NIMES
Un des départements où la réaction de 1815 se fit le plus vivement sentir fut le département du Gard. Outre l'ardeur naturelle aux populations méridionales, les haines religieuses , qui ont si souvent mis
ces populations aux prises, ajoutaient leurs rancunes séculaires aux discordes politiques. Protestants et catholiques, révolutionnaires et royalistes, les esprits les plus violents parmi les populations du Gard semblaient heureux d'avoir deux motifs pour se haïr et s'opprimer tour à tour. M. de Vaulabelle, suivant les habitudes de son esprit, n'aperçoit qu'un des côtés du tableau qu'offrit ce département pendant les Cent-Jours, et, à la suite des Cent-Jours, pendant la seconde Restauration. En outre, pour peindre ce tableau, il a emprunté ses couleurs aux passions révolutionnaires et protestantes, en tenant pour vrai tout ce qu'elles admettent. Les populations catholiques et royalistes ont fait tout le mal; les protestants et les révolutionnaires n'ont jamais été que victimes et martyrs. Enfin, le département du Gard a été le théâtre d'une véritable terreur royaliste ; tel est le résumé de son récit dont nous citerons quelques traits.
« Le tocsin, dit-il, sonne dans toutes les églises. A ce signal, plusieurs milliers de furieux se précipitent dans les rues, enfoncent les maisons des habitants signalés comme bonapartistes et massacrent les propriétaires. Nîmesj pendant deux jours, eut Taspect d'une ville prise d'assaut. La première rage assouvie, le meurtre et le pillage reçurent une sorte d'organisation; on procéda méthodiquement; chaque jour eut ses vols et ses assassinats désignés à l'a-
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vance ; ensuite on élargit le cercle ; du chef-lieu, les exécutions s'étendirent progressivement aux communes et aux habitations isolées, situées dans un rayon de cinq lieues. Un matin, on mettait un village au pillage ou à rançon ; le lendemain, on brûlait une maison de campagne, le jour suivant, on allait arracher des vignes, couper des oliviers ou bien enlever des grains dans quelques fermes; d'autres fois, on faisait des battues dans les districts signalés comme servant de refuge à des proscrits ; on fouillait les maisons, les masures, le moindre pli de terrain ; on faisait la chasse des hommes comme on aurait pu la faire des bêtes fauves. Ces bandits, qui reconnaissaient pour chefs les nommés Servan, Truphemy ou Trophème, et Jacques Duport dit Trois Taillons ou Trestaillons, ne se bornaient pas à dévaster, ils volaient; impitoyables pour les gens pauvres, jamais ils ne leur faisaient grâce ; la fortune au contraire les rendait quelquefois indulgents ; plusieurs proscrits, parmi ceux qu'on leur désignait comme victimes, rachetèrent leur vie au prix de rançons énormes. La passion politique n'était point l'unique mobile de ces assassinats. Les haines enfantées par la rivalité de deux communions religieuses placées en face l'une de l'autre et longtemps en lutte entraient pour une grande part dans ces fureurs. Les populations du Gard, sur 325, (.00 habitants, comp-
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laient 115,000 protestants. La Révolution, en restituant à ceux-ci l'égalité des droits politiques et civils, ainsi que la complète liberté de leur culte, avait fait disparaître les barrières qui, avant 1789, imposaient aux deux communions une position différente. L* Empire les avait maintenues Tune et l'autre dans une obéissance commune. Les événements de 1814 ravivèrent les anciennes divisions. Dans la pensée des catholiques, le retour de Louis XVIII était le rétablissement de la vieille monarchie, et cet événement, en restituant au culte romain son ancienne suprématie, devait rejeter les protestants dans l'infériorité civile et politique d'où la Révolution les avait tirés. Les processions et toutes les cérémonies extérieures du catholicisme, interdites par les lois dans les communes habitées par des citoyens de sectes différentes, furent immédiatement rétablies avec une pompe et une affectation insultantes pour les dissidents ; des pétitions colportées dans toutes les maisons soUici • tèrent en même temps du gouvernement et des (Chambres le rappel des jésuites ; et des groupes d'artisans catholiques, réunis sur les places et dans les carrefours, faisaient entendre des chansons ayant pour refrain, quil fallait laver ses mains dans le sang des protestants.. Ahvmés par ces menaces, qu'accréditait, au reste, la marche du gouvernement royal, les protestants accueillirent le retour de l'île d'Elbe
avec une joie qui, mettant le comble à la colère du parti vaincu dans la personne des Bourbons, rendit plus profonde encore la ligne de démarcation déjà marquée entre les deux partis. Ce n'étaient donc pas seulement des adversaires politiques que les royalistes, tous catholiques, poursuivaient dans les partisans de la journée du 20 mars et des institutions issues de la Révolution, mais encore des adversaires religieux. Ce double fanatisme devait imprimer à la réaction une violence et unedurée exceptionnelles, et donner aux vengeances un caractère particulier. Ainsi les assassinats étaient habituellement suspendus les dimanches et les jours de grandes fêtes religieuses. « A la nouvelle des premiers massacres de Nimes, un habitant d'Uzés, nommé Graffan, réunit quelques bandits, les conduit à Tassant des maisons appartenant aux protestants les plus riches de cette petite ville, tue les propriétaires, jette les femmes par les fenêtres, emporte ou détruit toutes les valeurs, tous les objets mobiliers. Les demeures des principaux rcligionnaires vides et leurs habitants tués ou en fuite, Graffan cherche de nouvelles victimes. 11 apprend que six protestants viennent d'être incarcérés comme bonapartistes; aussitôt il se rend à la prison et commande au concierge de les lui livrer; le gardien refuse; puis, intimidé par les menaces de Graffan et de sa bande, il consent à aller prendre les ordres du
commandant militaire de la place. Cet homme, dont nous regrettons de ne pouvoir signaler le nom, donne Tordre de livrer les prisonniers : Graffan s'empare de deux de ces malheureux, les conduit sur la place de l'Esplanade, sous les fenêtres du sous-préfet alors chez lui, et les égorge. Deux fois il se rend encore à la prison. En ce moment même, les bandes armées sorties de Nîmes parcouraient les campagnes, pillant, rançonnant ou égorgeant les fermiers et les cultivateurs protestants. Ces meurtres étaient le contre-coup de nouveaux assassinats commis à Nîmes à l'occasion de la nomination des députés; les instigateurs secrets des massacrés ne voulaient point permettre à leurs adversaires de prendre part aux opérations électorales, fixées au 22 août. Les 19, 20 et 21, les pillages recommencent; seize personnes sont égorgées et portées à la voirie ! »
Voilà l'histoire au point de vue de M. de Vaulabelle. Tous les crimes sont d'un côté, toutes les souffrances sont de l'autre. Les passions religieuses et politiques n'ont poussé à des actes coupables que les catholiques et les royalistes ; elles ont été innocentes et inofFensives chez les protestants. Elles les portaient seulement à demander l'égalité des droits civils et politiques. Ils n'ont jamais abusé du pouvoir. La réaction catholique, sans être provoquée par l'action protestante, a pris les proportions d'un véritable massacre.
