‹ Souvenirs de la restaurationChapitre 6 sur 16 · I.T6 SOIVENIHS · texte numérisé non relu

I.T6 SOIVENIHS

Presqu'au même moment où le général Lamarque recevait ces ouvertures de la rive droite de la Loire, des communications analogues lui arrivaient de la rive gauche. Le 27 juillet 1815, il recevait de M. le maréchal de camp Detaage la lettre suivante : « Monsieur le général, j*ai l'honneur de vous rendre compte que MM. de Sapinaud et de la Rochejaquelein ont député à ChoUet, où ils vous croient encore, MM. Duchesne et Duperrat, chargés de vous porter le vœu imanime de tous les chefs vendéens de se réunir à vos troupes sous vos ordres pour combattre comme Français toutes les tentatives des puissances étrangères qui auraient pour but le démembrement de la France. » MM. Duperrat et Duchesne avaient apposé leurs signatures au-dessous de celle du maréchal de camp Delaage, pour donner plus d'authenticité à cette déclaration.

Ainsi, après vingt et un ans écoulés, la généreuse pensée exprimée par Lescure au général républicain Quetineau venait se formuler de nouveau, tant cette pensée de résistance à l'étranger et de protestation à main armée contre le démembrement de la France sort naturellement du cœur de la Vendée ! Des deux rives de la Loire on s'était entendu sans s'être concerté. Les demeurants des grandes luttes de Cathelineau et de Lescure offraient aux demeurants de Waterloo de marcher ensemble contre Tétranger

DE Ik RESTAURATION. 137

vainqueur, s'il entreprenait de démembrer le territoire national. Âù milieu des désastres de Tépoque, c'est un beau souvenir qu'il faut perpétuer comme un honneur pour le passé, comme une preuve de ce patriotisme supérieur à tout esprit de parti qui fait la force de la France. En effet, la proposition que les royalistes avaient été les premiers à faire, ceux auxquels ils l'adressaient devaient bientôt la leur rendre.

Le général d'Ândignë avait fait le 14 juillet son entrée à Laval, où il avait été reçu avec des transports de joie qui prouvaient que la population avait conservé ses anciennes opinions dans toute leur chaleur. 11 fit seulement éliminer de la garde nationale quelques mauvais éléments qu'on y avait introduits dans les Cent-Jours, et renvoya chez eux les officiers à demi-solde et les soldats retraités qu'on avait réunis en compagnies. Une ordonnance du roi ayant déclaré nulles toutes les faveurs accordées par le gouvernement des Cent-Jours, le général d'Andigné dut la faire mettre à exécution. Il eut ainsi à retirer la croix d'honneur à un lieutenant de gendarmerie qui l'avait assez mal gagnée, car il l'avait obtenue pour s'être vanté d'avoir tué le général d'Andigné lui-même à l'affaire de Cossé. 11 se rendit de là à la Roche-Bernard, à la tête d'une colonne de sept mille hommes environ, car M. de Coislin l'avait rejoint avec sa divi-

iZ8 SOUVENIRS

sion qui comptait environ trois mille hommes, et reçut des munitions. Pendant ce temps j le général de Sol de Grisolles, chef royaliste du Morbihan, commandait sur l'autre rive de la Vilaitife un corps de cinq mille hommes qu'il venait d'équiper complètement avec le secours de la flotlHle anglaise. Il occupait les faubourgs et sommait le général Rousseau de lui livrer le reste de la ville, ce qu'il fut obligé de faire quand il reçut les ordres du prince d'Eckmùhl qui presorivâit à toutes les troupes de ligne de passer sur la rive gauche de la Loire.

Le temps avait marché. Le ministre de la guerre, mettant fin aux pouvoirs exceptionnels du général d'Andigné, venait de le nommer commandant militaire du département de la Mayenne. Dans la même dépêche, il lui annonçait Tarrivée des Prussiens dans son département. Le général d'Andigné comprit combien Tattitude militaire du pays royaliste placé sous son commandement, jointe à l'union des hommes de toutes les opinions, dans l'intérêt commun de la protection du pays, contre les excès et les exigences des étrangers , pouvait avoir d'influence sur la conduite de ces derniers. Il n'épargna aucun effort pour amener cette fusion et pour donner aux Prussiens qu'on attendait à Laval la preuve palpable des ressources militaires du pays. Avant tout, il s'empressa de mettre en sûreté tous les objets précieux

