DE LA KËACTIUN DE 1815 DANS LE MIDI
SCI TE.
d'uMë ASSEf\TION DE M. DE SAINTE • AIJL A IRE.
Toutes les fois que des écrivains appartenant aux croyances catholiques et aux opinions monarchiques ont essayé d'éclairer par des documents la douloureuse question de la réaction du Midi en 1815, deux opinions toutes différentes se sont produites. Quelques personnes, dont Topinion est fort imposante à nos yeux, ont dit : « Pourquoi remuer ces souvenirs et ces cendres mal éteintes? Il faut jeter un voile sur ce passé sanglant et craindre de ranimer des discordes qui grondent toujours dans le sol. » D'autres personnes, plus nombreuses, ont répondu à cela qu'il était équitable de publier tous les documents
qui pouvaient éclairer la religion de la postérité.
Au-dessus de l'approbation des hommes, quelque prix qu'on y attache, de leur désapprobation, quelque pénible qu'elle puisse être, il y a une question de devoir, Fontenelle disait que, s'il avait la main pleine de vérités, il se garderait bien de Touvrir; mais Fontenelle n'était pas chrétien, pas même philosophe, dans la véritable et belle acception du mot. Cet aimable épicurien était, pour emprunter une expression juste et ingénieuse au révérend père Gratry, un sectateur de la sophistique du dix-huitième siècle. Savoir la vérité et la taire, quand elle intéresse l'honneur de ses compatriotes et celui de son pays, c'est ce qu'un homme de probité, à plus forte raison un chrétien, ne saurait faire. La vérité, dans ce cas, devient une dette qu'il faut payer. Ce devoir est plus étroit encore quand la responsabilité des crimes qu'il s'agit, non de justifier, à Dieu ne plaise, ni même d'excuser, mais d'expliquer, a été rejetée par l'esprit de parti sur la religion catholique elle-même*
Prenez garde que cette loi du silence» qu'on nous conseille d'observer, tout le monde ne l'observe pas. L'esprit de parti, qui a faussé les idées, en 1818 et 1 819, sur les causes et la portée des événements du Midi au moment de la seconde Restauration, trouve des historiens pour soutenir sa thèse. M. de Vaulabelle, qui a publié son Histoire de la Restauration
dans ces derniers temps, continue et exagère M. de Lacretelle, et adopte comme une \érité indubitable la tradition de 1818 : « Le parti royaliste et catholique, sans provocation aucune, a trempé ses mains, en 1815, dans le sang des protestants. C'est le fanatisme monarchique et catholique qui a produit ses fruits naturels. »
Si vous laissez affirmer sans contredire, si vous n'opposez pas les documents authentiques aux erreurs ou aux exagérations de l'esprit de parti, savez-vous ce qui arrivera? Au bout d'un peu de temps, il s'établira sur ces faits une espèce de prescription histo^ rique. Les contemporains auront tous disparu, les souvenirs légués dans les familles se seront peu à peu éteints, l'opinion des générations nouvelles se formera dans les livres de ceux qui ont parlé contre ceux qui auraient consenti à se taire de peur de réveiller des souvenirs douloureux, et la vérité historique se sera éclipsée sans retour. C'est pour empêcher, autant qu'il est en nous, ce fâcheux résultat, que, toutes les fois que nous trouverons un document sérieux de nature à éclairer l'opinion des hommes impartiaux sur les événements du Midi en 1815, nous le publierons sans hésiter. Nous déplorons les malheurs, nous condamnons les crimes, de quelque côté qu'ils aient été commis, mais nous ne devons pas laisser subsister les erreurs.
