LA VENDEE APRÈS LES CENT-JOURS
— RÉCIT DU tt^NÉItAL d'aNDIGNÉ. —
Je n*ai eu Thonneur de rencontrer le général d'Andigné que dans les jours extrêmes de son honorable vieillesse, deux ans à peu près avant sa mort. C'était une de ces puissantes organisations, une de ces fortes natures, comme on en trouve encore dans les provinces de l'Ouest. Sa taille n'était point élevée, mais l'énorme volume de sa tète droite encore sur ses larges épaules malgré le poids de ses quatre-vingt-dix ans, la grosseur de son cou, et quelque chose de reposé dans la force qui était le trait de sa physionomie, lui donnaient assez l'air et Tencolure d'un vieux lion. Je le trouvai silencieux, comme le sont naturellement les gens de son pays, peu disposés à perdre le temps en paroles inutiles , et plus enclins à admirer les belles actions que les
im SOUVENIRS
beaux discours. D'ailleurs, à cet âge on a tant à songer au passé, tant à penser à l'avenir, que le recueillement du silence sied mieux que l'abondance des paroles à ceux qui ont laissé derrière eux la plus grande partie de leurs journées et n'aperçoivent plus, quand ils regardent devant eux, qu'un très-petit nombre de jours. Le général d'Andigné avait donc très-peu parlé pendant toute la durée d'un dîner auquel il m'avait fait l'honneur de m'inviter avec quelques amis. Mais le soir, quand, debout comme lui autour du guéridon sur lequel on venait de servir le café, nous pûmes engager directement la conversation avec lui, évoquer les souvenirs du passé, la parole lui vint, sobre, précise, fortement accentuée, comme celle des hommes qui ont vécu au milieu des situations difficiles et qui racontent simplement les grandes choses.
Le point de départ de la conversation fut un tableau dû au pinceau d'un des maîtres de la Restauration et qui représentait une scène historique dont il n'était pas difficile de reconnaître les personnages. Le premier était Napoléon Bonaparte tel qu*il était en 1800, dans son ardente et puissante jeunesse, avant que l'embonpoint de la prospérité eût altéré les lignes de son profil, ail moment où, après avoir renversé du plat de son épée le pouvoir vermoulu du Directoire, il se préparait à mettre la main sur sa destinée. Son
regard étail tier et altier, sa main étendue semblait intimer un ordre et y ajouter une menace ; une émotion d'impatience contenue crispait sa bouche. Près de lui, mais un peu en arrière, se tenait un homme, qu'à rëxpression froidement ironique de sa physionomie, à son air de distinction et surtout à Tintirmité qui rendait sa marche inégale, on pouvait reconnaître pour M. de Talleyrand, appelé à cette époque par le premier consul au ministère des affaires étrangères . En face de Bonaparte paraissait un autre personnage, dont la vaste tête et la vigoureuse encolure attiraient les regards, non moins que l'expression ferme et intrépide de sa physionomie. Il soutenait le regard impérieux, le geste menaçant du premier consul dans une calme et invincible immobilité. Si on avait voulu personnifier le génie de Taltaque dans ce qu'elle a de plus ardent, de plus vif, de plus irrésistible, il aurait fallu choisir pour type la figure , l'attitude du premier consul. Si on avait voulu personnifier le génie de la résistance dans ce qu'elle a de plus fort et de plus indomptable, il aurait fallu prendre pour type la figure du général d'Andigné, car ce personnage, c'était lui, mais le général d'Andigné tel qu'il était à trente-six ans, quand la vigueur de son bras égalait cette fermeté d'âme que les années n'avaient pu lui enlever. Un quatrième personnage que je ne reconnus pas tout d'abord se trouvait à peu près sur le
même plan du tableau que M. d'Andigné. Sa physionomie était éclairée par un rayon de vive intelligence. On pouvait deviner que la chaleur de son cœur devait faire arriver facilement les paroles à ses lèvres. Le peintre avait rendu avec bonheur le type d'une de ces natures spontanées et primesautières chez lesquelles ridée et l'action jaillissent au contact d'une émotion rapide, sans attendre le lent travail de la réflexion.
Pendant que je considérais ce tableau, le vénérable baron Hyde de Neuville, qui était au nombre des convives de madame la comtesse d'Andigné, me dit en s'approchant de moi : « Vous ne nous reconnaissez peut-être pas, car nous avons tous bien vieilli I » Alors il voulut bien me raconter la scène historique sujet du tableau sur lequel il voyait mes yeux fixés.