qui pouvaient tenter la cupidité de Télranger, les caisses publiques, les haras de Craon; il fit cacher les registres des contributions qui révélaient à l'ennemi les facultés imposables des habitants du département. Ces précautions prises, il échelonna des divisions royalistes le long du parcours que devait suivre Farraée prussienne, et se rendit lui-même à la tête d'un nombreux état-major au-devant du général Thielmann qui commandait le corps d'armée prussien. Celui-ci se montra également inquiet et surpris de la grande quantité d'hommes qu'il voyait en armes, et des difficultés du terrain qui n'auraient pas permis à une armée régulière de se déployer. Le général prussien en fut si frappé, qu'il en fit la remarque à M. d'Andîgné. Celui-ci lui répondit froidement qu'il n'y avait rien là d'étonnant; il lui rappela cependant qu'on n était qu'à deux lieues de la lande d'Entrames, où plus de cent mille combattants, Vendéens et républicains, s'étaient heurtés, quoique le sol ne différât pas sensiblement.

Satisfait de l'impression que l'aspect du pays et des corps armés échelonnés sur la route parcourue par l'armée prussienne avait produite sur le général Thielmann , le général d'Andigné eut recours à la même tactique pendant le voyage que ce chef militaire fit de Laval à Nantes, et dans le trajet de Nantes à Angers, quand il revint dans cette dernière ville.

Partout il trouva des corps nombreux et armés qui lui rendirent les honneurs militaires dus à sa position élevée.

Celte attitude militaire, cette espèce de revue des forces de la Vendée que le général d'Andigné faisait faire au général Thielmann, étaient d'autant mieux motivées, que Thielmann avait reçu Tordre d'exiger par la force les contributions de guerre que le gouvernement du roi refusait aux Prussiens. 11 ne le cacha pas au général d'Andigné, dont il voulait sans doute pressentir les dispositions. Celui-ci lui répondit que « les départements de l'Ouest avaient souffert de la lutte, que les Prussiens y avaient été reçus comme des alliés du roi de France, et que l'on satisferait à leurs besoins aussi longtemps que leurs demandes ne prendraient pas la forme d'exigences intolérables. Si elles prenaient ce caractère, les habitants de rOuest croyaient avoir prouvé qu'ils savaient se défendre. »

(^'étaient là de fières paroles adressées dans un pays vaincu à un vainqueur, et il n'y avait que les provinces de l'Ouest où, à cette époque, de semblables paroles pussent être prononcées. Sur ces entrefaites, une ordonnance du roi, à la date du 8 août, nomma le général d'Andigné au commandement du département de Maine-et-Loire. Les Prussiens occupaient déjà depuis plusieurs jours Angers lorsqu'il y

DE LA RESTAUBATION. 4>M

arriva. Les autorités n'avaient pas pris la précaution de mettre en sûreté les registres, comme M. d'Andigné l'avait fait à Laval. Il fut donc aisé aux Prussiens de connaître le montant des contributions, qui étaient arriérées de plus de six mois. Ils réclamèrent aussitôt impérieusement le payement d'une contribution de guerre que le roi leur refusait. Ce fut l'occasion d'un conflit entre les chefs militaires de l'armée prussienne , qui alléguaient les ordres du maréchal Blùcher, et les préfets, qui se retranchaient dans leurs instructions qui leur prescrivaient de se borner à subvenir aux besoins les plus pressants de cette armée. Pour briser cette résistance, les Prussiens enlevèrent et conduisirent en Prusse plusieurs préfets du roi. M. de Wismes, préfet d'Angers, fut de ce nombre. Prévenu du sort qui attendait ce fonctionnaire, le général d'Andigné lui proposa deux moyens de s'y soustraire : le premier, c'était de lui prêter ses chevaux pour passer sur l'autre rive de la Loire ; le second, c'était de Tenlever à Tescorte prussienne par une attaque à main armée. M. de Wismes refusa l'un et l'autre expédient et préféra subir son sort. La résistance continuant malgré l'arrestation du préfet, l'intendant prussien fit réunir en assemblée les notables de la ville, et, malgré l'opposition ouverte du général d'Andigné, obtint de cette réunion d'hommes d'un caractère faible et d'opinions

diverses une contribution de trois cent mille francs, qui fut presque toute payée en lettres de change sur les banquiers de Paris, (.es derniers les firent protester, de sorte que l'intendant prussien ne toucha qu'une faible somme. Les mêmes demandes et les mêmes menaces rencontrèrent la même résistance dans les départements voisins.