Ces erreurs remontent très-haut. En 1819, M. de Sainte- Aulaire, prenant la parole pour appuyer une pétition présentée à la Chambre, dans le moment où la lutte de la droite contre M. Decazes était dans toute sa vivacité, prononça ces paroles : « Je viens de lire dans une feuille que Ton devait considérer les crimes commis à Nimes, après la seconde Restauration, comme une sorte de représailles, suite nécessaire de ce qui s'était passé antérieurement. Il m'est impossible de laisser l'opinion de la Chambre et celle du public s'égarer sur ce point ; je dirai, puisqu'on persiste dans d'injustes récriminations, que, non-seulement les crimes commis à Nîmes après la seconde Restauration ont été atroces, mais qu'ils ont été gratuits. J'en appelle à mes collègues de députation, à tous ceux qui connaissent le département du Gard ; je déclare, en leur nom comme au mien, que pas une goutte de sang n'a coulé à Nîmes pendant les Cent- Jours. A Arpaillargues , trois volontaires royaux ont été frappés les armes à la main, mais c'était un combat contre d'autres hommes armés. »
L'affirmation est tranchante, mais elle ne saurait changer les faits. Or voici les faits, d'abord pour Arpaillargues. 11 y eut une instruction sur cette affaire après la seconde Restauration; cette instruction amena un procès criminel. Le procureur royal près la cour de Nîmes, portant la parole dans cette affaire.
s'exprimait ainsi : « La capitulation de La Palud fut signée le 8 avril 1815. Par l'article 1", Tarmée royale était licenciée et les volontaires royaux devaient rentrer dans leurs foyers après avoir déposé leurs armes ; les officiers devaient cependant garder leur épée. Cet article garantissait, par une disposition expresse, aux volontaires royaux pleine et entière sûreté pour leurs biens et surtout pour leurs personnes. Environ soixante-quatre volontaires royaux, la plupart de Nîmes, se retirantdans leurs familles, avaient pris la route qui passe à Arpaillargues. Les habitants d'Arpaillargues exigèrent qu'ils remissent leurs armes. A peine furent-ils désarmés, qu une fusillade en renversa quatre. Les volontaires royaux épargnés par les premiers coups de feu cherchent leur salut dans la fuite ; ils sont poursuivis à travers champs, fusillés, assassinés : — on les poursuit comme des chiens, a dit Henri Ribaud ; on les met nus. Quatre d'entre eux, Fournier, Calvet, Chambon et Charrai, avaient été abattus et étaient restés au pouvoir de leurs assassins. Lorsqu'on s'apercevait que le malheureux Fournier faisait quelque mouvement, on se hâtait de lui donner des coups de fourche dans toutes les parties du corps. Une femme lui plongea si profondément sa fourche dans le ventre, qu'elle fui obligée d'employer tous ses efforts pour la retirer. Une autre lui lança des coups de ciseaux dans le visage. Après l'avoir dé-
chiré dans tous les sens, on le dépouilla, on le mit à nu (le procès-verbal de levée de son corps le constate) et on le jeta au coin d'une rue; on refusa de le transporter à un hôpital, sous prétexte qu'il n'en valait pas la peine. Il conservait cependant encore un reste de vie, et il en donna quelques signes pendant la nuit. On lui écrasa la tête avec une grosse pierre.
« Calvet, habitant de Nîmes, marié depuis peu, avait été aussi blessé à mort; étendu à terre et baigné dans sou sang, il reçut encore plusieurs blessures; un individu, que les témoins n'ont pas connu, le déchira avec sa faux. Une femme, la Coulourgole, lui enfonçait de temps en temps sa fourche en fer dans le corps. Sur les dix heures du soir, il fut jeté dans une charrette, étant alors dans la plus douloureuse agonie. Il expira bientôt en effet. Fournier et Calvet ne furent pas les seuls qui perdirent la vie dans cette funeste soirée ; mais il n'a pas été possible de faire le dénombrement exact des volontaires royaux qui n'ont plus reparu, et qui par conséquent sont présumés avoir péri. Claude Chambon fut une des plus malheureuses victimes de cette journée : il se sauvait à travers champs, après avoir échappé à la première fusillade, lorsqu'il fut arrêté par un habitant d'Arpaillargues. D'autres habitants armés l'entourèrent bientôt ; l'un lui donna deux coups de baïonnette, un autre un coup de broche, un autre un coup de four-
che dans les reins, un autre habitant lui perça la cuisse droite. Ils allèrent ensuite chercher le corps de Fournier, qu'ils croyaient mort, couvrirent l'un et l'autre de ronces et d*épines qu'ils foulèrent avec les pieds. »