Nîmes, Uzès, ont été semblables à des villes prises d'assaut.
On comprend que notre intention n'est pas de refaire cette douloureuse histoire et d'opposer massacre à massacre. On n'efface pas le sang avec du sang. Nous ne feuilletterons donc pas les relations catholiques et royalistes. Nousne cherchons point des sujets de récrimination, nous cherchons la vérité pourrhistoire.
Dernièrement nous parcourions les papiers politiques de M. le baron d'Haussez, pour trouver les documents nécessaires à V Histoire de la Conquête d'AïgcTy grande et glorieuse conquête qui fut comme le berceau de tant de gloires contemporaines, qui illumine de si beaux rayons le passé de notre histoire, et qui a ouvert de si vastes champs à l'avenir. Parmi ces papiers, nous en avons trouvé qui se rapportaient à l'époque où le dernier ministre de la marine de la Restauration était préfet. M. le baron d'Haussez, administrateur de premier ordre, a laissé dans les quatre départements qu'il a successivement administrés d'excellents souvenirs. 11 joignait à une connaissance parfaite des affaires une activité sans égale, un coup d'œil juste, un caractère ferme et un esprit conciliant. Ses opinions le rangeaient dans ce qu'on appelait, au début de la Restauration, le parti modéré. 11 était opposé à la majorité de la Chambre introuvable, quoique fort dévoué d'ailleurs à la maison de Bourbon.
Au commencement de 1819, c'esl-à-dire à une époque où celte majorité, dissoute par l'ordonnance du 5 septembre, perdait de plus en plus son influence, et où les élections nouvelles, faites sous l'ascendant de M. le duc Decazes, dont la faveur grandissait de jour en jour, avaient amené une chambre où le libéralisme se fortifiait de plus en plus, M. le baron d'IIaussez fut nommé préfet du département du Gard parle ministre dirigeant. 11 partit avec des instructions toutes favorables au parti libéral et protestant, toutes contraires au parti catholique et royaliste.
« J'avais pu juger, dit-il dans ses notes manuscrites, des exigences que je rencontrerais dans les deux partis, par celles que. m'avaient manifestées leurs organes à Paris. Le parti protestant était alors tout-puissant par la protection que lui accordaient plusieurs hommes influents, entre autres MM. de Saint- Aulaire, beau-père de M. Decazes, et Chabaud de Latour, Tun et Taulre députés du Gard; Boissy-d'Anglas et Pelet de la Lozère, protestants zélés et pairs de France, et enfin le comte d'Argout, récemment appelé à la pairie, et que j'allais remplacer à Nîmes en qualité de préfet. Le sentiment des convenances et le désir d'étudier les besoins de mon département et de me mettre en rapport avec les hommes marquants qui lui appartenaient me faisaient un devoir de rechercher les personnes que je viens
de nommer. De presque tous je reçus des conseils qui se résumaient dans ceux que me donna le comte Boissy-d'Anglas, avec une àpreté d'opinions, une rudesse de formes et une dureté de ton, dont on ne peut se faire une idée» si l'on n*a pas connu le rigorisme républicain, doublé d'intolérance protestante, qui faisait le fond de son caractère; recommandations fondées sur les titres de protestants^ patriotes, libéraux, persécutés; exclusions motivées par ces mots, qui revenaient dans la conversation de mes interlocuteurs comme des types stéréotypés, cathotiques^ royalistes j intolérants. J'étais quelque peu étonné de la hardiesse avec laquelle on présentait à un dépositaire deTautorité royale comme des motifs de réprobation des actes qui n'étaient souvent que des preuves de dévouement données à la royauté. Nous en étions déjà là, quoique nous ne fussions qu'aux premiers mois de 1819.