Le général d'Andigné n'appréhendait point de provoquer cette résistance, parce qu'il sentait le sol s'affermir S4ms ses pieds. Il avait la main sur le cœur des provinces de TOuest, et il sentait bouillonner dans le cœur de ces provinces une colère qui pouvait devenir une arme utile et redoutable si les étrangers poussaient le gouvernement royal à bout. La masse des habitante était humiliée de voir les étrangers occuper un pays où Ton n'en avait pas vu depuis le règne de Charles VII. Les vexations presque inséparables d'une occupation étrangère amenaient une fusion d'opinions préparée par la sollicitude prévoyante du général royaliste et qu'il indiquait au général Lamarque, dans sa lettre, comme le seul moyen de préserver l'Ouest. De toutes parts il recevait des propositions dont il prenait note et dont il se réservait de réclamer l'exécution dès qu'il recevrait un ordre du roi. C'est ainsi que les habitants de Cossé, gros bourg dont la population était essentiellement libérale, lui fit offrir de lui livrer, le jour

OÙ il voudrait et par les seules forces de ses habitants, toute l'artillerie de réserve de Tannée prussienne de la Mayenne, qui était parquée dans ce bourg, avec les artilleurs qui la servaient. D'autres propositions du même genre lui venaient d'un grand nombre de bourgs et de villes, principalement des bords de la Loire. D'un autre côté, les généraux, les officiers et soldats des régiments qu'il avait reçu l'ordre de licencier sur la rive gauche du fleuve lui offraient leurs services et ne demandaient qu'à combattre. Il aurait donc pu réunir dans une même pensée et dans un même effort, avec les royalistes, qui tous restaient en armes, et qui supportaient aussi impatiemment que leurs anciens adversaires l'arrogance de l'étranger, un corps assez nombreux des troupes tie ligne de Tarmée impériale et la majeure partie des libéraux, c'est-à-dire la presque totalité de la population. Il lui eût été facile de mettre ainsi presque instantanément sur pied cent mille hommes, avec lesquels les cantonnements des quarante mille Prussiens qui occupaient les provinces de l'Ouest eussent été facilement enlevés. Il le fit savoir au roi, afin que, dans le cas où les étrangers élèveraient des prétentions inacceptables, Louis XVIII ne se crût pas réduit à tout subir et s'appuyât sur les provinces de l'Ouest, où, à son premier signal, on verrait sortir de terre une armée. Quant aux offres qui lui

144 bOUVËlNlRS

étaient faites, le général d'Andigné n'en repoussa aucune, de quelque côté qu'elle vînt. Il recommanda seulement une grande prudence jusqu'au moment où il viendrait en réclamer refiet.

Malgré le secret profond qui fut gardé, il y avait une chose qui ne pouvait échapper aux Prussiens : c'est ce qu'on pourrait appeler la physionomie morale du pays. Quoiqu'il n'y eût contre eux aucune manifestation hostile, il y avait un symptôme qui les frappait, c'est l'accord tacite qui s'était établi entre toutes les opinions depuis qu'ils avaient paru dans la contrée : les égards mêmes que leur témoignaient les royalistes avaient quelque chose de froid et de contraint qui annonçait assez que c'était par respect et par obéissance pour le Roi qu'ils agissaient ainsi. L'inquiétude des l^russiens était manifeste ; ils ne la cachaient pas, et ils prenaient les précautions les plus minutieuses pour se sauvegarder des périls dont ils se sentaient menacés. Le maréchal Blûcher, qui recevait rapport sur rapport, envoya les ordres les plus précis pour qu'on eût à ménager les campagnes, et prescrivit même d'éviter, autant que possible, d'y pénétrer. 11 résulta de là que l'occupation des provinces de l'Ouest fut beaucoup plus circonscrite qu'elle ne l'aurait été, et que les Prussiens rabattirent singulièrement de leurs exigences en pressentant qu'il serait imprudent de provoquer l'explosion d'un mé-

contentement qui les enlaçait de tout côté. Grâce à cette conduite prudente, l'entente fragile et précaire qui régnait dans TOuest entre l'étranger et la population ne fut pas troublée.

Elle fut cependant au moment de Tétre à la suite d'une altercation qui s'éleva entre le chevalier de Boberil, aide de camp du général d'Andigné, et l'aide de camp du général prussien. A la suite de cette altercation, il y eut une rencontre, et l'officier prussien, qui avait mis de son côté tous les torts, fut tué du premier coup de pistolet. Le général d'Andigné avoua hautement la conduite de son aide de camp, qui s'était conduit de la manière la plus honorable. Le bruit se répandit que les Prussiens voulaient venger leur camarade et que cent d'entre eux proposeraient un cartel à autant de Français. Sur ce bruit, un grand nombre d'officiers à demi-solde et de bourgeois libéraux coururent se faire inscrire, et les royalistes, pensant que ce débat pourrait aboutir à des hostilités ouvertes, se tenaient prêts. Mais l'extrême loyauté qui avait présidé à cette rencontre de part et d'autre permit d'éviter des conséquences plus fâcheuses. Sur ces entrefaites, M. d'Andigné ayant fait savoir aux habitants que le gouvernement royal désirait le payement de l'arriéré des contributions, qui, dans la pénurie du trésor, lui était tout à fait nécessaire,

en moins de quinze jours cet arriéré fut intégrale-

ment versé dans les caisses publiques par les contribuables, aussi empressés à donner leur argent au roi que décidés à le refuser aux Prussiens.