Après avoir énuméré plusieurs coups et blessures portés à des volontaires royaux déjà blessés et renversés, le procureur général conclut ainsi : « Jean Ribaud nous a dit qu'il avait vu trois habitants frapper à la fois un militaire étendu à terre. Dans la guerre civile, on respecte les prisonniers, on donne des secours aux blessés, on prend soin de leur vie. Mais, à Arpaillargues, ce fut un massacre d'hommes qui étaient sans défense, à qui on avait fait déposer les armes en leur promettant de les accueillir. »
Maintenant, qui croirez-vous? Le député qui, avec un intérêt politique facile à comprendre, présente les faits tout à l'avantage du parti qui l'a nommé, et trois ans après l'événement, loin du lieu où il s'est passé, de ceux qui l'ont vu, affirme tout sans rien préciser ; ou le magistrat qui, désintéressé des luttes politiques, le lendemain de l'événement, dans le lieu même où il s'est passé, devant les témoins qui l'ont vu, en face des auteurs du crime, des victimes qui y ont survécu, analyse les dépositions, et détruit par une conclusion si péremptoire l'allégation téméraire
de M. de Sainte-Aulaire? Nous ne croyons pas qu'on puisse balancer entre les deux assertions, surtout si Ton considère que celle du procureur général de Nîmes a Tautorité de la chose jugée. En effet, dix des assassins d'Arpaillargues, huit hommes et deux femmes, furent condamnés à mort.
Dira-t-on à cela que, si M. de Sainte-Aulaire s'est trompé sur les événements d'Arpaillargues, qui fait partie, comme Nîmes, du département du Gard*, son assertion subsiste au moins pour cette ville, et que dans les Cent-Jours il y eut, il est vrai, des volontaires catholiques et royalistes de Nîmes assassinés dans le Gard, mais non pas à Nîmes même? Ce serait une assez puérile équivoque. Il ne s'agit pas ici d'une question de lieu, mais d'une question de sang, et M. de Sainte-Aulaire ne pourrait être admis, même dans ce cas, à dire que les crimes commis à Nîmes, après la seconde Restauration, n'ont pas eu le caractère d'une réaction et ont été gratuits. Mais cette assertion n'est pas plus exacte que la première. M. Clausel de Coussergue, dans les notes d'un ouvrage sur la Charte, publié quelques mois avant la Révolution de 1830, donne les noms d'un volontaire royal tué à Nîmes, le 26 mars 1815, d'un coup de couteau; d'un autre qui eut l'œil arraché dans le
' Arpaillargues est dans rarrondissemenl d'Uzès.
même mois, et enfin de dix autres qui furent tués par les fédérés, le 15 juillet 1815, au moment où ils se présentaient devant les casernes pour recevoir l'artillerie et la conduire aux Arènes, suivant ce qui avait été convenu entre le maire de nomination royale et le général remplaçant le général Gilly, qui avait évacué la ville avec les troupes impériales *.
On touche maintenant du doigt les causes de la réaction du Midi, dans les derniers mois de 1815. Ce fut la déplorable revanche d'excès déplorables, commis pendant les Cent-Jours. Il était d'autant plus difficile de la prévenir ou de l'empêcher, que le gouvernement royal était complètement dépourvu de cette force neutre qui s'interpose entre les partis rivaux. L'armée, engagée tout entière dans le mouvement bonapartiste, avait pesé lourdement sur les
* La liste de ces noms a été donnée par M. de Bernis, commissaire extraordinaire du roi, dans un mémoire intitulé : Préds de ce qui s*est passé en i815 dans les départements du Gard et de la Ijozère. Nous avons sous les yeux l'état manuscrit des individus catholiques assassinés au retour de r armée de monseigneur le duc d'Angouléme; cet état a été dressé par M. de Surville, nomme, le 20 novembre 1815, colonel de la garde nationale de Nimes, et père de M. de Sorville, membre de l'Assemblée législative en 1849. M. de Surville, homme à la fois de convictions énergiques et d'une modération pleine de fermeté, porte le nombre des victimes royalistes et catholiques, pendant les Cent- Jours, à trente- neuf tués ou blessés dont il donne l'état nominal, et il ajoute : « 11 y a encore bien des individus qui ont péri, dont il a été impossible de constatera mort. Un plus grand nombre a été maltraité. »