« Je ne pouvais échapper aux conseils de M. d'Argout, à qui j'allais succéder, et que je connaissais depuis longtemps. Quelque préparé que je fusse à le trouver exalté dans Topinion libérale qu'il avait adoptée depuis son administration dans le département du Gard, je fus surpris de la violence de ses opinions et de la partialité de ses jugements. M. d'Argout sait aUier à une extrême flexibilité d'opinion une extrême ardeur à faire prévaloir celle qu'il pro-
fesse momentanément. Dans le département des Basses-Pyrénées, où il avait fait son début administratif, il n'avait pas laissé un maire, pas un garde champêtre en place, parce qu'il n'en trouvait pas un dont le royalisme fût à la hauteur du sien. Dans le département du Gard, il destitua les maires par centaines, parce que leur libéralisme lui paraissait insuffisant. Quand les élections vinrent, il se surpassa lui-même. Pour assurer le triomphe de ses opinions nouvelles, ce bouillant néophyte eut recours à tous les moyens que plus tard ses amis et lui accusèrent les préfets de la droite d'employer. 11 était convaincu sans doute que les traditions laissées dans les préfectures par un administrateur de son mérite ne pouvaient être mises en oubli. S'il faut en croire des bruits qui semblent fondés, il ne recula pas même devant l'énergie exceptionnelle de certains moyens héroïques qu'heureusement personne ne songea à mettre en usage après lui. C'est ainsi qu'il avait conquis la dignité de pair.
a Au moment où je m'y attendais le moins, je reçus du ministre de l'intérieur l'ordre de partir immédiatement pour mon nouveau département, et celui de me rendre au ministère avant de monter en voiture. J'y trouvai réunis les personnages que j'ai nommés plus haut. Tous affectaient une inquiétude qui, au premier coup d'œil, me parut exagérée. A
les entendre, on devait craindre que tous les protestants du département ne fussent égorgés avant mon arrivée. Si quelques-uns avaient échappé au massacre, je devais, quels que fussent d'ailleurs leur capacité et leurs antécédents politiques, m'en entourer pour le conseil, leur donner toutes les places pour Faction, et faire passer dans leurs mains une autorité dont les catholiques auraient certainement abusé. M. d'Argout, assis à une table, où il dictait à un secrétaire, ce qui ne Tempêchait pas, nouveau César, d'écrire en même temps, s'interrompait de quart d'heure en quart d'heure pour venir jeter au milieu des lamentations de ses amis une parole de violence et de menace. Il se reprochait, bien à tort, d'avoir trop ménagé les catholiques et les royalistes, et se répandait en imprécations contre l'excès de sa modération administrative, que ses administrés qualifiaient tout autrement. Son travail terminé, il vint le communiquer au ministre et aux conseillers, dont il était entouré. C'était une minute d'ordonnance royale, prononçant la destitution de M. de la Boissière, maire de Nîmes, et de M. de Chazelles, conseiller de préfecture, remplissant les fonctions de préfet. Je n'avais pas d'observation à faire, puisque je ne connaissais ni la situation ni le personnel du département. « Les mesures proposées par M. d'Argout furent adoptées. Mais chacun voulait y ajouter quelque
chose, selon ses intérêts, ses sympathies ou ses rancunes. M. Decazes pensa sans doute qu'il fallait me laisser quelque mal à faire, et il se borna à demander des désignations pour le remplacement des deux fonctionnaires dont j'allais emporter la destitution. On s*accorda sur leur choix. L'infatigable M. d'Argout rédigea deux nouvelles ordonnances. Le ministre mit le tout dans son portefeuille, partit pour se rendre chez le roi, et me prescrivit d'être de retour, une heure après, au ministère de Tintérieur, et dans ma voiture de voyage.
« Il fut exact au rendez-vous. Les personnes que j'avais laissées dans le cabinet y étaient encore. Chacune d'elles avait mis à profit le temps de mon absence, pour rédiger des notes sur la conduite que j'aurais à tenir envers les hommes et les choses. On me les remit. Le ministre, qui arrivait des Tuileries, y ajouta les ordonnances signées, me congédia, en me mesurant le temps que je devais mettre à faire ma route, quarante-huit heures de Paris à Lyon, trente-cinq de Lyon à Nîmes, et en me recommandant de lui faire donner avis, par le télégraphe, de l'exécution ponctuelle de cette partie de mes instructions.
« Je voyageai avec une telle rapidité, que je devançai de quelques heures le moment fixé pour mon arrivée à Nîmes. Il était nuit. Des patrouilles, des
détachements qui bivaquaient dans les rues que je traversais, me firent craindre que les perturbations dont on avait effrayé le gouvernement n'eussent continué. Je fus rassuré à ma descente de voilure, car j'appris que les mesures dont j'avais été alarmé avaient été dictées par une précaution peut-être excessive. Il ne s'agissait pas de réprimer, mais de prévenir.
« Le lendemain, de très-bonne heure, je reçus la visite du maire et du conseiller de préfecture dont j'apportais la destitution. Informés de la rigueur avec laquelle ils étaient traités, ils me dirent qu'eu bons et fidèles royalistes ils donneraient l'exemple de la soumission au roi et du respect pour sa volonté, alors même que leur conscience leur dirait que le monarque avait été trompé. Us me demandèrent les noms de leurs successeurs, et ils m'apprirent que le nouveau maire, procureur général près la cour impériale pendant les Cent-Jours, s'était signalé par les excès de son zèle, dans le sens des opinions alors dominantes, et que le nouveau conseiller de préfecture était fils d'un régicide. Us ajoutèrent que l'on savait à Nîmes que le ministère s'était trompé en supposant que je marcherais dans les errements de M. d'Argout, que ma réputation de royaliste était trop bien faite pour que l'on rejetât sur moi la responsabilité de choix aussi hicon venants que ceux qui venaient d'à-
voir lieu. Enfin ils me firent entendre que les royalistes étaient disposés à m*accorder une entière confiance, pour peu que je parusse disposé à y attacher du prix.
