‹ Souvenirs de la Révolution et de l'empire (volume 2)Chapitre 16 sur 50 · LES PRISONS DE PARIS SOCS IB CONSULAT. ST · texte numérisé non relu

LES PRISONS DE PARIS SOCS IB CONSULAT. ST

terrogeaj avec la modestie méticuleuse d'un prisonnier exercé aux précautions oratoires des cachots. — « Trois o émigrés qu'on va fuàller à la plaine de Grenelle, mon « jeune homme, rien que cela. » Pendant qu'il me répondoit, ils étoient montés dans le fiacre, dont les stores restèrent ouverts, et la voiture sortit. Celui que je n'ai pas nommé étoit assis dans ie fond à côté d'un officier, et lui parloit avec une extrême chaleur. Les deux chouans étoient sur le devant : Picot un peu plus calme encore que je ne l'avois vu le matin, Lebourgeois penché vers la portière et promenant au dehors un œil attentif mais tranquille. Il rencontra mes yeux, et rien ne sauroH exprimer le sentiment qui se peignit subitement dans les siens, mais ob j'eus le temps de lire la joie de ma liberté, et la peur de la compromettre par un signe d'affection trop intelligible. Ah ! cette inquiétude, si noble dans son cœur, ne retenoit pas le mien ! Je m'élançai comme un fou, et j'allois tomber sous la roue, si mon gendarme ne m'avoit retenu, a Eh mon Dieu, monsieur ! quand vous a seriez dedans, vous ne verriez pas mieux 1 Belle curio- « site, des pauvres diables qui vont mourir ! C'est dur et « ça fait mal : moi qui vous parle, j'ainierois mieux n'être « pas ici. » J'entendots ce digne soldat, mais je ne le voyois plus. Je suivois du regard le regard de Lebourgeois, et je l'avoîs vu s'arrêter loin de moi avec une flxité énei^que, avec une volonté puissante et expressive. La plus grande partie de la foule me cacha enfin le fiacre. Elle rouloit derrière lui pour aller voir jaillir leurs cervelles et palpiter leurs membres mutilés. Le reste s'écouloit k travers les rues en racontant le crime des condamnés, que les mieux instruits étoient fort embarrassés de caractériser positivement; car on ne punissoit plus les émigrés comme émigrés, et c'étoit nécessairement la comphcation d'un nouvel attentat contre la République ou contre son maître qui les conduisoit à la mort. « Il faut, « dit un peUt bossu qui s'étoit juché sur une borne, qus

« SOnVENItlS DE LA RÉVOLCTIOK.

« ce soient de fiers scélérats ; ils avoient inventé une se- « conde machine infernale pour faire sauter tout Paris, et a ftprës cela ils auroient assassiné le premier consul. — a C'est dommage pour le jeune, répondoit une femme; il 0 est bel homme ! » Quant à moi, je m'avançois étourdi des secousses de cette journée, et de cette aventure, et de ce massacre, et de ma liberté rendue, et de l'usage que j'allois en faite, quand, en arrivant sur le pont au Change, je sentis une main se glisser dans ma main, et j'entendis une voix me nommer. Je me détournai, c'étoit Burban, c'étoit Malabri, c'étoit Barco, c'étoit ce démon du Morbihan, terrible et proscrit sous trois noms, que j'avois connu à i'hfltel de Béam, chez le noble et loyable Coster de Saint-Victor; c'étoit lui avec sa physionomie ftpre, ses cheveux épais et confus, son œil de lynx, ses dents blanches et serrées, son sourire audacieux et menaçant, et tous ces traits de l'homme décidé que déguisoit assez gauchement la toilette recherchée de l'homme du monde. Nous nous press&mes l'un contre l'autre sans oser nous embrasser, et nous gagnâmes le parapet.

« Malheureux, lui dis-je à demi-voix, que fais-tu icit 0 — J'allois t'adresser La même question, me répondit-il. o Mais où veux-tu que j'aille ? — Ne peux-tu fuir î repris- 0 je. — Fuir, et où î — Que saîs-je? hors de Paris du a moins. — DeParisîc'estse livrer au premier gendarme a de la banlieue, si même les barrières ne sont pas gara dées. D'où sors-tu doncî — De prison. — Je devois a m'en douter. Depuis quand î — Depuis un quart « d'heure. »

Et là-dessus, je lui parlai en peu de mots de ma dernière détention, de ma rencontre du matin, de ma mise en liberté, de nos amis que je venois d'apercevoir pour la dernière fois sur le chemin de la mort.

« J'étois là, dit Burban. Je savois qu'ils mourroient a aujourd'hui, je voulois me convdncre de leur tétà- * gnatioD et de leur fidélité. Un regard de Lebourgeois

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c m'en assure, mais... — Ce regard, je l'ai surpris. C'nst « sur toi qu'il l'a fixé suas doute en l'éloignant de moi. CI Oli 1 Lebourgeois ne te trompera pas ; je lui ai parlé de a toi, de dix de nos camarades. Il ne m'a pas laissé a imaginer que tu fusses ici, et il savoit pourtant s'il poua voit le faire sans danger. — Cela est vrai, reprit Bur- « ban avec l'expression d'une préoccupation profonde. « Attends, d continua-t-il en souriant amèrement et en appuyant sa main sur son front..., a attends... Tu ne « vois pas, tu ne devines pas f... — Rien, je te l'avoue; (f il y a tant de vague, de confusion dans mes idées ! — o Cela est cependant facile à comprendre. Les miséraa blés ! avec quel art ils savent pénétrer les secrets de a l'âme la plus ferme I Quel merveilleux génie l'enfer « leur a donné pour surprendre et pour perdre leur vic- « time I Ils me peignent dans mon signalement comme « un homme féroce et rusé... Féroce 1 je ne le suis pas, « Dieu m'en est témoin; mais rusé, je le suis tieureuseo ment plus qu'ils ne l'imaginent. C'est la Providence qui a nous a fait rencontrer ici. — Que dis-tu ï — Enfant ! H on ne t'apprendra donc jamais rien i Te mettre en lia berté dans ce temps-ci, avec ta légèreté, avec ton exal- « tation, avec ton délire de sentiment, c'est une oombia naison, c'est un piège !... Tu n'es pas en liberté !... — 0 Je ne suis pas en liberté !... — Tu y es moins que « jamais! tu es libre comme l'oiseau qu'on garde un mo- « ment vivant pour s'assurer d'une meilleure chasse. — Il Explique-toi !... — Cela n'est pas difficile. Ne savoit-on a pas que tu nous connoissois presque tous ? — Je ne a l'avois jamais caché. — En te plaçant ce matin près « de Lebourgeois, près de Picot, ne devoit-on pas ima- « giner que l'abandon qui résulte du double plaisir d'une a réunion inespérée et d'une délivrance prochaine dont « on vous offroit l'illusion avec toutes les précautions « convenables, sois-en sûr, pour qu'elle ne fût qu'une îlti Insion, alloit ouvrir entre vous une communica^on sans

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