Quand le général Bonaparte eut renversé le Directoire, les regards s'étaient tournés naturellement, de tous les points de l'horizon, vers le nouvel astre qui montait. Les Vendéens et, en général, tous ceux qui travaillaient au retour des Bourbons, avaient espéré rencontrer en lui un nouveau Monk. On ne soupçonnait pas encore l'étendue de son génie ni celle de son ambition, et l'on pensait que l'œuvre du rétablissement de la monarchie et la haute position réservée à celui qui accomplirait cette restauration qui, la veille du 18 fructidor, semblait au moment de s'ef-
fectuer, seraient de nature à le tenter. Ces sortes de mirages se retrouvent souvent dans l'histoire. Les hommes sont disposés à croire que les choses se passeront comme elles se sont déjà passées; ils croient prévoir quand ils ne font que se souvenir. Déjà commençait ce parallélisme de l'histoire d'Angleterre et de l'histoire de France dont on devait tirer plus tard tant d'inductions trompeuses. Louis XVI avait été l'analogue de Charles 1", décapité sur la place de White-Hall, en vertu du vote du parlement régicide, qui avait précédé la (invention dans celte sanglante violation de la majesté royale. On faisait à Robespierre Thonneur de lui assigner le rôle deCromwell, et certes il le surpassa de beaucoup par le nombre et l'atrocité de ses crimes, quoique le lord protecteur ait bien souvent trempé dans le sang innocent ses mains homicides et ait laissé sur le corps de la malheureuse Irlande, dont il faisait vendre les habitants à l'encan aux Barbades, après avoir confisqué leurs biens, des blessures dont les cicatrices sont encore saignantes; mais, s'il s'agissait de mesurer les hommes au niveau du génie politique, Robespierre n'arriverait pas à la cheville de Cromwell. Si Louis XVI était Charles F', Robespierre Cromwell, pourquoi Bonaparte ne serait-il pas iMonk? Pourquoi Louis XVill ne serait-il pas Charles II? Cela paraissait naturel et ('X)mmode, et l'on croyait à cette identité liistorique,
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dans un certain temps, parce qu'il était agréable d'y croire. De son côté, le premier consul, sans s'engager envers personne, n'éloignait aucune des idées qui pouvaient rapprocher de lui les esprits et les intérêts. Il comprenait qu'une des obligations de sa nouvelle puissance était d'apaiser la guerre civile qui désolait les provinces de l'Ouest, et de donner à la France le repos et la sécurité intérieurs. Il s'était donc montré disposé à conférer avec les chefs et les agents les plus actifs du mouvement royaliste.
C'était ainsi que M. d'Andigné d'une part, et M. Hyde de Neuville, de l'autre, s'étaient rendus à Paris, avec une sorte de sauf-conduit sur lequel ils ne comptaient guère, car, sous le Directoire, les saufs* conduits avaient été souvent indignement violés, et sur la parole de M. de Talleyrand qui leur inspirait encore moins de confiance. Mais ils étaient habitués aux hasards d'une vie de périls et de dévouement, et cette rencontre, ou, si l'on veut, cette conférence, n'était pour eux qu'un hasard de plus. Du reste, tous les détails avaient été convenus par les intermédiaires de manière à diminuer, autant que possible, les risques et les chances défavorables que couraient les deux ambassadeurs du parti royaUste en venant s'aboucher avec le premier consul. Il avait été convenu que M. de Talleyrand prendrait MM. d'Andigné et Hyde de Neuville sur la place Vendôme où ils atten-
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(iraient à une heure indiquée la \oiture dans laquelle il viendrait les chercher pour les mener chez le premier consul, et qu'après la conférence il les remettrait au même endroit, sans essayer de savoir où ils demeuraient. Us arrivaient donc à ce rendezvous un 'peu comme on arrive en pays ennemi. Les conditions souscrites avaient été tenues. M. de Talleyrand avait pris MM. d*Andigné et Hyde de Neuville à rheure dite, et les avait introduits chez le général Bonaparte.
Là, M. Hyde de Neuville, qui avait la parole plus prompte et plus déliée que son compagnon daventure, exposa sans hésiter les espérances du parti royaliste qui les avaient amenés tous les deux à Paris. 11 y avait une grande chose à faire. Depuis le commencement de la Révolution, les convulsions succédaient aux convulsions; on traversait des épisodes sanglants ou honteux, sans qu'on pût arriver à un dénoûment raisonnable. Il était temps d'en finir, et l'on ne pou* vait en finir qu'en revenant à la royauté française, dont le renversement avait été Torigine et la cause de tous les malheurs qui avaient suivi. Celui qui, avec la force et la puissance nécessaires pour mener à fin cette entreprise, accepterait résolument cette grande mission et ce grand rôle acquerrait des droits éfer-^ nels à la reconnaissance de la France et de la maison de Bourbon, et aucune récompense nationale^ aucune
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situation, ne seraient au-dessus de la grandeur d'un pareil service rendu à la royauté et à la patrie. Celui qui avait Thonneur de s'exprimer ainsi devant le premier consul ne parlait pas de son chef, il avait mission de lui dire tout ce qu'il lui avait dit.
Pendantla première partie de Tallocution deM . Hyde de Neuville, le général Bonaparte l'avait écouté avec distraction, comme on écoute un homme qui se perd dans une digression avant d'arriver au point essentiel; mais il n'avait pas donné, au moins extérieurement, de marques d'impatience. Il s'attendait à une communication de celte nature, et il savait que sur le champ de bataille il faut quelquefois essuyer le feu de l'ennemi avant de riposter. Il fronça seulement le sourcil en entendant les dernières paroles de M. Hyde de Neuville; il les avait trouvées trop directes et trop hardies. Nous n'essayerons pas de mettre dans sa bouche sa réponse, c'est de la bouche de M. Hyde de Neuville que nous la tenons, et nous craindrions qu'en passant par tant d'intermédiaires le texte original ne perdit beaucoup de sa physionomie primitive. Nous en indiquerons seulement les points principaux qui ont dû rester fortement gravés dans la mémoire de M. Hyde de Neuville et dans celle du général d'Andigné qui rectifia plusieurs fois les souvenirs de son ami, pendant que celui-ci nous racontait en détail cette conférence.
