garde européenne de cet immense empire. Ce fut une vive et juste douleur, un sujet de ressentiment profond pour la France. Décroître quand tout lo monde grandissait autour
d'elle ! Voir l'Europe partagée sans elle, contre elle qui, pendant treize ans, avait fait les destinées du monde !
Hélas! l'histoire, impartiale et calme aujourd'hui, reconnaît que ce malheur était inévitable après les Cent-Jours suivis de Waterloo. Depuis quatorze ans, il n'y avait qu'un juge en Europe, l'épée. Nous subissions le talion de la loi que l'Empereur avait faite à l'Autriche, à la Prusse, à l'Italie, à toute TAllemagne. L'épée avait prononcé contre nous. Il eût été plus généreux, plus sage, plus équitable, même envers la France monarchique, à qui l'on prétendait ne point vouloir faire la guerre, de ne pas abuser contre nous de la fortune des armes ; M. de Bonald l'écrivit, M. de Salvandy, bien jeune à cette époque, protesta avec toute Ténergie de son âme, dans sa courageuse brochure la Coalition et la France; la Restauration fit de vives représentations, mais en vain. L'insolence de la prospérité avait gagné les vaincus de la veille, devenus nos vainqueurs par la coalition de leurs forces et l'épuisement des nôtres. Ils passèrent outre. Ils voulaient aller plus loin encore, et la famille du noble duc de Richelieu possède la carte menaçante, injurieuse, sur laquelle les plénipotentiaires allemands avaient tracé l'indication des sacrifices qu'ils prétendaient imposer à la France, qui aurait perdu Metz, Lille et Strasbourg, avec deux lieues de
lerritoire sur toute la ligne, depuis la Flandre jusqu'à TÂlsace.
L'histoire Ta dit depuis par la plume de Châteaubriand \ et la postérité ajoutera que nous évitâmes ce dernier malheur parce qu'un descendant de Louis XIV, présent sur notre territoire, pouvait, si Ton nous poussait au désespoir, devenir le centre d'un soulèvement national en avertissant la France que le moment était venu de s'ensevelir sous les ruines de la patrie. Mais alors l'histoire ne parlait pas ; la postérité n'était point venue ; la passion politique, qui parlait seule, se préparait à se lever pour accuser la Restauration d'une situation déplorable dont elle n'était pas l'auteur, mais la victime comme la France, et qu'elle seule pouvait réparer. On oubliait que ce calice des traités de 1815 qu'elle allait boire, ce n'était point elle qui l'avait versé.
Faut-il donc accuser le médecin de la maladie, l'héritier de la succession désastreuse qu'on lui laisse? La haine accuse toujours, parce que la haine est injuste, et le malheur, hélas ! croit à toutes les accusations, parce qu'il n'est guère moins injuste que la haine. On allait donc, après les Cent-Jours, accuser la Restauration des humiliations qu'on subissait, des
* M. de Chateaubriand dit dans le Congrès de Vérone: « J'ai vu, de mes propres yeuï, cette carte dans les mains de madame de Montcalm, sœur du noble négociateur. »
maux qu'on souffrait ; on allait lui reprocher de ne pas être plus forte que la force des choses, et d'avoir subi la nécessité, cette souveraine des hommes et des dieux, comme Fappelle Homère, la nécessité, cette loi implacable qu'elle subissait avec la France, qu'elle déplorait avec elle? Ce fut en effet les larmes aux yeux que le loyal duc de Richelieu présenta aux chambres les traités de 1815, d'une voix faible et entrecoupée, comme s'il eût craint de s'entendre luimême; le front incliné, comme si son patriotisme succombait sous le poids du fardeau imposé à la patrie. « La transaction que nous vous présentons, disait-il, doit nécessairement se ressentir de la situation dans laquelle chacune des parties se trouve respectivement placée, comme des intérêts et des considérations qui résultent d'un état de choses inouï dans l'histoire. Un million de soldats s'est précipité sur nos frontières. Le gouvernement s'est vu obligé de composer, non-seulement avec les prétentions, mais avec les alarmes qu'une fatale rébellion a inspirées à TEurope. Il n'a pu voir dans ces sacrifices que le moyen d'obtenir cette chance d^espérance à laquelle la France aspire. » Cette espérance, c'était la paix et la délivrance de notre territoire évacué, avant le temps marqué, par les troupes étrangères.
C'était là un noble langage, mais que la postérité devait seule comprendre, comme la postérité seule
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aussi devait rendre témoignage à ces paroles vrainient patriotiques du roi Louis XVIII annonçant aux Chambres, en 1818, que les arméeà étrangères avaient quitté notre territoire avant l'époque convenue : « Au commencement de la session dernière, tout en déplorant les maux qui pesaient sur notfe patrie, disait le roi, j'eus la satisfaction d'en faire envisager le terme comme prochain. Un effort dont, j'ai le noble orgueil de le dire, aucune autre nation n'a donné un plus bel exemple, m'a mis en état de réaliser ces espérances. Mes troupes seules occupent toutes mes places. Un' de mes fils, accouru pour s'unir aux prenniers transports de nos provinces affranchies, a, de ses propres mains et aux acclamations de mon peuple, arboré le drapeau français sur les remparts de Thionville. Ce drapeau flotte aujourd'hui sur tout le sol de la France. »
A l'heure où nous écrivons, ces paroles font battre le cœur, mais alors la prévention et la haine en amortissaient leretentissementdans les âmes, (.'était l'époque où l'on répétait que la Restauration était le gouvernement de l'étranger; d'autres ajoutaient qu'elle avait été apportée dans les caissons de l'étranger ; enfin s'éleva une voix haineuse qui proféra cette absurde calomnie, aussi attentatoire à l'honneur de la France qu'à l'honneur de la royauté : « La Restauration a été une halte de quinze ans dans la boue. » Le mal-
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heureux, dont nous taisons le nom, avait oublié la campagne d'Espagne, Navarin, la campagne de Morée, la conquête d'Alger, et cette diplomatie qui avait partout parlé un langage si noble et si fler, et qui préparait le remaniement de l'Europe, à l'occasion de la question d'Orient, lorsque la Révolution de 1830 éclata.
Voilà les fatalités de la Restauration. Ce sont celles qui frappent les esprits qui prétendent que sa durée était impossible. Ces difficultés, sans être insurmontables si des deux côtés, dans les classes politiques, on avait montré beaucoup de sagesse, de patience intelligente, de modération prévoyante, car elles n'étaient que transitoires, constituaient cependant un grave péril. La situation fâcheuse de l'armée, compromise par sa défection, celle de la seconde Restauration coïncidant par récidive avec la seconde invasion, les, traités de 1815, la confusion du libéralisme sincère avec le bonapartisme, la conspiration embusquée dans le camp et dans la Charte, le mirage décevant d'un gouvernement parlementaire dégagé du principe traditionnel entraînant les esprits ardents, les défiances de l'opinion monarchique, l'irritation de l'esprit national, les soupçons, les rancunes réciproques, la surexcitation de toutes les passions, rendaient les fautes tout a la fois plus faciles et plus funestes.