« Je fis appeler M. Cavalier, choisi pour remplir les fonctions de maire, et M. Jacques, destiné à celles de conseiller de préfecture. Mon accueil fut trèsfroid. Je leur fis part du contenu des ordonnances royales, et j'informai le premier qu'il pouvait se faire installer le lendemain. Quant au second, je lui déclarai que je ne croyais pas pouvoir le mettre en possession d'une place qu'il ne pouvait devoir qu'à une surprise faite à la bonne foi du ministre ou à une erreur dans les renseignements qui lui avaient été fournis. M. Jacques demanda des explications, que je donnai aussi précises qu'il pouvait le désirer; mais elles ne le convainquirent pas qu'il devait renoncer à sa nomination. Il insista pour être installé, et, sur mon refus, iî me fit sommer par huissier de mettre à exécution l'ordonnance royale qui le concernait. Je ne tins aucun compte de cette sommation. Dès le jour même, je fis connaître au ministre et ma conduite et les motifs qui l'avaient déterminée, et je le prévins qu'il devait opter entre M. Jacques et moi. Sa réponse ne se fit pas attendre ; la nomination fut révoquée et remplacée par une autre, qui portait sur un protestant très-libéral, mais qui, au moins, n'a-
vait point la tache originelle qui m'avait fait repousser M . Jacques comme impossible.
« Ce début ne me fit pas de partisans parmi les protestants. En revanche, les catholiques se prononcèrent pour moi avec une chaleur maladroite que je cherchai vainement à comprimer, bien convaincu qu'on s en ferait une arme contre moi auprès du ministère. Mes craintes se trouvèrent promptement justifiées.
« Je trouvai le département du Gard dans un état de trouble et de désorganisation qui ajoutait aux embarras ordinaires de l'administration dans un semblable pays. La confiance que pendant deux années M. d'Argout avait accordée aux protestants, l'appui qu'en échange ils lui avaient prêté dans les dernières élections, la révocation de plus de la moitié des maires du déparlement (cent soixante-trois avaient été révoqués par une seule ordonnance), la destitution toute récente du maire du chef-lieu sans autre motif que son attachement à la cause royale, avaient profondément indisposé les royalistes. Alarmés dans le présent, inquiets de l'avenir, ils conçurent la pensée de se lier plus étroitement entre eux qu'ils ne l'avaient encore fait. Dans chaque localité, une espèce de fédération avait été formée ; elle avait des chefs, des moyens de correspondance, des lieux de réunion, des armes, des relations avec Lyon et Paris. Le gouver-
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nement avait de forts indices de son existence, mais les preuves lui manquaient. Ces preuves, je les eus bientôt dans les mains, mais je ne crus pas utile à la cause royale de les transmettre au ministère. 11 n'y avait pas de complot, mais une agitation motivée chez les uns par le désir de changer la marche du gouvernement qu'ils croyaient dangereuse et funeste, et chez un petit nombre par le désir d'exercer une influence et d'acquérir une importance politique. Si j'avais divulgué au ministère ces menées et ces intrigues sans but certain, qui ne menaçaient en rien la tranquillité ni la sécurité de l'État, je savais qu'il prendrait des mesures à outrance qui exaspéreraient encore davantage les populations royalistes. Je supprimai donc les renseignements, en me bornant à exercer une surveillance exacte et sévère sur la correspondance dont j'avais surpris le secret, l'association, dont je connaissais toutes les ramifications, et ses chefs, que je convainquis bientôt qu'ils ne pouvaient écrire un mot^ faire une démarche sans que j'en eusse aussitôt connaissance. J'étais informé de tout. La plupart des lettres m'étaient communiquées en original, et j'avais copie exacte des autres. Je n'avais pas recours aux moyens qu'on accusait le gouvernement d'employer, l'ouverture des lettres confiées à la poste ; je déclare que ce moyen a toujours excité ma répugnance et que je n'ai jamais voulu l'employer.
Eussé-je été tenté d'y recourir, j'en aurais été empêché par les directeurs des postes qui avaient reçu la défense la plus positive d'accéder aux demandes qui leur seraient faites par les autorités.
c< Je fis venir un des chefs de cette fédération avec qui je m'étais autrefois rencontré dans la Chambre de 1815, et qui, lors de mes premières ouvertures, avait tout nié, et je lui remis en original une lettre à son adresse qui avait été tirée de ses papiers : — Nierezvous encore, lui dis-je, les manèges qui ont motivé mes avertissements? Cette lettre, qui sert de réponse à une autre lettre que vous avez écrite, renferme des preuves dont un préfet mal disposé pourrait s'armer contre vous et vos amis. La voici. Je ne veux pas que mon nom soit prononcé dans une accusation contre des royalistes. Je n'ai pas communiqué au gouvernement les informations que j'avais, mais je veux vous dire et vous prouver que je n'étais pas votre dupe, et que, si l'on s* était permis de franchir la distance qui sépare une agitation stérile d'une action dangereuse, j'avais l'œil ouvert et la main étendue pour arrêter le mouvement dès qu'il commencerait. Je me suis mêlé de machinations politiques, et dans des temps plus dangereux que ceux où nous sommes, mais j'y mettais plus d'adresse, et, si j'avais été averti, comme vous l'avez été par moi, que ceux qui étaient chargés de me surveiller avaient la clef de mon secré-
taire, j'en aurais au moins fait changer la serrure.