DE LA HËSTAIIRATION. Ho
Le premier consul commença par écarlor la proposition de M. Hyde de Neuville en disant qu'il fallait laisser là les chimères pour s'en tenir au possible et au réel. Ce qu'il fallait à la France, c'était un gouvernement fort, impartial, intelligent, modéré, qui assurât à tous la sécurité et mît un terme aux luttes des partis en faisant jouir le pays tout entier de lois sages et protectrices. Ce gouvernement, il avait la volonté et le pouvoir de le donner à la France ; il fallait que tous les honnêtes gens s'unissent à lui sans s'occuper de leurs précédents, pour l'aider dans cette œuvre. Il était très-disposé à fermer les plaies des provinces de l'Ouest, qui avaient tant souffert el dont il avait admiré le courage ; il savait combien les populations de ces contrées étaient attachées au catholicisme; il ne s'écoulerait pas beaucoup de temps sans qu'il le leur rendît. Un peuple, c'était sa ferme conviction, ne pouvait vivre sans religion; depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, on avait vu toutes les nations avoir un culte. Les gouvernements précédents avaient donc commis une faute en troublant les provinces de l'Ouest dans leurs croyances, et le général d'Andigné pouvait rassurer complètement sur ce point ceux au nom desquels il était venu. Us obtiendraient du nouveau gouvernement toute espèce de garantie sous ce rapport; on leur rendrait leurs prêtres et leurs églises. Quant aux personnes des classes
éclairées qui voudraient concourir à Tœuvre qu'il avait entreprise, il leur ouvrirait les cadres de l'armée ou de Tadministration, suivant leurs aptitudes et leurs goûts, et il n'y avait point de situation, si élevée qu'elle fût, où elles ne pussent arriver par leurs services. Le premier consul répondait donc à des offres par une offre, à une promesse piar des promesses.
Ce fut le tour du général d'Andigné et de M. Hyde de Neuville de faire un geste de refus. Le second répondit que bien des gouvernements avaient espéré accomplir ce que le premier consul allait tenter, et que tous avaient échoué : ce n'était pas un précédent encourageant pour le premier consul. « Avait-il bien calculé les obstacles qu'il rencontrerait dans tous les partis ? Pour les deux hommes qui étaient venus le voir sur le bruit de ses dispositions favorables à la monarchie, il devait savoir que leur vie était vouée à la cause royale. En dehors de cette combinaison, ils ne pouvaient, ils ne voulaient rien faire, parce qu'aucune considération au monde ne lés ferait forfaire à un devoir. »
Le général d'Andigné se contenta d'appuyer cette déclaration d'un regard et d'un geste qui sufQsaient pour montrer qu'il s'y associait.
a Alors, continua M. Hyde de Neuville, le premier consul sortit de ce sang-froid calculé dans lequel il
s'était maintenu jusque-là. 11 attacha sur nous des regards où la colère commençait à s'allumer.
« — J'ai une mission à remplir, dit-il; je la remplirai, quoi qu'on fasse ; malheur à qui se mettra en travers de mon chemin !
a En parlant ainsi il s'animait de plus en plus, et tantôt son regard menaçant se posait sur moi, tantôt sur le général d'Andigné, qui, calme, impassible et muet, soutenait, sans baisser les yeux, les éclairs que lançait ce regard. Je voulus parler, le premier consul m'arrêta d'un geste, et, franchissant d'un pas rapide l'espace qui le séparait du général d'Andigné, il se plaça devant lui, et, les yeux presque sur ses veux :
« — Je vous ai dit, s'écria-t-il, que j'avais une mission à remplir et que je ne souffrirais pas d'obstacle; que comptez-vous faire en sortant d'ici?
« — Ce que j'ai toujours fait, répondit froidement le général d'Andigné, mon devoir.
« La colère du premier consul était arrivée au dernier paroxysme : il saisit sa montre, et, d'un geste furieux, il la jeta à terre et la brisa en mille pièces, en s'écrîant :
« — C'est ainsi que je briserai les obstacles ! »
Le général d'Andigné, qui avait suivi avec un sentiment marqué d'intérêt le récit de M. Hyde de Neuville, qui le reportait aux souvenirs de sa jeunesse
et à une des scènes les plus mémorables de sa longue vie, prit ici la parole. On eût dit que cette émotion lointaine, faisant refluer le sang à son cœur, rendait à ses yeux ternis par le temps quelque chose de leur feu passé. Je pus me faire une idée de ce qu'il avait été à l'époque de ces grandes luttes.
«Oui, disait-il, cela est vrai; Bonaparte était bien en colère ; si les yeux faisaient feu comme les fusils, je crois que les siens m'auraient tué. Mais la mort est encore plus imposante qu'il n'était, et je l'avais souvent regardée en face ; pour un empire je n'aurais pas reculé d'une semelle. Je ne détachai pas mes yeux des siens, bien décidé à ne pas céder le premier. Mon calme augmentait sa colère.
« — Vous m'avez entendu, reprit-il en rompant le silence qui avait duré quelques secondes seulement; quelle est votre résolution?
« — Nous vous résisterons comme nous avons résisté aux autres, répondis-je.
« — Mais moi je ne suis pas comme les autres ! reprit-il avec emportement ; ceux qui me résistent seront bientôt écrasés; je vous chasserai des villes!
« — Alors nous nous défendrons dans les campagnes, répondis-je.
« — Je vous chasserai, le foret le feu à la main, des campagnes I s'écria Bonaparte en élevant encore la voix.