provinces du Midi, pendant le second empire, et la première mesure qu'on avait dû prendre, pour éviter la guerre civile, avait été de faire sortir les garnisons des villes. On n'avait donc pu disposer, dans les premiers moments, que de la garde nationale, enflammée elle-même des passions politiques qu'il fallait calmer ou réprimer. Un des plus notables habitants de Nîmes, M. de Surville, le chef le plus populaire du parti catholique et royaliste , rendit dans cette circonstance d'immenses services. Nommé colonel provisoire de la garde nationale de Nîmes, il connnença par réorganiser cette garde, en la divisant en garde ordinaire, exclusivement composée de propriétaires et de commerçants, et garde extraordinaire, qu'il renvoya à ses occupations, en promettant de la convoquer si les circonstances l'exigeaient, ce qui lui permit de retirer les armes des mains des ouvriers, dont les passions étaient le plus enflammées. Alors il put rétablir l'ordre dans la cité, et même, entreprise que Ton jugeait un mois auparavant impossible, il fit rouvrir les temples protestants qui avaient été fermés par la multitude catholique, et décida, non sans peine, les sectaires de la religion réformée à s'y rendre en plein jour, avec leurs ministres, en leur répondant sur sa tête que les royalistes et les catholiques respecteraient la liberté de conscience que le roi leur avait garantie. Nous avons sous les yeux, en
écrivant ces lignes, un précieux autographe, au bas duquel on lit la signature du général comte de Lagarde, commandant du département, qui, à peine remis de la blessure qu'il avait reçue en défendant Tordre et la loi contre ces populations exaspérées, écrivait à M. de Surville : « Monsieur le colonel, je profite du premier instant où mon état me permet quelques légères occupations, pour vous faire connaître la satisfaction de Monseigneur le duc d'Angoulême sur tout ce que vous avez fait pour le bien du service de Sa Majesté, et le maintien de la tranquillité publique dans la ville de ISlmes, depuis que le commandement de la garde nationale vous a été confié. Son Altesse Royale, d'après le rapport que je lui avais fait de notre retour au repos, et des moyens qui avaient été pris, m'a fait Thonneur de m'écrire, le 29 décembre dernier, de Bordeaux, et me dit, en parlant de notre tranquillité : « Je vous prie de dire « de ma part à M. de Surville que je sais combien (( nous lui en sommes redevables, et que je serai « très-empressé à faire connaître sa conduite au « roi. » Je suis d'autant plus flatté, monsieur le colonel, d'être dans cette occasion l'organe des sentiments d'estime de Monseigneur, que personne n'a plus apprécié que moi l'importance des services que vous avez rendus. »
Le corps de la lettre est dicté, mais on éprouve une
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émotion involontaire en voyant la signature toute tremblée, tracée de la main encore mal assurée du brave général.
Ainsi les Bourbons tirent ce qu'ils purent pour empêcher la réaction du Midi, les chefs du parti royaliste les aidèrent de tout leur pouvoir. L'administration agit autant que peut agir une administration désarmée. Mais il y eut des excès qu'on ne put prévenir, de la part des populations royalistes, frappant parce qu'elles avaient été frappées, opprimant parce qu'elles venaient d'être opprimées.
TRESTAILLÛMS.
Pendant que nous étudions celle époque douloureuse pour toutes les opinions, car il y eut alors des crimes commis, nous ne dirons point par tous les partis, ce serait une injustice, mais dans tous les partis, nous avons rencontré, en feuilletant les papiers politiques du baron d'Haussez, une page curieuse et dramatique, de nature à faire comprendre les passions qui enflammaient alors ce malheureux pays. Le baron d'Haussez avait élé nommé, on s'en souvient, préfet du Gard, sous le ministère de M. De-
cazes. En arrivant dans sa préfecture, il était tout préoccupé, on l'a vu, des diCQcultés de sa situation administrative, et cherchait les moyens de diminuer l'exaspération des esprits. Nous lui laissons ici la parole :
« Il y avait alors à Nîmes , dit-il , une de ces effrayantes célébrités produites pat les passions politiques; Trestaillons, à qui un jugement solennel avait conservé la vie et la liberté, jouissait tranquillement de Tune et de l'autre. Quoique désavoué par son parti, repoussé avec horreur par les gens d'honneur, il était poursuivi avec acharnement par le parti contraire, qui, au lieu de voir en lui un furieux de circonstance, affectait de le présenter comme le chef avoué du parti royaliste, et faisait un reproche au gouvernement de Tindulgence dont il usait à son égard, en le laissant résider dans les lieux mêmes où il avait commis ses crimes. Sa présence à Nîmes était un scandale, en effet; mais, après le jugement dont le bénéfice lui était acquis, on ne pouvait le chasser de Nîmes; il fallait obtenir qu'il en sortît volontairement. Je le fis appeler.