Cette affluence d'argent due au dévouement royaliste aida beaucoup le général d'Andigné dans une mission pénible qu'il lui restait à remplir. Le gouvernement royal l'avait chargé d'aller licencier sur la rive gauche de la Loire onze régiments de l'armée impériale. Il n'omit rien de ce qu'il put faire pour adoucir, autant qu'il était en lui, la position déjà si malheureuse de ces braves soldats. Grâce à l'abondance du numéraire dans les caisses des receveurs généraux et particuliers, il put payer intégralement leur solde, et, s'il n'était donné à personne de les renvoyer contents dans leurs foyers, du moins leur ôta-t-il un motif légitime de plainte et les trouva-t-il sensibles aux égards dont ils étaient l'objet. Lorsqu'il retourna à Angers, les Prussiens avaient évacué cette ville, de sorte qu*il put y organiser en toute liberté la légion du département et le 3* régiment de la garde royale.

DE LA RÉACTION DE 1815 DAPiS LE MIDL

Une des paroles les plus déplorables de la Révolulion, celle qui à coup sûr a été le plus déplorée par celui qui l'avait prononcée, c'est la parole de Barnave après un massacre : « Ce sang était-il donc si pur? » Lorsque, pour notre part, nous revenons par la pensée sur les longues discordes ciyilçs qui ont affligé notice pays, quoique les principes n'aient point à répondre des torls des hommes, le sang qui pèse le plus sur notre cœur n'est pas celui qui est sorti des veines de nos pères, mais celui qui ^ été versé par les mains de quelqu'un des nôtres, hors du champ de bataille. Chateaubriand a dit avec r^iison aux hommes de la Révolution, un jour qu'ils élevaient bien haut leurs reproches à ce sujet : « Quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, la grande propriété du crime sera toujours de votre côté. » Mais cette

terrible réplique ne nous a jamais suffi. Les crimes des uns n'effacent pas les crimes des autres. Nous ne pouvons nous faire à la pensée d'avoir eu dans nos rangs des meurtriers, nous qui sommes habitués à être du grand parti des victimes et des martyrs.

Aussi avons-nous souvent été ramenés, dans nos recherches historiques, par une douloureuse curiosité vers tous les événements qui se rattachent à ce qu'on a appelé la réaction de 1815, et dans les écrits l(is plus passionnés du parti opposé, la Terreur blanche. Toutes les fois qu'un document de nature à jeter du jour sur cette époque nous est tombé sous les yeux, nous l'avons lu avec une anxiété dont nous ne pouvions nous défendre. Qu'y a-t-îl de faux, qu'y a-t-il de vrai dans les récits publiés sur cette époque, où les passions les plus violentes de la nature humaine étaient exaltées, et où les antipathies religieuses venaient s'ajouter, pour enflammer les haines, aux antipathies politiques?

Un des derniers historiens de la Restauration, M. de Vaulabelle, dont nous aimons mieux déplorer la passion politique que révoquer en doute la bonne foi, a publié sur cette époque un roman haineux, triste écho des préventions et des colères contemporaines. Tous les torts d'un côté, aucun de l'autre; l'oubli des serments, la désertion du drapeau, la trahison acceptés avec une candeur qui serait cy-

nique si elle n'était pas naïve, quand ils servent une cause, tandis que tous les actes coupables ou douteux du parti contraire sont mis en lumière avec une sollicitude empressée, et que toutes les accusations, toutes les exagérations, toutes les imaginations de la haine, sont adoptées comme des vérités historiques incontestables : voilà l'esprit des premiers volumes de cet Quvrage. Aussi croyons-nous que c'est un devoir pour ceux qui rencontrent des documents de nature à jeter du jour sur cette époque, travestie par des historiens qui ont eu de nombreux lecteurs, de placer ces documents sous les yeux du public, afin qu'il puisse examiner les pièces de ce procès historique, et former son jugement avec connaissance de cause. Les crimes commis à cette époque, quelles que soient les mains qui les ont commis, resteront des crimes. Mais encore faut-il qu'en détestant le mal la postérité sache quelle a été son étendue, quelles ont été ses limites.

Page 1