SOUVENIRS DE LA RËVOLUTIOH
«réserve T.. . — Cela étoH probable. — Si Lebourgeois a t'avoit indiqué nos refaites, et on sait bien qu'il les cona nolt, n'avoit-OD pas d'excellents motifs de supposer que 0 tu nous chercherois peut-être dès ce soirî — Oh ! mon a Dieu 1 m'écriai-je, cela ne fait pas de doute. Prends « garde 1 prends garde ! il n'y a rien de plus certain. » Et je promenois autour de moi des yeux tout efiBrayés, en tremblant d'y trouver un espion. — « Va-t'en^ repris-je, a au nom de Dieu ! embrasse-les pour moi, et dis-leur a que nous nous retrouverons peut-être ! — Là, répondit a BurbaD, en montrant la Grève du doigt ; ou là, continuaa t-il, en le relevant au ciel, — En attendant, cherche à a le sauver, et évitons-nous. » Cette conversation, biru plus rapide que je ne l'ai écrite, nous avoit conduits à la place du Ch&telet. La main de Burban pressa ma mnin une fois encore, et puis elle m'échappa, et il disparut. Je restai atterré, épouvanté d'être libre, et sentant une sueur froide me glacera la seule pensée de la rencontre d'un ami. C'est comme cela que j'arrivai à la rue Saint- Honoré, auprès du corps-de-garde de la barrière des Sergents, qui existoit encore. Le hasard que je redoutofs le plus m'y jeta sur le chemin de Victor Couchery, homme accompli dans toutes les qualités qui constituent UD homme supérieur et un honnête homme, et auquel je portois depuis l'enfance le plus tendre attachement. Je ne l'avoia pas vu depuis deux ans, que j'assistois avec lui, et son frère déjà proscrit, à la première représentation de Maison à vendre. On peut juger que nous nous étions assurés d'une loge fermée. Un étranger parvint cependant à s'y introduire, C'étoit le bourreau !... Cette idée se retraça subitement à mon espiît, avec toutes les prévisions tragiques dont nous nous étions fait un jeu ce jour-là ; et cependant, j'étoîs loin de penser qu'aucune relation pût s'être établie depuis entre lui et mes amis du Morbihan, qu'aucune circonstance les eût jamais rapprochés, que deux mois après il seroit leur co-accusé, et
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que le même jugement les réuniroU peut-être pour l'échafaud ; mais ma préoccupation étoil si forte qu'elle retînt l'élan de mon cœur, a Ne m'approche pas, lui « dis-je en hâtant le pas ; j'ai la lèpre. — Je l'ai aussi, » répondît gaiement Couchery. Et un serrement de main fut tout notre adieu.
H étoit presque nuit quand j'arrivai à l'hôtel Berlin. On Avoit disposé depuis long-temps de mon appartement, mais mon intention n'étoit pas de l'occuper. Je me con- Doissois un refuge assuré, où la police ne pouvoit parvenir à me surprendre dans le petit nombre d'heiu-es que j'étois forcé de passer encore à Paris. Après un repas fort léger mais fort nécessaire, car j'étois encore à jeun à sîx heures, je gagnai le théâtre de Louvois. Cetoit, l'anné^ précédente, le délassement favori de mes soiréeSj et je dirois pourquoi peut-être, si j'écrivois mes confessions. Quoi qu'il en soit, le théâtre et la salle furent vides ce jour-là. Je n'y jetai les yeux que pour m'assurer qu'ils ne valoient pas la peine d'être regardés ; et je ne me suis jamfùs souvenu de ce qu'on jouoit, bien que nul répertoire n'eût plus de titres à mon intérêt, puisque c'étoient quelques-uns de mes plus chers amis. Picard, George Duval et Nanteuil, qui en faisoient les honneurs. L'entr'acte ne manquoit jamais, à cette époque, d'être animé par le cri aigu d'un colporteur qui venoit ofirir au public le Journal du soir des frères Chaigneau ; et j'étois depuis assez long-temps sevré de la lecture du journal, pour ne pas négliger une occasion si commode de me mettre au courant des affaires de l'Etat. Mes yeuK tombèrent du premier abord sur un paragraphe trop propre h me faire oublier tout le reste. C'étoit le récit fort rapide de l'exécution de mes camarades. On avoit offert aux condamnés la rémission de leur peine, et même la perspective d'une récompense, s'ils donnoient les renseignements dont ils pouvoient disposer sur les projets d'une conjuration royaliste dont le secret venoit d'être surpris.
