LES PRISONS DE PARIS 30VS LE CONSULAT
errenrsurla personne; il fut mis en liberté. Quand il arriva chez loi, sa marchandise étoit séquestrée et sa mère étoH morte. — Chose étrange 1 ces formes conservatrices de la justice, qu'on feignoit de respecter à l'égard de quelques prévenus, ne les protégoient que jusqu'à la condamnation inclusivement. Un accusé déclaré innocent étoit encore coupable. Dix de mes amis, acquittés ô l'unanimité par des juges qu'on n'a jamais soupçonnés d'une arrière-pensée séditieuse, ont subi dix ans de captivité depuis leur absolution, et les portes des cachots pëseroient encore sur eux, si la fortune lassée n'avott pas abrégé les destinées du grand empire. Ce jugement après jugement avoit même un nom, mais un nom hybride, un nom monstrueux, un nom qui fait frémir: îls'appeloit lejur gement administratif.
Je seroîs désolé qu'on pût supposer qull reste dans mon coeur quelque levain qui l'aigrit. J'ai conçu peu de haines en ma vie, et je me crois bien sûr de n'en avoir point conservé; mais je ne puis parler sans un peu d'amertume du régime de l'absolu, parce que je n'en connois point de plus flétrissant pour le caractère de l'homme, de plus contraire à la morale publique, de plus funeste à l'organisation sociale. Quant au foyer d'oppression et de cruauté de ce temps-là, je pense qull étoit pour le moins autant dans les choses que dans les personnes. On auroit tort de s'imaginer que Napoléon lui-même a suivi le principe de son pouvoir dans toutes ses conséquences. J'ai lu dans les Mémoires de ses amis qu'il s'excusoit de la violation du dogme social de la liberté individuelle, en assurant qu'il ne l'avoit tolérée qu'à l'égard de vingt-six personnes, et je suis convaincu qu'il croyoit parler vrai. Malheureusement, j'en ai vu six cents exemples dans peu de prisons et dans peu de mois, et cela est tout simple : ce que le maître a' toléré par exception, l'esclave l'exécute par système. Cette exception devient sa règle, parce qu'elle étoit une excepûaa. Ce <iui contribue le plus à aggraver l'horreur que
1* tOCYBDIRS DB U BiVOLUTIOR.
les tyrans inspirent k Is postérité, c'est une responsiU)ilité ' inévitablement attachée k leur triste condition, celle de tous les crimes que l'on commet pour eux. Ils sont trop bien servis.
Si l'on daigne se rappeler que j'écris sous l'impresâon d'un sentiment, et non dans Hntérët d'une composition régulière, on me pardonnera peut-être ces causeries, qu'il est bien facile d'ailleurs de me laisser finir tout seul quand elles tombent dans la redite et dans le verbiage. Il n'y a rien de diffus comme la mémoire, lorsqu'elle suit à travers le passé le fil des jours anéantis, trouvant tout bon pour s'occuper, parce qu'il n'y a point de pièce si mesquine dans le fatras de ses réminiscences qui n'ait été en son lieu une des pièces essentielles de la vie. J'ai promis d'ailleurs plus de traits que de portraits, et plus d'anecdotes que d'histoires, la conversation d'une veillée et point la matière d'un livre. En retournant par la pensée dans ces jours d'amertume et de misère, mais d'imagination et d'espérance, que des mois de voluptés ne rachètcroient pas à trop haut prix, j'y discerne je ne sais combien de physionomies ou naïves on fortes que je rencontrerois avec plaisir dans une galerie biographique, si un écrivain sans prétention et sans prévention me les montroit avec un peu de candeur et de chaleur d'flme. 11 ne faut pas m'en demander davantage, c'est tout ce que j'ai promis. 11 n'y a pas, au reste, dans tout le temps que j'ai vécu, de faits qui me soient propres, et que je puisse croire dignes d'être recueillis. Je n'en place ici quelques-uns que comme des points d'intersection entre des objets qu'ils rapprochent, un fond de mauvaise tenture derrière quelques tableaux plus recommandables par le sujet que par le travail, le trame grossière du tisserand sous la broderie machinale du tapissier.
Je fus arrêté à trois heures du matin, hAlel Berlin, rue des Frondeurs, par un inspecteur de police, nommé M. Veyrat, qui a acquis depuis une certaine célébrité. C'é-