« Le hasard voulut que, lorsqu'il fut annoncé, j'eusse dans mon cabinet un ecclésiastique nommé l'abbé Bonhomme. C'était un curé de Nîmes, homme vénérable, en possession d'une influence presque absolue sur Vesprit de la multitude. 11 s'était placé.
en toute occasion, entre elle et les malheureux qu'elle voulait immoler; et il était parvenu à empêcher que le nombre des victimes fût plus grand. Je le priai d'être témoin de la conférence que j'allais avoir avec Trestaillons^ Mon imagination avait calculé les proportions physiques de cet homme d'après son effrayante renommée; elle en avait fait un colosse. Il me fallut beaucoup rabattre de cet idéal de force et de terreur quand je vis entrer un homme petit, frêle, au teint basané, aux joues creuses, au maintien timide et embarrassé. Ses yeux seuls, grands et noirs, avaient de l'expression; ils me parurent pouvoir s'allumer à la flamme des passions terribles qui avaient grondé dans son cœur. Il me demanda ce que je voulais de lui. Je lui dis que j'avais à lui demander un sacrifice, en échange duquel je lui offrirais des compensations. Alors, sans plus de préambule, j'ajoutai que je l'engageais à quitter un pays où sa conscience ne pouvait être en repos et où sa vie n'était pas en sûreté. Il pouvait être sûr que je lui fournirais les moyens de former, dans un autre département, un établissement conforme à ses habitudes de tra-
* Dans les légendes apocryphes qui ont existé sur TrestaiUons, on a prétendu que ce sobriquet lui venait de ce qu'il avait coupé un homme en trois taillons, trois morceaux. Cette explication est complètement erronée. Le sobriquet do Trestaillons est antérieur aux événements qui donnèrent à Jacques Dupont sa terrible célébrité. On lui avait donné simplement ce nom parce qu'il avait trois quartiers de vigne.
vail, et qui lui permettrait de vivre dans l'aisance. « Ses traits, que j'observais, s'animèrent à ces mots. — Si je pars, me dit-il avec émotion, que deviendront mon père, ma femme, mes enfants? — Ils vous suivront. Mais vous-même, vous êtes-vous informé des familles de ceux que vous avez assassinés? )> A ces mots, sa fîgure, un instant auparavant morne et sans expression, s'éclaira tout à coup, sa bouche se contracta, ses yeux étincelèrent. « — Ils vous ont trompé sur mon compte! s'ècria-t-il ; ils ne vous ont dit que la moitié des faits. Ils vous ont parlé de mes vengeances, ils ne vous ont rien dit de ce qui les avait provoquées. Je vais vous dire la vérité , moi ; j'en ai le droit. Je parle en présence de M. le curé, qui m'a connu depuis mon enfance, qui ne m'a pas perdu de vue un seul instant. Qu'il vous dise si, avant les Cent-Jours, je n'étais pas un honnête homme, un bon fils, un bon mari, un bon père, un bon chrétien, l'exemple des gens de ma classe dans ma paroisse? — C'est vrai, répondit le curé; mais depuis!... — Eh bien! depuis... Dites donc tout à notre préfet, que l'on donne pour un royaliste. Depuis... à l'arrivée de Bonaparte, Monseigneur le duc d'Angoulême, qui était alors dans notre pays, appela autour de lui les royalistes. J'étais du nombre. Sans réflexion, sans regi*et, j'abandonnai ma famille pour le suivre. Au combat de la Drôme,