« Ce fut sur cette correspondance, communiquée après mon départ au colonel V..., dont le régiment était alors en garnison à Nimes, et qui en donna con-* naissance à M. Madier deMontjau, conseiller à la cour royale de cette ville, que celui-ci se fonda pour faire, deux ou trois ans plus tard, sa célèbre dénonciation, aliment jetée aux passions politiques du temps.
c( Je fus obligé de prendre contre Topinion révolutionnaire, qu*on appelait alors l'opinion libérale, des me5ures plus efficaces et plus vives, parce qu'encouragée par les concessions qui lui avaient été faites elle aspirait ouvertement à imposer au gouvernement la ligne de conduite qu'il aurait à suivre. Au moment où j'arrivai, Nîmes était divisée par une querelle de théâtre. Huet, acteur du théâtre Feydeau, était venu pour donner quelques représentations dans cette ville. L'ardeur connue de ses opinions royalistes engagea les libéraux à s'opposera ce qu'il jouât. Les royalistes ob jectaient que, l'année précédente, ils avaient laissé paraître sans opposition, sur le théâtre de Nîmes, Talma, dont les opinions étaient au moins aussi fortement accusé^es dans le sens du libéralisme que celles de Huet dans le sens du royalisme. ïls réclamaient donc tolérance pour tolérance. Leurs antagonistes avaient maintenu leur veto. De là querelles dans la salle, vitres brisées, coups de bâton et niême coups de cou-
teau échangés au dehors, et, en détinitive, fermeture du théâtre. Les choses en étaient à ce point à mon arrivée. Pour calmer ce tumulte, qui durait depuis une dizaine de jours et avait. donné lieu aux rapports exagérés dont on avait effrayé le gouvernement, il aurait fallu de l'énergie dans l'autorité et une force militaire imposante. L'une et l'autre avaient manqué. Les autorités locales, bien intentionnées, mais découragées par la pensée qu'elles seraient désavouées par le gouvernement, s'étaient bornées à écarter le prétexte d'une lutte entre les deux partis. La garnison ne se composait que de cent cinquante hommes d'infanterie et d'une compagnie de lanciers. Le départe* ment avait pour commandant le général de Panges, dont l'esprit enclin à l'hésitation devenait plus indécis encore sous le coup de la crainte de mécontenter le gouvernement qui venait de lui conférer la pairie. A la tête de la division militaire était le général Briche, caractère de décision et de vigueur, mais original, fantasque, et sur les dispositions duquel on ne pouvait pas compter, parce qu'elles étaient à la merci d'un mouvement d'humeur.
« J'étais arrivé à Nîmes dans la nuit du 3 au 4 mars 1819. Je recueillis à la hâte le plus de renseignements que je pus sur la situation des choses, et je m'informai des dispositions des troupes. J'appris que l'effervescence avait diminué ; elle s'était concentrée
dans quelques centaines de brouillons que la masse de la population protestante ne soutiendrait pas ; les officiers de la garnison m'assurèrent que leurs soldats agiraient vigoureusement, ne fût-ce que pour prendre leur revanche des insultes qu'on les avait contraints d'endurer. Je me décidai à faire ouvrir le théâtre et à y faire paraître Huet, le dimanche suivant. J'écrivis, en même temps, au général Brichc pour le requérir de renforcer de six cents hommes la garnison de Nîmes.
« Le nouveau maire me fit les représentations les plus vives contre la réapparition de Huet et il les fil . appuyer par le général de Panges. Je refusai de les admettre, et je pris des mesures pour repousser une agression que l'un et l'autre m'annonçaient devoir être le résultat inévitable de la décision à laquelle je m'arrêtais.
« Je dictai au maire un arrêté qu'il signa fort à contre-cœur, et par lequel, en annonçant que par mon ordre le théâtre serait ouvert de nouveau, il interdisait tout attroupement, et prévenait que toute infraction à cette interdiction serait immédiatement et sévèrement réprimée.
« Le dimanche, à deux heures, j'appris qu'un rassemblement nombreux se formait sur la place de la Maison-Carrée^, dans le dessein de s'opposer à l'exé-
' La Maiion carrée, ainsi appelée parce qu'elle forme un carré long.
cution de mes ordres. Je requis le général de Panges de faire sortir sur-le-champ les troupes des casernes et d'envoyer à la préfecture la compagnie de lanciers. Je rinvitai à s'y rendre lui-même lorsque ses ordres seraient donnés. Dès que la cavalerie fut devant mon hôtel, je sortis à cheval et me plaçai à sa tête. Je m'étais fait précéder par un commissaire de police qu'escortaient une cinquantaine de fantassins, pour sommer le rassemblement de se dissiper. Au moment où je sortais de la préfecture, je vis arriver le général de Panges de toute la vitesse de son cheval. 11 m'informa que le rassemblement s'était dirigé vers sa maison, et que, ne pouvant forcer la grille de la cour, défendue par un poste d'infanterie, on s'était mis à briser ses vitres à coups de pierres, que lui-même n'avait pu sortir que par la porte de ses écuries qui donnait sur une autre rue. Je l'engageai à m'accompagner, et je mis mon cheval au galop en me faisant suivre par les lanciers. I^ général de Panges était à ma gauche; j'avais à droite le capitaine de Jamac qui commandait mon escorte. Au moment où je parus sur
isolé, est un des roonuments les plus remarquables de ?(imes. Les suppositions archéologiques les plus probables font remonter sa construo tioo à l'époque de Marcus Aurelius et de Lucius Vérus, fils adoptif d'Antonin. L'architecture de cet édifice, que Tabbé Barthélémy, dans son Voyage d'Anacharm, appelle le chef-d'œuvre de rarchitccturc ancienne et le désespoir de la nouvelle, est d'une recherche de décorjtioii et d'une délicatesse de travail qui rappellent les monuments de l'époque d'Adrien et d'Antonin.