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et sur l'asile des conspirateurs. Les deux roturiers éloienl morts. Le gentilhomme avoit parlé. Au moment où je lisois cela, Burban étoit peut-être prisonnier et perdu 1 Le but infernal de nos persécuteurs étoit d'ailleurs atteint; et si Burban avoit bien compris l'espérance insidieuse qu'on fondoit sur ma mise en liberté, j'ailois cesser de jouir de l'avantage passager que je ne devois qu'à cette horrible combinaison. Les prisons alloient se rouvrir pour moi, et se recommencer la vie de misère et d'angoisses à laquelle j'échappois à peine. Je me levai tout éperdu de ma banquette, je sortis avec précipitation de la salle, comme s^l n'y avoit pas ou là un spectateur qui n'épiftt mes mouvements avec un œil ennemi, et, par une multitude de défours laborieusement étudiés, et sur lesquels je revenois toutes les fois que je craignois d'avoir été suivi d'un regard, je nie rendis à la maison où je devois passer la nuit. Je ne peindrai pas les sentiments qiii m'y accueillirent. Hélas, qui le pourroit jamais ! Le bruit d'une exécution s'étoit répandu dans la soirée, et l'imagination si active des gens qui aiment ne laisse passer aucun événement tragique sans le rattacher à ce qu'ils aiment ; tous les malheurs anonymes inquiètent leur tendresse. H y a une distance logique presque incommensurable entre ces deux propositions : Ce pourrait être lui et Ce ne peut être que lui; mais elles ne sont qu'une dans un cœur pénétré d'une affection profonde, et qui se repaît plus avidement encore de ses terreurs que de ses espérances. Que les minutes qui suivirent rachèteroient de douleurs, si on pouvoit les saisir, les goûter sans mélange, pures de l'amertume af&euse qu'y môle l'anxiété ou plutôt l'infaillible certitude de l'avenir ! En leur parlant des moments que nous allions passer ensemble, je savois qu'à tout prix, et quoi qu'il arrivflt, je les quitterois le lendemain sans les embrasser ; je prévoyois qu'à l'instant où l'aiguille de la pendule marqueroit une certaine heure, pendant que nous nous arran^ons pour des jours et pour
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LES FRISONS SB PAKIS BOES LE CONSOLAT. T)
des semaines, je jetterois entre eux et moi un espace indéfini de temps, l'éternité peut-être ! En effet, il falloit partir ou mourir ! il falloit se dérober à cette investigation de harpies qui aUoit souiller mon atmosphère, envelopper mes pas, peser comme un cauchemar hideux sur tous les mouvements démon cœur; il falloit délivrer tout ce que j'aimois du danger d'être aimé de mol, fût-ce aux dépens de ma vie. Cette résolution étoit prise.
A une heure après minuit, j'entrai dans la petite chambrequim'étoit réservée, et où j'avois déjà secrètement passé de douces heures de conversation ou d'éludés. Que son aspect me parut étrange et solitaire, et que je fis là un singulier retour sur l'erreur de nos sensations et de nos habitudes! J'occupois, la veille encore, un cachot mal blanchi d'un plaire grossier et poudreux, et coupé, dans toute son étroitelongueurde quelques misérables grabats oîigisoient, sur un peu de paille, quelques infortunés qui attendoient la mort. Maintenant, j'étois libre; j'habitois un joli salon, frappé avec égalité sur tous ses points du jour doux de deux bougies qui se répétoient dans deux glaces, et dont la lumière alloit mourir à peu de distance sur d'élégantes draperies ou rayonner sur l'acajou. J'ai peine à croire moimême, et cependant j'en suis sur, que le souvenir de ma prison ait souri alors à ma pensée, et qu'appuyé sur ma cheminée j'aie reposé mon front sur mes mains et fermé soigneusement les yeux pour en retrouver l'image. Ce fut autre chose en me couchant. Ce qiù donne des charmes au sommeil, c'est le besoin de le goûter lui-même, si l'on peut parler ainsi, sans mélange d'autres idées, et la mollesse inaccoutumée de ce lit éloit une distraction. Cependant tant d'émotions diverses, tant de sentiments opposés, les impressions les plus contrastées de la vie, amassées, confondues en quelques moments; des idées presque mmuttanées d'amour, de crainte, de regret, de délivrance et de désespoir ; le tumulte d'un spectacle après celui d'une exécution, une fétc de famille après un supplice ; tout cela
f( flOnVBNlIlS DE LA RÈVeLUTION.
E'embrouillatelIemeiitdaDsmapensée,queje tombai dans une espèce de stupeur qui n'étoit pas le repos, dans un songecoDvulstfet douloureux qui reproduîsoitles différents objets dont j'avois éW frappé avec une mobilité si rapide qu'elle en étoit importune et monotone . Je passois sous des guichets, je voyois des grilles s'ouvrir, j'entendois des bruits de plainte et de terreur, je traversois ce joli festin du soir où des femmes charmantes parioient un si doux langage, et puis je suivois une longue aie de patients à l'échafaud. fout à coup je m'élançai de mon lit en sursaut, réveillé parle grondement des verrous qui retentissoit dans ma mémoire comme un écho des nuits passées. Une de mes bougies brùloit encore. La pendule marquoit deux heures. L'aspect des choses qui m'environnoient me rassuroit à peine. Je dis : Lequel est-ce J* et j'attendis un moment l'explosion. Enfin mon cœur se dilata, et je me recouchai tranquille, après avoir entr'ouvert doucement ma porte pour me convaincre tout à fait qu'eUe n'étoit pas fermée en dehors,
Le matin ramena les mêmes déceptions. A Sainte-Pélagle, le premier rayon du jour venoit tomber sur mes yeux à travers les barreaux d'une croisée exactement placée à mes pieds. C'étoit la tiédeur de ce crépuscule qui me tirait de mon sommeil. Je ne le trouvai point. J'éprouvai le serrement de cœur qu'înspîreroit un cachot dont le soupirail a été muré pendant la nuit. J'étendis mes bras autour de moi : je froissai un rideau de soie. Je m'assis pour me recueillir, pour m'assurer que je ne revois pas, ou que je n'étois pas devenu fou. Bientôt je commençai à discerner les objets, à quelques traits de la lumière extérieure que laissoient pénétrer les jointures des volets. Je cherchai machinalement encore la couchette de Démaillot et la paille de Renouiellesavoientdisparu.Larumeur sourde du de* hors acheva de me remettre. Les marchands crioient ; le marteau du fOTgeron tintoit sur le fer ; les roues broyoient le pavé; je m'habillai à la hâte. Je réunis en un petit