j'ai reçu deux balles. Tenez, ajouta-t-il en me montrant une cicatrice au bras et une autre à la jambe, en voilà les marques. Après la capitulation, je trouvai le pont occupé par les bonapartistes : c'étaient des protestants de Nîmes. Us se précipitent sur nous, nous frappent, jettent plusieurs de nos camarades -à moitié morts par-dessus les parapets du pont. Je suis du petit nombre de ceux qui avaient échappé. J'avais un coup de sabre sur la tête, un coup de baïonnette à la cuisse ; je me sauve pourtant, je ne sais comment ; j'arrive chez moi. Quelques oliviers que j'avais dans mon champ avaient été arrachés ; ma maison avait été brûlée. Je m'informe de ce qu'était devenue ma femme; je découvre son asile. Elle m'apprend qu'elle a été outragée par six bandits qu'elle me désigne. Je jurai de me venger, et, pour qu'aucun n'échappât à ma vengeance, je résolus de la différer. Des premiers j'étais à l'armée de Beaucaire ; des premiers j'étais à Nîmes. J'ai cherché ceux qui m'avaient déshonoré; je les ai tous tués. Je ne m'en suis pas caché. C'était en plein jour, dans les rues, dans leurs maisons, partout où je les ai rencontrés. Si l'un d'eux m'avait échappé et qu'il fût là, je le poignarderais sous vos yeux. Je n'en ai pas tué d'autres; que M. le curé me démente, si je n'ai pas dit la vérité. »
« La physionomie de Trestaillons conserva quelque
temps l'expression effrayante de colère dont elle était enflammée. On peut dire qu'elle respirait le meurtre. Le Trestaillons de 1815 s'était un instant retrouvé. Puis, lorsqu'il cessa d'être face à face avec ses souvenirs, cette exaltation furieuse tomba peu à peu, ses traits se détendirent et reprirent cette expression calme et presque insignifiante qui m'avait d'abord frappé. Il redevenait ce que les événements l'avaient trouvé, un homme simple, tranquille, humble et timide, embarrassé de son maintien devant deux hommes qu'il savait être ses supérieurs. Il repoussa cependant toutes mes propositions et résista aux instances du curé. Mais, depuis que sa passion était tombée, il nous parlait avec respect, avec une sorte de regret de ne pouvoir déférer à nos désirs.
« Quand il se fut retiré, le curé me dit : « — Tout ce qu'il vous a raconté est vrai ; il n'a omis ni inventé aucune circonstance. Ce qu'il aurait pu ajouter, c'est que son caractère n'est pas une exception ; c'est que, placés dans une situation semblable à la sienne, tous les gens de sa classe seraient des Trestaillons ; c'est que tous ont son exaltation, son impétuosité, sa soif de vengeance, après un outrage; son calme et son étrange repos de conscience, lorsque leurs passions sont assouvies. Quoique vous fassiez pour conduire une pareille race [d'hommes par la persuasion, vous ne parviendrez jamais qu'im-
parfaitement à votre but. Les engagements pris ne seront respectés qu'en l'absence des personnes, et les passions ne manquent jamais de s'enflammer à Taspect des événements. »
« Ainsi parla l'abbé Bonhomme, et tout ce que j'ai observé du caractère et de l'esprit des habitants du Languedoc a confirmé pour moi la justesse de ses observations. »
Ce récit du baron d'Haussez offre tous, les caractères de cette vérité essentiellement vraisemblable qui, à nos yeux, approche le plus de la certitude historique. Ainsi Trestaillons lui-même n'était point une de ces natures scélérates inclinées par tempérament vers le crime, comme on en voit dans la Révolution de 1793. Celait un homme qui, jusqu'aux Cent-Jours, avait été honnête, et qui fut précipité dans l'assassinat parla vengeance et la colère, ces deux mauvaises conseillères qui, depuis les premiers jours, ont fait tant d'homicides. Ses crimes, qu'il faut détester, car ni la religion ni la loi humaine ne permettent de venger ses injures en trempant ses mains dans le sang, ne furent pas cependant gratuits.
