LES PRISONS DB PARIS S0E3 LE CONSULAT. BS
Et je m'enveloppai du pan de laine qui me servoitde couverture pour étouffer mes sanglote. « Qu'as-tu donc î « cria-t-il en venant à moi... Tu pleures, enfant! Que le a diable emporte les nerfs ! Je n'ai jamais su ce que a c'étoit. Aussi tu t'afOiges trop; mats penses-tu que moi <t je suis SUT des roses ? n
A cinq heures je descendis : je m'arrêtai au troisième degré. Je pensois que c'étoit là que Renou alloit mourir, J'éprouvois avec ma douleur quelque chose d'indéfinissable qui ne ressembloit à aucune de mes sensations passées. J'entrai au restaurant, je pris un potage au lait ; je regardai presque sans voir, j'écoutai presque sans entendre. Resseguier avoit mis en bataille tous les hommes en état de porter les armes, sans en excepter quelques gmchetiers de bonne humeur, pour exécuter une manœuvre de son invention. Custines amusoit quelques dames moins belliqueuses des exercices de son chat, le plus beau, le plus adroit et le plus extraordinaire de tous les chats. Je prenois peu de part à ces plaisirs. Cette crampe terrible dont j'ai parlé en commençant me saisît tout à coup. Je n'eus que le temps de me lever et de tomber dans les bras de mon guichetier. Je revins à moi au li° 6, dans ceux de Renou, que j'avois blessé en me débattant contre ses secours ; son sang inondoit ma poitrine. « Ah t a mon Dieu, m'écriai-je, c'est Renou, et c'est du a sang !... s
Je me remis, je m'affranchis de leurssoins qui brisotent mon cœur, en feignant de chercher du repos. Ce n'étoit pas moi qui avois besoin des témoignages de leur tendresse; c'étoit lui, et jamais il ne s'étoit plus occupé de moi ! En&n le temps s'épuisa. L'heure vint. J'entendis le qw vive, qui annonçoit l'échange des sentinelles. Je m'assis. Mon seinbattoit si fort que je crois qu'on pouvoit l'entendre. De grosses gouttes de sueur couloient de mon frontet à travers mes cheveux. Je relenois mon haleine pour écouter. La def cria, les verrous roulèrent, les ch&ssis
8« soutenirs de la révoldtiok.
battirent, a Ah 1 ah ! dit Renou, il y ea a encore un de « pris, » et il se rendormit. Remarquez que la position intermédiaire du n" 6 nous laissoit le temps de calculer les résultats dans des proportions qui s'accroissoient toujours à mesureque la funèbre escouade s'approchoit de nous. Le bruit finit à notre porte, et le brouhaha d'usage nous avertit. Je ne savois que trop que c'étoit pour nous qu'on ' venoit. Quand notre gond commença à gronder, je me soulevai pour voir. Il y avoit un guichetier qui porfoit cette longue pelle de fer où une torche est plantée ; et après, quatre soldats dont les fusils n'avoient point de baïonnettes; ensuite un homme vêtu à peu près en officier, qui jeta un regard d'étonnement sur nous. Je suppose qu'il entroit dans une prison pour la première fois. La longue chambre étoit éclairée par cette torche qui blanchissoit les points éloignés de lumières flottantes et bizarres, il travers lesquelles je distinguois vaguement le bonnet blanc de H. de Goville, et le bonnet d'un rouge obscur du vieux Guérin. Cette inspection muette achevée, l'officier prononça un nom qui o'étoit pas celui do Renou. C'étoit mon nom, mon double nom. Ce déplacement d'idées se confondoit avec trop d'impressions différentes, pour qu'il soit possible de le définir. Je me levai. Je marchai. Je sentis des mains qui me touchoient, des bras qui mepressoient. Démaillot rampoit sur son lit pour s'approcher de moi. Renou étoit tombé sur le sien, avec les deux poings stir les yeux. Je franchis bient6t le linteau de la chambrée en mé nommant. Beauvoir rugissoit dans sa cage comme un pauvre lion dont on égorge le chien familier. Je descendis machinalement en courbant la tête sous deux guichets. Je n'avois pensé à rien. Aux quatre ou cinq degrés qui précèdent le troisième guichet, je m'arrêtai. Jesavois que c'étoit là, et je le savois comme si je l'avois vu. Je cherchai à mettre de l'ordre dans mes idées. Je nommai en espritquatre personnes qui occupoient mon cœur, et je joignis à cela un élan de confiance vers