DE LA UESTAURATION. 117
« — Nous nous réfugierons et nous nous défendrons 'dans les bois, répondis-je.
« — Je brûlerai les bois et je vous écraserai, continua le premier consul.
« — Nous lutterons jusqu'à la mort, répliquai-je ; dussions-nous périr jusqu'au dernier, nous serons plus heureux que dans vos honneurs et vos places, car nous serons morts pour Dieu et pour le roi. »
Mes yeux avaient quitté le tableau qui éfait devenu l'occasion de cette conversation. La scène qu'il représentait, je l'avais là vivante devant moi. Le visage des deux vieillards s'était comme transfiguré au .souvenir de la résistance qu'ils avaient opposée à l'homme prodigieux devant lequel tant de rois avaient courbé la tête ; la voix du général d'Andigné, brisée par l'âge, s'était raffermie, elle avait pris cet accent vibrant que donnent les émotions fortes; son geste avait retrouvé la vigueur et l'inflexibilité de ses jeunes années. M. Hyde de Neuville avait repris aussi quelque chose de son ardeur et de son impétuosité. J'évoquai devant eux par la pensée le général Bonaparte tel qu'il était à celte brillante époque du Consulat, où sa fortune et son génie marchant de pair ne trouvaient rien de difficile et ne croyaient pas à l'impossible. M. de Talleyrand, placé dans un coin du tableau, assistait à cette scène sans émotions apparentes, et probablement sans autres
émotions réelles que celles d'un spectateur déjà blasé qui trouve que les acteurs d*un drame remplissent bien leurs rôles.
D'après ce que me dit M. Hyde de Neuville, ce fut ce diplomate qui intervint pour mettre fin à cette scène qui ne pouvait se prolonger, car la corde de l'arc était trop tendue : il fallait qu'elle se relâchât ou qu'elle fût brisée. Il objecta que, de part et d'autre, on ne pouvait prendre de résolution définitive sans réflexion. Certainement on ne refuserait pas au nom des provinces de l'Ouest la sécurité politique et la liberté religieuse que le premier consul voulait leur donner; il convenait de réfléchir mûrement avant de dire son dernier mot. Avec de la réflexion, la raison politique finirait par prévaloir contre la passion; comme on ne pouvait pas tout ce qu'on voulait, il fallait vouloir ce qu'on pouvait. Avec des généralités de ce genre, M. de Talleyrand amortit la discussion. Personne, parmi les acteurs de cette scène, n'était dupe de cette phraséologie, mais on l'acceptait parce qu'elle permettait de clore une discussion pénible pour tous ceux qui y étaient engagés, discussion qui ne pouvait aboutir à aucun résultat. MM. d'Andigné et Hyde de Neuville saluèrent le général Bonaparte et se retirèrent : le second laissait derrière lui les illusions qu'il avait apportées ; le premier n'avait pas d'illusions à perdre, il n'en avait jamais eu.
Avant de raconter les détails que je tiens de la bouche du général d*Andigné sur la Vendée après les Ceht-Jours, ou que j'ai puisés dans des notes dictées par lui à ses fils, qui ont bien \oulu me les communiquer, j'ai voulu autant qu'il était en moi faire connaître ce rude et énergique chrétien au lecteur, et pour cela je le lui ai montré tel qu'il m'était appani dans une soirée qui m'a laissé de vifs souvenirs. C'était une vaillante et forte nature, telle qu'il en fallait dans les temps difficiles que nos pères eurent à traverser. 11 avait cette imperturbable fermeté des champions d'une cause souvent vaincue, mais où Ton ne cesse jamais de croire à la victoire ; une activité puissante dés que la lutte devenait possible ; une inflexible et indomptable résignation quand elle cessait de l'être. Mais dans l'action comme dans l'immobilité il restait le même ; ni ses sentiments ni ses convictions ne changeaient. Vous avez peut-être vu sur le littoral de la Bretagne des roches granitiques sur lesquelles le flux et le reflux passent sans les ébranler : il y a quelque cliose de pareil dans ces organisations morales que tant de révolutions n'ont pu entamer. J'ai entendu raconter à M. d'Andigné que, se trouvant^ bien des années plus tard, à la Chambre des pairs avec M. de Talleyrand, il lui dit, avec ce sang-froid qui ne le quittait jamais :
— Vous ne vous doutez peut-être pas, monsieur
de Talleyrand, qu'il y a entre nous un rapport auquel vous n'avez pas songé.
— El lequel donc? demanda M. de Talleyrand avec une certaine hauteur, mêlée cependant de considération.
■— C'est que, sous la Révolution et l'Empire, j'ai été mis en prison précisément autant de fois que vous avez juré fidélité aux gouvernements qui se sont succédé.
— Vous avez raison, monsieur le comte, répliqua M. de Talleyrand; je n'aurais jamais songé à celui-là. Et combien de fois avez-vous été en prison, monsieur le comte?
— Douze fois, monsieur le prince.
— C'est précisément le nombre de mes serments ; c'est étonnant comme les choses se rencontrent I
On était en 18^25; M. de Talleyrand, à cette époque, avait encore un serment à prêter.