La vérité historique ne se trouve donc pas d'accord avec l'affirmation politique de M. de Sainte-Aulaire. Ce fut bien une réaction qui se produisit en 1815 dans le Midi, réaction qui se manifesta par des actes sanglants et coupables, provoqués dans les Cent-Jours
par d'autres actes non moins sanglants et non moins coupables. La vérité historique, elle se trouve dans une lettre écrite à cette époque par un honorable protestant, M. de Castelnau, capitaine de frégate, qui a parfaitement caractérisé la nature des meurtres de cette époque.
a J'habite la Gardonnenque, terre classique du protestantisme, écrivait-il, et je suis protestant. J'ai lu dans les journaux le discours de M. de Sainte- Aulaire prononcé en comité secret. Des exemplaires de ce discours ont été envoyés en profusion dans nos contrées, et, malgré les soins de quelques administrateurs prudents pour étouffer ce nouveau brandon de discordes, il en passera toujours assez d'exemplaires pour produire l'effet qu'on se propose, et pour exiger par conséquent une explication loyale. S'il est une vérité immuable, c'est que les auteurs des assassinats d'alors, qui fournissent un texte aux agitateurs d'aujourd'hui, étaient des hommes de la lie du peuple, qui, trop fidèles aux maximes des gens de leurs classes, regardaient comme le plus incontestable dé leurs droits les vengeances individuelles qu'ils exerçaient sur leurs pareils, en raison des excès dont ceux-ci s'étaient rendus coupables envers eux dans les Cent-Jours. Si, dans les Cent-Jours, on n'eût persécuté que des nobles et des prêtres, on n'aurait pas eu de réaction. )>
DE lA UESTAIIKATION. 201
Ces dernières lignes nous semblent péremptoires. Elles achèvent la démonstration que nous avons entreprise. L'assertion si tranchante de M. de Sainte- Aulaire ne saurait subsister devant ces documents. La passion politique dont il était Tinterprète a fait son temps; celui de la vérité historique est venu. Les crimes commis au commencement de la seconde Restauration ne sont ni justifiés ni même excusés, mais ils sont expliqués, et la réaction de 1815 reprend son véritable caractère.
SKKVAîS
Nous emprunterons aux notes manuscrites du baron d'Haussez un dernier et triste récit qui prouve avec quelle sévérité, on pourrait dire avec quelle rudesse, on poursuivait en 1819 encore la répression des excès qui avaient signalé la réaction de 1815.
« Une circonstance pénible, dit le baron d'Haussez, ramena près de moi Tabbé Bonhomme, dont j'avais appris à aimer et à respecter le caractère. Deux individus, fortement soupçonnés d'avoir pris part aux meurtres qui avaient ensanglanté le Midi pendant les Cent-Jours, venaient d'être arrêtés par suite de la dé-
couverte tardive de faits qui laissaient peu de doute sur leur participation à ces crimes. Je fis sentir au procureur général les inconvénients que présenterait la mise en jugement dans un pays où il ne faut qu'une étincelle pour enflammer les haines, un incident pour armer les mains. Nous convînmes qu'il demanderait le renvoi des prévenus devant les assises d'un autre département. Sa demande fut accueillie ; les inculpés furent jugés et condamnés à mort par la Cour d'assises de Riom. Une nullité fit casser le jugement ; la connaissance de l'affaire fut attribuée à la Cour d'assises de Valence, qui confirma l'arrêt en ce qui concernait le nommé Servan, le modifia en ime condamnation aux travaux forcés à perpétuité à l'égard de l'autre condamné, appelé Truphemy. Ce dernier était un scélérat consommé; l'autre avait joui jusque-là d'une excellente réputation. Mais, quoiqu'il n'eût cessé de protester de son innocence, les preuves qui semblaient établir sa culpabilité se présentaient avec un caractère d'évidence qui détermina la décision des deux jurys.