LTS PRISONS Vf. PARIS SOUS LE CONSOLAT. S7
le Dieu inconnu qui alloit me recevoir. Cela est très-court et cela est très-facile. Le porte-flambeau étoit déjà passé, et les larges langues de feu de son cierge de bitume flamboyoient sur les trois degrés de la cour. Je jetai un coup d'oeil en arrière. Je vis l'homme qui étoit venu me chercheri et deux ou trois de ses acolytes qui ae tenoient un peu en haut sur les degrés supérieurs de l'escalier, commepouréviterl'éclaboussadedeladéchai^.Ielançai la tête en avant, en cherchant à droite et à gauche la bouche d'un canon de fusil. La torche répandoit assez de lumière pour me détromper. Les quatre soldats étoîent à l'autre extrémité de la cour, et bftiïloient sur leurs monsquets. « Harchons-nous î me dit l'offlcier en me bourrant « brutalement les reins de la poignée de son sabre. — Où a allons-nous donc, monsieur ^n'est-ce pas làî — Ëhnon, 9 par Dieu! c'est au greffe, par-devant H. Onwn, inspecu teur général des prisons, b
C'est qu'il s'agissoit purement et simplement de s'as-' surer que les externes avoient fait un faux rapport, en racontant, sur la foi des apparences qu'oftroit mon infirmité, que j 'a vois été empoisonné à Sainte-Pélagie. Je ne fus pas long à signer cette déclaration. La visite du médecin suivit ; et, comme il n'y avoit pas de raison pour que mon irritation nerveuse fût tout-à-fait calmée, ce respectable H. Bouquet me trouva, en dépit de moi, très-bon pour l'infirmerie. Mes amis d'habitude n'y étoîent pas.
Je ris aujourd'hui de pitié et de honte en pensant il la déception qui m' avoit trompé ce jour-là, et peut-être bien d'autres fois; mais quel homme auroit passé k travers ces impressions sans leur payer un tribut? Etpuis, tous les hommes reçoivent-ils les itnpressions de la même manière î Et puis, un malheur fortement ressenti, pour être une illusion, cesse-t-il d'avoirété un malheurî
Et puis, comme disoit Diderot, il y a plusieurs sortes d'histoires : des histoires vraies qui n'ont pas d'intérêt, des histoires inlà«ssaiites qui ne sont pas iTaies, des his-
M SOUVEniRS DE LA hévolution.
toires dont l'intérél et la vérité sont relatifs, parce que la perception de l'intéressant et du vrai se modifie selon l'organisation de l'homme qui raconte et la disposition de ceux qui écoutent. Hier je contemplois, avec une admiration toujours nouvelle, du balcon de l'Arsenal, les effets variés dusoleil couchant sur les fabriques resplendissantes des deux rives de la Seine, et je m'extaslois il la vue de Sainte-Geneviève, avec son dôme d'or qui se perd dans les cîeux, et de cet occident magnifique drapé d'une immense tenture de pourpre. Un passant, qui avoit entendu mon soliloque poétique, me dit : a Monsieur, il n'est pas « d'usage à Paris de tendre des draperies de pourpre sur « l'occident, même le jour de la Fête-Dieu; et, quant an a ddme de Swnte-Geneviève, vous pouvez vous tenir B pour certain qu'il n'est pas d'or, mais de bonnes pierres a de taille.» Je n'eus pas un mot à répondre à cet homme. Il venoit du faubourg Saint-Jacques.