Ce que legénéral d'Andigné n'avait pas raconté à son collègue, M. de Talleyrand, et ce qu'il nous raconta, ce fut la manière surprenante dont il se saava plusieurs fois de prison. La dernière fois, il était dans une citadelledontlegouverneurlavail reçu avecles égards dus à son caractère honoré de tous les partis, car il avait fait vaillamment et humainement la guerre la plus difficile à faire d'une manière humaine, la guerre civile. Au bout de quelques jours» ce gouverneur dit à
son prisonnier : « Monsieur d' Andigné, je suis vraiment chagrin d'avoir une surveillance à exercer sur un homme lel que vous; voulez-vous me donner votre parole d'honneur de ne pas chercher à vous échapper? Cela me délivrera d'une sollicitude qui me pèse et vous affranchira en même temps d'une surveillance qui doit vous gêner ? — Monsieur le gouverneur, répliqua M. d'Andigné, je vous remercie do votre courtoisie, et je veux répondre loyalement à votre loyauté. Je me trouve très-bien ici dans ce moment, et je ne puis assez vous remercier, ainsi que madame X*** ( c'était la femme du gouverneur ), des
prévenances que vous voulez bien avoir pour moi. Mais vous savez que les prisonniers ont Tesprit inconstant. Je puis, d'ici à quelque temps, être saisi du désir de changer de place, et puis mon devoir peul m' appeler ailleurs. Je ne veux pas vous donner la parole que vous me demandez, précisément parce que je la tiendrais si je vous la donnais. Croyez-moi, gardons chacun notre liberté, »
Le gouverneur ne put s'empêcher de rire; et, sans lémoigner moins d'égards à son prisonnier, il continua à le faire surveiller. Quelque temps après, le général d'Andigné commença à songer à s'échapper. 11 fallait pour cela scier cinq barreaux de fer qui garnissaient une croisée élevée et trouver un moyen de franchir la distance considérable qui séparait cette
croisée du fossé : il avait remarqué que du fossé on pouvait remonter par un petit escalier conduisant à une porte qui donnait dans la ville. 11 commença par fabriquer pendant la nuit une corde avec du linge, et pendant la journée il s'en entourait sous ses vêtements; ses draps, attachés Tun au bout de Vautre, devaient, quand il les ajouterait à cette corde, fournir la longueur voulue. Quand ce premier instrument de délivrance fut à sa disposition, 11 s'arma du ressort d'une de ses montres et commença à scier ses barreaux. Ce travail demandait beaucoup de précaution. Il ne pouvait le faire que de nuit, et encore fallait-il que la sentinelle qu'on posait le soir en dehors des fossés se promenât, pour que le bruit de ses propres pas Fempèchât d'entendre le son aigu de la scie qui mordaitlefer. Il dissimulait ensuite à Taide d'un peu de mie de pain noircie la trace qu elle avait laissée. 11 continuait, pendant ce travail, à aller, de temps en temps le soir, chez le gouverneur qui Tinvitait toutes les semaines à dîner, et il soutenait la conversation avec autant de liberté d'esprit que s'il n'avait pas été préoccupé d'une difficile entreprise. La veille du jour, ou plutôt de la nuit que M . d' Andigné avait marquée pour sa tentative d'évasion, le gouverneur entra dans sa chambre; sur cinq barreaux, il y en avait quatre de sciés. « Monsieur d'Andigné, dit le gouverneur en entrant , savez-vous ce qu'on m'a dit? — Non, monsieur le gou-
verneur. — On m'a dit que Ton avait entendu dans \'olre chambre un bruit de scie, et que Ton soupçonnait que vous méditiez une évasion ? Que faut-il en penser? » — Le général d'Andigné indiqua de la main les barreaux qui présentaient extérieurement un aspect irréprochable, et sans donner le moindre signe d'émotion : « Monsieur le gouverneur, dit-il , les barreaux sont là, et à votre place, au lieu de demander ce qu'il faut en penser, je m'en assurerais moimême. » Rassuré par cette imperturbable tranquillité, le gouverneur s'avança vers la croisée et frappa négligemment contre un des barreaux qui rendit un son plein. La Providence avait voulu que ce fût précisément le seul qui n'était pas scié. M. d'Andigné remercia Dieu dans le fond de son cœur, car ce rude homme de guerre fut pendant toute sa vie un fervent catholique. Le gouverneur sortit en laissant derrière lui toutes les inquiétudes qu'on avait voulu lui donner. La nuit suivante, le prisonnier était libre.
Maintenant que l'on connaît le général d'Andigné, on s'étonnera peu de l'influence qu'il exerça pendant et après les Cent-Jours dans les provinces de TOuest. Il y avait reparu dès la première Restauration. Peu de temps après la rentrée du roi à Paris, une fausse alerte avait mis en vingt-quatre heures vingt- cinq mille paysans sous les armes dans ces provinces. Les ministres de Louis XVIIl crurent voir dans ce mou-
vement une réaction contre les acquéreurs de biens nationaux, et envoyèrent des commissaires pour calmer le pays. M. d'Andigiiéfut au nombre de ces commissaires; il fut chargé de la rive droite de la Loire sur laquelle surtout il avait de T influence , tandis que MM. dWutichamp, deSuzannet et delà Rochejaquelein remplissaient la même mission sur la rive gauche. Il y avait quinze ans que le général d* Andigné n'avait pas paru dans le pays. On comprend avec quel enthousiasme il fut reçu, après tant de combats et de persécutions, par ses anciens compagnons d'armes, dans le pays de sa famille. Toute la population alla au-devant de lui, et plus de quinze cents hommes armés le conduisirent au château de son frère où Tattendait un banquet. Le ministère s'émut de nouveau ; ses agents, qui étaient les mêmes que sous l'empire, lui écrivaient que le pays était en feu, et que les patriotes étaient menacés de dangers sérieux : le général d'Andigné, ajoutaient-ils, se faisait recevoir princièrement et cherchait à agiter le pays. C'était ainsi qu'on traduisait les réunions joyeuses, mais paciliques, qui avaient lieu à Toccasion du retour des anciens chefs militaires, et l'empressement avec lequel les populations se rendaient aux services funèbres que, pour la première fois depuis tant d'années, on célébrait publiquement pour le repos de l'âme de Louis XVI et de Marie-Antoinette, dans ces provinces
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OÙ Ton avait combattu pour eux. La Vendée avait été si longtemps suspecte sous l'Empire, que les fonctionnaires qui l'avaient surveillée à cette époque la traitaient comme si, sous la monarchie, elle avait été suspecte encore. Us ne pouvaient s'habituer à l'explosion de ses joies, à la manifestation publique de ses douleurs.