« L'abbé Bonhomme vint me trouver^ et me dit : a — Servan est condamné ; il est innocent. Je connais le coupable, je ne puis le dénoncer; j'ai des preuves du fait que j'avance, et je ne puis les produire. Servan a ces preuves, et il ne veut pas en faire usage; il périra plutôt que de faire la révélation qui le sauve-
rait, parce qu elle perdrait quelqu'un qui lui est cher, et qu'il croit son honneur aussi intéressé que ses affections à le sauver. Obtenez qu'on épargne la vie de cet infortuné; une circonstance imprévue viendra peut-être éclairer la justice des honunes, et on sera heureux de s'être réservé le moyen de réparer une erreur que Texécution de Tarrêt rendrait irréparable. Ce que Je viens de vous dire, je Taflirme sur TÉvangile. »
« C'était là une grave parole dans une telle bouche. J'écrivis sur-le-champ au ministre de l'intérieur, qui fit surseoir à l'exécution. Appelé à Paris sur ces en- * trefaites, je m'occupai de cette affaire. Il fut convenu qu'elle serait traitée dés le lendemain dans le cabinet du ministre ; mais je doutai du succès de la cause que j'avais l'intention de plaider, lorsque je sus qu'on avait convoqué les hommes dont j'ai parlé plus haut , conune s'étant emparés de la direction des affaires dans le département du Gard.
« Je dus exposer devant ce conseil le seul motif que j'avais de douter de la culpabilité de Servan. Je trouvai peu de disposition à l'admettre chez les hommes prévenus qui m'entouraient. Quelques-uns, en-^ tre autres M. d^Argout, montraient un grand acharnement contre le condamné. Us insistaient surtout sur la nécessité de donner du sang en expiation de celui qui avait été versé en 1815^ et d'accorder sàtis-
t>04 sorvENius
faction à ceux qui en demandaient. L'occasion d'obtempérer à leurs réclamations se présentant, il fallait la saisir. J'étais étonné des propos qui furent tenus à cette occasion, et surtout de cette ardeur à faire tomber une tête, quand une voix aussi grave que celle du prêtre le plus vénéré de Nîmes s'élevait pour avertir l'autorité qu'elle allait frapper un innocent. M. Decazes, ébranlé, se montrait disposé à accorder une commutation de peine qui aurait laissé à la justice, mieux éclairée, un moyen de réparer son erreur si elle reconnaissait qu'elle s'était trompée; mais les instances de mes adversaires furent si véhémentes, ils rappelèrent si souvent qu'on ne pouvait plus ré- * pondre de la tranquillité du département si le ministre se permettait un acte de clémence intempestive, que M. Decazes finit par céder. Il fut donc convenu que Tarrêt serait immédiatement exécuté.
11 le fut. Servan persista jusque sur Téchafaud à déclarer qu'il était innocent. Quelques mois après sa mort, un de ses frères, que le remords conduisait au tombeau, s'avoua l'auteur du crime. Ce frère était père d'une nombreuse famille à laquelle il était nécessaire, et il n'avait pas eu le courage de sauver l'innocent en se livrant. Sa déclaration, à laquelle il donna tous les caractères de l'authenticité, fut confirmée par des preuves irrécusables. Mais il était trop tard, Servan était mort. C'est une victime de plus à
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inscrire sur la liste de ceux que Tesprit de parti a fait périr dans le Gard.
« La résistance que j'avais opposée à la direction que l'on voulait me donner ne convenait pas aux meneurs de Paris. Us tirent tant, que M. Decazes se décida, non à me destituer immédiatement, mais à me rappeler à Paris, et bientôt il me déclara que je ne retournerais pas dans le département du Gard. Nos rapports, autrefois très-intimes, se refroidissaient à chaque conversation, parce que les moyens que j'employais pour me défendre étaient en contradiction formelle avec le système auquel le ministre se laissait de plus en plus entraîner. »
A la fin de ces récits, on est autorisé à poser les conclusions suivantes :
Les excès commis après les Cent-Jours, pendant la réaction de 1815, avaient été provoqués par les excès commis pendant les Cent-Jours par le parti contraire ;
Le gouvernement royal fit des efforts malheureusement inutiles pour empêcher ces excès, parce que tes moyens de répression lui manquaient ;
Loin d'être disposée à laisser ces excès impunis, la Restauration poussa la rigueur jusqu'à l'injustice dans le procès de Servan, tant elle avait à cœur de sévir contre les réactionnaires de 18151