la place, je fus accueilli par des cris violents et une volée de pierres dont une m'atteignit. Je me portais en avant lorsqu'un homme, armé d'un sabre, saisit la bride de mon cheval. Pendant que j'allongeais la main vers mes fontes pour prendre mes pistolets, le capitaine de Jarnac renversa cet audacieux d'un coup de sabre, et les lanciers, faisant une charge sur la foule, distribuèrent force coups de bois et quelques coups de pointe, qui tnèrentun homme et en blessèrent quelques autres. Ce coup de vigueur suffit; le rassemblement se dispersa; le soir tout était tranquille. La représentation deHuet eut lieu, comme si l'échauffourée dont je viens de parler n'en avait pas été le prologue, et, malgré les cris et les menaces dont la populace de Nîmes n'est pas avare, le calme fut maintenu pendant toute la durée de mon administration,
« Au lieu des troupes que j'attendais, je reçus dans la nuit, du général Briche, l'avis qu'il ne jugeait pas convenable d'obtempérer à ma réquisition. Je lui dépêchai un courrier pour l'informer que je renouvelais ma demande, et que je faisais peser sur lui la responsabilité de la conduite qu'il avait tenue et de celle qu'il allait tenir. J'ajoutai que je venais de rendre compte au gouvernement de son étrange procédé. Inquiet de ma démarche, le général Briche fit partir en toute hâte de Montpellier douze cents hommes au lieu de six cents que je lui avais demandés, et il les
devança. J'étais à table, chez le général de Panges, lorsqu'on annonça l'arrivée du lieutenant général commandant la division. Je vois entrer un officier de petite taille, portant d'épaisses moustaches blondes. De la porte, il jette son chapeau par-dessus la table sur une autre table, à l'extrémité de la salle, et s'écrie en s'adressant au général de Panges et en accompagnant chaque phrase d'un juron : — Eh bien, la ville n'est pas brûlée? — Non, mon général. — J'espérais qu'elle le serait, je croyais le feu aux quatre coins, tant votre préfet se montrait impatient d'avoir des troupes. Au reste, il sera content; il m'a demandé six cents hommes , je lui en amène le double.
« Avant que le général de Panges pût lui faire remarquer que j'étais présent, quelques propos peu convenants me mirent dans la nécessité de prendre la parole. Je le fis d^un ton très-vif, qui étonna ce cerveau brûlé ; — Monsieur le préfet, me dit-il, on m'a mandé de Paris que vous aviez la tête chaude. La mienne ne l'est pas moins. Je vous préviens que nous aurons du mal à nous arranger. — On m'a donné le même avis, général, et je me suis promis d'avoir toujours raison et de ne jamais vous céder. Je vous ai demandé six cents hommes, vous en faites venir douze cents; si l'excédant du nombre que j'ai demandé entre dans Nîmes, un second courrier sera
sans délai sur la route de Paris pour faire connaître au gouvernement le nouveau manque de procédé dont j'ai à me plaindre. Vous agirez maintenant comme il vous plaira.
« Le général se mit à table, mangea beaucoup, but davantage, commença à fumer, et n'articula pas un mot. Nous nous séparâmes presque sans nous saluter. . « Le lendemain, avant sept heures, mon valet de chambre m'annonça une visite, et, avant qu'il eût pu me dire qui me la faisait, je vis entrer un homme en bonnet de coton, enveloppé dans un vaste carrick, les jambes nues et en pantoufles. Je me serais bien gardé de reconnaître le matinal visiteur, s'il ne m'avait dit qu'il s'appelait le général Briche. Il se hâta d'ajouter que, lorsqu'il avait des torts, il était impatient d'en faire l'aveu, et qu'afin de ne pas mettre de retard dans l'acte de ce genre qu'il croyait me devoir il était venu dans le costume où son réveil l'avait surpris. Je ne pus m' empêcher de rire, il en fit autant, et nous voilà les meilleurs amis du monde.
ce La conversation prit bientôt un tour plus sérieux. Elle se porta sur les circonstances dans lesquelles nous étions placés. Je vis que le général avait des sentiments tout semblables aux miens. Il connaissait le département du Gard et son chef-lieu ; il me donna des avis qui me parurent sages, et auxquels, pour être accueillis sans réserve, il ne man-
quait qu'un autre costume chez celui qui les donnait. Mais le moyen d'accorder de la confiance, alors même qu il parle avec bon sens, à un homme qui, pour sa première visite au premier magistrat de son département, ne prend pas la peine de modifier son costume de nuit. L'entretien avait duré une grande heure, lorsque le général me dit : — Je vous quitte, afin de vous laisser lever. — Permettez, répondis-je, que j'envoie chercher votre toilette ou que je fasse atteler pour vous reconduire. — A quoi bon? — Vous ne pensez pas traverser Nîmes avec le costume que vous avez. — Si fait ; c est mon costume du matin. A Montpellier et ici, je n'en ai pas d'autre; tout le monde le connaît; personne ne s'en formalise. Les enfants mêmes commencent à ne plus courir après moi. Il sortit.
« Le général Briche était un enfant mal élevé de la Révolution, qui s'était fait un moyen des défauts mêmes de son éducation. Du reste, ses antécédents parlaient très-haut en sa faveur. A une conduite militaire honorable, il avait joint, pendant Tépoque des Cent-Jours, les preuves d'un dévouement qui avait attiré sur sa tête les plus grands dangers.