La persévérance et la multiplicité de ces rapports alarmistes finirent par émouvoir le gouvernement et les princes de la maison de Bourbon eux-mêmes, et le général d'Andigné, qui avait été reçu à Beaupréau par M. le duc d'Angoulème avec une grande bonté, s'aperçut à l'accueil que ce prince lui lit, quinze jours après, à Angers, qu'on avait prévenu son esprit contre lui. Un peu plus tard, le duc d'Angoulème, mieux informé des faits, revint de ses préventions et rendit ses bonnes grâces au général d'Andigné. Celui-ci avait loyalement rempli ses fonctions de commissaire royal; partout il avait exhorté les populations à l'obéissance aux lois, à l'acquittement des charges publiques si nécessaire au trésor obéré, à l'oubli des souffrances et des injustices passées, et il avait concouru, autant qu'il était en lui, à l'apaisement des passions. Le Monii^ur venait d'annoncer le terme de la mission des commissaires du roi. M. d'Andigné, qui n'avait pas sollicité ces fonctions et qui les avait remplies à ses frais, quitta le pays. Il y revint à la fin
de Tannée 1814 pour remplir une mission nouvelle. Une ordonnance royale du mois de novembre 1814 avait assimilé les blessés vendéens et les veuves des soldats morts dans les guerres de Y Ouest pour la cause royale aux blessés et aux veuves des soldats des armées impériales, et leur avait reconnu des droits à une pension. Seulement, par une inégalité assez difficile à expliquer sous le règne du frère de Louis XVI, et pénible pour les Vendéens qui la sentirent vivement, le chiffre des pensions accordées aux Vendéens blessés et aux veuves des soldats des armées royales était fixé à un taux beaucoup moins élevé. Qu'il n'y eût point de faveur poureux et qu'ils fussent soumis à la règle commune, ils Teussent compris ; mais qu'on apportât une exception à la règle pour les placer dans une situation défavorable, c'est ce qu'ils ne pouvaient concevoir. Pourtant leur sang était du sang et il avait coulé pour la monarchie sous Cathelineau, Lescure, Charette et la Rochejaquelein.
M. d'Andigné revint encore dans l'Ouest, lorsque le duc de Bourbon fut envoyé dans ces provinces à la nouvelle du débarquement de Napoléon à Cannes. Il espérait aider le prince à organiser une levée générale dans le pays; mais les instructions que le duc de Bourbon apportait de Paris étaient incompatibles avec Tesprit, les mœurs, les habitudes de ces localités. On voulait appliquer les principes systéma-
tiques de radministration centrale à une guerre qui ne comportait rien de pareil, faire des levées régulières, placer les paysans sous le commandement d'officiers de la ligne, au lieu de leur laisser leurs chefs naturels, et les conduire vers Orléans pour grossir l'armée du maréchal Gouvion Saint-Cyr ; en outre ie prince n'avait ni armes, ni munitions, ni argent. Le général d'Andigné ne cacha point au duc de Bourbon qu'il était impossible de faire la guerre dans de pareilles données; en homme qui connaissait le terrain, il demanda au prince de lui conférer des pouvoirs pour lever des hommes sur la rive droite de la Loire, dans les départements de Maine-et-Loire, de la Mayenne, de la Sarthe et de la Loire-Inférieure, et s'engagea à lui amener en quatre jours quatre mille vieux soldats. M. d'Autichamp, muni de pouvoirs semblables, n'aurait pas de peine à en lever un pareil nombre sur la rive gauche du fleuve, dans le même laps de temps. Alors le prince, entouré de huit mille soldats armés et équipés, vétérans des vieilles guerres, ordonnerait une levée en masse, qui mettrait sur pied tous les jeunes gens du pays. L'argent ne manquerait pas si l'on voyait des chances sérieuses de succès. Déjà les membres du conseil général de Maineet-Loire et beaucoup de propriétaires du département avaient engagé la totalité de leurs biens pour répondre des sommes qui seraient fournies au duc de Bourbon.