Un beau jour (je ne sais pourtant comment le définir, car il seroit difficile de dédder entre des émotions si diverses ce qui l'emporta de la joie ou de la douleur), j'étois à dix heures, comme tous les matins, dans la chambre de Beauvoir qui ciroit sa botte en sifflant, tandis que Resseguier tiroit au mur de la main, avec le regret peut-être de ne pas trouver devant lui un adversaire vivant et digne de sa colère, armé d'une pointe bien aiguisée, et que le brave Renou, couché à côté de nous sur le bahut, comme au jugement de Marigny auquel il refusa de prendre part, couroit après une rime riche pour arrondir une de ses élégies. Tout à coup je m'eat«ndis nommer de loin, et puis
l,iertb,G00^k'
LES PHISOnS DE PARIS SODS LE CONSULAT. ft
une seconde, et puis une tFoisième fois, et un guichetier essoumé tomba dans mes bras. C'étoit un excellent petit jeune homme qui s'appeloit Olivier I<ambert, qui étoit, je crois, garçon charpentier, et qu'on avoit envoyé, pour cause de tapage nocturne, faire un an de retraite k Sainte- Pélagie. Comme il avoit plu d'abord à tout le monde, il étoit parvenu aux dignités; il tenoit les clefs comme un ancien, et il ne les auroit certainement pas confiées à son père ; mab il composoit volontiers, et toujours sans intérêt, pour glisser dans la main du prisonnier la lettre d'une mère ou d'une maîtresse. Il panteloit sur mon cœur comme un homme qui se trouve mal, tant il étoit oppressé de sa joie. « Tu es libre 1 me dit-il enfin; tu es libre ! Les voilà a en bas I tu t'en vas ! tu es libre I On te demande de a jour ! Souviens-toi de nous 1 » Pauvre Olivier ! J'allois, je venois, je marchois, je pensois à peine. Renou m'embrassoit. Resseguier m'embrassoit. Démaiilot m'appeloit de son grabat pour m'embrasser encore. Je cherchois le regard de Beauvoir : il étoit noyé de larmes. Halheureux frère 1 il sentoit que nous ne devions nous revoir jamais I
Je descen(U8 ce fatal escalier qui, peu de temps auparavant, devoit me mener mourir, et par lequel ce jour-là je croyois marcher à la liberté. J'arrivai à la cour carrée. Le ciel n'étoit pas beau, et jamais il ne m'avoit paru plus doux. Que de serrements de main en traversant les groupes de mes camarades, déjà rassemblés au bruit de ma délivrance 1 Que d'explosions d'amitié dans la salle des neuf guichetiers derelais qui m'avoient tous vu plus d'une fois à leur tour 1 Pour se faire une idée de ce qu'il y avoit d'exalté dans ces impressions, il faut se rappeler que la détention d'opinion sous le consulat n'étoit pas une peine limitée, assujettie par jugement à une durée légale, et dont le termç infailliblement prévu diminuoit tous les jours quelque chose de l'intérêt que le prisonnier inspire, en se rapprochant tou^ les jours. C'étoit un supplico à
10 SOCVEHIRS DE LA HÈTOLUTlOn.
perpétuité, ou qui n'attendoit tout au plus sa fin que du caprice fortuit de la police, et qui la devoit de hasard, sans que rien put la faire pressentir, à la liberté ou à la mort.
Enfin la porte s'ouvrit. La rue étoit là avec ses maisons etsesissues. Jemeserois sauvés! j'avois voulu;iele persois du moins. Je me sentis poussé tout à coup dans une voiture par un inspecteur de police, et je tombai sur la banquette en face de deux gendarmes. Je fus à peine disttait de cette péripétie effrayante par la cohue tumultueuse de la ville et par l'inepte curiosité des passants.
Nous descendîmes à la Préfecture de police. Je connoissois bien cela ; mais au lieu de me conduire au dépôt, on s'arrêta dans une cour ouverte, en face de la porte d'entrée, et où un bâtiment presque neuf se détachoit sur la droite, comme une espèce de hangar, des vieilles mur^Ues du vieux palais. On tourna une seule clef, et on repoussa sur moi une porte qui vibroit comme celle d'i;n salon, et qui ne grondoit pas ; il y avoit long-temps que je n'avois entendu le bruit d'une telle porte. Elle éloit garnie en glaces, ainsi que les croisées, et on n'avoit pas même pensé à les munir d'un barreau. J'ai connu peu d'aspects plus aimables et plus consolants que celui de ces murailles humides et noires dont je n'étois séparé que par de grandes vitres limpides et fragiles, à travers lesquelles on croyo't sentir passer l'air avec le jour, et de cette cour où circuloient en liberté des hommes insouciants qui alloient, revenoient, s'arrêtoient ou pressoîent le pas en rêvant à leurs affaires ou k leurs plaisirs. Quand je fus un peu remis du trouble de mes premières idées, je me retournai, et | je vis trois messieurs assis qui attendoient là comme moi ' le mot d'une périlleuse énigme. Je me jetai dans les brrs d'un d'entre eux, ou plutôt j'aurois peine à. dire lequel de nous deux eut le premier lié ses bras autour de l'autre. G'étoit Lebourgeois, un desanciensamisquem'avoit donnés mon intimité fortuite avec quelques chefs de chouans. J'avois été moins uni avec lui qu'avec Coster, qu'avec Bur-