« Deux tentatives d'émeute, l'une au Vigan, chef-lieu de sous-préfecture, l'autre à Villeneuve, toutes deux ayant un caractère politique et religieux, me fournirent les premières occasions de parcourir
mon département. Je me transportai rapidement sur les lieux, à la tête de détachements de cavalerie; mais je n'eus pas besoin de répéter la leçon un peu dure que j'avais donnée aux agitateurs de Nîmes. Ma présence suffit pour rétablir Tordre et assurer l'arrestation de ceux qui l'avaient troublé, Tous furent jugés et condamnés.
« A ma grande surprise, le ministère approuva la conduite que j'avais tenue dans la répression de rémeute dont j'ai rendu compte, et il donna même des éloges à ma décision et à ma fermeté, qui avaient , il est vrai , rendu le calme aii département. »
Après avoir ainsi raconté son arrivée et les premières difficultés qu'il rencontra, les obstacles matériels qu'il vainquit, le baron d'Haussez entre dans le fond de la question : « Quand j'eus assuré le calme dans la rue, dit-il, la division des esprits ne cessa pas pour cela, elle continua à se manifester dans les salons. C'était surtout dans les miens qu'elle éclatait, parce que c'était là seulement que les deux partis avaient occasion de se rencontrer. Je donnais fréquemment des dîners et des fêtes, auxquels protestants et catholiques, royalistes et libéraux, étaient indifféremment invités. J'avais la simplicité de croire qu'une distribution impartiale de la justice comme magistrat, et de mes politesses comme homme du
monde, suffirait pour mettre un terme à la discorde qui existait entre les partis. Grande était mon erreur! Mes réunions étaient nombreuses, mais elles ne servaient qu'à rendre plus sensible la haine que chaque parti portait à l'autre. Dans le principal salon de réception, les femmes catholiques avaient adopté le côté droit, les femmes protestantes, le côté gauche de la cheminée. Les hommes se rangeaient également par secte, et peu d'entre eux osaient franchir la ligne fatale de séparation, pour aller causer avec des femmes du bord opposé. Dans les bals, la séparation était encore plus prononcée. 11 n'y avait qu'à table, où les noms inscrits sur un billet indiquant à chacun la place qu'il devait occuper, le mélange des personnes avait lieu, mais rarement la conversation s'établissait entre les voisins, et presque toujours elle se faisait d'un travers à l'autre de la table. C'était à désespérer du succès! Il fallut abandonner ces hommes irréconciliables à leur esprit de haine, et ne plus chercher à les réunir. Par une sorte de convention tacite, ils s'accordaient du moins sur un point : ils ne vinrent plus à mes réunions que de deux semaines Tune, en sorte qu'un jour était consacré aux protestants, et le jour de réception suivant aux catholiques. »
On a sans doute remarqué que les paroles de M. d'Haussez ne sont pas moins impartiales que sa
position, n n'est point Thomme d'un parti, il est neutre. Représentant d'un ministère qui incline plutôt vers les protestants que vers les catholiques, il est également frappé, également affligé des haines réciproques qui existent entre les deux partis. Il tente inutilement de les adoucir. Il est donc bien posé pour voir d'où viennent ces haines. Voici ce que nous trouvons à ce sujet dans ses notes :
« L'époque des Cent-Jours avait été marquée par des actes d'agression contre les royalistes. Plusieurs avaient été massacrés, sans provocations de leur part, dans les mes de Nimes. Les maisons d'un grand nombre d'entre eux avaient été pillées, dévastées, démolies même après le combat du pont de la Drôme et la capitulation de la Palud. Les volontaires qui avaient fait partie de l'armée de M. le duc d'Angoulême avaient été traqués comme des bêtes fauves , et assassinés avec des raffinements de cruauté. A la seconde Restauration, les rovalistes des dernières classes du peuple ne voulurent pas être en reste. Leur vengeance atteignit un certain nombre de leurs ennemis, et elle ne fut qu'imparfaitement arrêtée et contenue par les efforts de leurs chefs les plus influents. U y avait, de part et d'autre, crimes et malheurs, désastres et cruelles représailles. Le souvenir de ces calamités ne se bornait pas aux derniers événements. De meurtre en meurtre, il remontait jus-
DE LA RESTAURATION. il!
qu'aux massacres révolutionnaires de 95 , aux Dragonnades et à la révocation de Tédit de Nantes, sous Louis XIV ; aux Camisards, sous les Valois ; à Ra)fmond de Toulouse, et aux Albigeois. Les haines s'étaient transmises dans les familles comme un inaliénable héritage. C'était le sujet de toutes les conversations. On peut juger de Tâcreté que leur avaient donnée les scènes déplorables des dernières années.
« Les protestants avaient alors auprès du gouvernement des organes en crédit qui parvinrent sans peine à faire admettre leurs récriminations comme fondées de tout point, et à étouffer les plaintes des catholiques. 11 fut admis en principe que ceux-ci devaient avoir tort, quoi qu'ils eussent fait ou quoi qu'ils fissent, et que le droit serait toujours du côté de leurs antagonistes ; que les royalistes massacrés seraient tenus pour bien tués, et que les protestants qui avaient subi le même sort seraient considérés comme des martyrs; que les familles des premiers seraient condamnées à étouffer tous leurs griefs, que les familles des seconds recevraient des indemnités.