Les personnes qui étaient arrivées de Paris avec le prince et qui formaient son conseil hésitèrent. Ils craignaient de se mettre en désaccord avec le mouvement constitutionnel, de plus en plus marqué à Paris. Le ministre de l'intérieur, M. l'abbé de Montesquiou , était particulièrement opposé à tout ce qui pouvait donner un rôle important à la Vendée dans la résistance royale; c est à cette époque qu'il donnait au baron de VitroUes le sobriquet de Ministre-Chouan^ parce que celui-ci insistait pour que le roi se rendît avec sa maison militaire dans ces fidèles provinces où il trouverait un point d'appui. Pendant ces hésitations, Toccasion, qu'il faut saisir quand elle se présente, s'évanouit, et la nouvelle de l'entrée de Bonaparte à Paris, arrivant dans l'Ouest, y jeta un tel découragement, que le duc de Bourbon n'eut que la triste ressource de s'éloigner de ces provinces où il était venu pour combattre. Tous les chefs militaires lui déclarèrent, en effet, que, dans ce moment, on ne pouvait utilement appeler aux armes les populations découragées : il fallait leur laisser le temps de se remettre ; la partie n'était point perdue, mais seulement différée. M. le duc de Bourbon, en s' éloignant, laissa au général d'Andigné des pouvoirs pour tout ce qui concernait la rive droite de la Loire, c'est-àdire les départements de Maine-et-Loire, Mayenne, Sarthe , Loire-Inférieure et départements adjacents.
Mais eu iiiéme temps il lui communiqua les ordres formels du roi qui étaient de ne rechercher personne pour ses opinions et de ne pas imposer les biens nationaux plus que les autres.
Le général d'Andigné objecta que de pareilles instructions Tempêcheraient de rien faire de considérable. « C'est me couper bras et jambes, dit-il dans son langage militaire . que de me fermer les greniers où j'avais l'habitude de puiser dans les précédentes guerres. C'est m'empècher en même temps de remuer les passions politiques qui sont l'aliment des gueires civiles. » Le prince répliqua que tels étaient les ordres du roi et qu'il ne pouvait rien y changer. Alors le général d'Andigné s'inclina, et promit de suivre de point en point les instructions royales. Il les suivit^en effet. Pas un homme ne fut inquiété pour ses opinions par le chef des troupes royales, sur la rive droite de la Loire, après la prise d'armes de 1815; pas un acquéreur de biens nationaux ne fut extraordinairement imposé.
C'était, il faut en convenir, un assez beau spectacle que celui de ce roi obligé de quitter son royaume en fugitif, et maintenant cependant, par des ordres fidèlement suivis, l'article de la Charte qui protégeait les biens nationaux presque tous entre les mains de ses adversaires, et cet autre article qui abolissait la confiscation, tandis que Napoléon, à son
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retour, refusait d'insérer l'abolition de la confiscation dans les articles additionnels aux constitutions de r Empire.
Je ne veux point raconter ici, d'après les récits du général d'Andigné, l'épisode de la courte lutte qui eut lieu pendant les Cent-Jours dans les provinces de l'Ouest. On en trouve le détail dans toutes les histoires. On sait comment, après quelques engagements qui coûtèrent la vie à MM. de la Rochejaquelein et de Suzannet, trois anciens chefs, MM. de Malartic, de la Beraudière et de Flavigny, mandés par Fouché, qui les pria de se charger de propositions de nature à amener une pacification; arrivèrent dans les provinces de l'Ouest. Le duc d'Otrante représentait que la Vendée avait commencé un mouvement qu'elle ne pourrait pas soutenir. Il ajoutait que, si ce mouvement se développait, on serait obligé, à Paris, de donnera Napoléon plus de pouvoirs à l'intérieur qu'on ne voulait lui en accorder : c'est ainsi qu'avec un cynique bon sens il expliquait l'intérêt invraisemblable que, dans cette circonstance, l'ancien prescripteur de Lyon témoignait à la Vendée* Évidemment la question allait être tranchée par le dénoûment de la lutte européenne ; pourquoi ensanglanter inutilement les provinces de l'Ouest? On était arrivé au 5 juin, quand MM* de Malartic, de Plavigny et de la Beraudière apportèrent ces ouvertures à M. d'Andigné. Ijc duc
DE LA RESTAURATION. iSi
d'Otrante se montrait facile sur les conditions ; il laissait aux chefs le soin d'indiquer celles qu'ils voulaient obtenir, en s' engageant d'avance à y souscrire.
Les échecs qu'on avait éprouvés , la force militaire considérable que Napoléon avait détachée de son armée pour l'envoyer dans l'Ouest, l'imminence d'un dénoûment extérieur, et, plus que tout cela encore, la difticulté de s'approvisionner en armes et en munitions, décidèrent la plus grande partie des chefs de la rive gauche à accueillir ces ouvertures. Chacun fit ses conditions. M. d'Andigné, sur la rive droite, suivit leur exemple, et il ne pouvait agir autrement sans compromettre ses compagnons d'armes ; car, sans cela, il aurait appelé sur lui toutes les forces impériales disséminées sur les deux rives. 11 mit pour condition à son adhésion au traité de pa* cification l'obtention de certaines garanties, le paye* ment d'une somme de trois cent mille francs pour acquitter les frais de guerre, et la faculté de rester en armes jusqu'à ce queces garanties eussent été données et ce subside payé. Sans vouloir signer d'armistice, il fit dire au général Lamarque, commandant de l'armée impériale, que, s'il n'était pas attaqué le pre* mier, il ne prendrait pas l'offensive. Cette situation d'expectative armée lui semblait la meilleure à prendre dans l'intérêt de la causé à laquelle il était dé-
\oué. Elle lui permettait, en effet, d'attendre Tévénement en conservant les moyens d'agir, si Toccasion devenait favorable. Cependant, du 6 juin au 18, on ne put éviter quelques engagements qui n'eurent rien de décisif. Le 18 juin, c'était le jour même de la bataille de Waterloo, M. d'Andigné reçut, par l'intermédiaire du général Bagniol, commandant à Angers, une lettre de M. de Malartic, écrite de Nantes à la date du 15 du même mois. Elle contenait le texte de propositions de paix que le prince d'Eckmûhl adressait, au nom de l'Empereur, aux chefs vendéens. La négociation, commencée par Fouché, avait en effet changé de mains. Les propositions différaient assez de celles qui avaient été échangées verbalement pour autoriser M. d'Andigné à les rejeter. 11 répondit d'une manière évasive, et, dans la correspondance assez active qui s'ensuivit, il eut soin de retenir le plus longtemps possible les courriers, afin de gagner du temps.
Le 24 juin il connaissait l'issue de la bataille de Waterloo, plusieurs jours avant que les autorités impériales eussent été informées de cet événement. A partir de cet instant, il résolut de ne point déposer les armes. 11 lui semblait en effet important de conserver dans l'Ouest une force militaire qui pourrait exercer une influence marquée sur les événements, dans l'intérêt de la cause royale, si, comme il le
pensait, la chute de l'Empire suivait la perte de la bataille.
Le 28 juin il reçut deux nouvelles en même temps, ('.elle de la mort de M. de Suzannet, tué à la Rochevinière, et la copie du traité signé le 24 juin dans la Vendée entre le général Lamarque et MM. de Sapinaud, du Chaffault et Duperrat. Le général d'Andigné s'était mis en rapport avec le commodore qui commandait l'escadrille anglaise en vue de Tembouchure de la Vilaine; il recevait donc les armes et les munitions qui lui avaient manqué jusque-là pour entreprendre quelque chose de considérable. 11 prit son parti; il écrivit à la date du 2 juillet au général Lamarque, au colonel Noirot et au général Achard, qui le pressaient, par des lettres datées du 1" juillet, d'accéder au traité de paix signé sur la rive gauche, qu'il s'y refusait formellement. Il terminait en leur conseillant d'user de modération en attendant l'issue des événements, et de ramener leurs troupes à Tobéissance au roi.
L'entrée du roi à Paris fut connue le 10 juillet sur la rive droite de la Loire. Le même jour le général Achard avait attaqué la légion du colonel Moustache, vaillant homme de guerre qui fut tué dans cette rencontre. Le 15 juillet, au moment où M. d'Andigné se disposait à partir pour l'embouchure de la Vilaine à la tête d'une forte colonne pour recevoir les armes et
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les munitions que le commodore anglais tenait à sa disposition, il reçut du général Achard une lettre datée du 15 par laquelle celui-ci le prévenait qu'en raison des ordres du prince d*Eckmûhl il allait passer sur la rive gauche de la Loire et remettre au général d*Andigné le commandement du département. Presqu'au même instant M. d'Andigné recevait une lettre du général Lamarque, rédigée dans des termes analogues; ce chef militaire lui faisait une communication semblable et lui remettait le commandement des départements situés sur la rive droite du fleuve qui, jusque-là, avaient été placés sous ses ordres. Le général d'Andigné se trouvait ainsi maître absolu sur la rive droite de la Loire.
Le roi était rentré à Paris, l'empereur Napoléon était sur la route de Sainte-Hélène, la chambre des Cent-Jours était dissoute, la seconde Restauration semblait donc un fait accompli; mais les nouvelles qui arrivaient de Paris révélaient toutes les difficultés de la situation. Les exigences des étrangers, celles des Prussiens surtout, n'avaient point de bornes. Blùcher avait voulu soumettre Paris à une contribu* tion de guerre, et, sans la courageuse résistance de Louis XVIII, il aurait fait sauter le pont dléna, sur lequel le roi déclara qu'il irait se placer de sa personne si le général prussien persistait dans son dessein. Le général d'Andigné comprit qu'en présence
de cette situation grosse de difficutés et de périls il ne fallait pas désarmer dans l'Ouest. Sur quelle force, en effet, le roi s'appuierait-il s'il fallait résister aux exigences de l'étranger devenues intolérables? 11 continua donc Tarmement et l'approvisionnement de son armée, comme si la lutte n'était point terminée. En même temps, pour ne négliger aucun élément de force et de résistance, il écrivit au général Lamarque la lettre suivante : « Si je pouvais jouir d'un changement qui doit coûter du sang et des larmes, ce serait certainement en ce moment. Mais je connais les étrangers. Ce n'est que de l'union de tous que nous pouvons espérer notre salut. Si nous nous montrons forts et unis, ils n'auront aucun prétexte pour rester chez nous, mais il faut leur montrer un grand ensemble. Dans tous les cas, si les ravages des ennemis forcent les Français à s'armer, ces provinces peuvent aider l'armée d'une manière puissante *. » Dans une lettre <Jui suivit de près celle-ci, le général d'Andigné offrait au général Lamarque de se ranger sous ses ordres, s'il faisait prendre à ses troupes la cocarde blanche, pour marcher d'un commun accord, au premier ordre du roi, contre les ennemis de la France.
/ Lettre citée par le général Lamarque, dans ses Mémoires tt Souvenirs ^ publiés p.ir sa famille en 1856, tome HI, page 70,