« Je fus chargé de l'exécution de cette détermination. On m'ordonna de distribuer une somme de cinquante mille francs parmi les parents les plus pauvres des victimes protestantes, dont on évaluait le nombre à plus de deux cents. Je fis connaître aux membres des consistoires la mission qui m'était con-
fiée, et je les invitai à me remettre une liste exacte et authentique des malheureux qui avaient péri, et des renseignements précis sur la situation de leurs familles. J'éprouvai un refus immédiat fondé sur le prétexte injurieux que les renseignements que je demandais n'étaient destinés qu'à préparer des moyens de récriminations, et à servir et à éclairer de nouvelles vengeances, lorsque le temps de celles-ci serait venu. « Offensé, comme je devais l'être, d'un soupçon si odieux, je déclarai que je ne distribuerais aucune partie de la somme que sur les renseignements complets que je demandais, et alors que la parfaite exactitude m'en serait démontrée. Le ministère approuva ma conduite et pressa ses conseillers habituels dans ces sortes d'occasions d'engager leurs amis à céder. Cette démarche eut du succès. On me remit la liste, et je pus juger du motif de l'hésitation que j'avais remarquée. Cette liste des victimes appartenant aux familles pauvres, — c'étaient les plus nombreuses, — mettait au jour la volontaire et perfide exagération du mal, puisqu'au lieu d'une liste de deux cents noms celle qu'on me remit n'en contenait que dix-huit. Certes, dix-huit meurtres sont une chose bien déplorable, bien horrible; mais les hommes qui en portaient le nombre à deux cents étaient bien coupables, d'ajouter ainsi par un mensonge atroce à la douleur des gens de bien et à la
honte qui en retombait sur leur pays. Je dois ajouter que, pour atteindre le nombre de dix-huit, on avait compris parmi les victimes cinq femmes et deux hommes, exécutés à Nîmes, en 1816, par suite d'une condamnation judiciaire : ces assassins avaient tué dans le village d'Arpalliargues six volontaires royaux, pris sans armes après la capitulation de la Palud, et ils avaient été convaincus d'avoir fait griller et d'avoir mangé une partie de leur chair.
« Les catholiques, à leur tour, firent des réclamations. Ils prétendirent que, si la munificence du gouvernement atteignait les familles dont les pertes avaient été motivées par une vengeance qu'ils appelaient méritée, elle devait, à plus forte raison, s'étendre à celles où un esprit d'agression, que rien n'avait provoqué, était venu faire les premières victimes. Us n'hésitèrent pas à me présenter une liste authentique qui renfermait une trentaine de noms.
« Je crus devoir agir sans consulter le ministère, qui probablement aurait contrarié mes vues, et, par un nouvel acte de partialité, aurait irrité encore les royalistes. Je partageai en deux parts égales les cinquante mille francs. J'en remis une à chaque parti, et leur laissai le soin d'en faire la répartition. Je lis seulement observer aux protestants que, pour l'honneur de leur secte, et s'ils ne voulaient pas assumer la responsabilité du crime, ils ne devaient pas com-
prendre les condamnés d'Arpalliargues parmi les victimes. Us n'eurent pas égard à mes observations. « La faction protestante s'irrita violemment contre moi à Nîmes et à Paris. Cette fois, M. Decazes me donna tort, mais il n'osa pas motiver ma révocation par un fait qui portait avec lui sa justification. Il fallut donc que la satisfaction promise à mes ennemis souffrît un ajournement. »
11 nous a semblé que ce document appartenait à l'histoire. Certes, la mort d'un seul homme, quand elle est le résultat d'un crime, est un malheur public, un outrage pour les lois, un deuil pour les gens de bien, à quelque opinion qu'ils appartiennent. Mais, comme le fait observer avec raison M. le baron d'Haussez, c'est un motif de plus pour ne point ajouter è des crimes déjà trop grands, à des malheurs trop affligeants, et c'est bien assez d'être condamné à accuser son pays, sans se laisser emporter par la passion politique à le calomnier. Dans le récit de M. le baron d'Haussez, tout s'explique, tout se comprend. On reconnaît ces longs ressentiments qui ont partagé les habitants de quelques-unes de nos provinces méridionales en partis ennemis, ces haines malheureuses qui enfoncent dans le passé de notre histoire leurs profondes racines. 11 y a, depuis des siècles, des violences et des représailles ; des partis tour à tour opprimés ou oppresseurs, suivant que les
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circonstances générales leur sont favorables ou contraires. C'est ce qui faisait dire à Madame, duchesse de Berry, quand elle préparait la prise d'armes de 1832 : c( J'irai à Nîmes, je prendrai l'évêque par la main, et je me jetterai avec lui entre les catholiques et les protestants. »
Voilà Thistoire. Elle est assez triste, sans qu'on lui donne les proportions d'un roman atroce. C'est ce que n'a point compris M. de Vaulabelle, dont le livre, au lieu d'être un jugement sévère et impartial, comme doit l'être un livre d'histoire, est un plaidoyer révolutionnaire et protestant. Nous nous étions promis de publier sur cette question douloureuse les documents authentiques qui viendraient à tomber sous nos yeux. Les notes prises par un préfet du Gard nommé par M. le ducDecazes, et ayant administré ce département à une époque où les idées du parti libéral obtenaient plus de faveur dans la chambre et au ministère que les idées de la droite, nous ont paru offrir ce caractère. Ces notes ont, entre autres avantages, celui de faire sortir la question des généralités et des récriminations vagues et confuses. 11 y a des chiffres posés, des listes demandées et fournies par chaque parti, obligé, par la précision des questions de l'autorité, de faire des réponses précises. Le public les a sous les yeux ; il a depuis longtemps aussi sous les yeux le récit de M. de Vaulabelle : c esta lui de juger.